que nous eûmes quelque peine à les reconnaître tout d'abord. Leur
coiffure, grande mitre de velours écarlate, encerclée à sa base d'une
couronne de clinquant, se repliait en arrière sous la forme d'une
volute bizarre. Leur robe de même étoffe, à larges manches et brodée
de brocart, ressemblait à une lourde chape de prêtre romain. Il est de
bon ton, paraît-il, d'avoir la mitre très-serrée sur la tête, à peu
près comme les coiffes des bonnets des paysannes normandes; chaque
dignitaire avait à la main un instrument en ivoire ressemblant à un
couteau à papier, et à l'aide duquel il ramenait son bonnet sur le
front tout en repoussant les quelques cheveux qui s'échappaient de
dessous sa coiffure. Le _tsal-wé_, avec le nombre de rangs que
comporte le grade de chacun, et une trompe acoustique complétaient ce
costume officiel.
Le temps s'était heureusement remis au beau. Les embarcations des
navires de guerre, les vêtements rouges de nos soldats, les pavillons
et les flammes qui flottaient au vent, les dignitaires birmans dans un
canot de guerre tout doré avec leurs cinquante matelots qui ramaient
en cadence; le blanc clocher d'Ananda se détachant du milieu de la
verdure de magnifiques cotonniers et de palmiers élancés; au loin les
montagnes du pays des Shans, étageant les unes sur les autres leurs
rampes azurées: tout cet ensemble formait, pendant notre passage du
lac, une scène très-belle et très-pittoresque.
En débarquant nous passâmes au milieu de soldats ayant l'air plus ou
moins belliqueux; ce qui nous amusa beaucoup fut de voir ces guerriers
juchés sur de petits tabourets (il avait beaucoup plu la veille et les
rues étaient remplies de boue) et les officiers eux-mêmes accroupis
sur des siéges, naturellement plus élevés, et ayant près d'eux leur
boîte de bétel, leur crachoir, etc. Je ne remarquai pas un seul bel
homme parmi tous ces disciples de _Mars_. Les femmes regardaient
curieusement à travers les interstices des palissades qui garnissent
toutes les rues; d'autres membres du beau sexe dominaient dans la
foule, d'ailleurs silencieuse; il y en avait beaucoup d'agréables et
qui étaient mises avec goût; mais elles ont en général l'aspect
très-fatigué et de vilaines bouches. Enfin notre escorte, arrivée à
l'entrée du palais, la baïonnette au bout du fusil, s'arrêta et se mit
en rang pour nous laisser passer.
Au même instant arriva le cortége de l'héritier présomptif: incident,
sans aucun doute, préparé de longue main pour déployer, par occasion,
aux yeux des sujets birmans la majesté de leurs souverains. Le prince
trônait sur une massive litière dorée, entouré de huit immenses
parapluies d'or déployés au-dessus de lui. Aussitôt qu'il fut entré on
ferma les portes sur lui; il nous fallut attendre.
Au bout de quelque temps, le woondouk ayant envoyé annoncer notre
arrivée, nous entrâmes après nous être débarrassés de nos épées; nous
étions obligés d'en passer par là; c'est la stricte étiquette du
palais; les gardes du roi peuvent seuls entrer avec des armes,
privilége interdit à l'héritier présomptif lui-même.
Les dignitaires, en passant par la porte d'entrée, _Ywé-aau-yoo-Taga_
(la porte royale des élus), ôtèrent leurs chaussures et nous
demandèrent inutilement d'en faire autant; puis, à mesure que nous
approchâmes de la grille intérieure, ils firent quatre fois le
_shikho_ (acte de soumission qui s'exécute en mettant les mains sur le
front et en inclinant la tête jusqu'à terre), nous engageant encore à
les imiter: second refus de notre part.
Arrivés enfin à la salle d'audience, nous dûmes laisser nos souliers à
la porte.
Les longues ailes de cette salle ressemblaient aux transepts d'une
cathédrale. Devant nous s'étendait ce que nous pouvions considérer
comme le choeur, où, au lieu d'un autel, se trouvait le trône, placé
sous la grande flèche aux étages sans nombre qu'on aperçoit de tous
les côtés de la ville. Cette espèce de choeur est entouré d'immenses
colonnes, dont la base est recouverte de laque et d'ornements rouges.
Il y a aussi des rangs de colonnes le long des transepts; à part la
base des colonnes, fûts, chapiteaux, panneaux, tout ruisselle de
dorures.
Le trône ressemble exactement à ceux qui, dans les temples, supportent
les idoles de Gautama. Sa forme singulière rappelle assez deux
triangles réunis par leur sommet: ces deux triangles représentent le
feu et l'eau qui, dans la cosmogonie bouddhiste, sont les symboles de
la destruction et de la régénération. Le mortel privilégié qui siége
sur un trône de ce genre représente donc le maître de l'univers: telle
est la modeste prétention du souverain d'Ava.
Ce trône, auquel le roi arrive par une porte de treillis doré, est
garni de coussins et de carreaux de velours écarlate: c'est une espèce
de mosaïque d'or, d'argent et de fragments de glaces. Tout autour se
trouvent quelques niches, où l'on voit des statues représentant,
dit-on, les progéniteurs de la race humaine, puis cinq bâtons dorés
avec des pennons, autres emblèmes royaux.
[Illustration: PLAN D'AMARAPOURA et de sa banlieue comprenant les
ruines D'AVA ET DE TSAGAIN d'après les relevés du Major Grant Allan
Ingénieur en chef des frontières du Pégou.]
Nous étions accroupis sur des tapis anglais d'Axminster; le reste de
la salle était simplement recouvert de nattes; seulement, plusieurs
hauts dignitaires avaient leurs tapis particuliers. Il n'y avait
personne devant nous, excepté une double rangée de jeunes princes
vêtus de brocart d'or et d'argent et de _putso_ (jupons) éclatants. Il
y en avait quatre d'un côté, les fils du roi, cinq de l'autre, les
fils de l'héritier de la couronne.
[Illustration: Détails intérieurs du Maha-comye-peyma, à
Amarapoura.--Dessin de Navlet d'après H. Yule.]
Celui-ci, l'_Einshe-men_ lui-même, assis devant eux sur une espèce de
litière sculptée, était vêtu de brocart d'or; sa mitre ressemblait à
celle des autres officiers, elle était seulement beaucoup plus riche
et couverte de pierreries. Il ne se tourna jamais vers nous, mais
l'usage fréquent qu'il faisait d'un miroir témoignait assez de sa
curiosité. Devant et autour de nous se trouvaient les ministres et
quelques vieux princes du sang, à l'aspect sensuel et aux mâchoires
saillantes. Leurs tiares constellées de joyaux et leurs vêtements de
pourpre les faisaient ressembler à des abbés mitrés du moyen âge.
Dans les transepts, se tenaient une foule d'officiers inférieurs et
plusieurs _tsaubwas_, princes Shans tributaires; nous fûmes frappés de
l'aspect de ces derniers et de leurs manières beaucoup plus
distinguées que celles des Birmans.
En s'accroupissant, l'ambassadeur posa la lettre du gouverneur général
sur un tabouret doré, recouvert de mousseline. Chacun des officiers
avait près de lui une espèce de petite étagère dorée avec des plateaux
où se trouvaient du tabac, du bétel, du thé conservé et autres curieux
condiments, le tout fort proprement arrangé dans des soucoupes d'or et
accompagné de tasses en or et de bouteilles contenant de l'eau
musquée.
Nous attendîmes pendant environ vingt minutes l'arrivée du roi; tout
ce que nous apercevions nous intéressait au point de nous faire
oublier la position incommode où nous nous trouvions faute de siéges.
Enfin un bruit de musique qui semblait venir des cours intérieures
annonça l'arrivée de Sa Majesté: un détachement de soldats entra dans
la salle d'audience, se plaça dans les entre-colonnements et
s'agenouilla, chaque homme tenant son fusil entre les genoux, et ses
mains croisées dans l'attitude de la prière.
Nous vîmes, à travers la grille dorée, le roi montant à son trône; il
en gravissait lentement les degrés, se servant de son sabre à fourreau
d'or comme d'une canne. Nous crûmes d'abord que c'était affaire
d'étiquette, mais M. Camaretta nous assura que le vêtement du roi,
couvert de pierreries, pesait plus de cinquante kilogrammes. La reine
venait immédiatement derrière son époux.
Le roi resta un moment debout; puis, après avoir épousseté les
coussins avec son éventail, s'assit à la gauche du trône. La reine se
plaça à la droite du roi, un peu en arrière, lui présentant de temps à
autre quelques-uns de ces menus objets, de ces articles indispensables
à une personne de haut rang: la boîte à bétel, le crachoir d'or, etc.
Entre Leurs Majestés s'élevait l'image sacrée d'une oie ou d'un cygne
sur un piédestal d'or.
Après s'être servie de son éventail, et avoir éventé son mari, la
reine se fit apporter par une de ses suivantes un cigare allumé
qu'elle mit aussitôt dans sa royale bouche. Ce n'est pas manquer à
l'étiquette, pour un étranger comme pour un sujet, que de fumer devant
le souverain.
De la distance à laquelle nous étions du roi, il nous parut d'une
taille assez forte. Ses traits, où se reflétait la physionomie
nationale, quoique adoucie, indiquaient plus de distinction qu'on n'en
trouve d'ordinaire chez ses sujets, et semblaient empreints de bonté
et d'intelligence; ses mains étaient remarquables de finesse et de
délicatesse. Sa longue tunique de soie claire disparaissait, à la
lettre, sous la profusion de joyaux qui la décoraient. Sa coiffure ou
couronne avait la forme d'une tiare, semblable à un _morion_ hindou,
s'élevant en pointe, terminée par un ornement haut de plusieurs pouces
et relevé en forme d'ailes au-dessus de chaque oreille. Le front était
orné d'une plaque d'or. Cette couronne s'appelle _tharapeo_.
Le costume de la reine était beaucoup moins majestueux, ce qui tenait
sans doute au caractère de sa coiffure que peu de femmes auraient
portée à leur avantage. Imaginez-vous un bonnet ajusté étroitement à
la forme de la tête, cachant les cheveux et les oreilles, et se
dressant en spirale recourbée en avant, comme la corne du rhinocéros,
ou comme certaines volutes pétrifiées des collections minéralogiques,
le tout accompagné de deux longues barbes tombant le long des joues.
Le reste du costume de Sa Majesté avait quelques points de
ressemblance avec celui de l'époque de la reine Élisabeth. Les manches
et la taille paraissaient formées d'une série de morceaux d'étoffe
tailladée, et le cou était entouré d'une collerette aussi tailladée et
descendant jusqu'à la ceinture; au-dessus de la taille le corsage
était plastronné de larges pierreries. La robe aussi bien que la
coiffure était roide de diamants. La reine est la _demi-soeur_ de son
époux, comme l'a toujours voulu la coutume de temps immémorial, parmi
les races royales de Birmanie, ainsi que chez celles d'Aracan et du
Pégu, au temps de l'indépendance de ces contrées.
Parmi les jeunes filles qui se tenaient en arrière du trône, était la
fille du roi, attifée à peu près comme la reine. Une autre charmante
petite fille, les cheveux ornés de fleurs et qui regardait à la
dérobée les _kalàs_ ou étrangers, était l'enfant de l'héritier
présomptif. Une fois le roi entré, nous nous découvrîmes, et au même
moment toute l'assemblée des natifs se mit la face contre terre, les
mains croisées sur le haut de la tête. Les deux rangées de petits
princes agenouillés en file devant nous doublèrent leurs rangs, et les
deux atwen-woons qui étaient à nos côtés se traînèrent, prosternés
qu'ils étaient, jusqu'à la moitié de la distance qui nous séparait du
trône, établissant ainsi un rempart entre le roi et nous.
Une dizaine de brahmanes en étoles et en mitres blanches ornées de
feuilles d'or entrèrent alors dans les stalles voisines du trône et
commencèrent un chant choral en sanscrit, bientôt suivi d'un chant
pareil en birman: ce n'était, à proprement parler, qu'une litanie, ou
énumération des dieux hindous, des sages et des créatures saintes dont
on invoque la bénédiction et l'intercession en faveur du roi. Les
chants terminés, notre ami le tara-thoongyi ou grand juge, qui était à
notre gauche, lut au roi une adresse énonçant que les offrandes que Sa
Majesté se proposait d'offrir à certaines pagodes de la capitale
étaient prêtes, et un des fonctionnaires dit: «Qu'on les dédie!» Sur
ce, les chants recommencèrent. Car, aussi bien que la cérémonie du
_A-beit-theit_ ou des lustrations solennelles, ils forment un
préliminaire indispensable des offrandes aux pagodes qui inaugurent
toujours l'ouverture d'une séance royale. La lettre du gouverneur
général fut alors retirée de son enveloppe et lue à haute voix par un
than-dau-gan ou receveur de la voix royale. Le même fonctionnaire lut
également la liste des présents offerts au roi et à la reine. Le
modèle de chemin de fer que sir Macdonald Stephenson avait remis à
l'ambassadeur, pour cette circonstance, fut le seul des présents
exhibé dans la salle, et ne causa pas peu d'intérêt aux Birmans.
Trois questions furent alors, suivant la coutume, faites à
l'ambassadeur, comme venant du roi. Sa Majesté ne remua pas les
lèvres, bien qu'elle parût intimer sa volonté en inclinant la tête. Ce
fut un atwen-woon qui, en se détournant à moitié, demanda:
«Le roi d'Angleterre va-t-il bien?» Puis, sur la réponse affirmative
de l'ambassadeur, le than-dau-gan répéta à haute voix: «En raison de
la haute et parfaite gloire de Votre Majesté, le roi d'Angleterre est
bien, et je souhaite, en toute humilité, qu'il en soit de même de
Votre Majesté.»
Puis une série de demandes et de réponses ayant eu lieu entre
l'atwen-woon et l'ambassadeur, le than-dau-gan, terrible paraphraseur,
les interpréta à peu près de la sorte: «En raison de la haute gloire
et excellence de Votre Majesté, il y a cinquante-cinq jours que ces
étrangers ont quitté l'Angleterre (le Bengale, avait dit le major
Phayre) et ils sont heureusement arrivés à tes pieds d'or et en toute
obéissance, etc.
«La pluie et l'air ont été propices sur leur passage, et au delà comme
en deçà des frontières ils n'ont trouvé que d'heureuses populations.»
Alors des présents nous furent offerts. Le major Phayre reçut une
coupe d'or portant les signes du zodiaque relevés en bosse, un beau
rubis, un _tsal-wé_ à neuf rangs et un beau putso, les autres
officiers eurent une coupe d'or simple, un anneau, un putso, ou un
anneau et un putso seulement.
Enfin le roi, s'appuyant sur la reine, se leva pour partir; ils
traversèrent le treillis doré qui formait le fond de la niche royale.
La musique joua derechef, les portes se refermèrent, et l'on nous
annonça que nous pouvions nous retirer: annonce accueillie avec
plaisir, car l'attitude forcée dans laquelle nous siégions et à
laquelle maints d'entre nous tentaient de se dérober, nous avait
attiré plus d'une fois le visible déplaisir du vieux nanma-dau-woon.
En descendant du palais nous jetâmes un coup d'oeil sur les danseurs
et les jongleurs qui opéraient dans la cour; ensuite on nous invita à
aller voir le _seigneur éléphant blanc_. Nous le contemplâmes casé
dans un vaste appartement situé au nord de la salle d'audience; puis,
suivant la même route que dans la matinée, nous arrivâmes à la
résidence, quelque peu fatigués, vers les quatre heures.
15 _septembre._--Le roi, par l'entremise du woondouk, nous a fait
informer qu'il était charmé des présents que nous lui avions apportés,
et surtout d'un candélabre en cristal coloré en rouge. Il désirait
aussi savoir si quelqu'un d'entre nous pouvait mettre son maître des
cérémonies à même de se servir de l'appareil photographique. Le major
Phayre, vu les difficultés, suggéra que l'on pourrait envoyer un des
familiers de la cour en apprendre la manipulation à Calcutta, ce qui
eut lieu plus tard. Mais tous les efforts du capitaine Tripe, l'habile
photographe attaché à l'ambassade, n'amenèrent qu'un résultat négatif.
Cette incapacité de leurs artistes n'empêchait pas toutefois les
Birmans de s'extasier devant les résultats obtenus par le capitaine
Tripe, surtout quand il s'agissait de la reproduction de leurs
monuments et de leurs monastères, si chargés de riches sculptures.
Leur goût, sous ce rapport, contraste avec l'inhabileté des Hindous à
reconnaître même les portraits les plus ressemblants, les dessins
aussi bien que les gravures européennes étant pour eux lettre close.
Ce trait distinctif de l'aptitude des Indiens et des Birmans ne me
paraît pas avoir jamais été signalé.
La coïncidence de notre arrivée avec celle de la pluie avait été fort
remarquée, et, à ce propos, le roi fit observer, en daignant sourire,
qu'il espérait que nous prolongerions notre séjour, car son royaume
avait encore besoin d'eau.
17 _septembre._--Ce jour fixé pour notre visite à l'Einshe-men,
l'héritier présomptif, nous fournit une occasion de naviguer sur le
lac. Accompagnés du woondouk et de quelques officiers, nous le
traversâmes pour gagner la porte sud de la cité où nous attendaient
des éléphants, ainsi qu'une escorte de quinze hommes de notre
cavalerie irrégulière. Aux abords du palais du prince, le plus grand
de la ville et le seul qui soit honoré d'un triple toit, se tenait un
fort détachement du régiment Madeya, qui nous accompagna et forma la
file de chaque côté de notre cortége.
L'ambassadeur fit avancer son tonjon jusqu'à la porte, et nous
descendîmes de nos éléphants aussi près que la foule nous le permit;
là nous fûmes reçus par un des woons du prince, sur l'avis que le
woondouk lui donna de notre arrivée. Ce personnage, homme très-obèse,
ne parut pas comprendre, ne répondit rien, et tout en mâchant son
bétel se contenta de promener ses regards sur nous. À la fin il dit
lentement: «Tous sont-ils arrivés? alors ouvrez la porte.» Les larges
portes de bois roulèrent sur leurs gonds et le palais du prince nous
apparut: construction immense, modestement ornée dans le style
monastique et entourée d'une clôture palissadée. Les sons d'un
orchestre nous arrivaient de l'intérieur, et à toutes les fenêtres,
sous toutes les verandahs, se pressait une foule de têtes curieuses.
Deux petits canons bien montés défendaient l'entrée.
Défilant entre deux lignes de fusiliers en jaquette verte, nous
parvînmes à l'entrée de l'escalier où, suivant ce qui était convenu,
nous laissâmes nos souliers. Parvenus au sommet, on nous fit d'abord
passer le long de verandahs où dansaient des bayadères; puis nous
pénétrâmes dans une salle grande, élevée, et si obscure que l'on n'y
voyait rien au premier abord, mais nous y discernâmes ensuite une
foule parmi laquelle se trouvaient des gens en uniforme armés de
sabres à large pointe. Ni or ni couleurs n'ornaient les murs et les
piliers de cette salle. Nous nous assîmes sur un tapis au centre, à
une dizaine de mètres du mur du fond où se trouvait, à six pieds
d'élévation, une porte à panneaux dont les interstices laissaient
filtrer une lumière plus brillante.
[Illustration: Une porte à Amarapoura.]
Le bétel et l'eau à boire furent placés devant nous, et après un quart
d'heure, que le silence, l'obscurité et notre position gênante nous
firent paraître bien long, la porte glissa et nous laissa voir le
prince et sa reine (ainsi qu'on l'appelle) s'asseyant sur le plancher
surélevé de l'appartement intérieur, au ras de la porte.
Cette scène, vue d'un premier plan obscur dans la vive lumière de
l'appartement intérieur, et encadrée par l'ouverture de la porte au
milieu de laquelle ces deux illustres personnages étaient immobiles,
nous fit l'effet d'un tableau, et d'un tableau d'un caractère aussi
rare que singulier.
[Illustration: Canon birman.]
Le prince, vêtu de brocart, coiffé d'une mitre chargée de joyaux et
cachant complétement ses cheveux, nous apparut comme le type mogol le
plus accentué, et nous fit une impression bien moins agréable que
celle que nous avions gardée de son royal frère.
[Illustration: Danse des éléphants.]
La princesse, habillée à la mode de sa parente, la grande reine, était
coiffée et costumée d'une façon plus avenante que celle-ci. Ses
oreilles ornées de joyaux étaient dégagées. C'était une jeune femme
gracieuse et modeste, d'une physionomie aimable et intelligente, et
qui semblait quelque peu décontenancée et gênée dans les plis
encombrants de sa robe. Elle est la _demi-soeur_ de son époux sans
être la soeur de la reine.
Un silence de quelques minutes, pendant lequel l'assemblée parut les
adorer, suivit leur arrivée, et lorsqu'une attente suffisante pour
établir la dignité du prince se fut écoulée, un des woons se permit
d'attirer l'attention de Sa Hautesse sur nous, en rampant vers la
porte et en relevant la face pour saisir un signe. Le prince ne parut
pas le remarquer, mais ensuite il se détourna et fit signe à un
officier, plus rapproché de nous, de commencer. Le personnage prit
alors sur un siége, où l'ambassadeur l'avait déposée, la liste des
présents que le gouverneur général offrait au prince, et lut un
discours préliminaire qui informait Sa Hautesse que l'ambassadeur
arrivé à la cour apportait des présents pour l'Einshe-men, ajoutant
que la reine d'Angleterre les lui offrait _respectueusement_. Sur quoi
le major Phayre se leva et dit à mi-voix au woondouk que le lecteur
devait rectifier ce sens de son discours. Après quelque échange de
sourdes paroles, l'ambassadeur répéta: «Je quitte la salle si la
rectification n'est immédiatement faite.» Alors le woondouk dit au
lecteur: «Ce sont des présents royaux d'un roi, et vous ne devez pas
vous servir du mot _respectueusement_.» L'officier rectifia sa phrase.
Pendant cet incident le prince, tout en conservant son immobilité,
parut sensiblement ému; la sueur perlait sur son front. Le
questionnaire d'étiquette épuisé, les présents distribués, le prince
se leva, sa charmante compagne le suivit; les portes se fermèrent et
les dérobèrent à notre vue. En somme cette cérémonie, dépourvue de la
splendeur barbare de la séance royale, ne nous parut relevée que par
la gracieuse apparition de la princesse. En traversant la cour, nous
inspectâmes les canons que nous jugeâmes de fabrique européenne, quoi
qu'en pût dire le woondouk; puis nous nous arrêtâmes sous un abri où
nous attendaient des rafraîchissements auxquels nous fîmes mine de
goûter. Là le woon du prince s'excusa du manque de convenance survenu
pendant la lecture du discours, incident que l'on devait attribuer
uniquement au lecteur habitué à la formule en usage. Le major Phayre,
toutefois, exigea du woon la promesse que le pauvre diable serait
réprimandé.
Le 20 septembre, je partis avec M. Oldham, qui se dirigeait sur
l'Irawady pour visiter les couches de houille qui se trouvent situées
à soixante-dix milles de la capitale. Le lendemain, le major Phayre
eut avec le roi une entrevue, dont le major a bien voulu me
communiquer les détails par écrit.
«Nous fûmes conduits, dit-il, dans la partie ouest du palais, et en
approchant d'une allée qui paraissait devoir mener au jardin, je vis
une foule de gens assemblés sous un bâtiment circulaire, où il y avait
concours de danse et de musique. C'était la cour, et comme le roi
était présent, je retirai mes souliers, et m'avançai en compagnie du
woondouk, de M. Spears et de deux ou trois officiers birmans. En
pénétrant dans l'assemblée, j'aperçus le roi assis sur un sofa
exhaussé sur une estrade. On me fit avancer pour me placer parmi les
ministres qui se tenaient à quelque distance du roi. Il y avait foule,
et tout le monde était accroupi à terre, à l'exception des danseurs.
Hors du bâtiment se tenaient les gardes en vestes rouges, avec leurs
casques rouges en papier mâché, et leurs fusils, crosse à terre, entre
leurs jambes croisées.
«On me fit savoir bientôt que le roi désirait me voir en particulier,
et l'on me fit passer dans un autre appartement. Les gardes étaient
groupés dans une verandah attenante. En entrant, je vis le roi
mi-couché sur un sofa, habillé dans le costume du pays, avec un putso
de soie, une ceinture de couleurs éclatantes, et une veste en coton,
descendant à la hanche: sa tête était recouverte d'un simple bonnet.
[Illustration: Canal d'irrigation dans le royaume d'Ava.--D'après une
gravure de l'édition anglaise.]
«À l'autre extrémité de la chambre, on voyait dans un vase une
imitation de fleurs de lotus; à la gauche du roi, à quelque distance,
une demi-douzaine de ses fils, bambins ou adolescents au-dessous de
seize ans, se vautraient sur le tapis.