Ils étaient dans leurs robes d'apparat, et si singulièrement travestis

que nous eûmes quelque peine à les reconnaître tout d'abord. Leur

coiffure, grande mitre de velours écarlate, encerclée à sa base d'une

couronne de clinquant, se repliait en arrière sous la forme d'une

volute bizarre. Leur robe de même étoffe, à larges manches et brodée

de brocart, ressemblait à une lourde chape de prêtre romain. Il est de

bon ton, paraît-il, d'avoir la mitre très-serrée sur la tête, à peu

près comme les coiffes des bonnets des paysannes normandes; chaque

dignitaire avait à la main un instrument en ivoire ressemblant à un

couteau à papier, et à l'aide duquel il ramenait son bonnet sur le

front tout en repoussant les quelques cheveux qui s'échappaient de

dessous sa coiffure. Le _tsal-wé_, avec le nombre de rangs que

comporte le grade de chacun, et une trompe acoustique complétaient ce

costume officiel.

Le temps s'était heureusement remis au beau. Les embarcations des

navires de guerre, les vêtements rouges de nos soldats, les pavillons

et les flammes qui flottaient au vent, les dignitaires birmans dans un

canot de guerre tout doré avec leurs cinquante matelots qui ramaient

en cadence; le blanc clocher d'Ananda se détachant du milieu de la

verdure de magnifiques cotonniers et de palmiers élancés; au loin les

montagnes du pays des Shans, étageant les unes sur les autres leurs

rampes azurées: tout cet ensemble formait, pendant notre passage du

lac, une scène très-belle et très-pittoresque.

En débarquant nous passâmes au milieu de soldats ayant l'air plus ou

moins belliqueux; ce qui nous amusa beaucoup fut de voir ces guerriers

juchés sur de petits tabourets (il avait beaucoup plu la veille et les

rues étaient remplies de boue) et les officiers eux-mêmes accroupis

sur des siéges, naturellement plus élevés, et ayant près d'eux leur

boîte de bétel, leur crachoir, etc. Je ne remarquai pas un seul bel

homme parmi tous ces disciples de _Mars_. Les femmes regardaient

curieusement à travers les interstices des palissades qui garnissent

toutes les rues; d'autres membres du beau sexe dominaient dans la

foule, d'ailleurs silencieuse; il y en avait beaucoup d'agréables et

qui étaient mises avec goût; mais elles ont en général l'aspect

très-fatigué et de vilaines bouches. Enfin notre escorte, arrivée à

l'entrée du palais, la baïonnette au bout du fusil, s'arrêta et se mit

en rang pour nous laisser passer.

Au même instant arriva le cortége de l'héritier présomptif: incident,

sans aucun doute, préparé de longue main pour déployer, par occasion,

aux yeux des sujets birmans la majesté de leurs souverains. Le prince

trônait sur une massive litière dorée, entouré de huit immenses

parapluies d'or déployés au-dessus de lui. Aussitôt qu'il fut entré on

ferma les portes sur lui; il nous fallut attendre.

Au bout de quelque temps, le woondouk ayant envoyé annoncer notre

arrivée, nous entrâmes après nous être débarrassés de nos épées; nous

étions obligés d'en passer par là; c'est la stricte étiquette du

palais; les gardes du roi peuvent seuls entrer avec des armes,

privilége interdit à l'héritier présomptif lui-même.

Les dignitaires, en passant par la porte d'entrée, _Ywé-aau-yoo-Taga_

(la porte royale des élus), ôtèrent leurs chaussures et nous

demandèrent inutilement d'en faire autant; puis, à mesure que nous

approchâmes de la grille intérieure, ils firent quatre fois le

_shikho_ (acte de soumission qui s'exécute en mettant les mains sur le

front et en inclinant la tête jusqu'à terre), nous engageant encore à

les imiter: second refus de notre part.

Arrivés enfin à la salle d'audience, nous dûmes laisser nos souliers à

la porte.

Les longues ailes de cette salle ressemblaient aux transepts d'une

cathédrale. Devant nous s'étendait ce que nous pouvions considérer

comme le choeur, où, au lieu d'un autel, se trouvait le trône, placé

sous la grande flèche aux étages sans nombre qu'on aperçoit de tous

les côtés de la ville. Cette espèce de choeur est entouré d'immenses

colonnes, dont la base est recouverte de laque et d'ornements rouges.

Il y a aussi des rangs de colonnes le long des transepts; à part la

base des colonnes, fûts, chapiteaux, panneaux, tout ruisselle de

dorures.

Le trône ressemble exactement à ceux qui, dans les temples, supportent

les idoles de Gautama. Sa forme singulière rappelle assez deux

triangles réunis par leur sommet: ces deux triangles représentent le

feu et l'eau qui, dans la cosmogonie bouddhiste, sont les symboles de

la destruction et de la régénération. Le mortel privilégié qui siége

sur un trône de ce genre représente donc le maître de l'univers: telle

est la modeste prétention du souverain d'Ava.

Ce trône, auquel le roi arrive par une porte de treillis doré, est

garni de coussins et de carreaux de velours écarlate: c'est une espèce

de mosaïque d'or, d'argent et de fragments de glaces. Tout autour se

trouvent quelques niches, où l'on voit des statues représentant,

dit-on, les progéniteurs de la race humaine, puis cinq bâtons dorés

avec des pennons, autres emblèmes royaux.

[Illustration: PLAN D'AMARAPOURA et de sa banlieue comprenant les

ruines D'AVA ET DE TSAGAIN d'après les relevés du Major Grant Allan

Ingénieur en chef des frontières du Pégou.]

Nous étions accroupis sur des tapis anglais d'Axminster; le reste de

la salle était simplement recouvert de nattes; seulement, plusieurs

hauts dignitaires avaient leurs tapis particuliers. Il n'y avait

personne devant nous, excepté une double rangée de jeunes princes

vêtus de brocart d'or et d'argent et de _putso_ (jupons) éclatants. Il

y en avait quatre d'un côté, les fils du roi, cinq de l'autre, les

fils de l'héritier de la couronne.

[Illustration: Détails intérieurs du Maha-comye-peyma, à

Amarapoura.--Dessin de Navlet d'après H. Yule.]

Celui-ci, l'_Einshe-men_ lui-même, assis devant eux sur une espèce de

litière sculptée, était vêtu de brocart d'or; sa mitre ressemblait à

celle des autres officiers, elle était seulement beaucoup plus riche

et couverte de pierreries. Il ne se tourna jamais vers nous, mais

l'usage fréquent qu'il faisait d'un miroir témoignait assez de sa

curiosité. Devant et autour de nous se trouvaient les ministres et

quelques vieux princes du sang, à l'aspect sensuel et aux mâchoires

saillantes. Leurs tiares constellées de joyaux et leurs vêtements de

pourpre les faisaient ressembler à des abbés mitrés du moyen âge.

Dans les transepts, se tenaient une foule d'officiers inférieurs et

plusieurs _tsaubwas_, princes Shans tributaires; nous fûmes frappés de

l'aspect de ces derniers et de leurs manières beaucoup plus

distinguées que celles des Birmans.

En s'accroupissant, l'ambassadeur posa la lettre du gouverneur général

sur un tabouret doré, recouvert de mousseline. Chacun des officiers

avait près de lui une espèce de petite étagère dorée avec des plateaux

où se trouvaient du tabac, du bétel, du thé conservé et autres curieux

condiments, le tout fort proprement arrangé dans des soucoupes d'or et

accompagné de tasses en or et de bouteilles contenant de l'eau

musquée.

Nous attendîmes pendant environ vingt minutes l'arrivée du roi; tout

ce que nous apercevions nous intéressait au point de nous faire

oublier la position incommode où nous nous trouvions faute de siéges.

Enfin un bruit de musique qui semblait venir des cours intérieures

annonça l'arrivée de Sa Majesté: un détachement de soldats entra dans

la salle d'audience, se plaça dans les entre-colonnements et

s'agenouilla, chaque homme tenant son fusil entre les genoux, et ses

mains croisées dans l'attitude de la prière.

Nous vîmes, à travers la grille dorée, le roi montant à son trône; il

en gravissait lentement les degrés, se servant de son sabre à fourreau

d'or comme d'une canne. Nous crûmes d'abord que c'était affaire

d'étiquette, mais M. Camaretta nous assura que le vêtement du roi,

couvert de pierreries, pesait plus de cinquante kilogrammes. La reine

venait immédiatement derrière son époux.

Le roi resta un moment debout; puis, après avoir épousseté les

coussins avec son éventail, s'assit à la gauche du trône. La reine se

plaça à la droite du roi, un peu en arrière, lui présentant de temps à

autre quelques-uns de ces menus objets, de ces articles indispensables

à une personne de haut rang: la boîte à bétel, le crachoir d'or, etc.

Entre Leurs Majestés s'élevait l'image sacrée d'une oie ou d'un cygne

sur un piédestal d'or.

Après s'être servie de son éventail, et avoir éventé son mari, la

reine se fit apporter par une de ses suivantes un cigare allumé

qu'elle mit aussitôt dans sa royale bouche. Ce n'est pas manquer à

l'étiquette, pour un étranger comme pour un sujet, que de fumer devant

le souverain.

De la distance à laquelle nous étions du roi, il nous parut d'une

taille assez forte. Ses traits, où se reflétait la physionomie

nationale, quoique adoucie, indiquaient plus de distinction qu'on n'en

trouve d'ordinaire chez ses sujets, et semblaient empreints de bonté

et d'intelligence; ses mains étaient remarquables de finesse et de

délicatesse. Sa longue tunique de soie claire disparaissait, à la

lettre, sous la profusion de joyaux qui la décoraient. Sa coiffure ou

couronne avait la forme d'une tiare, semblable à un _morion_ hindou,

s'élevant en pointe, terminée par un ornement haut de plusieurs pouces

et relevé en forme d'ailes au-dessus de chaque oreille. Le front était

orné d'une plaque d'or. Cette couronne s'appelle _tharapeo_.

Le costume de la reine était beaucoup moins majestueux, ce qui tenait

sans doute au caractère de sa coiffure que peu de femmes auraient

portée à leur avantage. Imaginez-vous un bonnet ajusté étroitement à

la forme de la tête, cachant les cheveux et les oreilles, et se

dressant en spirale recourbée en avant, comme la corne du rhinocéros,

ou comme certaines volutes pétrifiées des collections minéralogiques,

le tout accompagné de deux longues barbes tombant le long des joues.

Le reste du costume de Sa Majesté avait quelques points de

ressemblance avec celui de l'époque de la reine Élisabeth. Les manches

et la taille paraissaient formées d'une série de morceaux d'étoffe

tailladée, et le cou était entouré d'une collerette aussi tailladée et

descendant jusqu'à la ceinture; au-dessus de la taille le corsage

était plastronné de larges pierreries. La robe aussi bien que la

coiffure était roide de diamants. La reine est la _demi-soeur_ de son

époux, comme l'a toujours voulu la coutume de temps immémorial, parmi

les races royales de Birmanie, ainsi que chez celles d'Aracan et du

Pégu, au temps de l'indépendance de ces contrées.

Parmi les jeunes filles qui se tenaient en arrière du trône, était la

fille du roi, attifée à peu près comme la reine. Une autre charmante

petite fille, les cheveux ornés de fleurs et qui regardait à la

dérobée les _kalàs_ ou étrangers, était l'enfant de l'héritier

présomptif. Une fois le roi entré, nous nous découvrîmes, et au même

moment toute l'assemblée des natifs se mit la face contre terre, les

mains croisées sur le haut de la tête. Les deux rangées de petits

princes agenouillés en file devant nous doublèrent leurs rangs, et les

deux atwen-woons qui étaient à nos côtés se traînèrent, prosternés

qu'ils étaient, jusqu'à la moitié de la distance qui nous séparait du

trône, établissant ainsi un rempart entre le roi et nous.

Une dizaine de brahmanes en étoles et en mitres blanches ornées de

feuilles d'or entrèrent alors dans les stalles voisines du trône et

commencèrent un chant choral en sanscrit, bientôt suivi d'un chant

pareil en birman: ce n'était, à proprement parler, qu'une litanie, ou

énumération des dieux hindous, des sages et des créatures saintes dont

on invoque la bénédiction et l'intercession en faveur du roi. Les

chants terminés, notre ami le tara-thoongyi ou grand juge, qui était à

notre gauche, lut au roi une adresse énonçant que les offrandes que Sa

Majesté se proposait d'offrir à certaines pagodes de la capitale

étaient prêtes, et un des fonctionnaires dit: «Qu'on les dédie!» Sur

ce, les chants recommencèrent. Car, aussi bien que la cérémonie du

_A-beit-theit_ ou des lustrations solennelles, ils forment un

préliminaire indispensable des offrandes aux pagodes qui inaugurent

toujours l'ouverture d'une séance royale. La lettre du gouverneur

général fut alors retirée de son enveloppe et lue à haute voix par un

than-dau-gan ou receveur de la voix royale. Le même fonctionnaire lut

également la liste des présents offerts au roi et à la reine. Le

modèle de chemin de fer que sir Macdonald Stephenson avait remis à

l'ambassadeur, pour cette circonstance, fut le seul des présents

exhibé dans la salle, et ne causa pas peu d'intérêt aux Birmans.

Trois questions furent alors, suivant la coutume, faites à

l'ambassadeur, comme venant du roi. Sa Majesté ne remua pas les

lèvres, bien qu'elle parût intimer sa volonté en inclinant la tête. Ce

fut un atwen-woon qui, en se détournant à moitié, demanda:

«Le roi d'Angleterre va-t-il bien?» Puis, sur la réponse affirmative

de l'ambassadeur, le than-dau-gan répéta à haute voix: «En raison de

la haute et parfaite gloire de Votre Majesté, le roi d'Angleterre est

bien, et je souhaite, en toute humilité, qu'il en soit de même de

Votre Majesté.»

Puis une série de demandes et de réponses ayant eu lieu entre

l'atwen-woon et l'ambassadeur, le than-dau-gan, terrible paraphraseur,

les interpréta à peu près de la sorte: «En raison de la haute gloire

et excellence de Votre Majesté, il y a cinquante-cinq jours que ces

étrangers ont quitté l'Angleterre (le Bengale, avait dit le major

Phayre) et ils sont heureusement arrivés à tes pieds d'or et en toute

obéissance, etc.

«La pluie et l'air ont été propices sur leur passage, et au delà comme

en deçà des frontières ils n'ont trouvé que d'heureuses populations.»

Alors des présents nous furent offerts. Le major Phayre reçut une

coupe d'or portant les signes du zodiaque relevés en bosse, un beau

rubis, un _tsal-wé_ à neuf rangs et un beau putso, les autres

officiers eurent une coupe d'or simple, un anneau, un putso, ou un

anneau et un putso seulement.

Enfin le roi, s'appuyant sur la reine, se leva pour partir; ils

traversèrent le treillis doré qui formait le fond de la niche royale.

La musique joua derechef, les portes se refermèrent, et l'on nous

annonça que nous pouvions nous retirer: annonce accueillie avec

plaisir, car l'attitude forcée dans laquelle nous siégions et à

laquelle maints d'entre nous tentaient de se dérober, nous avait

attiré plus d'une fois le visible déplaisir du vieux nanma-dau-woon.

En descendant du palais nous jetâmes un coup d'oeil sur les danseurs

et les jongleurs qui opéraient dans la cour; ensuite on nous invita à

aller voir le _seigneur éléphant blanc_. Nous le contemplâmes casé

dans un vaste appartement situé au nord de la salle d'audience; puis,

suivant la même route que dans la matinée, nous arrivâmes à la

résidence, quelque peu fatigués, vers les quatre heures.

15 _septembre._--Le roi, par l'entremise du woondouk, nous a fait

informer qu'il était charmé des présents que nous lui avions apportés,

et surtout d'un candélabre en cristal coloré en rouge. Il désirait

aussi savoir si quelqu'un d'entre nous pouvait mettre son maître des

cérémonies à même de se servir de l'appareil photographique. Le major

Phayre, vu les difficultés, suggéra que l'on pourrait envoyer un des

familiers de la cour en apprendre la manipulation à Calcutta, ce qui

eut lieu plus tard. Mais tous les efforts du capitaine Tripe, l'habile

photographe attaché à l'ambassade, n'amenèrent qu'un résultat négatif.

Cette incapacité de leurs artistes n'empêchait pas toutefois les

Birmans de s'extasier devant les résultats obtenus par le capitaine

Tripe, surtout quand il s'agissait de la reproduction de leurs

monuments et de leurs monastères, si chargés de riches sculptures.

Leur goût, sous ce rapport, contraste avec l'inhabileté des Hindous à

reconnaître même les portraits les plus ressemblants, les dessins

aussi bien que les gravures européennes étant pour eux lettre close.

Ce trait distinctif de l'aptitude des Indiens et des Birmans ne me

paraît pas avoir jamais été signalé.

La coïncidence de notre arrivée avec celle de la pluie avait été fort

remarquée, et, à ce propos, le roi fit observer, en daignant sourire,

qu'il espérait que nous prolongerions notre séjour, car son royaume

avait encore besoin d'eau.

17 _septembre._--Ce jour fixé pour notre visite à l'Einshe-men,

l'héritier présomptif, nous fournit une occasion de naviguer sur le

lac. Accompagnés du woondouk et de quelques officiers, nous le

traversâmes pour gagner la porte sud de la cité où nous attendaient

des éléphants, ainsi qu'une escorte de quinze hommes de notre

cavalerie irrégulière. Aux abords du palais du prince, le plus grand

de la ville et le seul qui soit honoré d'un triple toit, se tenait un

fort détachement du régiment Madeya, qui nous accompagna et forma la

file de chaque côté de notre cortége.

L'ambassadeur fit avancer son tonjon jusqu'à la porte, et nous

descendîmes de nos éléphants aussi près que la foule nous le permit;

là nous fûmes reçus par un des woons du prince, sur l'avis que le

woondouk lui donna de notre arrivée. Ce personnage, homme très-obèse,

ne parut pas comprendre, ne répondit rien, et tout en mâchant son

bétel se contenta de promener ses regards sur nous. À la fin il dit

lentement: «Tous sont-ils arrivés? alors ouvrez la porte.» Les larges

portes de bois roulèrent sur leurs gonds et le palais du prince nous

apparut: construction immense, modestement ornée dans le style

monastique et entourée d'une clôture palissadée. Les sons d'un

orchestre nous arrivaient de l'intérieur, et à toutes les fenêtres,

sous toutes les verandahs, se pressait une foule de têtes curieuses.

Deux petits canons bien montés défendaient l'entrée.

Défilant entre deux lignes de fusiliers en jaquette verte, nous

parvînmes à l'entrée de l'escalier où, suivant ce qui était convenu,

nous laissâmes nos souliers. Parvenus au sommet, on nous fit d'abord

passer le long de verandahs où dansaient des bayadères; puis nous

pénétrâmes dans une salle grande, élevée, et si obscure que l'on n'y

voyait rien au premier abord, mais nous y discernâmes ensuite une

foule parmi laquelle se trouvaient des gens en uniforme armés de

sabres à large pointe. Ni or ni couleurs n'ornaient les murs et les

piliers de cette salle. Nous nous assîmes sur un tapis au centre, à

une dizaine de mètres du mur du fond où se trouvait, à six pieds

d'élévation, une porte à panneaux dont les interstices laissaient

filtrer une lumière plus brillante.

[Illustration: Une porte à Amarapoura.]

Le bétel et l'eau à boire furent placés devant nous, et après un quart

d'heure, que le silence, l'obscurité et notre position gênante nous

firent paraître bien long, la porte glissa et nous laissa voir le

prince et sa reine (ainsi qu'on l'appelle) s'asseyant sur le plancher

surélevé de l'appartement intérieur, au ras de la porte.

Cette scène, vue d'un premier plan obscur dans la vive lumière de

l'appartement intérieur, et encadrée par l'ouverture de la porte au

milieu de laquelle ces deux illustres personnages étaient immobiles,

nous fit l'effet d'un tableau, et d'un tableau d'un caractère aussi

rare que singulier.

[Illustration: Canon birman.]

Le prince, vêtu de brocart, coiffé d'une mitre chargée de joyaux et

cachant complétement ses cheveux, nous apparut comme le type mogol le

plus accentué, et nous fit une impression bien moins agréable que

celle que nous avions gardée de son royal frère.

[Illustration: Danse des éléphants.]

La princesse, habillée à la mode de sa parente, la grande reine, était

coiffée et costumée d'une façon plus avenante que celle-ci. Ses

oreilles ornées de joyaux étaient dégagées. C'était une jeune femme

gracieuse et modeste, d'une physionomie aimable et intelligente, et

qui semblait quelque peu décontenancée et gênée dans les plis

encombrants de sa robe. Elle est la _demi-soeur_ de son époux sans

être la soeur de la reine.

Un silence de quelques minutes, pendant lequel l'assemblée parut les

adorer, suivit leur arrivée, et lorsqu'une attente suffisante pour

établir la dignité du prince se fut écoulée, un des woons se permit

d'attirer l'attention de Sa Hautesse sur nous, en rampant vers la

porte et en relevant la face pour saisir un signe. Le prince ne parut

pas le remarquer, mais ensuite il se détourna et fit signe à un

officier, plus rapproché de nous, de commencer. Le personnage prit

alors sur un siége, où l'ambassadeur l'avait déposée, la liste des

présents que le gouverneur général offrait au prince, et lut un

discours préliminaire qui informait Sa Hautesse que l'ambassadeur

arrivé à la cour apportait des présents pour l'Einshe-men, ajoutant

que la reine d'Angleterre les lui offrait _respectueusement_. Sur quoi

le major Phayre se leva et dit à mi-voix au woondouk que le lecteur

devait rectifier ce sens de son discours. Après quelque échange de

sourdes paroles, l'ambassadeur répéta: «Je quitte la salle si la

rectification n'est immédiatement faite.» Alors le woondouk dit au

lecteur: «Ce sont des présents royaux d'un roi, et vous ne devez pas

vous servir du mot _respectueusement_.» L'officier rectifia sa phrase.

Pendant cet incident le prince, tout en conservant son immobilité,

parut sensiblement ému; la sueur perlait sur son front. Le

questionnaire d'étiquette épuisé, les présents distribués, le prince

se leva, sa charmante compagne le suivit; les portes se fermèrent et

les dérobèrent à notre vue. En somme cette cérémonie, dépourvue de la

splendeur barbare de la séance royale, ne nous parut relevée que par

la gracieuse apparition de la princesse. En traversant la cour, nous

inspectâmes les canons que nous jugeâmes de fabrique européenne, quoi

qu'en pût dire le woondouk; puis nous nous arrêtâmes sous un abri où

nous attendaient des rafraîchissements auxquels nous fîmes mine de

goûter. Là le woon du prince s'excusa du manque de convenance survenu

pendant la lecture du discours, incident que l'on devait attribuer

uniquement au lecteur habitué à la formule en usage. Le major Phayre,

toutefois, exigea du woon la promesse que le pauvre diable serait

réprimandé.

Le 20 septembre, je partis avec M. Oldham, qui se dirigeait sur

l'Irawady pour visiter les couches de houille qui se trouvent situées

à soixante-dix milles de la capitale. Le lendemain, le major Phayre

eut avec le roi une entrevue, dont le major a bien voulu me

communiquer les détails par écrit.

«Nous fûmes conduits, dit-il, dans la partie ouest du palais, et en

approchant d'une allée qui paraissait devoir mener au jardin, je vis

une foule de gens assemblés sous un bâtiment circulaire, où il y avait

concours de danse et de musique. C'était la cour, et comme le roi

était présent, je retirai mes souliers, et m'avançai en compagnie du

woondouk, de M. Spears et de deux ou trois officiers birmans. En

pénétrant dans l'assemblée, j'aperçus le roi assis sur un sofa

exhaussé sur une estrade. On me fit avancer pour me placer parmi les

ministres qui se tenaient à quelque distance du roi. Il y avait foule,

et tout le monde était accroupi à terre, à l'exception des danseurs.

Hors du bâtiment se tenaient les gardes en vestes rouges, avec leurs

casques rouges en papier mâché, et leurs fusils, crosse à terre, entre

leurs jambes croisées.

«On me fit savoir bientôt que le roi désirait me voir en particulier,

et l'on me fit passer dans un autre appartement. Les gardes étaient

groupés dans une verandah attenante. En entrant, je vis le roi

mi-couché sur un sofa, habillé dans le costume du pays, avec un putso

de soie, une ceinture de couleurs éclatantes, et une veste en coton,

descendant à la hanche: sa tête était recouverte d'un simple bonnet.

[Illustration: Canal d'irrigation dans le royaume d'Ava.--D'après une

gravure de l'édition anglaise.]

«À l'autre extrémité de la chambre, on voyait dans un vase une

imitation de fleurs de lotus; à la gauche du roi, à quelque distance,

une demi-douzaine de ses fils, bambins ou adolescents au-dessous de

seize ans, se vautraient sur le tapis.

Le Tour du Monde; Ava Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 4 / 8 段