Brienne s'étoit distingué dans les états de Languedoc; il y avoit montré
le talent de sa place, et, dans un petit cercle d'administration, on
avoit pu le croire habile. Comme Calonne, il avoit cet esprit vif,
léger, résolu, qui en impose à la multitude. Il avoit aussi quelque
chose de l'adresse de Maurepas; mais il n'avoit ni la souplesse et
l'agrément de l'un, ni l'air de bonhomie et d'affabilité de l'autre.
Naturellement fin, délié, pénétrant, il ne savoit ni ne vouloit cacher
l'intention de l'être. Son regard, en vous observant, vous épioit; sa
gaieté même avoit quelque chose d'inquiétant, et, dans sa physionomie,
je ne sais quoi de trop rusé disposoit à la méfiance. Du côté du talent,
une sagacité qui ressembloit à de l'astuce; de la netteté dans les
idées, et assez d'étendue, mais en superficie; quelques lumières, mais
éparses; des aperçus plutôt que des vues; un esprit à facettes, si je
puis m'exprimer ainsi; et, dans les grands objets, de la facilité à
saisir les petits détails, nulle capacité pour embrasser l'ensemble; du
côté des moeurs, l'égoïsme ecclésiastique dans toute sa vivacité, et
l'âpreté de l'avarice réunie au plus haut degré à celle de l'ambition.
Dans un monde qui effleure tout et n'approfondit rien, Brienne savoit
employer un certain babil politique, concis, rapide, entrecoupé de ces
réticences mystérieuses qui font supposer, au delà de ce que l'on dit,
ce qu'on auroit à dire encore, et laissent un vague indéfini à l'opinion
que l'on donne de soi. Cette manière de se produire en feignant de se
dérober, cette suffisance mêlée de discrétion et de réserve, cette
alternative de demi-mots et de silences affectés, et quelquefois une
censure légère et dédaigneuse de ce qui se faisoit sans lui, en
s'étonnant qu'on ne vît pas ce qu'il y avoit de mieux à faire, c'étoit
là bien réellement l'art et le secret de Brienne. Il ne montrait de lui
que des échantillons: encore bien souvent n'étoient-ils pas de son
étoffe. Cependant, presque dans tous les cercles d'où partoient les
réputations, personne ne doutoit qu'il n'arrivât au ministère la tête
pleine de grandes vues et le portefeuille rempli des projets les plus
lumineux. Il arriva; et son portefeuille et sa tête, tout se trouva
également vide.
Dans le naufrage de Calonne, ce furent ses débris qu'il parut avoir
ramassés; ce furent ses édits du timbre et de l'impôt territorial qu'il
présenta au Parlement. Il pouvoit se faire un appui de l'autorité des
notables; et, entre les deux grands écueils des États généraux et de la
banqueroute, il avoit un puissant moyen de les réduire à reconnoître la
nécessité des impôts. Il ne sut que les renvoyer. Rien ne fut statué ni
conclu dans cette assemblée.
Il entendoit le cri de la nation qui demandoit le rappel de Necker; et,
en le sollicitant lui-même auprès du roi, il se fût honoré, il se fût
affermi dans la place éminente qu'il occupoit, il se fût soulagé du
fardeau des finances, il eût assuré son repos, fait bénir son élévation,
couvert d'un voile de dignité l'indécence de sa fortune, dissimulé tout
à son aise son oisive incapacité; en un mot, il se fût conduit en homme
habile et en honnête homme. Il n'en eut jamais le courage. Cette fatale
peur d'être effacé, d'être primé, le lui ôta. Inutilement ses amis le
pressoient d'appeler à son secours l'homme invoqué par la voix publique:
il répondoit: «Le roi et la reine n'en veulent pas.--Il dépend de vous,
lui dit Montmorin, de persuader à la reine que Necker vous est
nécessaire, et moi je me fais fort de le persuader au roi.» Brienne,
pressé de si près, répondit: «Je puis m'en passer.» Ainsi périssent les
empires.
Importuné d'entendre le public demander Necker avec instance, il se
plaisoit à le voir en butte à des écrivains faméliques, qu'il payoit,
disoit-on, pour le calomnier. Cependant il se voyoit perdu dans le vide
de ses idées. En moins de cinq mois, il essaya de deux contrôleurs
généraux, Villedeuil et Lambert; tous les deux furent sans ressource. Un
nouveau conseil des finances, un comité consultatif, tout lui étoit bon,
excepté Necker, et tout lui étoit inutile. Jusqu'aux dernières
extrémités, il crut pouvoir user d'expédiens; rien ne lui réussit.
Égaré, flottant sans boussole, et ne sachant quel mouvement donner au
timon de l'État, enfin, dans sa conduite et dans son caractère, toujours
opposé à lui-même, irrésolu dans sa témérité, pusillanime dans son
audace; osant tout, abandonnant tout presque aussitôt après l'avoir osé,
il ne cessa de compromettre et d'affoiblir l'autorité royale, et se
rendit à la fois lui-même odieux par son despotisme, méprisable par son
étourderie et par son instabilité.
Pour gagner la faveur publique, il débuta par vouloir établir des
assemblées provinciales; et, en les rendant électives et dépendantes de
la commune, il fit légèrement et sans aucune réflexion ce qui en auroit
demandé le plus. Tout despotique qu'il étoit, il eût voulu se montrer
populaire et passer pour républicain. Il soutint mal ce personnage.
Après avoir congédié les notables, il envoya au Parlement ses deux édits
du timbre et de l'impôt territorial, comme s'ils avoient dû passer de
prime abord, sans aucune difficulté. Ce fut là cependant que de jeunes
têtes bouillantes commencèrent à remuer ces bornes respectables, ces
questions de droit public, si critiques, si délicates, qu'on agita
bientôt avec tant de chaleur et de témérité; mais il ne s'en mit point
en peine. Il parut même, durant les séances et les débats du Parlement,
avoir oublié son talent favori, l'adresse et l'insinuation. Nulle
négociation, aucune conférence, aucune voie ouverte aux moyens de
conciliation; il voulut tout franchir, tout enlever de vive force. Tant
d'arrogance et de roideur souleva la magistrature, et, dans tous les
parlemens du royaume, fut prise en même temps la résolution de rebuter
les nouveaux édits avant qu'on les y eût envoyés; mais à cette
insurrection qui menaçoit l'autorité royale Brienne n'opposa que le
dédain des voies conciliatrices, et l'abandon de la chose publique au
hasard des événemens.
Le Parlement de Paris lui demandoit la communication des états de
finance: cette demande étoit fondée. Pour déterminer les subsides dans
leur somme et dans leur durée sur les vrais besoins de l'État, le
Parlement devoit savoir quels étoient ces besoins: le droit de
remontrances emportoit le droit d'examen; et, à moins d'exiger de lui
une obéissance d'esclave, on ne pouvoit lui refuser de l'éclairer sur
ses devoirs. Ce fut ce que Brienne ne voulut point entendre; il ne vit
pas qu'il étoit plus nécessaire que jamais qu'il y eût au nom du peuple
une forme de délibération et d'acceptation des impôts, et que, si on
disputoit aux parlemens le droit, tel quel, de vérifier et de consentir
les édits, la nation se donneroit des représentans moins traitables.
C'étoit là ce que le ministre et le Parlement, d'intelligence, devoient
prévoir et prévenir.
Pour trancher la difficulté, Brienne fit tenir au roi un lit de justice
à Versailles, où, par exprès commandement, furent enregistrés l'édit du
timbre et celui de l'impôt territorial; ce vieil enfant étoit étranger à
son siècle. Le lendemain, le Parlement ayant déclaré nulle et illégale
la transcription des deux édits sur ses registres, l'expédient que
trouva Brienne fut d'exiler le Parlement et d'en disperser tous les
membres.
Le garde des sceaux Lamoignon, homme d'un caractère ferme et franc, mais
d'un esprit sage, combattit victorieusement dans le conseil cet avis de
Brienne: il fit sentir que des magistrats dispersés seroient
inaccessibles à toute négociation, et il conclut en disant au roi que,
si la translation des cours souveraines pouvoit quelquefois être utile,
l'exil individuel des magistrats seroit toujours une imprudence du
ministère.
Brienne, pour qui cette idée de translation parut toute nouvelle,
l'adopta sur-le-champ, et fit signer au roi des lettres patentes qui
transféroient le Parlement de Paris à Troyes. Le garde des sceaux
demanda quelque délai; il fut mal écouté; et Brienne, en présence du
roi, lui dit: «Vos idées sont excellentes, mais vous êtes trop lent dans
vos résolutions.» À peine le Parlement fut-il arrivé à Troyes que
Brienne, en conférant avec le garde des sceaux, se souvint, comme par
hasard, que la présence de cette cour lui seroit nécessaire pour ses
emprunts du mois de novembre. «Si j'y avois pensé plus tôt,
s'écria-t-il, je ne l'aurois pas exilé; il faut le rappeler bien vite.»
Et aussitôt ses émissaires furent mis en activité. (C'est du garde des
sceaux que je tiens ces détails.)
Lamoignon, membre du Parlement avant d'être garde des sceaux, avoit fait
connoître ses vues pour la réforme de nos lois; on le savoit occupé des
moyens de simplifier la procédure et d'en diminuer les longueurs et les
frais; c'étoit, aux yeux de son ancien corps, une espèce d'hostilité qui
l'y faisoit craindre et haïr. Brienne, instruit de cette aversion du
Parlement pour le garde des sceaux, imagina de lui en promettre le
renvoi s'il vouloit se rendre traitable. «Ma lettre de créance est
partie, dit-il à Lamoignon après avoir écrit.--Quelle lettre? demanda
Lamoignon.--Celle, lui répondit Brienne, où j'ai promis votre disgrâce
si l'on se met à la raison; mais n'en soyez pas moins tranquille.»
La lettre arrive à Troyes; elle est communiquée, et une révolution
soudaine s'opère dans tous les esprits. On se persuade que l'exil, les
coups d'autorité, le despotisme du ministre, viennent de celui qui
médite dès longtemps la ruine de la magistrature. «_Brienne, livré à
lui-même, auroit été plus foible et plus timide; ce caractère de vigueur
qu'on lui voyoit prendre et quitter à tous momens n'étoit pas le sien;
il l'empruntoit de Lamoignon; c'étoit lui qu'il falloit détruire; rien
ne devoit coûter pour perdre l'ennemi commun._» Ce fut à cette condition
que passa l'édit des vingtièmes: car, pour ceux de l'impôt territorial
et du timbre, il avoit fallu que Brienne consentît à les retirer. Mais
il comptoit sur un emprunt considérable; et c'étoit pour lui un triomphe
que d'avoir abusé et ramené le Parlement. Je ne dois pas omettre que,
pour se donner plus de poids et de dignité dans sa négociation, il avoit
voulu engager le roi à le nommer premier ministre, et que l'issue de
cette tentative, d'abord assez mal accueillie, fut d'être déclaré
ministre principal.
Le Parlement se rendit à Versailles; tout parut réconcilié; et Brienne,
le même jour, dit au garde des sceaux: «J'ai bien fait, comme vous
voyez; et, si je n'avois pas promis à ces gens-là votre disgrâce, nous
courions risque, vous et moi, de n'être pas longtemps ici.» Mais, en
croyant s'être joué du Parlement, Brienne s'abusoit lui-même.
Aux termes de l'édit qu'on devoit lui passer, il comptoit que les deux
vingtièmes seroient perçus exactement sur tous les biens-fonds, sans
exception aucune, et dans la proportion de leurs revenus effectifs. Le
Parlement prétendit, au contraire, que cet édit ne devoit rien changer à
l'ancienne perception; qu'il n'autorisoit ni recherche, ni vérification
nouvelle; et tous les parlemens se liguèrent ensemble pour déclarer que,
si on exerçoit sur les biens une inquisition fiscale, ils s'y
opposeroient hautement. Ils étoient appuyés dans cette opposition par un
parti considérable; le clergé, la noblesse, tous les gens en crédit,
faisoient cause commune avec la haute magistrature. Misérable avarice
qui les a tous perdus! Ce fut là ce qui, tout à coup, lia ce parti
redoutable des corps privilégiés contre le ministère; et, pour
l'intimider, leur cri de guerre fut: _les États généraux_.
Comme parmi les vices de l'esprit personnel se trouvent quelquefois les
vertus de l'esprit public, il est possible que, dans le nombre des têtes
exaltées dans le clergé et dans la noblesse, il en y eût quelques-unes à
qui les vieux abus d'une autorité déréglée fissent vouloir de bonne foi,
comme un remède unique et nécessaire, la convocation des États généraux;
mais, à considérer la masse et l'ensemble des hommes, cet appel à la
nation ne pouvoit être qu'une menace feinte, ou qu'une résolution
aveuglément passionnée. On devoit bien savoir que, pour les corps
privilégiés et les classes favorisées, le plus redoutable des tribunaux
étoit celui du peuple; que, surchargé d'impôts, ce ne seroit pas lui qui
leur accorderoit d'en être exempts plus que lui-même; et, ces corps
ayant tout à craindre de la discussion de leurs privilèges, il est peu
vraisemblable qu'ils eussent mieux aimé les livrer aux débats d'une
assemblée populaire que d'en traiter avec un ministre raisonnable et
conciliant. Brienne, au lieu de faire sentir au Parlement combien sa
demande étoit hasardeuse, ne songea qu'à lui échapper, et fit proposer
aux provinces de s'abonner pour les vingtièmes. Plusieurs y
consentirent; d'autres, encouragées par la résistance des parlemens, ne
voulurent entendre à aucune composition.
Le combat s'engageoit: les forces de réserve des parlemens, les arrêts
de défense, alloient paroître et menaçoient de poursuivre comme exacteur
et comme concussionnaire quiconque, dans l'imposition et la perception
des vingtièmes, se conformeroit aux édits; tout alloit être en feu d'une
extrémité du royaume à l'autre, lorsque, tout à coup, affectant une
autre espèce d'assurance, le ministre fit rendre un arrêt du conseil par
lequel le roi déclarait que le bon état de ses finances lui permettoit
de n'exiger, dans les vingtièmes, aucune nouvelle extension. En même
temps, il fit rédiger un édit de soixante millions d'emprunt, à dix pour
cent de rente viagère, et il fut décidé que le roi en personne iroit au
Parlement faire enregistrer cet édit.
Deux jours avant la séance royale, le garde des sceaux, s'étant rendu à
Paris, y reçut la visite d'un homme qu'un esprit turbulent et audacieux
avoit fait remarquer à la tête de la jeune magistrature, dont il s'étoit
fait l'orateur. C'étoit Duval d'Épréménil, conseiller aux enquêtes. Il
dit à Lamoignon qu'un emprunt de soixante millions ne remédieroit à
rien; qu'il falloit en ouvrir un de cinq cents millions, distribué en
cinq années, employer ce temps et ces fonds à rétablir l'ordre dans les
finances, et convoquer après les États généraux.
Brienne, en recevant la lettre où Lamoignon lui faisoit part de cet
avis, en tressaillit de joie; et, ne doutant pas que le message ne lui
vînt des enquêtes, il répondit qu'il «ne balançoit point à profiter de
cette ouverture. Par là, je n'aurai plus d'ici à cinq ans, disoit-il,
aucun démêlé avec le Parlement.» Incontinent il ordonna de dresser un
édit de quatre cent vingt millions d'emprunts, qui se succéderaient dans
l'espace de cinq années, au bout desquelles il promettoit la convocation
des États généraux. En attendant, il annonçoit pour cinquante millions
d'économies, tant en réduction de dépense qu'en bénéfice de recette; ce
qui feroit face à l'emprunt. Mais, comme si, dans la séance qu'il alloit
faire tenir au roi, il eût voulu soulever les esprits au lieu de les
calmer, il y fit prendre au roi et au garde des sceaux le ton le plus
sévère; il y fit rappeler au Parlement ses anciennes maximes sur le
pouvoir absolu des rois et sur leur pleine indépendance; il lui opposa
les paroles consignées dans ses arrêts, «qu'au roi seul appartenoit la
puissance souveraine dans le royaume; qu'il n'étoit comptable qu'à Dieu
seul de l'exercice du pouvoir suprême; que le pouvoir législatif
résidoit dans la personne du souverain, sans dépendance et sans
partage»; et, quant aux États généraux, l'on se tint sur la défensive,
en disant «qu'au roi seul appartenoit le droit de les convoquer; que lui
seul devoit juger si cette convocation étoit utile ou nécessaire; que
les trois ordres assemblés ne seroient pour lui qu'un conseil plus
étendu, et qu'il seroit toujours l'arbitre souverain de leurs
représentations et de leurs doléances». Rien de plus inutile dans cette
circonstance que la hauteur de ce langage. L'effervescence des esprits
n'en devint que plus vive; les têtes s'enflammèrent, la séance fut
orageuse. Le roi, croyant n'y recueillir que des conseils et des
lumières, avoit permis qu'on opinât à haute voix; nombre d'opinans
abusèrent de cette liberté jusqu'à l'indécence; et une censure amère et
violente, se mêlant aux opinions, fit trop sentir au roi qu'au lieu de
ses édits, c'étoit sa conduite et son règne qu'on prétendoit avoir le
droit d'examiner. Il se contint durant l'espace de sept heures que
tinrent les opinions; et, affecté jusqu'au fond de l'âme de la licence
qu'on se donnoit, il ne laissa pas échapper un seul mouvement
d'impatience. Ainsi dès lors s'éprouvoit cette patience dont il a eu
tant de besoin.
Cependant le grand nombre des opinions se terminoit à demander la
convocation des États généraux pour le mois de mai de l'année suivante;
et d'Épréménil disoit au roi: «Je le vois, ce mot désiré, prêt à
échapper de vos lèvres; prononcez-le, Sire, et votre Parlement souscrit
à vos édits.» Si le roi eût cédé, il est indubitable que les édits
auroient passé; mais Brienne lui avoit recommandé de n'entendre à aucune
condition, et de s'en tenir au principe que, «partout où le roi étoit
présent, sa volonté faisoit la loi».
Enfin, malgré le silence du roi et le refus qu'exprimoit ce silence, on
a cru que, s'il avoit permis de recueillir les voix, le plus grand
nombre auroit encore été pour l'acceptation des édits. Mais,
ponctuellement exact à observer ce qui lui étoit prescrit par son
ministre, il ordonna l'inscription des édits sans aller aux opinions, et
fit enregistrer de même une déclaration qui mettoit en vacance tous les
parlemens du royaume. Le duc d'Orléans, qui dès lors commençoit à jouer
son rôle, protesta, en présence du roi, contre cet acte d'autorité; et,
dès que le roi fut sorti, l'assemblée, où les pairs étoient encore,
adhéra, par un arrêté, à la protestation du prince.
Le lendemain, la grande députation du Parlement fut mandée à Versailles.
Le roi biffa l'arrêté de la veille, défendit sur le même objet toute
nouvelle délibération, exila le duc d'Orléans à Villers-Cotterets, et
deux conseillers de grand'chambre, Fréteau et Sabatier, l'un au château
de Ham, l'autre au Mont-Saint-Michel.
Dès lors la ligue des parlemens fut générale contre le ministère; et
Brienne, désespérant de les soumettre, résolut de les anéantir. À ce
hardi projet, qu'il porta au conseil, étoit joint celui d'une cour
plénière et permanente pour l'enregistrement des lois.
Dans ce conseil, Lamoignon combattit l'idée de la cour plénière, mais
inutilement. Avec plus de succès, il s'opposa à la destruction de la
haute magistrature; «moyen trop violent, dit-il, et que Maupeou avait
déshonoré». Il y substitua le projet d'affoiblir l'influence du
Parlement de Paris et sa force de résistance, en érigeant dans son
ressort des bailliages considérables, dont la compétence éteindroit le
plus grand nombre des procès, et rendroit inutiles les chambres des
enquêtes, tumultueuses et bruyantes, dont on vouloit se délivrer. Cette
manière simple et sûre de réduire les parlemens par l'accroissement des
bailliages, devoit être agréable aux peuples; elle abrégeoit la
procédure, épargnoit aux plaideurs les frais des longs voyages, les
lenteurs des appels, les rapines de la chicane; et, à l'égard d'un
ressort aussi vaste que celui de Paris, ce projet portoit avec lui
l'évidence de sa bonté. Brienne y voulut englober tous les parlemens du
royaume, et, sans calculer quelle masse de résistance il auroit à
vaincre, il chargea le garde des sceaux d'en rédiger le plan et d'en
dresser l'édit. En même temps il lui traça une forme de cour plénière
qu'il croyoit assez imposante pour assurer aux lois le respect et
l'obéissance. Cette grande opération fut le secret du lit de justice du
8 mai 1788. Mais le silence que l'on gardoit sur ce qui devoit s'y
passer, l'ordre donné aux gouverneurs des provinces de se rendre à leurs
postes, les paquets envoyés aux commandans des villes où résidoient les
parlemens, peut-être aussi quelque infidélité des imprimeurs ayant
éventé le projet d'attaquer la magistrature, elle se mit en garde; et,
trois jours avant le lit de justice (le 5 mai), le Parlement assemblé
protesta contre tout ce qui s'y feroit, avec promesse et sous le serment
le plus saint de ne reprendre ses fonctions que dans le même lieu, et
tout le corps ensemble, sans souffrir qu'aucun de ses membres en fût
exclu ni séparé.
Dès qu'à Versailles on fut averti de la résolution et de l'engagement
que le Parlement avoit pris, et que d'Épréménil en étoit le moteur,
Brienne obtint du roi l'ordre pour arrêter cet homme dangereux; et
d'Épréménil, au moment qu'on venoit l'enlever chez lui, s'étant sauvé
dans la grand'chambre, qui étoit alors en séance, il y fut pris, et
conduit prisonnier aux îles Sainte-Marguerite.
Le lit de justice qui, le 8 mai, fut tenu à Versailles, le fut le même
jour par les gouverneurs des provinces dans tous les parlemens du
royaume; et les lois qu'on y promulgua, presque toutes conformes aux
voeux de la nation, y trouvèrent partout la même résistance.
L'administration de la justice mieux distribuée dans les provinces, les
tribunaux moins éloignés, les appels moins fréquens, les grandes causes
réservées aux cours supérieures, les moindres terminées en moins de
temps et à moins de frais, la réforme de l'ordonnance criminelle promise
et déjà commencée, un mois de surséance accordé au coupable après sa
sentence de mort, la torture abolie et la sellette supprimée, un
dédommagement accordé par la loi à l'innocent qu'elle auroit poursuivi,
l'obligation imposée au juge, en infligeant la peine, de qualifier le
délit, tout cela sembloit désirable; les États généraux promis avant le
terme de cinq ans, la parole donnée du roi de les rendre périodiques;
toutes les lois bursales acceptées et consenties par la nation
elle-même, et, pour la vérification des autres lois, un tribunal exprès,
où ne seroient jugées que les causes de forfaiture: il n'y avoit encore
là rien qui, pour l'avenir, parût devoir être alarmant. Mais, d'un côté,
en attendant la convocation des États généraux, l'on voyoit, dans les
parlemens, renverser la seule barrière qui jusque-là pût s'opposer au
despotisme des ministres; de l'autre, cette cour plénière, dont le nom
seul auroit été une cause de défaveur, présentoit une idée de tribunal
oligarchique, d'autant plus redoutable qu'il seroit revêtu de toute la
force publique et de tout l'appareil des lois.
Ce tribunal, où siégeroient les officiers de la couronne et les
commandans des armées, les pairs et les grands du royaume, des
magistrats choisis au gré du roi dans ses conseils, et cette
grand'chambre du Parlement, de tous temps fidèle et soumise à l'autorité
souveraine, paraissoit devoir être un contre-poids trop fort pour
l'assemblée des États.
Ainsi, dans ce lit de justice, la nation ne vit qu'un despotisme déguisé
sous de spécieux avantages. Le cours de la justice suspendu dans tout le
royaume y excitoit un murmure universel; et, dans Paris, cette milice
praticienne (la basoche), qui étoit dévouée au Parlement, inondoit les
cours du palais. La bourgeoisie étoit tranquille; elle savoit que la
querelle du Parlement avec la cour venoit d'un refus de souscrire à
l'égale imposition des vingtièmes sur tous les biens, et ce refus ne la
disposoit pas à se liguer avec la classe privilégiée. Mais il y a dans
Paris une masse de peuple qui, observant d'un oeil envieux et chagrin les
jouissances qui l'environnent, souffre impatiemment de n'avoir en
partage que le travail et la pauvreté, et qui, dans l'espérance vague de
quelque changement heureux pour lui, s'empresse d'accourir au premier
signal du désordre, et de se rallier au premier factieux qui lui promet
un sort plus doux. Ce fut par cette multitude que fut fortifié à
l'entour du palais, en présence du Parlement, le parti de ses
défenseurs. La magistrature se fit protéger par la populace, et sous les
yeux de la grande police furent impunément commis tous les excès de la
plus grossière licence: pernicieux exemple, que l'on n'a que trop imité!
Ce fut donc par le Parlement que fut d'abord provoquée l'insurrection et
la révolte. La bonté du roi ne se lassa point d'épargner les voies de
rigueur. Il fit poster des gardes aux avenues du palais; mais il leur
fit prescrire de n'employer leurs armes qu'à mettre en sûreté la vie et
le repos des citoyens. Ce fut ainsi que le tumulte fut contenu et
réprimé sans violence. Cependant, soit par l'inaction d'une police
timide et foible, soit par l'impulsion de ceux qui, en excitant le
trouble, répondoient de l'impunité, les mouvemens séditieux parmi le
peuple de Paris alloient toujours croissant.
Dans les provinces, le despotisme des parlemens, chacun dans son
ressort, la sécurité dont jouissoient leurs membres dans les vexations
qu'ils exerçoient sur leurs voisins, leur arrogance, leur orgueil,
n'étoient pas faits pour rendre leur cause intéressante; mais, par leurs
relations et leurs intelligences dans la classe privilégiée, ils
formoient avec elle un parti nombreux et puissant. Le peuple même
s'étoit laissé persuader que la cause des parlemens étoit la sienne. Il
croyoit en Bretagne qu'il s'agissoit d'un impôt sur les salins; on lui
disoit ailleurs qu'il étoit menacé de nouvelles concussions; et les
magistrats s'abaissoient jusqu'à répandre eux-mêmes ces mensonges.
Brienne, au milieu de ces agitations, apprit que la noblesse de Bretagne
envoyoit douze députés pour dénoncer au roi l'iniquité de son lit de
justice. Aussitôt le ministre de la maison du roi, le baron de Breteuil,
eut ordre de faire avancer la maréchaussée jusqu'à Senlis pour les y
attendre et pour les renvoyer. L'ordre fut mal exécuté, les députés
passèrent; mais, à peine arrivés, ils furent mis à la Bastille.
Incontinent la noblesse bretonne, au lieu de douze députés, en envoya
cinquante-quatre. Ceux-ci furent admis à l'audience du roi, et les douze
autres relâchés. Le baron de Breteuil, accusé par Brienne de le mal
seconder, ne dissimula point sa répugnance à faire ce qu'il n'approuvoit
pas, et il demanda sa retraite.
Dans ce même temps, la province de Dauphiné leva l'étendard de la
liberté, en se donnant à elle-même cette constitution qui, vantée comme
un modèle, a eu depuis tant d'influence. Dans la nouvelle forme que le
Dauphiné donnoit à ses états, le tiers avoit la moitié des voix.
Brienne, avec sa légèreté naturelle, autorisa cette disposition, ne
voyant jamais rien au delà du moment. Enfin, réduit par sa foiblesse et
par l'insurrection générale des parlemens à capituler avec eux, il
consentit à ce qu'il avoit refusé avec le plus de résistance, et, par un
arrêt du conseil du 8 août, il fit promettre au roi de convoquer les
États généraux le mois de mai suivant, résolution tardive, qui ne fit
qu'annoncer la fin d'un ministre aux abois.
Les finances étoient ruinées, les coffres du roi vides, plus de nouvel
impôt, plus de nouvel emprunt, plus d'espérance de crédit, et de tous
côtés les besoins les plus urgens; les rentes sur la ville, le prêt même
des troupes, tout alloit manquer à la fois. Il n'en falloit pas moins
pour forcer Brienne à reconnoître son incapacité, ou du moins
l'impuissance où il étoit de tirer la chose publique de cet abîme de
misère. Il voulut achever de se déshonorer, et, par un arrêt du conseil
du 16 août, il déclara que les deux cinquièmes des payemens sur le
Trésor royal se feroient en billets d'État. La malédiction publique
fondit sur lui comme un déluge. Alors enfin il se résolut à demander le
rappel de Necker; mais Necker refusa de s'associer avec lui. Il répondit
que, «s'il avoit encore quelque espérance d'être utile à l'État, cette
espérance étoit fondée sur la confiance dont la nation l'honoroit, et
que, pour conserver quelque crédit lui-même, on savoit quelle condition
il étoit obligé de mettre à son retour». «Cette réponse est mon arrêt,
dit Brienne au garde des sceaux; il faut céder la place»; et il donna sa
démission (23 août 1788).
Il ne laissoit au Trésor royal que quatre cent mille livres de fonds,
soit en argent, soit en autres valeurs; et, la veille de son départ, il
y envoya prendre les vingt mille livres de son mois de ministre, qui
n'étoit point encore échu: exactitude d'autant plus remarquable que,
sans compter les appointemens de sa place, et six mille livres de
pension attachée à son cordon bleu, il possédoit en bénéfices six cent
soixante-dix-huit mille livres de rente, et que, tout récemment encore,
une coupe de bois dans l'une de ses abbayes lui avoit valu un million.
La considération dont Necker avoit joui s'étoit accrue dans sa disgrâce;
mais autant l'estime publique devoit l'encourager, autant devoit
l'inquiéter la situation du royaume.
Alentour de la capitale, soixante lieues carrées de pays, et du pays le
plus fertile, absolument dévastées par la grêle à la veille de la
moisson; la récolte mauvaise dans tout le reste du royaume; le prix des
blés exagéré encore par la crainte de la famine, et, dans l'urgente
nécessité d'en faire venir du dehors, aucun fonds ni aucun crédit; tous
les effets royaux décriés sur la place et presque sans valeur; toute
voie interdite et aux emprunts et aux impôts; d'un côté, la recette
nécessairement appauvrie; de l'autre, la dépense forcément augmentée,
et, au lieu des contributions auxquelles sont soumis les habitans de la
campagne, des secours pressans à répandre dans les lieux que la grêle
venoit de ruiner; les tribunaux dans l'inaction; partout la licence
impunie et la police intimidée; la discipline même chancelante parmi les
troupes, et attaquée dans ce principe d'obéissance et de fidélité qui en
est le nerf et le ressort; tout l'ancien droit public discuté et mis en
problème; enfin toutes les classes et tous les ordres de l'État, sans
convenir les uns avec les autres, ni chacun d'eux avec lui-même, sur ce
que devoient être les États généraux, s'accordant à les demander avec
les plus vives instances, et jusque-là ne voulant entendre à aucune
subvention: telle étoit la crise effrayante où Necker trouvoit le
royaume.
Son premier soin fut de rétablir l'ordre; l'interdiction des parlemens
fut révoquée, la justice reprit son cours, et les lois de la police leur
force et leur action. Le Trésor, vide à l'arrivée de Necker, parut tout
à coup se remplir; les caisses en furent ouvertes; et, si le désolant
arrêt du 16 août ne fut pas révoqué d'abord, au moins fut-il comme
annulé: tout fut payé en espèces sonnantes; et, quelques semaines après,
un nouvel arrêt du conseil acheva d'effacer la honte de la faillite de
Brienne.
En laissant tomber ce ministre disgracié dans le mépris, la haine
publique s'étoit jetée sur Lamoignon, regardé comme son complice; il
fallut le sacrifier. Cependant, comme je dois plus à la vérité qu'à
l'opinion, j'oserai dire que le roi perdit dans Lamoignon un bon
ministre, et l'État un bon citoyen. Trompé par la réputation que Brienne
avoit usurpée, Lamoignon n'avoit vu d'abord rien de meilleur à faire que
de se lier avec lui, sous la promesse réciproque d'agir ensemble et de
concert. Il ne fut pas longtemps à reconnoître en lui une tête vide et
légère; mais, en le voyant s'engager dans des défilés dangereux, il
l'avertit souvent, l'arrêta quelquefois, et ne l'abandonna jamais. Le
tort ou le malheur de Lamoignon fut d'être mal associé. Il vouloit
ardemment le bien, il aimoit tendrement le roi: il m'a dit à moi-même
qu'il ne connoissoit pas un meilleur ni un plus honnête homme; et lui,
plein de ce vieil esprit d'intégrité de ses ancêtres, il sembloit avoir
pris pour ses vertus de caractère le courage et la loyauté. La haine
même des parlemens étoit un éloge pour lui. L'estime, et, en secret, la
confiance du roi, l'avoient suivi dans sa retraite de Bâville. Mais, ou
le chagrin de l'exil, ou quelque peine domestique, lui fit abandonner la
vie (le 18 mai 1789), et lui épargna des spectacles dont il seroit mort
de douleur.
Necker avoit pris dans le conseil un ascendant qu'on n'aura point de
peine à concevoir en voyant ce qu'avoit produit son retour dans le
ministère. Un hiver aussi rude et plus long que celui de 1709 faisoit
paroître encore plus étonnantes les ressources de ce ministre. Aucun
nouvel impôt, aucun nouvel emprunt connu; et, au moyen d'un peu de
lenteur qui n'excitoit aucune plainte, les rentes, les pensions, les
dettes exigibles, régulièrement acquittées; et, de tous les pays du
monde, les blés affluant dans nos ports pour nous sauver de la famine;
des secours accordés aux malheureux dans les campagnes; des soulagemens
aux malades, aux vieillards, aux enfans délaissés dans les hôpitaux; des
frais immenses pour assurer, pour accélérer l'arrivée des subsistances:
tels étoient les services que Necker rendoit à l'État; et il est
vraisemblable que, si, sans intervalle, conservé dans le ministère, on
lui eût laissé mettre à profit le bénéfice de la paix, dans la situation
prospère où l'on auroit vu le royaume, personne n'eût pensé aux États
généraux, personne au moins n'en eût parlé.
Mais, la parole du roi une fois engagée de les assembler au mois de mai,
il étoit difficile à Necker de l'y faire manquer sans s'aliéner les
esprits. D'ailleurs, il ne l'a pas dissimulé lui-même, il souhaitoit
dans le fond de son âme la convocation des États.
«Je pensai, dit-il en parlant de sa conduite à cette époque, je pensai
qu'en entretenant la tranquillité dans le royaume, en soutenant
l'édifice chancelant des finances, en subvenant à la disette des
subsistances, et en aplanissant ainsi toutes les voies au plus grand et
au plus désiré des événemens, j'aurois rempli suffisamment ma tâche,
j'aurois acquitté mes devoirs d'homme public, de bon citoyen et de
fidèle serviteur d'un roi qui vouloit le bien de l'État.» Quant aux
motifs qui l'animoient, il nous les a expliqués de même. «J'avois connu,
dit-il[33], mieux que personne, combien étoit instable et passager le
bien qu'on pouvoit faire sous un gouvernement où les principes
d'administration changeoient au gré des ministres, et les ministres au
gré de l'intrigue. J'avois observé que, dans le cours passager de
l'administration des hommes publics, aucune idée générale n'avoit le
temps de s'établir, aucun bienfait ne pouvoit se consolider.» Il se
souvenoit de ce cabinet de Maurepas, où lui-même _il montoit avec
crainte et mélancolie, lorsqu'il falloit entretenir de réforme et
d'économie un ministre vieilli dans le faste et les usages de la cour_.
C'étoit la vive impression qu'avoient faite sur lui _les contrariétés,
les dégoûts, les obstacles qu'il avoit essuyés lui-même et les combats
qu'il avoit eus à livrer et à soutenir_, qui lui faisoit regarder les
États généraux comme un port de salut pour la chose publique.
Mais, si cette convocation avoit ses avantages, elle avoit aussi ses
dangers; et la forme surtout qu'on lui auroit donnée pouvoit être d'une
importance grave et d'une extrême conséquence.
Necker parut d'abord ne pas vouloir prendre sur lui le risque de cette
première opération. Il demanda au roi de rappeler auprès de lui cette
assemblée de notables dont il avoit éprouvé le zèle, pour se consulter
avec eux.
Les exemples du temps passé, pour la composition des États généraux,
étoient inconstans et divers; mais le plus grand nombre de ces exemples
étoient favorables à la classe privilégiée, et, si celui de 1614 étoit
suivi, comme le Parlement le demandoit et croyoit l'obtenir, l'ordre de
la noblesse et celui du clergé s'assuroient la prépondérance. Leurs
droits, leurs privilèges, leur seroient conservés et garantis pour
l'avenir; et, en échange du service que le Parlement leur auroit rendu,
il seroit constitué lui-même, dans l'intervalle des assemblées, leur
représentant perpétuel. Mais, dans la classe populaire, l'esprit public
avoit pris un caractère qui ne s'accordoit plus avec les prétentions de
la classe parlementaire et féodale. Le laboureur dans les campagnes,
l'artisan dans les villes, l'honnête bourgeois occupé de son négoce, ou
de son industrie, ne demandoient qu'à être soulagés; et, livrés à
eux-mêmes, ils n'auroient député que des gens paisibles comme eux. Mais
dans les villes, et surtout à Paris, il existe une classe d'hommes qui,
quoique distingués par l'éducation, tiennent au peuple par la naissance,
font cause commune avec lui, et, lorsqu'il s'agit de leurs droits,
prennent ses intérêts, lui prêtent leurs lumières, et lui donnent leurs
passions. C'étoit dans cette classe que se formoit depuis longtemps cet
esprit novateur, contentieux, hardi, qui acquéroit tous les jours plus
de force et plus d'influence.
L'exemple tout récent de l'Amérique septentrionale, rendue à elle-même
par son propre courage et par le secours de nos armes, nous étoit sans
cesse vanté. Le voisinage des Anglois, l'usage plus fréquent de voyager
dans leur pays, l'étude de leur langue, la vogue de leurs livres, la
lecture assidue de leurs papiers publics, l'avide curiosité de ce qui
s'étoit dit et passé dans leur Parlement, la vivacité des éloges qu'on
donnoit à leurs orateurs, l'intérêt qu'on prenoit à leurs débats, enfin
jusqu'à l'affectation de se donner leurs goûts, leurs modes, leurs
manières, tout annonçoit une disposition prochaine à s'assimiler avec
eux; et véritablement ce spectacle de liberté publique et de sûreté
personnelle, ce noble et digne usage du droit de propriété dans
l'acceptation volontaire et l'équitable répartition de l'impôt
nécessaire aux besoins de l'État, avoit droit d'exciter en nous des
mouvemens d'émulation. C'étoit d'après de tels exemples que des hommes
instruits, remuans et audacieux avertissoient partout le peuple de ne
pas oublier ses droits, et le ministre d'en prendre soin.
Le ministre ne demandoit qu'à maintenir les droits du peuple, car la
ligue des parlemens, du clergé et de la noblesse contre l'autorité
royale l'avoit réduit à regarder le peuple comme le refuge du roi. Mais,
contre une si grande masse de résistance et de crédit, il se sentoit
trop foible, et il avoit besoin d'être fortement appuyé.
Il n'étoit pas bien sûr de l'être par l'assemblée des notables. Cette
assemblée où domineroient l'église, l'épée et la robe, et dans laquelle
les notables des villes n'auroient pas même le tiers des voix, ne devoit
guère être favorable aux communes.
Mais, quel que fût le résultat des délibérations, le mouvement seroit
donné aux esprits dans tout le royaume, et les grands intérêts de la
chose publique, agités dans cette assemblée, le seroient encore plus
vivement au dehors. C'étoit de là surtout que le ministre attendoit sa
force, et peut-être cet appareil de consultation n'étoit-il qu'une lice
ouverte à l'opinion nationale, ou qu'un signal pour elle de se
manifester. Le roi l'y avoit invitée par un arrêt du conseil, avant le
renvoi de Brienne. Il étoit donc probable que l'opinion publique en
imposeroit aux notables. Déjà se montrant populaires dans leur première
assemblée de 1787, non seulement ils avoient consenti, mais ils avoient
demandé eux-mêmes que, dans les assemblées provinciales que proposoit
Calonne, le nombre des membres du tiers état fût égal à celui des
membres du clergé et de la noblesse réunis. La question sembloit donc
jugée par eux-mêmes, et Necker ne faisoit que leur laisser l'honneur de
confirmer leur décision. La même disposition, dans les états de
Dauphiné, avoit été hautement louée et proclamée comme un modèle. Ainsi,
de tous côtés, les notables étoient avertis d'être populaires; et il n'y
avoit aucune apparence qu'ils voulussent ou qu'ils osassent cesser de
l'être après l'avoir été.
Ce fut dans cette confiance que la même assemblée de 1787 fut convoquée
de nouveau le 5 octobre 1788, et se réunit à Versailles le 3 novembre de
la même année.
Mais, lorsqu'il y fut question de composer dans les États ce conseil
national, ce tribunal suprême où seraient discutés leurs droits, leurs
privilèges, et tous les plus grands intérêts de leur rang et de leur
fortune, chacun des ordres ne s'occupa que des dangers qu'il alloit
courir.
Les objets sur lesquels on avoit à délibérer furent proposés en
questions, dont les principales étoient: Quel devoit être le nombre
respectif des députés de chaque ordre? Quelle avoit été et quelle
pouvoit être leur forme de délibérer? Quelles conditions seroient
nécessaires pour être électeur et pour être éligible dans l'ordre du
clergé et dans celui du tiers, soit dans les communautés des campagnes,
soit dans celles des villes? Ces deux qualités devoient-elles avoir pour
titre une mesure de propriété réelle, ou seulement une quotité? et
quelle quotité dans l'imposition?
L'assemblée étoit divisée en six bureaux, présidés chacun par un prince;
et le roi demandoit que, sur chacune des questions proposées, les
bureaux ayant formé chacun leur voeu définitif, ces avis motivés et
suffisamment développés lui fussent tous remis, avec le compte des
suffrages qu'auroit eus chaque opinion.
Dans le bureau présidé par _Monsieur_, les opinions se partagèrent sur
le nombre des députés que chaque ordre devoit avoir; et, à la pluralité
de treize contre douze, il fut décidé que chaque députation seroit
composée de quatre députés, un de l'église, un de la noblesse, et deux
du tiers état.
Les cinq autres bureaux, les uns à l'unanimité, les autres à la grande
pluralité des voix, demandèrent que le nombre des représentans fût égal
pour chacun des trois ordres, et que le roi fût supplié de ne pas
laisser porter atteinte à cette égalité de suffrages, qu'ils regardoient
comme la sauvegarde de l'État et comme le plus ferme appui de la
constitution et de la liberté civile et politique. Ils reconnoissoient
tous qu'aucune délibération ne pouvoit être prise légalement sans le
concours des trois ordres; que deux n'auroient pas droit d'engager le
troisième, et qu'ainsi le _veto_ d'un seul lui suffiroit pour garantir
sa liberté; mais ce principe même fondoit pour eux le droit de l'égalité
respective. «Telle est en France, disoient-ils, la balance des forces
publiques; elle ne donne pas au tiers état un ascendant injuste sur les
deux autres ordres, mais elle lui assigne la même mesure de pouvoir;
elle ne l'autorise pas à leur donner la loi, mais elle ne permet pas
qu'il la reçoive. Or la députation double, si elle lui étoit accordée,
détruiroit ce rapport d'égalité et d'indépendance: elle conduiroit à la
forme de délibérer par tête; elle en inspireroit la pensée; elle en
feroit chercher les moyens; et qui pourroit en calculer les pernicieuses
conséquences? Vers cet objet seroit dirigée la première délibération des
États, et son effet seroit d'y produire la plus dangereuse
fermentation.»
Ainsi la seconde question, savoir: quelle seroit la forme de délibérer?
ne fut pas même mise en doute; et, à l'exception du bureau de
_Monsieur_, qui en laissoit le choix aux États, tous demandèrent
l'opinion par ordre.
Les raisons du parti de la minorité pour demander en faveur du tiers la
double représentation étoient qu'en supposant qu'on opinât par ordre, il
étoit juste et naturel que, dans une assemblée où les lois, les arts,
l'industrie, le commerce, l'agriculture, les finances, seroient sans
cesse mis en délibération, la classe instruite par état de tous ces
objets fût au moins d'égale force avec la classe qui n'en faisoit pas
son étude; qu'il devoit arriver souvent que l'objet de la délibération
fût de nature à exiger l'opinion par tête; qu'alors surtout le droit
qu'auroit le tiers de pouvoir opposer deux voix aux deux autres voix
réunies étoit aussi incontestable que le droit qu'il avoit de ne pas se
laisser éternellement dominer.
Personne, ajoute-t-on, ne peut disputer aux États généraux le droit de
régler leur police intérieure et de déterminer la manière dont les
suffrages seront donnés et recueillis. Or, par exemple, sur l'impôt, il
seroit impossible, à moins d'une injustice manifeste, qu'on prît la voix
de l'opinion par tête, si de trois voix le tiers n'en avoit qu'une: car,
la noblesse et le clergé étant sur cet article inséparables d'intérêts,
ils le seroient d'opinions, et il n'y auroit plus que deux partis, dont
l'un seroit double de l'autre.
À l'égard des élections, tous les bureaux, séduits par ce principe que
la confiance devoit seule déterminer le choix, rendirent les conditions
du droit d'élire et d'être élu les plus légères qu'il fût possible: nul
égard à la propriété; et, moyennant une contribution modique, tout
domicilié auroit dans son bailliage le droit d'être électeur et seroit
éligible. De même tout ecclésiastique ayant en bénéfice ou en propriété
le revenu d'un curé de village pouvoit être électeur et pouvoit être
élu.
Cependant les mêmes questions s'agitoient hors de l'assemblée; le public
s'en étoit saisi, et, dans les entretiens comme dans les écrits, la
cause du peuple étoit plaidée avec chaleur et véhémence.
Dès l'ouverture de l'assemblée des notables, dans le comité que
_Monsieur_ présidoit, le prince de Conti dénonçant ces écrits dont la
France étoit inondée: «Veuillez, _Monsieur_, avoit-il dit, représenter
au roi combien il est important pour la stabilité de son trône, pour les
lois et pour le bon ordre, que tous les nouveaux systèmes soient
proscrits à jamais, et que la constitution et ses formes anciennes
soient maintenues dans leur intégrité.» Si Necker avoit été frappé de
cette prévoyance comme il auroit dû l'être, il n'eût pas fait répondre
par le roi que cet objet n'étoit pas l'un de ceux pour lesquels il avoit
assemblé les notables.
Toutes les villes du royaume s'occupant de l'objet des députations, on y
faisoit valoir, en faveur du tiers état, non seulement le droit des neuf
dixièmes de la nation, en concurrence avec les deux vingtièmes, mais le
droit plus incontestable que donnoit dans l'État à cette classe
laborieuse l'importance de ses travaux. Brave et docile dans les armées,
infatigable dans les campagnes, industrieuse dans les villes; sûreté,
richesse, abondance, force, lumière, jouissance de toute espèce, tout
venoit d'elle; et à cette classe productrice et conservatrice de tous
les biens un petit nombre d'hommes, pour la plupart oisifs et richement
dotés, disputoient le droit d'être admise en nombre égal avec leurs
députés dans le conseil national; et, pour la tenir subjuguée, ils se
seroient arrogé sur elle l'éternel ascendant de la pluralité. C'étoit
ainsi que les sociétés populaires s'animoient elles-mêmes à défendre
leurs droits; et cette liberté naissante, qu'il eût été aussi nécessaire
que difficile de réprimer, gagnoit tous les esprits.
Vint enfin le moment où des opinions de l'assemblée des notables, et des
réclamations des villes et des provinces du royaume, il fallut que le
roi formât une résolution. Ce fut l'objet du conseil d'État du 27
décembre 1788. Necker y fit le rapport des opinions des bureaux sur les
points les plus importans, singulièrement sur le nombre des députés pour
chacun des trois ordres; et, après avoir mis dans la balance les
autorités, les exemples, les réflexions, les motifs pour et contre,
donnant lui-même son opinion: «Je pense, dit-il, que le roi peut et doit
appeler aux États généraux un nombre de députés du tiers état égal au
nombre des députés des deux autres ordres réunis, non pour forcer, comme
on pourroit le craindre, la délibération par tête, mais pour satisfaire
le voeu général et raisonnable des communes de son royaume.»
L'avis de Necker fut celui du conseil, et le roi décida qu'on y
conformeroit les lettres de convocation. Ainsi, sur l'article essentiel,
Necker parut n'avoir consulté les notables que pour s'autoriser de leur
opinion si elle étoit favorable au peuple, ou pour la rejeter si elle ne
l'étoit pas, et pour donner le temps à celle des provinces de se
déclarer hautement.
Necker ne dissimula point qu'il souhaitoit de voir établir, et d'une
manière durable, un juste rapport entre les revenus et les dépenses de
l'État, un prudent emploi du crédit, une égale distribution des impôts,
un plan général de bienfaisance, un système éclairé de législation;
par-dessus tout une garantie continuelle de la liberté civile et de la
liberté politique; et tous ces avantages, il ne les espéroit des États
généraux qu'autant que les communes y feroient respecter leurs justes
réclamations. Le _veto_ de l'un des trois ordres, s'ils opinoient par
chambre, lui sembloit un obstacle invincible et perpétuel aux meilleures
résolutions. Il vouloit donc que l'on pût recourir à l'opinion par tête:
ce qui ne seroit équitable qu'autant que les communes seroient en nombre
égal avec l'église et la noblesse. C'étoit de ces deux ordres ligués
avec les parlemens qu'étoit venue la résistance à la perception des
vingtièmes; c'étoit pour rompre cette ligue qu'on avoit recours aux
communes. Alors encore le langage des communes étoit l'expression des
sentimens les plus convenables et pour l'autorité royale et pour la
personne du roi. Ce fut à ce langage que le ministre fut trompé.
On vient de voir que les notables, en réduisant à une contribution
modique le droit d'élire et d'être élu, l'avoient rendu indépendant de
toute propriété réelle, au risque d'y laisser introduire un grand nombre
d'hommes indifférens sur le sort de l'État. Necker, dans l'illusion
qu'il avoit le malheur de se faire à lui-même sur l'attention qu'auroit
le peuple à bien choisir ses députés, et sur le caractère de sagesse et
de probité qu'un saint respect pour leurs fonctions imprimeroit aux
députés du peuple, crut devoir, comme les notables, gêner le moins
possible la liberté des élections, et fixer au plus bas la quotité
d'imposition qui donnerait droit d'être élu. Ce fut l'une de ses
erreurs. En accordant au tiers état l'égalité du nombre, il devoit bien
prévoir qu'une partie du clergé se rangeroit du côté du peuple; et à ce
clergé populaire il donna cependant tous les moyens de se trouver en
force dans les premières élections: tous les curés y étoient admis,
tandis qu'il n'accordoit aux collégiales qu'un représentant par
chapitre. Les curés devoient donc être élus en grand nombre, et aller
grossir aux États le parti auquel ils tenoient, et par les noeuds du
sang, et par leurs habitudes, et surtout par la vieille haine qu'ils
couvoient pour le haut clergé.
Cependant, comme cet avantage étoit trop évident s'il étoit décidé que
l'on opineroit par tête, le ministre accordoit aux premiers ordres la
liberté de n'opiner ainsi que de leur plein consentement, source de
dissensions où infailliblement les plus foibles succomberoient.
C'est ici le moment critique où la conduite de ce ministre cesse d'être
irrépréhensible et a besoin d'apologie. Jamais homme ne fut plus éloigné
que lui de l'infidélité perfide dont l'a fait accuser l'iniquité des
temps; mais, quant à la sécurité de sa confiance en un peuple que la
Ligue et la Fronde lui avoient dû faire assez connoître, il est trop
vrai que rien ne sauroit l'excuser.
Sans doute, pour remplir et les devoirs d'homme public, et ceux de
citoyen, et ceux de serviteur d'un roi jeune et vertueux, comme il le
dit lui-même, il falloit «éclairer sa justice, diriger ses inclinations,
et le faire jouir de la première des faveurs du trône, de la félicité
des peuples et de leurs touchantes bénédictions». Mais il falloit
éclairer sa sagesse en même temps que sa justice; l'avertir, en le
conduisant, des risques qu'il alloit courir; ne pas couvrir de fleurs le
bord du précipice, prendre soin de l'en garantir, et voir si, au lieu de
bénédictions, ce ne seroient pas des outrages et des affronts sanglans
qu'il l'exposoit à recevoir. Le roi s'abandonnoit à la prudence de son
ministre; c'étoit pour celui-ci une obligation sacrée d'être
précautionné, timide et méfiant. Necker ne le fut pas assez. Il y avoit
de grands maux à craindre; il ne sut prévoir que le bien.
Cet esprit solitaire, abstrait, recueilli en lui-même, naturellement
exalté, se communiquoit peu aux hommes, et peu d'hommes étoient tentés
de se communiquer à lui; il ne les connoissoit que par des aperçus ou
trop isolés, ou trop vagues; et de là ses illusions sur le caractère du
peuple, à la merci duquel il mettoit l'État et le roi.
La lutte continuelle qu'il avoit eue à soutenir contre toutes les
factions de l'intérêt particulier lui avoit donné de la cour et du monde
une opinion peu favorable, et il en jugeoit sainement; mais du gros de
la nation il s'étoit fait, comme à plaisir, une opinion fantastique et
infiniment trop flatteuse. Il s'étoit entendu louer, bénir, exalter par
ce peuple; il avoit joui de sa confiance, de son amour, de ses regrets:
c'étoit lui qui l'avoit vengé des noirceurs de la calomnie; c'étoit sa
voix qui de l'exil l'avoit rappelé au ministère, et qui l'y soutenoit
encore. Lié par la reconnoissance, il ne l'étoit pas moins par ses
propres bienfaits; et, personnellement obligé envers le peuple à le
croire sensible et juste, il se persuadoit qu'il le seroit toujours.
Ainsi son propre exemple lui en fit oublier d'autres qui l'auroient
averti de l'inconstance de ce peuple, de sa légèreté, de sa facilité à
passer d'un excès à l'autre, à se laisser corrompre, égarer, irriter,
jusqu'à la frénésie et la plus brutale fureur.
Dans une classe au-dessus du peuple, mais attenant au peuple, il ne
voulut pas voir combien de passions obscures et timides n'attendoient,
pour se déceler, s'allumer, éclater ensemble, qu'un foyer qui les
réunît. La vanité, l'orgueil, l'envie, l'ambition de dominer, ou du
moins d'abaisser ceux que d'un oeil jaloux on voyoit au-dessus de soi;
des intérêts plus vils et des vices plus bas encore, les spéculations de
la cupidité, les calculs des âmes vénales, tous germes éternels de
factions et de discordes, étoient des élémens que Necker sembloit
n'avoir point démêlés. L'idée abstraite et séduisante d'une nation
douce, aimable, généreuse, préoccupoit tous ses esprits.
Dans cette espèce d'enivrement, il ne crut point accorder trop de faveur
au parti populaire. Après lui avoir assuré une pluralité constante, il
voulut ajouter l'avantage du lieu à cet avantage du nombre. La sûreté,
la liberté, la tranquillité des délibérations demandoient
essentiellement un lieu inaccessible aux insultes du peuple, un lieu
aisé à garantir de toute espèce de tumulte; et lui, sa première pensée
fut de placer les États généraux dans Paris, au milieu du peuple le plus
nombreux, le plus facile à émouvoir, à soulever, et le plus redoutable
dans ses soulèvemens: ce ne fut que par déférence pour l'avis du conseil
qu'il se contenta de les établir à Versailles, _statio malefida
carinis_.
Celle des salles qu'on destinoit aux assemblées générales, et dans
laquelle, entre les trois ordres, s'agiteroient les plus grands intérêts
de l'État, fut entourée de galeries, comme pour inviter le peuple à
venir assister aux délibérations, appuyer son parti, insulter, menacer,
effrayer le parti contraire, et changer la tribune en une scène de
théâtre, où par ses applaudissemens il exciteroit ses acteurs. Je marque
ces détails, parce qu'ils ont été de l'importance la plus grave. Mais M.
Necker ne vouloit se figurer les assemblées des États que comme un
spectacle paisible, imposant, solennel, auguste, dont le peuple auroit à
jouir. Ses espérances ne laissoient pas d'être mêlées d'inquiétudes;
mais, comme il attribuoit un grand pouvoir aux idées morales, il se
flattoit que le plus sûr moyen de prévenir les troubles qui pouvoient
naître de la dissension des ordres étoit de les animer tous de cet
enthousiasme du bien public qui rend facile et doux le plus grand
sacrifice des intérêts de corps et des intérêts personnels. Il en fit le
premier essai dans la publication de son rapport au Conseil d'État du 27
décembre 1788; et ce fut par l'exemple du roi lui-même qu'il espéra
d'exciter dès lors cette émulation généreuse.
En rappelant l'aveu que le roi lui avoit fait _qu'il n'avoit eu depuis
quelques années que des instans de bonheur_: «Vous le retrouverez, Sire,
ce bonheur, lui dit-il, et vous en jouirez; vous commandez à une nation
qui sait aimer. Si des nouveautés politiques, auxquelles elle n'est pas
faite encore, l'ont pu distraire pour un temps de son caractère naturel,
bientôt fixée par vos bienfaits, et affermie dans sa confiance par la
pureté de vos intentions, elle ne pensera plus qu'à jouir de l'ordre
heureux et constant dont elle vous sera redevable. Elle ne sait pas
encore, cette nation reconnoissante, tout ce que vous avez dessein de
faire pour son bonheur. Vous l'avez dit, Sire, aux ministres qui sont
honorés de votre confiance: non seulement vous voulez ratifier la
promesse que vous avez faite de ne mettre aucun nouvel impôt sans le
consentement des États, mais vous voulez encore n'en proroger aucun sans
cette condition. Vous voulez de plus assurer le retour des États
généraux, en les consultant sur l'intervalle des convocations et sur les
moyens de donner à ces dispositions une stabilité durable. Pour former
un lien solide entre l'administration particulière de chaque province et
la législation générale, vous voulez que les députés de chaque partie du
royaume se concertent ensemble sur le plan le plus convenable, et Votre
Majesté est disposée à y donner son assentiment. Votre Majesté veut
encore prévenir de la manière la plus efficace le désordre que
l'inconduite ou l'incapacité de ses ministres pourroit introduire dans
les finances; et, dans le nombre des dépenses que vous voulez fixer,
vous n'exceptez pas même celles qui tiennent plus particulièrement à
votre personne. Votre Majesté se propose d'aller au-devant du voeu bien
légitime de ses sujets, en invitant les États généraux à examiner
eux-mêmes la grande question qui s'est élevée sur les lettres de cachet.
Vous ne souhaitez, Sire, que le maintien de l'ordre, et vous voulez
abandonner à la loi tout ce qu'elle peut exécuter. C'est par le même
principe que Votre Majesté est impatiente de recevoir les avis des États
généraux sur la mesure de liberté qu'il convient d'accorder à la presse
et la publication des ouvrages relatifs à l'administration. Enfin, Sire,
vous préférez, avec raison, aux conseils passagers de vos ministres, les
délibérations durables des États généraux de votre royaume; et, quand
vous aurez éprouvé leur sagesse, vous ne craindrez pas de leur donner
une stabilité qui puisse produire la confiance, et les mettre à l'abri
des variations dans les sentimens des rois vos successeurs.»
Ce discours du ministre, imprimé, publié, répandu dans tout le royaume
comme le gage solennel des intentions du roi, lui donnoit un droit
légitime à la confiance des peuples; et si, d'après ces dispositions,
les États avoient bien voulu se constituer le conseil suprême d'un roi
qui ne vouloit que ce qui étoit juste, et qui vouloit tout ce qui étoit
juste; d'un roi qui, de concert avec la nation, étoit déterminé à poser
sur des bases inébranlables les bornes mêmes de son pouvoir et la
colonne de la liberté, de la félicité publique, la monarchie françoise,
sans changer de nature, devenoit le gouvernement le plus doux, le plus
modéré, le plus stable qui fût jamais. Le roi, dans ce conseil
législatif de la nation, alloit présider comme un père, consulter avec
ses enfans, régler, concilier leurs droits en ami plutôt qu'en arbitre,
et rédiger avec eux en lois les moyens de les rendre heureux. C'étoit
dans cet esprit que le ministre croyoit tout disposer pour donner à la
nation et conserver à la couronne ce caractère de grandeur, de puissance
et de majesté, qu'elles devoient avoir ensemble, et que l'une sans
l'autre ne pouvoit avoir pleinement (car c'est ainsi que le roi
l'annonçoit).
Mais, dans une nation pétulante et légère, qui tout à coup veut être
libre avant d'avoir appris à l'être, il n'est que trop naturel que la
première fougue des esprits les emporte au delà des bornes de cette
liberté; et, ces bornes franchies, le reste est le domaine des passions,
de l'erreur et du crime.