biblique donne des Bibles, la Société des Missions envoie ses agents
et construit des _zayats_ (chapelles du pays); mais tout cela en vue
des hommes, et qu'en résulte-t-il? Un Birman entre dans le zayat,
écoute, réfléchit, revient encore, puis, après avoir bien pesé ses
impressions, il dit un jour à sa famille: «Cette religion est la
vérité; je suis décidé à adorer désormais le Jésus-Christ qu'elle
prêche.» Mais à peine a-t-il laissé tomber ces mots, que sa mère se
précipite sur lui, lui arrache sa touffe de cheveux, ou menace de se
suicider; sa soeur le maudit, sa maîtresse l'injurie, ou bien, s'il
est marié, sa femme lui jette l'enfant qu'elle nourrit, s'enfuit et va
chercher ailleurs un autre mari. Nous, chrétiens, nous connaissons les
promesses faites à celui qui, pour obéir à l'Évangile, abandonne mère,
femme ou enfants, et cependant combien d'hommes parmi nous seraient
résolus à confesser toujours Jésus-Christ, au prix de pareils
sacrifices? Bien des Birmans, touchés par la prédication de la vérité,
souffriraient, j'en suis sûr, la prison, et monteraient courageusement
sur les bûchers plutôt que d'en renier la profession; mais se peut-il
imaginer une épreuve plus intolérable que les persécutions malicieuses
et incessantes d'une femme _païenne_, livrée aux emportements d'une
colère qu'aucun frein moral ne vient réprimer?
«Chez les Birmans, les femmes, loin de vivre en recluses, comme dans
d'autres contrées de l'Orient, fréquentent tous les lieux de réunion,
et il est évident que ce sont elles qui donnent le ton partout.
Pleines d'aisance et de grâce, polies, actives et très-rusées, elles
exercent, surtout dans leur pays, une sorte de fascination presque
irrésistible, et comme cette prépondérance même les rend
souverainement hautaines et égoïstes, il est rare qu'elle n'aboutisse
pas au mal. Aux régates, aux combats de taureaux, à la table de jeu,
la femme tient toujours le premier rang. Elle s'occupe des affaires,
elle fait le commerce, elle bâtit des maisons, ou du moins elle dirige
toutes les opérations de ce genre; qu'on juge, d'après cela, du bien
que cette partie de la population pourrait faire si son coeur était un
jour gagné à la cause de la vérité. La femme peut être appelée
l'_éducateur_ du Birman. C'est elle qui apprend à l'enfant tout ce
qu'il croit des sorcières et des esprits. C'est elle qui le mène
chaque soir chercher dans sa robe du sable pour le porter à la pagode.
C'est elle qu'on voit franchissant de longues distances et montant
d'interminables escaliers pour déposer son offrande devant les idoles.
C'est elle qui foule aux pieds le _livre blanc_ (l'Évangile) et met la
feuille de palmier entre les mains de son fils. C'est elle, comme je
l'ai déjà dit, qui plus d'une fois a soufflé le feu de la révolte et
qui, d'un mot, causera la ruine d'un empire.»
Fêtes birmanes. -- Audience de congé. -- Refus de signer un
traité. -- Lettre royale. -- Départ d'Amarapoura et retour à Rangoun.
À mon retour, la capitale était animée par les apprêts des fêtes qui
se succèdent dans ce moment de l'année, à l'occasion de la fin du
carême bouddhiste. On fabriquait dans la ville toutes sortes
d'offrandes. Dans les faubourgs, les potiers d'étain confectionnaient
des quantités de reliquaires fantastiques et des lanternes énormes,
contenant des chandelles de cire de plus de deux pouces d'épaisseur.
Les offrandes les plus riches étaient promenées à travers la ville.
Ici, un groupe de dévots transportait une gigantesque imitation de
feuilles de ces palmiers que les poongys portent comme parasol. Elle
était en papier aux couleurs brillantes, ornée de quantité de cahiers
de feuilles d'or. Là, un autre groupe voiturait un tabernacle en
clinquant, semblable aux tazéeas des mahométans shiites au Mohurrum;
plus loin, un immense dragon de cent pieds de long au moins était
très-adroitement manoeuvré dans les rues; il serpentait et rampait,
attaquant parfois les passants de ses défenses avec une férocité
très-habilement imitée.
Il est peut-être utile de noter, à ce sujet, qu'une des plus grandes
fêtes célébrées chez les Birmans tombe le 12 avril, date qui
correspond au dernier jour de leur année civile et religieuse.
Pour laver les impuretés du passé et commencer la nouvelle année libre
de souillure, le soir du 12 avril, les femmes ont coutume de jeter de
l'eau sur chaque homme qu'elles rencontrent, et les hommes ont droit
de leur riposter. On peut imaginer si cette licence engendre une
gaieté folle, principalement parmi les jeunes femmes qui, armées de
longues seringues et de flacons, entreprennent de jeter de l'eau sur
chaque homme qui passe, et, à leur tour, reçoivent celle qu'on leur
jette avec une parfaite bonne humeur. Mais il est défendu d'employer
de l'eau sale, et il n'est personne, homme ou enfant, qui ait le droit
de porter les mains sur une femme. Lors même qu'une femme refuserait
de prendre part au jeu, elle ne doit point être molestée, car elle est
supposée avoir pour excuse la maladie.
Je n'ai pas passé cet anniversaire sur le territoire d'Ava, mais je
puis en parler d'après le témoignage de deux Anglais qui vinrent après
nous à Amarapoura, et qui furent invités par un des woons à participer
chez lui à l'amusement national.
À leur entrée dans la maison du haut et puissant fonctionnaire (un de
nos vieux amis), les deux voyageurs reçurent chacun une bouteille
d'eau de rose, dont ils versèrent une partie dans les mains de leur
hôte, qui la répandit aussitôt sur ses vêtements, de la plus fine
mousseline à fleurs. La dame du logis parut alors à la porte, donnant
à comprendre qu'elle ne pouvait elle-même participer au jeu; mais, sur
son invitation, sa fille aînée, une charmante enfant, encore dans les
bras de sa nourrice, retira d'une coupe d'or un peu d'eau de rose,
mêlée avec du bois de sandal, et en répandit sur son père ainsi que
sur chacun des voyageurs. Ce fut le signal, et le jeu commença; les
étrangers s'y étaient préparés en s'habillant tout de blanc.
Aussitôt une quinzaine de jeunes femmes se précipitant des
appartements intérieurs dans la salle, et entourant le woon et les
deux invités, les inondèrent sans merci. Si l'un d'eux se montrait
contrarié d'avoir la face changée en gouttière, ces jeunes filles
riaient de tout leur coeur. Les mêmes scènes se passaient au dehors. À
la fin, tous les partners de ce jeu aquatique étant fatigués et
complètement trempés, il fut loisible à chacun de rentrer chez soi
pour changer d'habits.
Une heure après, nos compatriotes retournèrent à la maison du woon et
furent régalés d'une danse et d'un spectacle de marionnettes, qui
durèrent jusqu'à la naissance du jour. La nouvelle année était
inaugurée.
... Nous touchions au terme fixé à Calcutta pour le retour de notre
mission. Le major Phayre, comprenant que toute insistance pour obtenir
du roi la ratification du fameux traité était désormais superflue,
demanda son audience de congé. Elle fut fixée au 21 octobre.
Les souwars de la cavalerie irrégulière et la moitié des Européens
nous escortèrent jusqu'au palais pour voir l'éléphant blanc; la
musique nous accompagna, le roi ayant manifesté le désir de
l'entendre. La réception eut lieu dans le même emplacement et avec les
mêmes circonstances qu'auparavant; les bayadères du roi tournaient
dans la myé-nan, et les belles musiciennes, avec leurs mitres en tête
et leurs robes bariolées, jouaient sur leurs instruments dans les
verandahs. Au bout de vingt minutes, le roi entra et se jeta, à moitié
couché, sur un sofa. Il portait un simple tsal-wé de vingt-quatre
rangs à la manière accoutumée. Après quelques minutes de silence, il
demanda à l'ambassadeur: «Quand partez-vous?
L'AMBASSADEUR. Sire, après-demain.
LE ROI. Combien de jours vous faudra-t-il pour descendre le fleuve?
L'AMBASSADEUR. Nous pourrions faire le trajet en trois jours, mais je
désire m'arrêter à Pagán et dans d'autres localités.
LE ROI (à l'atwen-woon). Veillez à ce que tout soit prêt et à ce que
rien ne manque à leur bien-être.
L'ATWEN-WOON. Les ordres de Votre Majesté seront portés sur le haut de
notre tête.
LE ROI (à l'ambassadeur). Avez-vous lu les livres et traités religieux
que je vous ai envoyés?
L'AMBASSADEUR. J'ai parcouru le Maha-radza-weug, Sire, mais je n'ai
pas eu le loisir de l'étudier.
LE ROI. Ne les mettez pas de coté, mais étudiez-les, vous en retirerez
grand fruit.
L'AMBASSADEUR. Je le ferai, Sire.
LE ROI. Toute votre suite se porte bien?
L'AMBASSADEUR. Oui, Sire.
LE ROI. J'espère que vous n'avez manqué de rien depuis votre arrivée?
L'AMBASSADEUR. Non, grâce à Votre Majesté.
LE ROI. Si vous désiriez quelque chose, dites-le au woondouk, et il
veillera à ce que vous soyez satisfait.»
L'ambassadeur ayant ensuite présenté quelques-uns des nôtres qui
devaient rester dans le voisinage de la Birmanie comme inspecteurs ou
commandants des frontières, le roi, de ce ton débonnaire et doucement
sentencieux qui lui était propre, et que durent, sans aucun doute,
posséder jadis Édouard le Confesseur en Angleterre et le bon roi
Robert en France, déclara au major Phayre qu'il était bien heureux du
choix que le gouverneur général avait fait de ces messieurs, «car,
ajouta-t-il sagement, on devrait toujours placer sur la frontière des
hommes judicieux et modérés. Il est aisé de se fâcher et difficile d'y
remédier. La haine peut naître d'un seul mot, et cependant avec de
l'attention on peut empêcher une querelle de s'élever. Il est aisé de
se lier d'amitié pour quelque temps, mais il est difficile d'y
persévérer. Tous nos soins tendront vers cet objet.»
L'AMBASSADEUR. Sire, nous aussi, nous nous y efforcerons.
LE ROI. Comme les deux États n'en font qu'un, si quelqu'un désirait
venir des pays anglais dans mon royaume, serait-il libre de le faire?
L'AMBASSADEUR. Certainement, Sire.
LE ROI. Si vous pouvez me procurer quelques-unes des reliques
bouddhiques qui se trouvent dans l'Inde, ainsi que les coffrets
originaux qui les contiennent, écrivez pour m'en informer. Ce sont là
des objets que nous vénérons.
L'AMBASSADEUR. Je ferai tout mon possible pour satisfaire le voeu de
Votre Majesté.
LE ROI (à M. Camaretta). Voyez à ce que tout soit prêt pour le voyage.
(À l'ambassadeur). Désirez-vous me dire autre chose?
L'AMBASSADEUR. Rien de plus que de remercier Votre Majesté de toutes
les bontés qu'elle nous a témoignées depuis que nous sommes entrés
dans son royaume.
LE ROI. La reconnaissance honore les hommes, et ceux qui l'oublient,
les Birmans les considèrent comme des êtres avilis. À présent, la
capitale est bien boueuse; en été, la chaleur est gênante; l'hiver est
la meilleure saison pour y venir. Je considère les membres de
l'ambassade comme mes propres nobles, et plus tard s'ils revenaient
ici, même sans le major Phayre, je serais heureux de les recevoir dans
mon palais. Le kalâ-woon vous accompagnera jusqu'à la frontière, et
j'espère qu'Allan, le commandant de Prome, et lui se lieront
d'amitié.»
En ce moment M. Grant, notre artiste photographe, ayant apporté au
palais le portrait de l'éléphant blanc, un des atwen-woons remit
l'épreuve au roi, qui la regarda avec soin et dit: «C'est une
gravure.» Quand on lui eut affirmé le contraire, il s'écria: «Les
étrangers dessinent de vrais portraits; nos artistes ne dessinent que
pour plaire. Qu'on apporte notre portrait de l'éléphant blanc.»
[Illustration: Temple ruiné de Pagán.--Dessin de Lancelot d'après H.
Yule.]
Le dessin de l'artiste birman fut apporté et offert à l'ambassadeur de
la part du roi, qui, se levant alors brusquement de son sofa, disparut
à travers les longues colonnades aux portes dorées. Ce fut la dernière
fois que nous le vîmes.
Sa Majesté nous avait paru excitée et mal à l'aise pendant l'entrevue,
montrant peu de sa vivacité habituelle. Constamment occupé à garnir sa
bouche de pân qu'il rejetait bientôt, Mendoun-Men faisait allumer son
cigare qu'il laissait éteindre pour de nouveau le faire rallumer.
Avant notre sortie du palais, il nous fit dire par M. Camaretta qu'il
souffrait du mal de tête, ce qui nous expliquait sa retraite
précipitée.
[Illustration: Salces ou volcans de boue, à Membo.--D'après H. Yule.]
Après son départ nous nous entretînmes avec les atwen-woons et
goûtâmes de quelques rafraîchissements. Ces messieurs étaient
très-polis, nous assurant qu'ils se sentaient malheureux de l'idée de
notre départ; ce qui, je l'espère, n'était pas de leur part une
politesse banale, mais un sentiment réel.
Le 21 octobre, les quatre woon-gyis vinrent déjeuner avec nous et nous
faire leurs adieux. Ici nous récapitulerons leurs noms: le premier
était le vieux Magwé mengyi, dont la physionomie rappelait celle des
Médicis; puis le Mein-loung mengyi, vieillard corpulent et jovial,
dont la figure rayonnait de cordialité. Le troisième, le pabéwoon, ou
maître d'artillerie, connu sous le nom de Myadoung mengyi, était
maigre, gravé de la petite vérole, fin et de belles manières; il nous
accabla de questions sur notre artillerie, son calibre et la portée
des pièces. Le dernier, le pakan-woongyi, était le plus jeune des
quatre piliers de l'État; c'était un personnage bilieux d'aspect, avec
de grands yeux noirs et des manières froides et compassées. Il avait
été prêtre jusqu'au jour où le roi l'avait appelé à la cour.
[Illustration: Cônes volcaniques dans la plaine de Membo.--D'après H.
Yule.]
Ils restèrent avec nous jusqu'à midi et furent en général fort
aimables. Les trois woon-gyis les plus âgés se montrèrent, comme
toujours, gais, plaisants et de belle humeur. Le vieux seigneur de
Mein-loung parut s'intéresser fort au progrès de la guerre de Crimée,
et demanda même la permission d'écrire mes réponses à ses questions.
Toutes se rapportaient à la distance de l'Angleterre à Sébastopol, à
Saint-Pétersbourg, et de ces villes aux Indes, au nombre des navires
de guerre, des hommes et des canons employés de part et d'autre. Un
tsa-ye-gyi, ou secrétaire, se hâtait de transcrire mes réponses sur
son noir agenda avec son crayon de stéatite, lorsque l'on nous annonça
le déjeuner.
Le maître d'artillerie, de son côté, voulait surtout savoir pourquoi
la guerre traînait en longueur et pourquoi nous la faisions. Comme je
m'efforçais de lui expliquer que la puissance de la Russie s'étendait
trop et menaçait la tranquillité de l'Europe, cette réponse provoqua
une explosion de rires, dus, sans doute, à ce qu'ils en firent une
application à leur usage et au nôtre.
Pendant ce temps le Magwé-mengyi eut une conférence particulière avec
le major Phayre, relativement à la politique des frontières.
Enfin ils partirent en nous promettant d'envoyer sous peu la lettre
royale sur laquelle, en vérité, nous ne comptions plus. On avait
apporté à bord tous nos effets, et nous attendîmes jusqu'au coucher du
soleil sans voir arriver cette missive. Alors l'ambassadeur ne jugea
pas nécessaire de différer plus longtemps notre départ.
Le régiment birman, de garde à l'ambassade, et qui porte le nom de
Leyta-gyoung, se forma pour nous escorter, mais nous n'avions pas
gagné le lac que l'on nous annonça la venue de la procession chargée
de la lettre royale; nous fîmes donc halte, mais avant qu'elle ne nous
rejoignît, le soleil était couché.
La tête du cortége se composait de gens revêtus du plus fantastique
costume de guerre, de quelques fantassins et de la musique. La lettre
était portée par un makhangyi installé sur un éléphant caparaçonné
d'un howdah doré et flanqué de deux grands boucliers d'or. Huit
ombrelles dorées abritaient la lettre, qu'en ces occasions on ne
confie pas à de hauts dignitaires, afin de rendre par là le respect
que l'on témoigne à ce papier plus évident.
[Illustration: Paysans birmans en voyage.--D'après H. Yule.]
Comme la nuit nous gagnait, et que nous avions plusieurs milles à
franchir, l'ambassadeur proposa d'embarquer la lettre sur la chaloupe
de _la Zénobie_, et de la suivre dans les canots des steamers qui se
trouvaient sur le lac. On accepta; le woondouk prit le précieux papier
des mains du vieux nakhangyi, et le remit à l'ambassadeur en lui
disant: «Ceci est la lettre royale de Sa Majesté au gouverneur des
Anglais.» L'ambassadeur la reçut, la passa au secrétaire, qui la
déposa sur un plateau doré et la porta à bord de la chaloupe, où l'on
arbora aussitôt le pavillon de la Compagnie des Indes.
L'enveloppe de ladite lettre, d'une apparence étrange, consistait en
deux tubes d'ivoire longs de quinze pouces, enveloppés eux-mêmes dans
un fourreau de velours écarlate et chargé de plusieurs sceaux
représentant le paon et le palais sacré. L'ambassadeur en remit
l'ouverture au moment où nous aurions quitté la frontière, et alors
nous y vîmes que le roi avait évité toute allusion au traité qu'on
avait présenté à sa signature, bien que le major Phayre eût espéré,
d'après une conversation confidentielle avec le magwé-woongyi, que
quelques mots d'explication auraient été donnés à ce sujet.
Le 22 octobre, nous dérapâmes enfin du mouillage où nous étions restés
si longtemps, et notre petite flottille commença à descendre le
fleuve. Le P. Abbona, MM. Camaretta, Spears, le vieil Arménien
Makertich, le woondouk et le nanmadau Phra Woon insistèrent pour nous
suivre au moins jusqu'à notre première station, où nous accompagna
aussi le myo-woon d'Amarapoura, par ordre exprès de son souverain. Le
bon vieux nanmadau Phra Woon, assis sur notre pont, ne cessait de
compter les grains d'ambre de son petit rosaire, en répétant sans
cesse d'une voix étouffée: _Aneytya! Dokha! Anatta!_ mots _palis_ qui
expriment le caractère borné, transitoire, du bonheur terrestre, et le
néant des affections humaines.
Une douzaine de bateaux de guerre nous fit ainsi cortége jusqu'au
coucher du soleil, moment solennel où nous jetâmes l'ancre pour
prendre un dernier congé de nos amis, dont les discours d'adieux nous
touchèrent profondément. Le vieux Woon, s'essuyant les yeux avec les
pans de son _putso_, nous déclara que sa femme ne se consolerait pas
plus que lui du départ du major Phayre. «Je prierai Dieu
journellement, ajouta-t-il, pour le major, pour le gouverneur général,
pour votre souverain et pour vous tous enfin, demandant à sa
toute-puissance de vous mettre à l'abri des maladies, des démons et de
tous les malheurs possibles. Cette prière, je l'ai déjà faite ce matin
avant de quitter la ville avec vous. Quand je vais y rentrer, le roi
et la reine vont me demander, selon leur habitude, ce que vous avez
dit et pensé. Que dois-je leur répondre?
--Que nous sommes tous on ne peut plus reconnaissants de la
bienveillance dont Leurs Majestés ont comblé la mission pendant tout
son séjour dans leurs États.» Telle fut la réponse du major, qui
véritablement n'était que l'interprète fidèle des sentiments de tous
ses compagnons. L'ancre fut ensuite levée et nous reprîmes notre
voyage, non pourtant avant que le woondouk eût fait accepter à chacun
de nous une énorme caisse de confitures birmanes.
La baisse des eaux avait donné au pays que nous traversions un aspect
tout nouveau. Des îles étendues et de hauts bancs de sable s'élevaient
en des endroits où, lors de notre arrivée, nous n'avions vu que des
arbres à demi submergés et des maisons inondées. Le chenal du fleuve
était néanmoins bien mieux défini, et le paysage sur l'une et l'autre
rive plus frais, plus verdoyant, et plus fréquenté.
Le 23, dans la matinée, nous nous retrouvâmes devant les ruines de
Pagán. La journée fut employée à visiter d'abord une manufacture de
laque, principale industrie de ce district, puis à revoir en détail la
grande pagode de Shwé-Zergoug qui s'élève non loin de là.
C'est un des temples les plus célèbres de la contrée. Tout Birman est
tenu d'y venir en pèlerinage, au moins une fois en sa vie. Suivant le
colonel Burney[13], il a été fondé par Nauratha Men-zan,
quarante-deuxième roi de Pagán, vers l'an 1064 de notre ère, et fut
achevé par un de ses généraux, qui monta sur le trône après un fils de
Nauratha. On y garde dans une châsse un _fac-simile_ d'une dent de
Gautama; dent que le roi envoya chercher en Chine avec une grande
armée. La sainte relique (une véritable défense d'éléphant), éludant
l'invitation, tint à rester en Chine, et le roi de Pagán fut obligé de
se contenter d'un miraculeux duplicata.
[Note 13: _Burney's journal to Ava_, 1830.]
Après cette halte dans ce lieu que Karl Ritter appelle la Thébaïde
birmane, nous dûmes encore nous arrêter le lendemain à Menhlà, chez le
gouverneur Makertich, qui avait préparé, pour fêter notre passage, un
festival où ne figurèrent pas moins de quatre-vingt-quinze jeunes
filles, divisées en trois corps de ballets, chantant et dansant.
Le 27, au milieu du jour, nous passâmes devant les piliers qui
marquent les frontières de la Birmanie britannique et du territoire
que les guerres de 1824 et de 1852 ont laissé au royaume d'Ava; trois
jours plus tard, le 30 octobre, nous rentrions à Rangoun.
Coup d'oeil rétrospectif sur la Birmanie.
Ptolémée paraît être le premier géographe de l'Occident qui ait parlé
d'une manière précise des contrées arrosées par l'Irawady. Sa
_Chersonèse_ d'or ne peut être cherchée ailleurs que dans la saillie
formée par le delta du grand fleuve, et l'on doit, comme l'a fait le
savant Gosselin, identifier avec Tenasserim la ville de _Thinæ_ du
géographe Alexandrin, retrouver sa _Tugma metropolis_ dans la
vénérable cité de Tagoung, et _Tharra_, ville centrale de la
Chersonèse, dans la moderne Tharawadi, ou peut-être mieux encore dans
Tharra-Khettara, un des anciens noms de Prome. À l'orient, sur les
confins des _Sinæ_, Ptolémée place les tribus des Kakobæ et des
Kadopæ, appellations différant bien peu de celles de Kakoos et de
Kadouns que se donnent eux-mêmes dans leurs dialectes les Kakhiens et
les Karens d'aujourd'hui. On voit qu'il est difficile d'être plus
exact et mieux renseigné sur les régions de l'extrême Orient que ne
l'était Ptolémée vers l'an 175 de notre ère.
Quant au nom de Chersonèse d'or sous lequel il les désignait à ses
contemporains, on a rattaché son origine à la profusion de métal
précieux répandu sur les édifices religieux de cette partie de
l'Indo-Chine; mais il est plus probable qu'il est dû à quelque rapport
exagéré sur les richesses minéralogiques de ces contrées; car la
dorure des temples et même l'architecture religieuse n'y ont été
introduites qu'avec les doctrines bouddhiques au commencement du
cinquième siècle.
De Ptolémée, il faut descendre jusqu'à Marco Polo pour trouver dans un
auteur européen une mention précise de ces mêmes régions. Le voyageur
vénitien cite Pagán sous le nom chinois de _Mien_, _grande et noble
cité, capitale du royaume_. Peu après le passage de Marco Polo, la
vallée de l'Irawady subit le joug d'un détachement de la grande
invasion mongole, et quand, à la faveur des discordes intestines qui
brisèrent l'unité de l'empire fondé par les fils de Tchenkis, les
Indo-Chinois repoussèrent leur domination, le nom d'Ava apparaît pour
la première fois dans l'histoire.
Vers l'an 1500, le territoire birman ne rayonne guère que de trente à
quarante lieues autour de cette métropole; puis, quatre-vingts ans
plus tard, il est englobé tout entier, à titre de vasselage, dans les
limites de l'empire du Pégu, qui couvre toute l'Indo-Chine, depuis le
golfe du Bengale jusqu'aux rives du Cambodje. Deux siècles de luttes,
de révoltes, de guerres, auxquelles se mêlent des aventuriers
européens, naissent de cet état de choses; enfin vers 1750, les
Péguans, après avoir assiégé et renversé Ava de fond en comble,
mettent fin à sa dynastie nationale. Elle comptait une série de
trente-neuf rois.
On sait comment, l'année suivante, un Birman de basse extraction,
c'est-à-dire Shan ou Karen d'origine, recommença, à la tête d'une
poignée d'hommes, la guerre de l'indépendance, et immortalisa son nom
d'Alompra, par l'expulsion des étrangers et la reconstitution de la
Birmanie dans une puissance et des limites qu'elle n'avait jamais
possédées avant lui.