Quoique Paris fût comme le foyer de la fermentation excitée dans le
royaume, les assemblées primaires y furent assez tranquilles, et ne
parurent occupées qu'à se donner de bons électeurs pour avoir de bons
députés.
J'étois du nombre des électeurs nommés par la section[34] des Feuillans;
je fus aussi l'un des commissaires chargés de la rédaction du cahier des
demandes, et je puis dire que, dans ces demandes, il n'y avoit rien que
d'utile et de juste. Ainsi l'esprit de cette section fut raisonnable et
modéré.
Il n'en fut pas de même de l'assemblée électorale[35]; la majeure partie
en étoit saine en arrivant; mais nous y vîmes fondre une nuée
d'intrigans qui venoient souffler parmi nous l'air contagieux qu'ils
avoient respiré aux conférences de Duport, l'un des factieux du
Parlement.
Soit que Duport fût de bonne foi dans son dangereux fanatisme, soit
qu'ayant mieux calculé que sa compagnie les hasards qu'elle alloit
courir, il eût voulu se donner à lui-même une existence politique, on
savoit que, chez lui, dès l'hiver précédent, il avoit ouvert comme une
école de républicisme, où ses amis prenoient soin d'attirer les esprits
les plus exaltés ou les plus disposés à l'être.
J'observai cette espèce d'hommes remuans et bruyans qui se disputoient
la parole, impatiens de se produire, aspirant à se faire inscrire sur la
liste des orateurs. Je ne fus pas longtemps à voir quelle seroit leur
influence; et, en élevant ma pensée d'un exemple particulier à une
induction générale, je reconnus que c'étoit là, de même que dans toutes
les communes, les organes de la faction, gens de palais et de chicane,
et tous accoutumés à parler en public.
C'est une vérité connue qu'aucun peuple ne se gouverne; que l'opinion,
la volonté d'une multitude assemblée, n'est jamais, ou presque jamais,
qu'une impulsion qu'elle reçoit d'un petit nombre d'hommes, et
quelquefois d'un seul, qui la fait penser et vouloir, qui la meut et qui
la conduit. Le peuple a ses passions; mais ces passions, comme
endormies, attendent une voix qui les réveille et les irrite. On les a
comparées aux voiles d'un navire, lesquelles resteroient oisives et
flottantes si quelque vent ne les enfloit.
Or, on sait qu'émouvoir les passions du peuple fut de tout temps
l'office de l'éloquence de la tribune; et, parmi nous, la seule école de
cette éloquence populaire étoit le barreau. Ceux même qui, dans la
plaidoirie, n'en avoient pris que la hardiesse, les mouvemens et les
clameurs, avoient sur le vulgaire un très grand avantage. Une raison
froide, un esprit solide et pensant, auquel l'abondance et la facilité
de l'élocution manqueroient au besoin, ne tiendroit pas contre la
véhémence d'un déclamateur aguerri.
Le moyen le plus sûr de propager dans le royaume la doctrine
révolutionnaire avoit donc été d'engager dans son parti le corps des
avocats, et rien n'avoit été plus facile. Républicain par caractère,
fier et jaloux de sa liberté, enclin à la domination par l'habitude de
tenir dans ses mains le sort de ses cliens, répandu dans tout le
royaume, en possession de l'estime et de la confiance publique, en
relation continuelle avec toutes les classes de la société, exercé dans
l'art d'émouvoir et de maîtriser les esprits, l'ordre des avocats devoit
avoir sur la multitude un ascendant irrésistible; et, les uns par la
force d'une véritable éloquence, les autres par cette affluence et ce
bruit de paroles qui étourdit des têtes foibles et leur en impose avec
des mots, ils ne pouvoient manquer de primer dans les assemblées
populaires et d'y gouverner l'opinion, surtout en s'annonçant pour les
vengeurs des injures du peuple et les défenseurs de ses droits.
On sent quel intérêt ce corps avoit lui-même à voir changer la réforme
en révolution, la monarchie en république; c'étoit pour lui une
aristocratie perpétuelle qu'il s'agissoit d'organiser. Successivement
destinés à être les moteurs de la faction républicaine, rien ne
convenoit mieux à des hommes ambitieux qui, partout en autorité de
lumières et de talens, seroient, à tour de rôle, appelés aux fonctions
publiques, et seuls, ou presque seuls, les législateurs de la France:
d'abord ses premiers magistrats, et bientôt ses vrais souverains.
Cette perspective étoit la même non seulement pour les gens de loi, mais
pour toutes les classes de citoyens instruits, où chacun présumoit assez
de ses talens pour avoir la même espérance, avec la même ambition.
Je ne dispute point à cette ambition un prétexte honnête et louable.
Dans les institutions humaines, il est impossible que tout soit bien; il
est même infiniment rare que tout soit le mieux ou le moins mal
possible. Un gouvernement n'est jamais qu'une machine plus ou moins
sujette à de fréquentes altérations. Il est donc nécessaire, au moins
par intervalles, ou d'en régler les mouvemens, ou d'en remonter les
ressorts; et, quel que soit l'État, monarchique ou républicain, dont on
examine la forme, il n'en est aucun dont la condition ne paroisse
effrayante lorsque dans un même tableau l'on voit accumulés tous les
vices, tous les abus, tous les crimes des temps passés. C'étoit ainsi
que l'on calomnioit le règne de Louis XVI. Quelles que fussent les
erreurs et les fautes qu'il n'avoit pu éviter, lui-même, il ne demandoit
qu'à n'en laisser aucune trace, et personne ne souhaitoit plus vivement
que lui cette réforme salutaire; mais c'étoit sous ce nom vague et
captieux de réforme qu'on déguisoit une révolution; et cette erreur
explique le succès presque universel d'un plan qui, présentant sous
divers aspects l'honnête, l'utile et le juste, s'accommodoit à tous les
caractères et concilioit tous les voeux.
Les meilleurs citoyens se croyoient d'accord de volonté et d'intention
avec les plus médians; les esprits animés soit de l'amour du bien
public, soit d'un désir de gloire et de domination, soit d'une basse
envie ou d'une infâme ardeur de rapine et de brigandage, suivoient tous
la même impulsion, et de ces mouvemens divers le résultat étoit le même:
la subversion de l'État. C'est là ce qui me semble faire l'apologie d'un
grand nombre d'hommes que l'on a crus pervers, et qui n'ont été
qu'égarés.
Qu'en effet quelques hommes du naturel des tigres eussent prémédité la
Révolution comme elle s'est exécutée, cela est concevable; mais que la
nation françoise, que le bas peuple même, avant que d'être dépravé, eût
consenti à ce complot barbare, impie et sacrilège, c'est ce que
personne, je crois, n'oseroit soutenir. Il est donc faux que les crimes
de la Révolution aient été les crimes de la nation, et je suis loin de
supposer qu'aucun de mes collègues à l'assemblée électorale ait pu
seulement les prévoir.
Ce fut, je le crois, avec un aveugle enthousiasme du bien public que
nous arriva cette troupe de gens de loi, soutenue d'un cortège
d'ambitieux républicains qui, comme eux, aspiroient à se rendre célèbres
dans les conseils d'un peuple libre. Target, distingué au barreau,
d'ailleurs bien famé parmi nous, y vint jouer le premier rôle.
Le gouvernement nous avoit envoyé pour président le lieutenant
civil[36]. Ce fut une fausse démarche, car elle étoit insoutenable. Une
assemblée essentiellement libre devoit avoir un président pris dans son
sein et de son choix. Ce magistrat soutint dignement sa mission: il nous
fit admirer sa fermeté et sa sagesse, mais inutilement. La cause fut
plaidée contradictoirement avec lui par l'avocat Target; et celui-ci,
pour avoir défendu les droits de l'assemblée, en fut proclamé président.
Athlète exercé dès longtemps dans le pugilat du barreau, armé
d'assurance et d'audace, dévoré d'ambition, et environné d'une escorte
d'applaudisseurs bruyans, il commença par s'insinuer dans les esprits en
homme conciliant et pacifique; mais, lorsqu'il se fut emparé de cette
assemblée de citoyens nouveaux encore dans les fonctions d'hommes
publics, il leva la tête, et se prononça hautement. Au lieu de s'en
tenir, comme il étoit du devoir de sa place, à exposer fidèlement l'état
des questions soumises à l'examen de l'assemblée, à recueillir, à
résumer, à énoncer l'opinion, il la dicta.
Nos fonctions ne se bornoient pas à élire des députés, nous avions
encore à former, dans leurs mandats, des réclamations, des plaintes, des
demandes; et chacun de ces griefs donnoit lieu à de nouvelles
déclamations. Les mots indéfinis d'égalité, de liberté, de souveraineté
du peuple, retentissoient à nos oreilles; chacun les entendoit, les
appliquoit à sa façon. Dans les règlemens de police, dans les édits sur
les finances, dans les autorités graduelles, sur lesquelles reposoient
l'ordre et la tranquillité publique, il n'y avoit rien où l'on ne
trouvât un caractère de tyrannie, et l'on attachoit une ridicule
importance aux détails les plus minutieux. Je n'en citerai qu'un
exemple.
Il s'agissoit du mur d'enceinte et des barrières de Paris, qu'on
dénonçoit comme un enclos de bêtes fauves, trop injurieux pour des
hommes.
«J'ai vu, nous dit l'un des orateurs, oui, citoyens, j'ai vu à la
barrière Saint-Victor, sur l'un des piliers, en sculpture, le
croirez-vous? j'ai vu l'énorme tête d'un lion, gueule béante, et
vomissant des chaînes dont il menace les passans. Peut-on imaginer un
emblème plus effrayant du despotisme et de la servitude?» L'orateur
lui-même imitoit le rugissement du lion. Tout l'auditoire étoit ému; et
moi, qui passois si souvent à la barrière Saint-Victor, je m'étonnois
que cette image horrible ne m'eût point frappé. J'y fis donc ce jour-là
une attention particulière; et, sur le pilastre, je vis pour ornement un
bouclier pendu à une chaîne mince que le sculpteur avoit attachée à un
petit mufle de lion, comme on en voit à des marteaux de porte ou à des
robinets de fontaine.
L'intrigue avoit aussi ses comités secrets, où l'on dépouilloit tout
respect pour nos maximes les plus saintes, pour nos objets les plus
sacrés. Ni les moeurs ni le culte n'y étoient épargnés. On y montroit,
selon la doctrine de Mirabeau, comme inconciliables et comme
incompatibles, la politique avec la morale, l'esprit religieux avec
l'esprit patriotique, et les vieux préjugés avec les nouvelles vertus.
On y faisoit regarder comme inséparables sous le gouvernement d'un seul
la royauté et la tyrannie, l'obéissance et la servitude, la puissance et
l'oppression.
Au contraire, dès que le peuple rentreroit dans ses droits d'égalité,
d'indépendance, on exagéroit follement les espérances et les promesses.
Il sembloit que c'étoit par des hommes de l'âge d'or qu'on alloit être
gouverné. Ce peuple libre, juste et sage, toujours d'accord avec
lui-même, toujours éclairé dans le choix de ses conseils, de ses
ministres, modéré dans l'usage de sa force et de sa puissance, ne seroit
jamais égaré, jamais trompé, jamais dominé, asservi par les autorités
qu'il auroit confiées. Ses volontés feroient ses lois, et ses lois
feroient son bonheur.
Quoique je fusse presque isolé, et que, de jour en jour, mon parti
s'affoiblît dans l'assemblée électorale, je ne cessois de dire à qui
vouloit m'entendre combien cet art d'en imposer par d'impudentes
déclamations me sembloit grossier et facile. Mes principes étoient
connus, je n'en dissimulois aucun; et l'on prenoit soin de divulguer à
l'oreille que j'étois ami des ministres et comblé des bienfaits du roi.
Les élections se firent, je ne fus point élu: on me préféra l'abbé
Sieyès[37]. Je remerciai le Ciel de mon exclusion, car je croyois
prévoir ce qui alloit se passer à l'Assemblée nationale, et dans peu
j'en fus mieux instruit.
Nous avions à l'Académie françoise un des plus outrés partisans de la
faction républicaine: c'étoit Chamfort, esprit fin, délié, plein d'un
sel très piquant lorsqu'il s'égayoit sur les vices et sur les ridicules
de la société, mais d'une humeur âcre et mordante contre les
supériorités de rang et de fortune, qui blessoient son orgueil jaloux.
De tous les envieux répandus dans le monde, Chamfort étoit celui qui
pardonnoit le moins aux riches et aux grands l'opulence de leurs maisons
et les délices de leurs tables, dont il étoit lui-même fort aise de
jouir. Présens, et en particulier, il les ménageoit, les flattoit, et
s'ingénioit à leur plaire; il sembloit même qu'il en aimoit, qu'il en
estimoit quelques-uns dont il faisoit de pompeux éloges. Bien entendu
pourtant que, s'il avoit la complaisance d'être leur commensal et de
loger chez eux, il falloit que, par leur crédit, il obtînt de la cour
des récompenses littéraires, et il ne les en tenoit pas quittes pour
quelques mille écus de pension dont il jouissoit: c'étoit trop peu pour
lui. «Ces gens-là, disoit-il à Florian, doivent me procurer vingt mille
livres de rente; je ne vaux pas moins que cela.»
À ce prix, il avoit des grands de prédilection qu'il exceptoit de ses
satires; mais, pour la caste en général, il la déchiroit sans pitié; et,
lorsqu'il crut voir ces fortunes et ces grandeurs au moment d'être
renversées, aucun ne lui étant plus bon à rien, il fit divorce avec eux
tous, et se rangea du côté du peuple.
Dans nos sociétés, nous nous amusions quelquefois des saillies de son
humeur, et, sans l'aimer, je le voyois avec précaution et avec
bienséance, comme ne voulant pas m'en faire un ennemi.
Un jour donc que nous étions restés seuls au Louvre, après la séance
académique: «Eh bien! me dit-il, vous n'êtes donc pas député?--Non,
répondis-je, et je m'en console, comme le renard des raisins auxquels il
ne pouvoit atteindre: _Ils sont trop verts_.--En effet, reprit-il, je ne
les crois pas assez mûrs pour vous. Votre âme est d'une trempe trop
douce et trop flexible pour l'épreuve où elle seroit mise. On fait bien
de vous réserver à une autre législature. Excellent pour édifier, vous
ne valez rien pour détruire.»
Comme je savois que Chamfort étoit ami et confident de Mirabeau, l'un
des chefs de la faction, je crus être à la source des instructions que
je voulois avoir; et, pour l'engager à s'expliquer, je feignis de ne pas
l'entendre. «Vous m'effrayez, lui dis-je, en parlant de détruire; il me
sembloit à moi qu'on ne vouloit que réparer.
--Oui, me dit-il, mais les réparations entraînent souvent des ruines: en
attaquant un vieux mur, on ne peut pas répondre qu'il n'écroule sous le
marteau, et, franchement, ici l'édifice est si délabré que je ne serois
pas étonné qu'il fallût le démolir de fond en comble.--De fond en
comble! m'écriai-je.--Pourquoi pas? repartit Chamfort, et sur un autre
plan moins gothique et plus régulier. Seroit-ce, par exemple, un si
grand mal qu'il n'y eût pas tant d'étages, et que tout y fût de
plain-pied? Vous désoleriez-vous de ne plus entendre parler d'éminences,
ni de grandeurs, ni de titres, ni d'armoiries, ni de noblesse, ni de
roture, ni du haut ni du bas clergé?» J'observai que l'égalité avoit
toujours été la chimère des républiques, et le leurre que l'ambition
présentoit à la vanité; mais ce nivellement est surtout impossible dans
une vaste monarchie; «et, en voulant tout abolir, il me semble,
ajoutai-je, qu'on va plus loin que la nation ne l'entend, et plus loin
qu'elle ne demande.
--Bon! reprit-il, la nation sait-elle ce qu'elle veut? On lui fera
vouloir et on lui fera dire ce qu'elle n'a jamais pensé; et, si elle en
doute, on lui répondra comme Crispin au légataire[38]: _C'est votre
léthargie_. La nation est un grand troupeau qui ne songe qu'à paître, et
qu'avec de bons chiens les bergers mènent à leur gré. Après tout, c'est
son bien que l'on veut faire à son insu: car, mon ami, ni votre vieux
régime, ni votre culte, ni vos moeurs, ni toutes vos antiquailles de
préjugés, ne méritent qu'on les ménage. Tout cela fait honte et pitié à
un siècle comme le nôtre; et, pour tracer un nouveau plan, on a toute
raison de vouloir faire place nette.
--Place nette! insistai-je, et le trône? et l'autel?--Et le trône, et
l'autel, me dit-il, tomberont ensemble: ce sont deux arcs-boutans
appuyés l'un par l'autre; et, que l'un des deux soit brisé, l'autre va
fléchir.»
Je dissimulai l'impression que me faisoit sa confidence, et, pour
l'attirer plus avant: «Vous m'annoncez, lui dis-je, une entreprise où je
crois voir plus de difficultés que de moyens.
--Croyez-moi, reprit-il, les difficultés sont prévues et les moyens sont
calculés.» Alors il se développa, et j'appris que les calculs de la
faction étoient fondés sur le caractère du roi, si éloigné de toute
violence qu'on le croyoit pusillanime; sur l'état actuel du clergé, où
il n'y avoit plus, disoit-il, que quelques vertus sans talens, et
quelques talens dégradés et déshonorés par des vices; enfin, sur l'état
même de la haute noblesse, que l'on disoit dégénérée, et dans laquelle
peu de grands caractères soutenoient l'éclat d'un grand nom.
Mais c'étoit surtout en lui-même que le tiers état devoit mettre sa
confiance. Cet ordre, dès longtemps fatigué d'une autorité arbitraire et
graduellement oppressive jusque dans ses derniers rameaux, avoit sur les
deux autres ordres non seulement l'avantage du nombre, mais celui de
l'ensemble, mais celui du courage et de l'audace à tout braver. «Enfin,
disoit Chamfort, ce long amas d'impatience et d'indignation, formé comme
un orage, et cet orage prêt à crever; partout la confédération et
l'insurrection déclarées, et, au signal donné par la province du
Dauphiné, tout le royaume prêt à répondre par acclamation qu'il prétend
être libre; les provinces liguées, leur correspondance établie, et de
Paris comme de leur centre l'esprit républicain allant porter au loin sa
chaleur avec sa lumière: voilà l'état des choses. Sont-ce là des projets
en l'air?»
J'avouai qu'en spéculation tout cela étoit imposant; mais j'ajoutai
qu'au delà des bornes d'une réforme désirable la meilleure partie de la
nation ne laisseroit porter aucune atteinte aux lois de son pays et aux
principes fondamentaux de la monarchie.
Il convint que, dans ses foyers, à ses comptoirs, à ses bureaux, à ses
ateliers d'industrie, une bonne partie de ces citadins casaniers
trouveroient peut-être hardis des projets qui pourroient troubler leur
repos et leurs jouissances. «Mais, s'ils les désapprouvent, ce ne sera,
dit-il, que timidement et sans bruit, et l'on a, pour leur en imposer,
cette classe déterminée qui ne voit rien pour elle à perdre au
changement, et croit y voir tout à gagner. Pour l'ameuter, on a les plus
puissans mobiles: la disette, la faim, l'argent, des bruits d'alarme et
d'épouvante, et le délire de frayeur et de rage dont on frappera ses
esprits. Vous n'avez entendu parmi la bourgeoisie que d'élégans
parleurs. Sachez que tous nos orateurs de tribune ne sont rien en
comparaison des Démosthènes à un écu par tête, qui, dans les cabarets,
dans les places publiques, dans les jardins et sur les quais, annoncent
des ravages, des incendies, des villages saccagés, inondés de sang, des
complots d'assiéger et d'affamer Paris. C'est là ce que j'appelle des
hommes éloquens. L'argent surtout et l'espoir du pillage sont
tout-puissans parmi ce peuple. Nous venons d'en faire l'essai au
faubourg Saint-Antoine; et vous ne sauriez croire combien peu il en a
coûté au duc d'Orléans pour faire saccager la manufacture de cet honnête
Réveillon, qui dans ce même peuple faisoit subsister cent familles.
Mirabeau soutient plaisamment qu'avec un millier de louis on peut faire
une jolie sédition.
--Ainsi, lui dis-je, vos essais sont des crimes, et vos milices sont des
brigands.--Il le faut bien, me répondit-il froidement. Que feriez-vous
de tout ce peuple en le muselant de vos principes de l'honnête et du
juste? Les gens de bien sont foibles, personnels et timides; il n'y a
que les vauriens qui soient déterminés. L'avantage du peuple, dans les
révolutions, est de n'avoir point de morale. Comment tenir contre des
hommes à qui tous les moyens sont bons? Mirabeau a raison: il n'y a pas
une seule de nos vieilles vertus qui puisse nous servir; il n'en faut
point au peuple, ou il lui en faut d'une autre trempe. Tout ce qui est
nécessaire à la révolution, tout ce qui lui est utile, est juste: c'est
là le grand principe.
--C'est peut-être celui du duc d'Orléans, répliquai-je; mais je ne vois
que lui pour chef à ce peuple en insurrection, et je n'ai pas, je vous
l'avoue, grande opinion de son courage.--Vous avez raison, me dit-il, et
Mirabeau, qui le connoît bien, dit que ce seroit bâtir sur de la boue
que de compter sur lui. Mais il s'est montré populaire, il porte un nom
qui en impose, il a des millions à répandre, il déteste le roi, il
déteste encore plus la reine; et, si le courage lui manque, on lui en
donnera: car, dans le peuple même, on aura des chefs intrépides, surtout
dès le moment qu'ils se seront montrés rebelles et qu'ils se croiront
criminels: car il n'y a plus à reculer quand on n'a derrière soi pour
retraite que l'échafaud. La peur, sans espérance de salut, est le vrai
courage du peuple. On aura des forces immenses si l'on peut obtenir une
immense complicité. Mais, ajouta-t-il, je vois que mes espérances vous
attristent: vous ne voulez pas d'une liberté qui coûtera beaucoup d'or
et de sang. Voulez-vous qu'on vous fasse des révolutions à l'eau rose?»
Là finit l'entretien, et nous nous séparâmes, lui sans doute plein de
mépris pour mes minutieux scrupules, et moi peu satisfait de sa fière
immoralité. Le malheureux s'en est puni en s'égorgeant lui-même,
lorsqu'il a connu ses erreurs.
Je fis part de cet entretien à l'abbé Maury le soir même. «Il n'est que
trop vrai, me dit-il, que dans leurs spéculations ils ne se trompent
guère, et que, pour trouver peu d'obstacles, la faction a bien pris son
temps. J'ai observé les deux partis. Ma résolution est prise de périr
sur la brèche; mais je n'en ai pas moins la triste certitude qu'ils
prendront la place d'assaut, et qu'elle sera mise au pillage.
--S'il est ainsi, lui dis-je, quelle est donc la démence du clergé et
de la noblesse, de laisser le roi s'engager dans cette guerre?--Que
voulez-vous qu'ils fassent?--Ce qu'on fait dans un incendie: je veux
qu'ils fassent la part au feu; qu'ils remplissent le déficit en se
chargeant de la dette publique; qu'ils remettent à flot le vaisseau de
l'État; enfin qu'ils retirent le roi du milieu des écueils où ils l'ont
engagé eux-mêmes, et qu'à quelque prix que ce soit ils obtiennent de lui
de renvoyer les États généraux avant qu'ils ne soient assemblés. Je veux
qu'on leur annonce qu'ils sont perdus si les États s'assemblent, et
qu'il n'y a pas un moment à perdre pour dissiper l'orage qui va fondre
sur eux.» Maury me fit des objections; je n'en voulus entendre aucune.
«Vous l'exigez, me dit-il; eh bien! je vais faire cette démarche. Je ne
serai point écouté.»
Malheureusement il s'adressa à l'évêque D'***, tête pleine de vent,
lequel traita mes avis de chimère. Il répondit «qu'on n'en étoit pas où
l'on croyoit en être, et que, l'épée dans une main, le crucifix dans
l'autre, le clergé défendroit ses droits».
Libre de ma députation de l'assemblée électorale, j'allai chercher dans
ma maison de campagne le repos dont j'avois besoin, et par là je me
dérobai à une société nouvelle qui se formoit chez moi. Elle étoit
composée de gens que je me serois plu à réunir dans des temps plus
paisibles: c'étoient l'abbé de Périgord, récemment évêque d'Autun[39],
le comte de Narbonne et le marquis de La Fayette. Je les avois vus, dans
le monde, aussi libres que moi d'intrigues et de soins: l'un, d'un
esprit sage, liant et doux; l'autre, d'une gaieté vive, brillante,
ingénieuse; le dernier, d'une cordialité pleine d'agrémens et de grâces,
et tous les trois du commerce le plus aimable.
Mais, dans leurs rendez-vous chez moi, je vis leur humeur rembrunie
d'une teinte de politique; et, à quelques traits échappés, je soupçonnai
des causes de cette altération dont mes principes ne s'accommodoient
pas. Ils s'aperçurent comme moi que, dans leurs relations et dans leurs
conférences, ma maison n'étoit pas un rendez-vous pour eux. Ma retraite
nous sépara.
Les jours de la semaine où j'allois à l'Académie, je couchois à Paris,
et je passois assez fréquemment les soirées chez M. Necker. Là, me
trouvant au milieu des ministres, je leur parlois à coeur ouvert de ce
que j'avois vu et de ce que j'avois appris.
Je les trouvois tout stupéfaits, et comme ne sachant où donner de la
tête. Ce qui se passoit à Versailles avoit détrompé M. Necker, et je le
voyois consterné. Invité à dîner chez lui avec les principaux députés
des communes, je crus remarquer, à l'air froid dont ils répondoient à
ses attentions et à ses prévenances, qu'ils vouloient bien de lui pour
leur intendant, mais non pas pour leur directeur.
M. de Montmorin, à qui je parlai d'engager le roi à se retirer dans
l'une de ses places fortes, et à la tête de ses armées, m'objecta le
manque d'argent, la banqueroute, la guerre civile.
«Vous croyez donc, ajouta-t-il, le péril bien pressant pour aller si
vite aux extrêmes?--Je le crois si pressant, lui dis-je, que, dans un
mois d'ici, je ne répondrais plus ni de la liberté du roi, ni de sa
tête, ni de la vôtre.»
Hélas! Chamfort m'avoit rendu prophète; mais je ne fus point écouté, ou
plutôt je le fus par un ministre foible, qui lui-même ne le fut pas.
Cependant les députés des trois ordres s'étoient rendus à Versailles à
peu près au nombre prescrit: trois cents de l'ordre du clergé, trois
cents de l'ordre de la noblesse et six cents de l'ordre du tiers état, y
compris ceux de la commune de Paris, qui n'arrivèrent que quelques jours
après.
Ce fut le 5 mai que se fit l'ouverture de l'assemblée. Jamais la nation
n'avoit été si pleinement représentée, jamais tant de si graves intérêts
n'avoient été remis à ses représentans, jamais aussi tant de talens et
de lumières ne s'étoient réunis pour travailler ensemble au grand
ouvrage du bien public; jamais enfin un roi ni meilleur, ni plus juste,
ne s'étoit offert pour y contribuer. Que de bonheur un système aveugle
de révolution a détruit!
Le roi, dans tout l'appareil de sa majesté, accompagné de la reine et
des deux princes ses frères, des princes de son sang, des pairs de son
royaume, des officiers de sa couronne, de son garde des sceaux et du
ministre de ses finances, se rendit à la salle des États assemblés.
Il parut avec une dignité simple, sans orgueil, sans timidité, portant
sur le visage le caractère de bonté qu'il avoit dans le coeur, doucement
ému du spectacle et du sentiment que la vue des députés d'une nation
fidèle devoit inspirer à son roi.
Rien de plus vrai que l'air, le ton, l'accent de l'âme, l'expression
simple et sensible dont il prononça le discours que je vais
transcrire[40].
«Messieurs, ce jour que mon coeur attendoit depuis longtemps est enfin
arrivé, et je me vois entouré des représentans de la nation à laquelle
je me fais gloire de commander. Un long intervalle s'étoit écoulé depuis
la dernière tenue des États généraux; et, quoique la convocation de ces
assemblées parût être tombée en désuétude, je n'ai point balancé à
rétablir un usage dont le royaume peut tirer une nouvelle force et qui
peut ouvrir à la nation une nouvelle source de bonheur.
«La dette de l'État, déjà immense à mon avènement au trône, s'est encore
accrue sous mon règne; une guerre dispendieuse, mais honorable, en a été
la cause; l'augmentation des impôts en a été la suite nécessaire, et a
rendu plus sensible leur inégale répartition. Une inquiétude générale,
un désir immodéré d'innovation, se sont emparés des esprits et
finiroient par égarer totalement les opinions si l'on ne se hâtoit de
les fixer par une réunion d'avis sages et modérés.
«C'est dans cette confiance, Messieurs, que je vous ai rassemblés, et je
vois avec sensibilité qu'elle a déjà été justifiée par des dispositions
que les deux premiers ordres ont montrées à renoncer à leurs intérêts
pécuniaires. L'espérance que j'ai eue de voir tous les ordres, réunis de
sentimens, concourir avec moi au bien général de l'État, ne sera point
trompée.
«J'ai déjà ordonné dans les dépenses des retranchemens considérables.
Vous me présenterez à cet égard des idées que je recevrai avec
empressement; mais, malgré les ressources que peut offrir l'économie la
plus sévère, je crains, Messieurs, de ne pouvoir pas soulager mes sujets
aussi promptement que je le désirerois.
«Je ferai mettre sous vos yeux la situation exacte des finances; et,
quand vous l'aurez examinée, je suis assuré d'avance que vous me
proposerez les moyens les plus efficaces pour y établir un ordre
permanent et affermir le crédit public. Ce grand et salutaire ouvrage,
qui assurera le bonheur du royaume au dedans et sa considération au
dehors, vous occupera essentiellement.
«Les esprits sont dans l'agitation; mais une assemblée des représentans
de la nation n'écoutera sans doute que les conseils de la sagesse et de
la prudence. Vous aurez jugé vous-mêmes, Messieurs, qu'on s'en est
écarté dans plusieurs occasions récentes; mais l'esprit dominant de vos
délibérations répondra aux véritables sentimens d'une nation généreuse,
et dont l'amour pour ses rois a toujours fait le caractère distinctif.
J'éloignerai tout autre souvenir.
«Je connois l'autorité et la puissance d'un roi juste, au milieu d'un
peuple fidèle et attaché de tout temps aux principes de la monarchie.
Ils ont fait la gloire et l'éclat de la France; je dois en être le
soutien, et je le serai constamment. Mais tout ce qu'on peut attendre du
plus tendre intérêt au bonheur public, tout ce qu'on peut demander à un
souverain, premier ami de ses peuples, vous pouvez, vous devez l'espérer
de mes sentimens.
«Puisse, Messieurs, un heureux accord régner dans cette assemblée, et
cette époque devenir à jamais mémorable pour le bonheur et la prospérité
du royaume! C'est le souhait de mon coeur; c'est le plus ardent de mes
voeux; c'est enfin le prix que j'attends de la droiture de mes intentions
et de mon amour pour mes peuples.»
Ces paroles du roi firent sur l'assemblée la plus favorable impression.
Le garde des sceaux, selon l'usage, développa les intentions du roi; il
observa que dans l'ancien temps le service militaire étant aux frais de
la noblesse, et la subsistance des veuves, des orphelins, des indigens,
étant prise alors sur les biens du clergé, ce genre de contribution les
acquittoit envers l'État; mais qu'aujourd'hui que le clergé avoit des
richesses considérables, et que la noblesse obtenoit des récompenses
honorifiques et pécuniaires, les possessions de ces deux ordres devoient
subir la loi commune de l'impôt. Parmi les objets qui devoient fixer
l'attention de l'assemblée, il indiqua les changemens utiles que
pouvoient exiger la législation civile et la procédure criminelle; et,
en reconnoissant la nécessité de rendre l'administration de la justice
plus facile, d'en corriger les abus, d'en restreindre les frais, de
tarir la source de ces discussions interminables qui ruinoient les
familles, et de mettre les justiciables à portée d'obtenir un prompt
jugement, il rendit tacitement hommage aux principes de Lamoignon.
Enfin, par ordre exprès du roi, le directeur général des finances, ayant
pris la parole, en exposa la situation; et, sans dissimuler le mal, il
en indiqua les remèdes. Sur ce tableau, si effrayant dans l'ombre, il
répandit une lumière rassurante, et aux aveux les plus affligeans il
mêla les consolations d'une espérance courageuse. Il fit voir que
l'objet le plus pressant et le plus difficile, l'égalité à établir entre
les revenus et les dépenses fixes, ne demandoit pas même le secours d'un
nouvel impôt; que ce vide seroit rempli par de simples réductions et de
légères économies. Quant aux ressources qui lui restoient pour les
besoins de la présente année, pour les dépenses extraordinaires des deux
suivantes, pour l'amortissement successif des anciennes dettes, pour
diminuer la somme des anticipations, enfin pour acquitter quelques
dettes pressantes et actuellement exigibles, il les indiqua, ces
ressources, dans le casuel progressif des extinctions des rentes
viagères, dans le produit des économies et des nouvelles améliorations,
dans l'accroissement des subsides plus également imposés, plus
régulièrement perçus. Enfin, sûr d'obtenir du temps et du crédit
national le seul moyen légitime et permis d'alléger les charges
publiques, il n'en vouloit point d'autres, et il répudioit, comme
indigne d'un roi et d'une nation magnanime, toute espèce d'altération
dans la foi des engagemens.
«Que de plus grandes précautions, dit-il, soient prises pour l'avenir,
le roi le désire, le roi le veut; mais à une époque si solennelle, où la
nation est appelée par son souverain à l'environner non pas pour un
moment, mais pour toujours; à une époque où cette nation est appelée à
s'associer en quelque manière aux pensées et aux volontés de son roi, ce
qu'elle désirera de seconder avec le plus d'empressement, ce sont les
sentimens d'honneur et de fidélité dont il est rempli. Ce sera un jour,
Messieurs, un grand monument du caractère moral de Sa Majesté que cette
protection accordée aux créanciers de l'État, que cette longue et
constante fidélité, car, en y renonçant, le roi n'avoit besoin d'aucun
secours; et c'est là peut-être le premier conseil que les machiavélistes
modernes n'auroient pas manqué de lui donner.»
À ces maximes de justice et de probité Necker ajouta le grand intérêt de
la puissance politique, dont ces principes étoient la base; et, avec la
même éloquence dont il avoit plaidé la cause des créanciers de l'État,
il plaida celle des pensionnaires. Sa loyauté fut applaudie.
Mais, lorsqu'en parlant de certains mandats conditionnels, où les
engagemens à prendre à l'égard des finances étoient considérés comme un
objet secondaire, qui devoit être précédé de toutes les concessions et
de toutes les assurances que la nation demanderoit, le ministre observa
que les besoins des finances n'étoient que les besoins publics; que les
dépenses de l'État ne concernoient pas moins la nation que le monarque;
qu'il y alloit de sa sûreté, de son repos, de sa défense, de toutes les
commodités de son existence publique, et qu'une obligation aussi absolue
que celle d'y pourvoir ne laissoit pas la liberté de la rendre
conditionnelle; enfin, lorsqu'en supposant même que le roi eût plus
d'intérêt que la nation au rétablissement de l'ordre et du crédit et à
l'acquittement de la dette publique, Necker osa dire aux députés: «Non,
Messieurs (et il est bon de vous le faire observer, afin que vous aimiez
davantage votre auguste monarque), non, ce n'est pas à la nécessité
absolue d'un secours d'argent que vous devez le précieux avantage d'être
assemblés par Sa Majesté en États généraux»; et qu'il leur fit voir,
article par article, que le plus grand nombre des moyens de subvenir aux
besoins de l'État et de remplir le déficit auroient été dans les mains
du roi sans commettre aucune injustice, et par de simples retranchemens
soumis à sa puissance et à sa volonté, alors ceux qui, dans leur système
de domination, vouloient faire subir au roi la loi de la nécessité,
s'offensèrent que son ministre parût vouloir l'en affranchir. On leur
avoit entendu dire que la nation devroit lapider l'homme qui
enseigneroit au roi à se passer de nouveaux secours.
Necker, il est vrai, vouloit dissuader l'assemblée du droit qu'elle
croyoit avoir de refuser son assistance; mais, en faisant soutenir au
roi la dignité de sa couronne, il laissoit à la nation tous les moyens
de contenir son autorité légitime dans les bornes de l'équité.
Et en effet, par un commun accord entre le monarque et les peuples, les
dépenses étant fixées, les impôts consentis, les ministres comptables,
les états de recettes et de dépenses publiés, mis sous les jeux de la
nation et vérifiés par elle-même, enfin les abus réformés, et
l'administration soumise aux règles de la plus exacte économie, que
vouloit-on de plus? Et si l'égalité de l'impôt étoit convenue, si le
retour des États généraux étoit réglé, la presse libre comme elle
pouvoit l'être, les lettres de cachet abolies ou confiées à la sagesse
d'un tribunal; si la liberté, la sûreté publique et personnelle, la
propriété, l'égalité de tous les citoyens devant la loi et sous la loi,
étoient rendues inviolables; si tous ces biens étoient non seulement
offerts, mais assurés à la nation, que manquoit-il au succès inouï de
cette première assemblée? Il y manquoit ce caractère d'indépendance et
de domination que les partisans fanatiques d'une démocratie absolue et
despotique vouloient avoir dans leurs décrets.
«Lorsqu'il en sera temps, leur disoit M. Necker, Sa Majesté appréciera
justement le caractère de vos délibérations; et, s'il est tel qu'elle
l'espère, s'il est tel qu'elle a droit de l'attendre, s'il est tel enfin
que la plus saine partie de la nation le veut et le demande, le roi
secondera vos intentions et vos travaux; il mettra sa gloire à les
couronner, et, l'esprit du meilleur des princes se mêlant, pour ainsi
dire, à celui qui inspirera la plus fidèle des nations, on verra naître
de cet accord le plus grand des biens, la plus solide des puissances.»
C'étoit ce langage d'une autorité qui se réservoit l'examen et le libre
consentement, c'étoit là ce qui blessoit l'orgueil de la ligue
démocratique. Jaloux de voir le souverain vouloir de son pur mouvement
ce qu'ils prétendoient commander, ils accusoient Necker de revêtir le
despotisme des formes de la bienfaisance. Ils vouloient un roi qui ne
fût plus un roi.
Cependant, malgré Mirabeau et malgré le libelle violent qu'il publia, le
discours du roi et celui du ministre eurent, dans l'assemblée comme dans
le public, le suffrage des gens de bien.
L'affluence la plus nombreuse des habitans de Paris s'étoit pressée en
foule jusqu'à Versailles, pour jouir du spectacle de l'ouverture des
États. Et lorsque le roi, à la tête des députés de la nation, se rendit
après l'assemblée à l'église de Saint-Louis, la pompe, l'ordre, la
majesté de cette marche auguste, le silence respectueux d'une foule de
spectateurs dont elle étoit bordée; le roi, au milieu de cette cour
nationale, plein d'une douce et crédule joie, et autour de lui sa
famille, heureuse du même bonheur; tout cela, dis-je, ensemble, fit sur
les âmes une impression si vive et si profonde que des larmes
involontaires couloient de tous les yeux. On croyoit voir les espérances
précéder la marche des États généraux, et les prospérités la suivre;
mais, au milieu de cet appareil de patriotisme et de concorde, le
mouvement sourd qui précède les dissensions orageuses agitoit déjà les
esprits.