LIVRE XV

D'abord, entre les ordres, la contestation s'éleva, comme on l'avoit

prévu, sur la manière de se former. Leur première résolution fut, du

côté du tiers état, de ne jamais délibérer par chambre, et, du côté de

la noblesse et du clergé, de ne jamais délibérer par tête: résolution

qui rompoit dès l'entrée la convocation des États, si chacun des partis

se fût tenu inébranlable.

Mais le parti des premiers ordres, déjà trop foible, s'affoiblit encore

en prenant mal son point d'appui. Le tiers, pour l'engager à délibérer

en commun, commença par lui demander la vérification des pouvoirs; et il

étoit évidemment fondé à vouloir que ce fût ensemble et en commun que

s'en fît l'examen: ne falloit-il pas se connoître? À quoi s'engageoit-on

en se communiquant les titres de sa légation? Chacun, après cet examen,

n'eût-il pas été libre encore? Les premiers ordres s'y refusèrent. Au

lieu d'attendre le moment et l'occasion de prendre un poste ferme, ils

crurent pouvoir pied à pied disputer le terrain; et une mauvaise

difficulté en débutant fut pour eux une fausse position où ils ne purent

se soutenir.

Le motif de cette conduite étoit la connoissance que les deux premiers

ordres avoient de leur députation.

Parmi les nobles, un assez grand nombre de têtes exaltées, les uns par

un esprit de liberté, d'indépendance, les autres par des vues et des

calculs d'ambition, penchoient vers le parti du peuple, où ils

espéroient être honorés, distingués, élevés aux premiers emplois. Dans

le clergé, un plus grand nombre encore, et, comme je l'ai dit, toute la

foule des curés, tenoit au parti des communes par toutes sortes de

liens. Le plus populaire des hommes, c'est un curé, s'il est homme de

bien. Mais un sentiment moins louable, quoiqu'aussi naturel, étoit leur

aversion d'abord pour les évêques, dont la sévérité leur étoit souvent

importune, et puis pour cette classe mitoyenne d'abbés qui étoient

l'objet de leur envie: classe inutile, disoient-ils, et la seule

favorisée; oisive, et fière encore de son oisiveté; dédaigneuse du

ministère, et insultant avec l'orgueil d'une fastueuse opulence à

l'humble médiocrité, quelquefois même à la détresse du pénible état de

pasteur. C'étoit là surtout ce qui aliénoit le bas clergé, et le

repoussoit vers un ordre où l'avoit placé la nature, lequel d'ailleurs

ne négligeoit pas de lui promettre un sort plus doux.

Or, tant que chacun dans son corps seroit contenu par l'exemple et

retenu par la pudeur, on avoit lieu de croire qu'il y resteroit attaché;

mais si, une fois en délibération et en communauté avec le tiers état,

ils se voyoient enveloppés du parti populaire, il étoit à craindre

qu'ils n'y restassent; et c'étoit ce premier abord qu'on vouloit éviter.

Mais le seul moyen d'empêcher la désertion auroit été de la rendre

honteuse et déshonorante dans l'opinion publique, en se donnant un

caractère de franchise et de loyauté qui ne laissât aucun prétexte à la

bassesse des transfuges. Des commissaires conciliateurs furent nommés

par les trois ordres, et de leurs conférences il ne résulta rien.

Un monarque plus occupé de lui-même que de l'État, et qui, jaloux de sa

puissance, auroit vu qu'on venoit au moins la restreindre et la

subjuguer, auroit laissé les ordres se fatiguer de leurs débats, et la

discorde rebuter et dissoudre cette dangereuse assemblée; mais le roi,

qui vouloit sincèrement le bien public, espérant engager les ordres à

l'opérer de concert avec lui, ne craignoit rien tant que de les voir se

séparer; et, avec la même bonne foi qu'il les avoit appelés à son aide,

il cherchoit les moyens de les concilier, les pressant _de tout son

amour_ d'y donner leur consentement.

Le clergé accepta la médiation du roi. La noblesse, se défiant des

conseils du ministre, ne donna son consentement qu'avec des restrictions

qui valoient un refus. Le tiers se dispensa de répondre à l'offre du

roi, attendu, disoit-il, que la noblesse modifiant par des réserves

l'acquiescement qu'elle y sembloit donner, ce ne pouvoit plus s'appeler

un moyen conciliatoire. Le clergé sentoit sa foiblesse; la noblesse prit

son courage pour de la force; le tiers sentit la sienne, il en usa, et

il en abusa.

L'arrêté qu'il prit le 10 juin, à la presque unanimité, fut de terminer

des délais inutiles, et de passer de l'attente à l'action, toutefois

après avoir fait une dernière tentative et de nouvelles instances au

clergé et à la noblesse d'assister et de concourir à la vérification des

pouvoirs, en les avertissant qu'on y procéderoit tant en l'absence qu'en

présence des classes privilégiées. On ajouta que les communes

exposeroient au roi les motifs de cette grande délibération.

Le nom de _communes_ que le tiers avoit pris, et le nom de _classes_

qu'il donnoit aux deux premiers ordres, annonçoit qu'il ne vouloit plus

entre eux et lui de distinction de grades; ainsi, pour la noblesse et le

clergé, plus de milieu à prendre ni de délai à obtenir. Il falloit ou se

réunir au tiers, comme ils l'ont fait depuis, ou, après la vérification

des pouvoirs faite en commun, se retirer chacun des deux ordres de son

côté, se constituer l'un et l'autre parties intégrantes des États

généraux; faire d'eux-mêmes au bien public les plus généreux sacrifices,

se déclarer soumis aux impositions dans la plus exacte équité,

reconnoître l'obligation de garantir la dette nationale et de subvenir

aux besoins de l'État, tenir pour abolie la servitude personnelle,

accorder le rachat de tous les droits onéreux au peuple, améliorer le

sort du clergé inférieur, consacrer les principes d'égalité devant la

loi, de propriété, de sûreté personnelle et publique, de tolérance à

l'égard des cultes; du reste, professer un inviolable attachement aux

principes fondamentaux de la monarchie françoise; porter au pied du

trône et signifier au tiers état ses engagemens solennels, et demander

sur tout le reste la délibération par chambres, en réservant au roi le

droit inaliénable d'accorder ou de refuser sa sanction aux décrets des

États; en même temps, protester contre tous les actes qui les

supposeroient absens; déclarer nuls tous ceux qui les engageroient sans

le concours de leurs suffrages, publier ces résolutions, et, d'après

celles des communes, opérer avec elles; ou, si le tiers s'y refusoit, se

retirer avec la dignité convenable à des hommes qui auroient rempli leur

tâche et fait librement leur devoir. Leur conduite, manifestée dans les

provinces, y auroit rendu odieuse l'ambition du tiers, d'autant que la

chaire évangélique n'étoit pas encore interdite à la vérité courageuse,

et qu'elle y auroit pu retentir. Cet heureux moment fut perdu.

La noblesse se constitua, mais se tint sur la défensive. Le clergé crut

pouvoir garder une neutralité simulée. «Il attendit, dit Tolendal, qu'il

y eût un vainqueur pour se faire un allié.»

Depuis leur arrêté du 10, les communes s'étoient occupées à vérifier

leurs pouvoirs. Cette opération finie, ayant jugé que l'oeuvre de la

restauration nationale pouvoit et devoit être commencée sans retard par

les députés présens, il fut décrété (le 15 juin) de la suivre sans

interruption, sans obstacle; et néanmoins que, si les députés absens se

présentoient durant le cours de la session qui alloit s'ouvrir,

l'assemblée les recevroit avec joie, et s'empresseroit, après la

vérification de leurs pouvoirs, de partager avec eux ses travaux. On eut

soin d'ajouter que la représentation nationale seroit une et

indivisible, et qu'il n'appartiendroit qu'à des représentans, légalement

vérifiés et légitimement reconnus, de concourir à former le voeu

national.

Il ne s'agissoit plus que de savoir quel nom l'assemblée se donneroit.

Celui d'_Assemblée nationale_, le plus ambitieux de tous, fut celui

qu'elle préféra (le 17 juin); et ceux qui n'étoient pas d'avis que les

communes usurpassent le titre de _nation_ furent inscrits sur une liste

qu'on fit circuler dans Paris, forme de dénonciation qui, depuis, a été

mortelle à la liberté des suffrages.

Le second acte de la toute-puissance que les communes s'attribuèrent fut

de déclarer nulles toutes les contributions qui avoient existé

jusqu'alors, et de poser en principe que, pour le passé même, il avoit

fallu non pas l'assentiment tacite, mais le consentement formel de la

nation pour légitimer les impôts.

Dès ce moment, le ministre devoit tenir le roi en garde contre cette

usurpation de puissance, et l'engager à rompre une assemblée factieuse,

comme excédant les bornes de ses fonctions, et comme s'arrogeant un

pouvoir qu'elle n'avoit pas.

Mais le conseil, bien loin d'être en état de prendre une résolution,

n'avoit pas même un plan de conduite et de résistance. Je tiens de l'un

des hommes qui, dans cette Assemblée, ont montré le plus de courage, de

lumières et de talens; je tiens de Malouet qu'ayant lui-même un jour

demandé à Necker, en présence de deux autres ministres, si, contre les

attaques dont le trône étoit menacé, il avoit un plan de défense, Necker

lui répondit qu'il n'en avoit aucun. «S'il est ainsi, répondit Malouet,

tout est perdu.»

Necker n'étoit déjà plus le ministre que demandoient les circonstances.

Il avoit engagé l'État dans un détroit, et parmi des écueils dont il ne

sut point le tirer.

Cependant il ne put dissimuler au roi que l'Assemblée s'arrogeoit une

puissance exorbitante; et ce fut pour la contenir que, le 20 du mois,

fut proclamée, pour le 22, une séance royale. Jusque-là il fut ordonné

que les salles seroient fermées et que les États vaqueroient: foible

moyen pour empêcher la réunion d'une partie du clergé avec les communes,

car on en étoit menacé.

La cour et le conseil étoient remplis d'agitation. La noblesse et le

haut clergé voyoient leur ruine prochaine si le roi les abandonnoit, et

lui demandoient son appui. Il fut donc résolu dans le conseil que le roi

iroit en personne marquer aux députés du peuple les limites de leurs

pouvoirs; les engager à la concorde, au nom du salut de l'État, et, pour

y concourir, manifester lui-même ses intentions bienfaisantes.

Cette déclaration à rédiger demandoit beaucoup de prudence. Il falloit

éviter, comme deux écueils, de céder aux communes et de les soulever.

Necker, chargé de ce travail, s'appliqua, selon ses principes, à

tempérer sans l'affoiblir le caractère de l'autorité, à ne rien faire

vouloir au roi qui ne fût juste et désirable, et à concilier ce qui

appartenoit à la majesté du monarque avec ce qui lui sembloit dû à la

dignité des représentans de la nation. Son travail fut d'abord adopté;

mais, en son absence, et dans un conseil qui se tint à Marly, on y fit

quelques altérations légères, à ce qu'on assure, mais telles, m'a-t-il

dit lui-même, que la déclaration ne pouvoit plus avoir l'effet qu'on

s'étoit proposé.

Quel qu'eût été le changement, que je n'ai pu vérifier, il est certain

que le discours manquoit d'ensemble, et qu'il alloit mal à son but.

Le 20, l'ordre de la noblesse avoit obtenu du roi une audience, dans

laquelle son président, le duc de Luxembourg, portant la parole: «Sire,

lui avoit-il dit, les députés de l'ordre du tiers état ont cru pouvoir

concentrer en eux seuls l'autorité des États généraux. Sans attendre le

concours des deux autres ordres et la sanction de Votre Majesté, ils ont

cru pouvoir convertir leurs décrets en lois. Ils en ont ordonné

l'impression et l'envoi dans les provinces. Ils ont déclaré nulles et

illégales les contributions actuellement existantes; ils les ont

consenties provisoirement pour la nation, mais en limitant leur durée.

Ils ont pensé sans doute pouvoir s'attribuer les droits réunis du roi et

des trois ordres. C'est entre les mains de Votre Majesté que nous

déposons nos protestations à de pareilles entreprises.»

La noblesse ajoutoit les assurances les plus fortes de zèle, de

fidélité, de courage et de dévouement.

«Je connois, répondit le roi, les droits attachés à ma naissance; je

saurai les défendre; je saurai maintenir, pour l'intérêt de tous mes

sujets, l'autorité qui m'est confiée, et je ne permettrai jamais qu'on

l'altère. Je compte sur votre zèle pour la patrie, sur votre attachement

à ma personne; et j'attends avec confiance de votre fidélité que vous

adopterez les vues de conciliation dont je suis occupé pour le bonheur

de mes peuples.»

Et la harangue et la réponse supposoient des mesures et des moyens dont

il eût fallu s'assurer. On oublia trop cette maxime, que l'autorité qui

s'expose à montrer sa faiblesse achève de s'anéantir.

En attendant la séance royale, les communes n'ayant aucun endroit décent

où s'assembler prirent le premier qui s'offrit. Ce fut un jeu de paume,

rendu célèbre par le serment qu'elles y prononcèrent de ne jamais être

séparées, et de se rassembler partout où les circonstances

l'exigeroient, jusqu'à ce que la constitution du royaume et la

régénération de l'ordre fussent rétablies et affermies sur des bases

solides. On étoit loin de s'être mis en garde contre ces actes de

vigueur.

La séance annoncée pour le lundi 22 ayant été remise au lendemain,

l'assemblée se transféra du jeu de paume dans l'église de Saint-Louis,

sans doute afin que la sainteté du lieu donnât un caractère plus

imposant à ce qui alloit s'y passer.

À peine fut-elle établie que, les portes du sanctuaire s'étant ouvertes,

elle en vit sortir et s'avancer au milieu d'elle les archevêques de

Bordeaux[41] et de Vienne[42], l'évêque de Chartres[43] et celui de

Rodez[44], à la tête de cent quarante-cinq députés du clergé. Les

communes les reçurent avec une joie de sacrificateurs à qui on amenoit

des victimes; et le peuple qui remplissoit l'église sembla vouloir, en

les applaudissant, achever de les étourdir sur le sort qui les

attendoit. Le corps des communes, grossi de ce renfort, redoubla

d'assurance et de résolution pour la séance du lendemain.

Necker se dispensa d'y accompagner le roi. Je dois, sans l'approuver,

expliquer le motif d'une conduite si étrange. Il avoit soutenu

ouvertement, dans le conseil, que la réunion des trois chambres en une

seule étoit inévitable, et qu'il y auroit à la différer le plus grand

danger pour l'État; qu'on devoit voir que les communes étoient

irrévocablement décidées à ne pas reconnoître la délibération par ordre,

et que l'autorité du roi seroit inutilement compromise à les y

contraindre; que, si la résistance étoit la même du côté des deux

premiers ordres, il en arriveroit ou que les États seroient tenus sans

leur concours, ou qu'ils seraient dissous; que l'un entraîneroit la

ruine du clergé et de la noblesse, et l'autre celle du royaume; que,

dans l'épuisement de toutes les ressources, on touchoit au moment fatal

où les payemens même les plus instamment exigibles, ceux du Trésor

royal, ceux de l'Hôtel de ville, le prêt même des troupes, la

subsistance de Paris, tout alloit manquer; que la famine, la

banqueroute, peut-être la guerre civile, menaçoient le royaume, si les

États étoient rompus, ou n'étoient pas incessamment d'accord; et, après

avoir frappé le roi et le conseil de ces vérités alarmantes, il leur

avoit fait adopter une déclaration où il avoit tâché de ménager en même

temps la dignité royale et la fierté républicaine.

Or, c'étoit là surtout ce qu'on avoit changé dans la déclaration. On

avoit supposé comme principe incontestable ce qui seroit le plus

vivement contesté; on y avoit fait vouloir au roi tout ce que vouloit la

noblesse; on lui faisoit annuler ou défendre tout ce qu'elle ne vouloit

pas. C'étoit lui supposer et la puissance actuelle et la ferme

résolution de rompre et de dissoudre sur-le-champ l'Assemblée en cas de

résistance à son autorité. Or, l'une étoit aussi chancelante que

l'autre. La banqueroute et la guerre civile étoient comme deux spectres

qui épouvantoient le roi.

Necker, ayant donc appris que son ouvrage étoit changé, et qu'on mettoit

aux prises l'autorité royale avec la liberté publique, crut devoir

s'abstenir de paroître à cette séance, où sa présence eût laissé croire

qu'il adhéroit à ce qui s'étoit fait malgré lui. Sa conduite a fait dire

aux uns qu'il avoit voulu attirer à lui seul la faveur du peuple, aux

autres qu'il avoit donné le signal de la rébellion, et aux plus modérés

qu'uniquement occupé de sa réputation, il avoit tout sacrifié à son

intérêt personnel.

La déclaration fut lue à l'Assemblée en présence du roi, et l'on n'eut

pas de peine à y reconnoître deux caractères incohérens. Elle étoit

divisée en deux parties. Dans la première se déployoit, comme je l'ai

dit, le pouvoir le plus absolu. Dans l'autre, et à la suite de ces

formules de despotisme, déjà trop rigoureusement employées dans les lits

de justice, venoit un exposé touchant des bonnes intentions du roi, et

des mesures qu'il vouloit prendre pour produire et pour assurer la

prospérité du royaume; et, après avoir appelé les États généraux à

s'occuper avec lui des grands objets d'utilité publique, le roi vouloit

que toutes les lois qu'il auroit sanctionnées dans la tenue actuelle des

États ne pussent jamais être changées sans le consentement des ordres

réunis. Seulement, à l'égard de la force publique, protectrice de

l'ordre et de la sûreté, soit au dedans, soit au dehors, il déclaroit

expressément qu'il vouloit conserver en son entier, et sans la moindre

altération, l'institution de l'armée, ainsi que toute autorité de police

et de discipline sur le militaire, telle que les monarques françois en

avoient constamment joui.

Si les États avoient voulu devoir au roi une monarchie réglée et

tempérée, le roi la leur donnoit; mais ils ne croyoient pas digne d'eux

de la tenir de lui; et, quelle que fût la nouvelle constitution qu'ils

n'avoient pas méditée encore, ils entendoient qu'elle fût leur ouvrage,

et non pas un bienfait du roi. Ainsi, toute l'attention des esprits se

porta sur la partie de la déclaration qui rappeloit le pouvoir

arbitraire. Ce qu'on y avoit ajouté de plus doux et de plus sensible fut

regardé comme un appât pour amorcer l'obéissance, et comme un foible et

vain palliatif à des actes de despotisme que le roi venoit exercer.

Les communes furent surtout blessées de cette conclusion du roi,

lorsque, prenant lui-même la parole, il dit:

«Vous venez, Messieurs, d'entendre le résultat de mes dispositions et de

mes vues. Elles sont conformes au vif désir que j'ai d'opérer le bien

public; et si, par une fatalité qui est loin de ma pensée, vous

m'abandonniez dans une si belle entreprise, seul je ferai le bien de mes

peuples, seul je me considérerai comme leur véritable représentant, et,

connoissant vos cahiers, connoissant l'accord parfait qui existe entre

le voeu le plus général de la nation et mes intentions bienfaisantes,

j'aurai toute la confiance que doit inspirer une si rare harmonie, et je

marcherai vers le but auquel je veux atteindre avec tout le courage et

la fermeté que je dois avoir... C'est moi, jusqu'à présent, qui fais

tout pour le bonheur de mes peuples, et il est rare peut-être que

l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses sujets qu'ils

s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits.»

Ce ton d'autorité, ces mots de _souverain_, de _sujets_, de _bienfaits_,

parurent offensans pour des oreilles républicaines; et, quand le roi

finit par ordonner aux trois ordres de se retirer chacun dans leur

chambre, la résolution tacite des communes fut de ne pas lui obéir.

Ainsi fut perdu tout le fruit des bonnes volontés du roi, et la discorde

s'accrut dans une séance destinée à l'étouffer.

La séance finie, les communes, dans un silence respectueux, mais sombre,

laissèrent l'ordre de la noblesse accompagner le roi, et se tinrent dans

cette salle, qui, dès ce moment, fut la leur. Inutilement, de la part du

roi, leur ordonna-t-on d'en sortir. Là même, et sur-le-champ, il fut

résolu de persister dans leurs précédens arrêtés, et celui-ci fut pris

tout d'une voix. En même temps on décréta que la personne des députés

seroit inviolable, qu'aucun d'eux, pour ce qu'il auroit dit ou fait dans

l'Assemblée, ne pourroit être poursuivi, arrêté, détenu par le pouvoir

exécutif, ni durant ni après la session; ce décret déclarant infâmes et

traîtres envers la patrie les auteurs, instigateurs ou exécuteurs de

pareils attentats. On y ajouta que, durant la session, la personne des

députés seroit à l'abri de toute poursuite criminelle et même civile, à

moins que l'Assemblée ne fît cesser l'exemption. L'avis en fut ouvert

par Mirabeau, homme intéressé plus que personne à mettre une barrière

entre les lois et lui.

Un peuple nombreux, envoyé de Paris à Versailles, avoit environné la

salle des États durant la séance royale. Il l'entouroit encore lorsqu'on

lui apprit que Necker alloit demander sa retraite. Ce bruit étoit fondé.

Le roi, frappé d'étonnement de n'avoir pas vu à sa suite le ministre des

finances, et plus surpris encore de ne pas le trouver dans le palais à

son retour, avoit demandé avec inquiétude à Montmorin si Necker vouloit

le quitter; et, Montmorin lui ayant fait entendre qu'il le croyoit, le

roi l'avoit chargé d'aller lui dire qu'il l'attendoit.

Ce fut à sept heures du soir, dans le moment où Necker étoit renfermé

seul avec le roi, que le peuple inonda les cours et l'intérieur du

palais, en criant que le roi étoit trompé, et que le peuple redemandoit

M. Necker.

L'entretien du roi avec son ministre dura une heure entière. Le peuple

en attendit l'issue. Enfin il vit partir le roi pour Trianon sans le

saluer de ce cri de _Vive le roi!_ qu'il méritoit si bien, et, l'instant

d'après, il vit Necker descendre l'escalier et monter dans sa chaise. Ce

fut pour lui qu'en ce moment éclatèrent les voeux et les bénédictions. On

a reproché au ministre d'avoir voulu jouir de son triomphe, et il est

vrai qu'il y aurait eu de l'insolence s'il y avoit eu de l'intention;

mais quoique, par les galeries, Necker pût retourner modestement chez

lui sans se montrer au peuple, il y a eu, ce me semble, trop de rigueur

à lui faire un crime de n'avoir pas eu pour le roi cette respectueuse

attention.

Necker, assailli par la reconnoissance du peuple et par ses

applaudissemens, accompagné jusqu'à son hôtel, que la même foule

investit, n'y fut pas plus tôt arrivé qu'il y vit accourir non pas une

députation de l'Assemblée, mais l'Assemblée entière, qui, se pressant

autour de lui, le supplioit, au nom de la patrie, au nom du roi

lui-même, au nom du salut de l'État, de ne pas les abandonner. Ce

n'étoit là qu'un jeu de théâtre pour rendre le parti royaliste odieux;

et le dessein d'anéantir le ministre lui-même, s'il n'étoit pas voué au

parti populaire, n'en étoit pas moins pris dans le conseil de la

faction.

Necker voulut leur faire entendre que, seul, il n'avoit plus le pouvoir

de faire aucun bien. «Nous vous aiderons, s'écria Target, se donnant le

droit de parler au nom de tous, et, pour cela, il n'est point d'efforts,

de sacrifices même, que nous ne soyons disposés à faire.--Monsieur, lui

dit Mirabeau avec le masque de la franchise, je ne vous aime point, mais

je me prosterne devant la vertu.--Restez, Monsieur Necker, s'écria la

foule, restez, nous vous en conjurons.» Le ministre, sensiblement ému:

«Parlez pour moi, Monsieur Target, dit-il, car je ne puis parler

moi-même.--Eh bien, Messieurs, je reste, s'écria alors Target; c'est la

réponse de M. Necker.» On a su depuis combien le coup que cette scène

portoit au coeur du roi lui fut sensible; et cela même entroit dans

l'intention des acteurs.

Il n'y avoit aucune espérance de rompre l'union des communes, ni de

vaincre leur résistance. Tous les jours il leur arrivoit des différentes

villes du royaume des félicitations de commande sur leur fermeté

courageuse. Dans ces adresses il étoit dit que, si on semoit des pièges

autour de l'Assemblée nationale, elle n'avoit qu'à tourner ses regards,

qu'elle apercevroit derrière elle vingt-cinq millions de François, qui,

les yeux attachés sur sa conduite, attendoient en silence quel seroit

leur sort et celui de leur postérité. Il ne falloit pas s'attendre à

voir un parti aussi déclaré reculer d'un pas, ni fléchir.

Il s'en falloit bien que dans l'autre parti la résolution fût aussi

unanime, ni la résistance aussi ferme. On a vu la division arrivée dans

le clergé. La noblesse n'étoit guère plus sûre d'elle-même; déjà

soixante députés de cet ordre avoient désavoué hautement dans leur

chambre le refus que l'on avoit fait de la médiation du roi. Du côté du

clergé, le lendemain de la séance royale, cent soixante curés s'étoient

rendus dans la salle commune. Deux jours après, deux évêques encore,

celui d'Orange[45] et celui d'Autun[46], y avoient passé. Le même jour,

l'humble et doux archevêque de Paris[47] y avoit présenté ses pouvoirs.

Du côté de la noblesse, quarante-sept gentilshommes, et, dans ce nombre,

des hommes remarquables, s'étoient réunis aux communes. Le reste des

deux premiers ordres ne pouvoit différer de suivre cet exemple; et, dans

l'état de crise où étoient les affaires, tout délai étoit dangereux. Le

roi fit pour les décider ce qu'il auroit fallu qu'il fît avant la séance

royale. La lettre qu'il leur adressa, en leur sauvant l'humiliation de

céder aux communes, leur donna lieu de s'honorer d'un sentiment d'amour

pour lui et de respect pour sa volonté. Ce fut à lui qu'ils se

rendirent, et ce jour (le 27 juin) fut marqué par la réunion des trois

ordres dans la salle commune des États généraux.

Cette réunion solennelle se fit d'abord dans un profond silence; mais,

lorsqu'elle fut consommée, à ce silence respectueux succéda tout à coup

une explosion de joie qui se communiqua et se répandit au dehors.

Le peuple, susceptible encore de sentimens honnêtes et de douces

émotions, vient d'apprendre que son triomphe est l'ouvrage du roi, et,

doublement heureux de l'obtenir et de le lui devoir, se presse vers ce

palais où quelques jours auparavant l'avoient emporté ses alarmes. Il le

fait retentir du voeu le plus doux des François. Il demande à voir ce bon

roi, à lui montrer comme il sait l'aimer, à le rendre témoin des

transports qu'il lui cause.

Le roi paroît sur le balcon de son appartement, la reine est avec lui;

et tous les deux entendent leurs noms retentir jusqu'au ciel. De douces

larmes coulent dans leurs embrassemens, et, par un mouvement dont tous

les coeurs sont attendris, la reine serre dans ses bras l'objet de leur

reconnoissance. Alors ce peuple, qui depuis s'est montré si féroce, et

qui étoit encore bon (j'aime à le répéter), saisit l'instant de payer à

la reine ses sentimens d'épouse par un bonheur de mère. Il lui demande à

voir son fils, il demande à voir le Dauphin. Ce précieux et foible

enfant, porté dans les bras de la reine, est présenté par l'amour

maternel à la tendresse nationale. Heureux de ne devoir pas vivre assez

pour voir quels seroient les retours de cette trompeuse faveur!

«Après le bon roi, le bon ministre», s'écrie alors la multitude; et

d'une commune impulsion elle se précipite vers l'hôtel des finances,

qu'elle fait retentir encore de bénédictions et de voeux.

Durant la nuit de ce grand jour, Versailles illuminé ne présenta partout

que le tableau de la félicité publique.

Rien de plus doux que le spectacle d'une nation exaltée par des

sentimens généreux. Mais l'enthousiasme dans le peuple est dangereux

lors même qu'il est le plus louable: car le peuple ne connoît point

d'intervalle entre les extrêmes, et, d'un excès à l'autre, il se laisse

emporter par la passion du moment. Il sentoit alors tout le prix de la

liberté. Mais cette liberté récente, dont il étoit comme enivré, alloit

bientôt le dépraver, en faisant fermenter en lui les élémens de tous les

vices.

Déjà, sous le nom spécieux de bien public, étoit répandu dans la foule

un esprit de licence, de faction et d'anarchie. L'indépendance et la

perpétuité d'une Assemblée nationale où dominoient les communes, et,

dans cette Assemblée, la souveraineté du peuple transmise et concentrée

dans la volonté de ses représentans, avec le caractère du plus effrayant

despotisme; une constitution qui feroit du royaume une démocratie armée,

sous une ombre de monarchie, gouvernée en réalité par un corps

aristocratique, périodiquement électif, mais toujours élu au gré du

parti dominant: tel étoit le projet formé par la faction républicaine.

Or, on avoit bien calculé qu'on y trouveroit des obstacles, et dans les

assauts qu'on avoit à livrer, ou qu'on avoit à soutenir, on prévoyoit

qu'on auroit besoin d'un peuple ivre de liberté et forcené de rage.

Ce fut alors que je compris ce que m'avoit prédit Chamfort du système

des factieux pour livrer le bas peuple aux furies de la discorde, et le

tenir sans cesse dans des mouvemens convulsifs de frayeur ou d'aveugle

audace.

Au chagrin du malaise dans un temps de disette, à la cherté du pain, à

la peur d'en manquer, à cette inquiétude que motivoit assez la

difficulté des convois et qu'on exagéroit encore, on ajoutoit, pour

irriter le peuple, les plus noires suppositions de complots tramés

contre lui. On l'effrayoit pour le rendre terrible, et tous les jours il

devenoit plus ombrageux et plus farouche de défiance et de soupçon.

Les brigands connus sous le nom de Marseillois, appelés à Paris pour y

être les suppôts de la faction républicaine, gens de rapine et de

carnage, et aussi altérés de sang qu'affamés de butin, en se mêlant

parmi le peuple, lui inspiroient leur férocité[48].

La présence des tribunaux le contenoit encore et lui ôtoit l'audace du

crime; mais on croyoit à tous momens le voir franchir cette foible

barrière, et la foule des vagabonds mêlés parmi les factieux et prêts à

les servir augmentoit tous les jours: les ports, les quais, en étoient

couverts, l'Hôtel de ville en étoit investi; ils sembloient, autour du

Palais, insulter à l'inaction de la justice désarmée; on en tenoit douze

mille occupés inutilement à creuser la butte de Montmartre, et payés à

vingt sous par jour. On les y avoit postés comme une arrière-garde qu'on

feroit marcher au besoin. La nuit, une multitude égarée et menaçante se

rassembloit au Palais-Royal. Ses portiques en étoient comblés, le jardin

en étoit rempli, cent groupes s'y formoient pour entendre des délations

calomnieuses et des motions incendiaires. Les plus fougueux déclamateurs

y étoient les mieux écoutés. Mille noirceurs, qu'imaginoit et que

répandoit l'imposture, étoient dans cette enceinte l'aliment des

esprits. C'étoit là qu'on déclamoit avec fureur contre l'autorité

royale, qu'on lui faisoit un crime de la cherté du blé et de la misère

du peuple. C'étoit là qu'aux séditieux, enivrés de folles espérances, ou

troublés de noires terreurs, on marquoit les victimes que l'on dévouoit

à la mort. Nuls hommes publics, non pas même les plus intègres et les

plus respectables, n'étoient sûrs d'y être épargnés. C'étoit de là que

partoient en foule ou des gens effrayés eux-mêmes, ou des gens soudoyés

pour répandre l'alarme et la sédition dans Paris.

Mais, ce qui passe la vraisemblance, c'est qu'à Versailles même un

peuple qui tenoit toute son existence de la cour se montrât le plus

entêté des maximes républicaines.

On l'avoit vu, ce peuple, tandis qu'une partie du clergé délibéroit

encore sur la réunion des ordres, insulter ceux des prêtres qu'il

croyoit opposans, et, sur de fausses délations, attaquer le bon

archevêque de Paris, et le poursuivre à coups de pierres dans son

carrosse; on avoit observé que les gardes-françoises, loin de contenir

les mutins, les encourageoient par des signes d'intelligence; et l'on

savoit que dans Paris ces soldats, accueillis, caressés au Palais-Royal,

et défrayés dans les cafés, se disoient les amis du peuple. Le roi, sans

avoir pour lui-même aucune inquiétude, put donc vouloir que, dans Paris

et dans Versailles, le peuple fût soumis à la police accoutumée, et que,

rentré dans l'ordre, il se livrât paisiblement à ses travaux.

Le roi put croire qu'une faction toujours présente et menaçante ne

laissoit pas aux délibérations de l'Assemblée nationale la liberté qui

devoit en être l'essence; que la sûreté personnelle étoit le fondement

de cette liberté; que la sûreté devoit être pour tous également

inviolable, et que le souverain en étoit le garant. Il put penser que la

salle des assemblées, ouverte comme un théâtre, ne devoit pas être un

foyer de sédition. Il trouva donc à la fois juste et sage de faire

protéger par une garde respectueuse la liberté des opinions et la sûreté

des personnes. En même temps il ordonna que les soldats aux

gardes-françoises, vagabonds dans Paris, fussent remis sous la

discipline, et punis s'ils s'en écartoient.

Mais le peuple ni ses moteurs ne voulurent souffrir de gêne. La garde

qui entouroit la salle fut forcée, et l'Assemblée fit vers le roi une

députation pour déclarer que les États convoqués libres ne pouvoient

opérer librement au milieu des troupes qui les environnoient. La garde

fut levée, et il fallut laisser la salle ouverte à l'affluence du

public.

Le roi sentit que le désordre ne feroit qu'aller en croissant, si on

laissoit le peuple exempt de toute crainte; que ce ne seroit plus qu'en

lui cédant qu'on pourroit l'apaiser; qu'au moins, en usant d'indulgence

envers les factieux, falloit-il leur montrer qu'on pouvoit user de

rigueur, et que, n'étant pas sûr d'être obéi par les gardes-françoises,

il étoit temps de faire avancer quelques troupes sur lesquelles on pût

compter. Il en fit donc venir, mais d'abord en très petit nombre, et

bien sincèrement dans l'unique intention de protéger l'ordre public et

le repos des citoyens. Personne n'en doutoit; mais ce repos, cet ordre

même, étoit le coup mortel pour la révolution qu'on vouloit produire.

On a entendu le roi répondre à la noblesse qu'il connoissoit les droits

attachés à sa naissance et qu'il sauroit les maintenir. Il avoit dit aux

États généraux qu'aucun de leurs projets, aucune de leurs délibérations,

ne pouvoient avoir force de loi sans son approbation spéciale, et que

tous les ordres de l'État pouvoient se reposer sur son équitable

impartialité. Or, dans ce système d'autorité et de puissance

protectrice, et en opposition avec une faction populaire qui se

regardoit elle-même comme le corps législatif unique, absolu et suprême,

et comme le dépositaire de la volonté nationale, le roi, pour tenir ce

langage, ne devoit pas être désarmé; et, dans le cas où il seroit forcé

d'agir comme il avoit parlé, en bon roi, mais en vrai monarque, il étoit

nécessaire qu'il en eût le pouvoir. C'étoit là déterminément ce que le

parti factieux et révolutionnaire ne vouloit pas souffrir. Ses forces

résidoient dans ce ramas de peuple qui suit aveuglément ceux qui se

déclarent pour lui; et, si Versailles étoit gardé, si Paris étoit calme,

ou réprimé par des troupes de ligne, les factieux restoient sans moyens

et sans espérance.

Ce n'étoit pas encore à des forfaits qu'on excitoit le peuple.

L'anarchie avoit ses dangers qu'on ne se dissimuloit pas; mais, pour

intimider le roi et le parti des gens de bien, dût-il en coûter d'abord

quelque ravage, même un peu de sang innocent, la liberté républicaine

étoit d'un si grand prix qu'il falloit bien lui faire de légers

sacrifices: telles étoient la politique et la morale du plus grand

nombre, et c'étoient les plus modérés; les autres se croyoient permis

tout ce qui leur étoit utile; et, à leur tête, Mirabeau professoit

hautement comme vertus modernes le mépris des devoirs et des droits les

plus saints.

Il falloit, disoit-on, nourrir le feu du patriotisme; et, pour

l'entretenir, la liberté accordée à la presse faisoit éclore tous les

jours des libelles calomnieux, où l'on dévouoit à la haine et à la

vengeance publique quiconque osoit disputer au peuple le pouvoir de tout

opprimer. Le noble qui, avec quelque chaleur, défendoit la cause des

nobles, un membre du clergé qui, avec quelque éloquence, plaidoit la

cause du clergé, n'étoient rien de moins, dans ces délations, que des

traîtres à la patrie. Dans le tiers état même, l'opinion modérée passoit

pour lâcheté et rendoit suspect son auteur. Ainsi, du côté des communes,

la contrainte et la violence environnoient les deux premiers ordres, et

c'étoient les communes qui sembloient repousser la contrainte et la

violence. Tout ce qui pouvoit animer, irriter, soulever le peuple, étoit

permis et provoqué; tout ce qui pouvoit contenir ou réprimer ses

mouvemens excitoit dans les États même les plus vives réclamations. On

appeloit liberté le droit d'éteindre toute liberté. Le sens de ces

réclamations n'étoit pas équivoque: nous voulons tout pouvoir par le

moyen du peuple, et qu'on ne puisse rien qu'avec nous et par nous.

Mais, en convoquant les États généraux, le roi avoit-il entendu former

une démocratie, et attribuer aux communes le despotisme menaçant

qu'elles prétendoient exercer? «Que devient, Sire, lui disoient les

ordres opprimés, que devient cette sûreté que vous nous avez garantie?

que devient cette égalité que les communes ont demandée? En

existeroit-il une ombre pour deux ordres qui s'entendroient dénoncer,

dévouer à la fureur du peuple, s'ils ne consentoient pas sans

réclamation à ce que le tiers auroit voulu? Sans doute, autour de cette

salle d'une assemblée législative, il n'auroit point fallu de garde

militaire; mais il n'y falloit pas non plus des troupes de brigands

prêts à nous lapider» Cette garde paisible qu'on disoit offensante pour

l'assemblée des États n'étoit là que pour garantir le calme des opinions

et la liberté des suffrages. Vouloit-on que toute contrainte en fût

bannie? Il falloit éloigner les troupes, et, en même temps, il falloit

écarter ce peuple qui venoit jusque dans l'Assemblée encourager ses

partisans, choisir et marquer ses victimes, et rendre effrayante pour

les foibles la redoutable épreuve de l'appel nominal.

Les orateurs du peuple faisoient l'éloge de sa bonté, de son équité

naturelle, et cet éloge étoit dû sans doute à une classe de citoyens qui

est l'élite de la commune. Mais au-dessous de cette classe ne voyoit-on

pas ces brigands qui, dans Paris naguère, avoient saccagé la maison d'un

paisible et bon citoyen? et ceux qui, dans l'enceinte des jardins du

Palais-Royal, semoient la calomnie et souffloient la révolte? et ceux

qui, à Versailles, avoient voulu lapider un charitable et pieux

archevêque? et ceux qui avoient enlevé au supplice un fils meurtrier de

son père? et ceux qui depuis, dans Paris, aux portes de l'Hôtel de ville

et à Versailles même, dans le palais du roi, ont commis tant

d'atrocités? et ceux qui les ont applaudies après les avoir provoquées,

et se sont réjouis en voyant promener au bout des lances toutes ces

têtes de citoyens inhumainement massacrés?

C'étoit donc, disoient les deux ordres qui réclamoient la sûreté

commune, c'étoit donc une dérision cruelle que de confondre ainsi le

peuple qu'il falloit contenir avec celui qu'il falloit protéger. Par un

grossier abus des mots, de la populace on faisoit le peuple, et de ce

peuple la nation, que l'on déclaroit souveraine.

Les communes demandoient à Paris une garde bourgeoise; mais, en

attendant qu'elle fût organisée, qu'avoit d'inquiétant le petit nombre

de troupes réglées que le roi y avoit fait venir? Tout y étoit

tranquille depuis leur arrivée; mais cette police militaire n'étoit pas

du goût des communes. Leurs émissaires ne cessoient d'agiter le

Palais-Royal, l'infâme repaire du crime; ils y attiroient les soldats

aux gardes, et les y retenoient la nuit. Ce fut ce que le duc du

Châtelet, leur colonel, ne put dissimuler; il y fit prendre à une heure

indue deux de ces soldats vagabonds, et ils furent conduits à la prison

de l'Abbaye. Ce fut le signal d'un soulèvement. L'acte le plus commun de

l'autorité militaire fut traité d'attentat contre la liberté, et, en

moins d'une heure, la prison des deux soldats (qu'on appeloit amis du

peuple) fut assiégée par vingt mille hommes. Les geôliers ayant fait

résistance, on prit des haches et des leviers, les portes furent

enfoncées, et tous les prisonniers, même les criminels, s'échappèrent

pendant la nuit.

Le lendemain, à l'ouverture de l'Assemblée nationale, arrivent à

Versailles les députés de cette foule mutinée. Dans leur adresse, qui

fut remise au président, il étoit dit que ces deux malheureuses victimes

du despotisme avoient été arrachées de leurs fers; qu'au bruit des

acclamations ils avoient été ramenés au Palais-Royal, où ils étoient

sous la garde du peuple, qui s'en étoit rendu responsable. «Nous

attendons, ajoutoient-ils, votre réponse, pour rendre le calme à nos

concitoyens et la liberté à nos frères.»

La réponse du président fut qu'en invoquant la clémence du roi

l'Assemblée donnerait l'exemple du respect dû à l'autorité royale, et

qu'elle conjuroit les habitans de Paris de rentrer sur-le-champ dans

l'ordre. Cette réponse foible étoit au moins sincère et conforme au voeu

des communes: car l'Assemblée ne savoit pas que, par les plus insignes

et les plus infâmes brigands, on soulevoit la populace, et que cette

furie qu'on lui avoit inspirée, on l'employoit à faire craindre à la

cour des soulèvemens. L'Assemblée elle-même étoit mue par des ressorts

qui lui étoient inconnus. En son nom et par elle on remuoit le peuple,

par le peuple on la dominoit. Tel a été le mécanisme de la Révolution.

Le roi fut donc supplié, au nom de l'Assemblée, de vouloir bien employer

au rétablissement de l'ordre les moyens infaillibles de la clémence et

de la bonté, si naturels à son coeur, et il y consentit sans peine; mais,

avant de céder à un mouvement de bonté, il vouloit que l'ordre fût

rétabli. Il ne le fut en aucune manière. Le peuple, sans remettre les

deux soldats dans leur prison, sans renoncer lui-même à ses attroupemens

nocturnes, et en redoublant au contraire de tumulte et de violence,

réclama la promesse du roi d'un ton à ne souffrir aucun retardement, et

il fallut que la discipline et que l'autorité royale fléchissent devant

sa volonté.

Ce fut alors que les résolutions du conseil parurent prendre quelque

énergie; mais la foiblesse ne sort jamais de son caractère qu'à demi,

d'un pied chancelant, et pour y rentrer plus timide après un inutile

effort.

L'aventure des soldats aux gardes, l'esprit d'insubordination que le

peuple leur inspiroit, l'audace de ce peuple, le ton qu'il avoit pris,

cette manière de commander en suppliant, cette impatience fougueuse

d'obtenir ce qu'il demandoit, et ce mérite qu'on lui faisoit de

s'apaiser après qu'on lui avoit obéi, enfin ce caractère de liberté

impérieuse et menaçante qu'il annonçoit à tout propos, avoient été dans

les conseils des moyens vivement saisis de faire entendre au roi que le

plus grand des maux, et pour l'État et pour lui-même, seroit de laisser

mépriser l'autorité qu'il avoit en main, et qu'infailliblement on la

mépriseroit si on la voyoit désarmée; qu'on osoit déjà l'attaquer parce

qu'elle se montroit foible, et que des forces redoutables lui pouvoient

seules obtenir le respect et assurer l'obéissance; qu'il falloit que la

multitude tremblât, ou qu'elle fît trembler; que ce n'étoit pas

seulement par des lois que se gouvernoient les États, surtout des États

aussi vastes; que la justice avoit besoin de l'épée et du bouclier; que

la sagesse et l'équité consistoient à savoir user et à ne jamais abuser

de la force; que c'étoit par là que les bons rois se distinguoient des

rois foibles et des tyrans; qu'il eût été à souhaiter, sans doute, que

la tenue des États se fût passée dans une pleine sécurité sans avoir

autour d'eux aucun appareil militaire; qu'il en étoit ainsi dans les

pays où le peuple veut bien se reposer sur la sagesse et la fidélité de

ses représentans; qu'il en seroit de même en France dès que l'ordre et

le calme y seroient rétablis; mais que, tant que le peuple, et la classe

du peuple la plus séditieuse et la plus violente, viendroit mêler

l'insulte et la menace aux délibérations des États généraux, la force

publique avoit droit de s'armer pour le contenir.

«On croit pouvoir, Sire, ajoutoient ceux qui demandoient l'usage de

l'autorité réprimante, on croit pouvoir apaiser le bas peuple aussi

aisément qu'on l'irrite; après qu'on l'aura fait servir au dessein d'une

subversion générale dans le royaume, on voudra ramener le tigre dans sa

cage et lui faire oublier combien il est terrible quand il veut l'être;

il ne sera plus temps: la bête féroce aura connu sa force et la

foiblesse de ses liens. Que sera-ce, surtout si elle a goûté du sang?

Elle fera trembler longtemps peut-être ceux qui auront osé la déchaîner.

Apprenez-lui donc à ce peuple que, dans vos mains, il est pour lui

encore une justice à redouter.

«Dès le commencement de votre règne, Sire, on vous a fait réduire et

affoiblir votre maison militaire; et vous, qui vous flattiez de n'avoir

à régner que sur un peuple fidèle et bon, vous avez consenti, dans la

droiture de votre coeur, à cette réduction funeste; mais la discipline et

l'obéissance ne sont pas détruites dans vos armées, et il vous reste

encore assez de forces à opposer à l'audace des factieux. Le despotisme

seroit l'usage de ces forces contre les lois; mais, employées à

maintenir l'ordre et les lois, elles sont le digne cortège de l'autorité

légitime, la sauvegarde de l'État et le soutien de la royauté.

«Si les membres de l'Assemblée nationale avoient tous votre loyauté,

Sire, ils s'accorderoient tous à demander autour du sanctuaire de la

législation une barrière impénétrable, inaccessible même, d'un côté pour

les troupes, de l'autre pour le peuple; et alors tout seroit égal. Mais

non, c'est pour laisser à cette populace une pleine licence et une

pleine impunité qu'on veut que les troupes s'éloignent. On craint

qu'elle ne soit refroidie et intimidée; on veut qu'elle ose tout sans

avoir rien à craindre; c'est par elle qu'on veut régner. N'avons-nous

pas vu que, du centre aux extrémités du royaume, ce nom de liberté, ce

nom qui, pour la populace, ne veut dire que la licence, a retenti comme

un signal d'insurrection et d'anarchie? La police parmi le peuple, la

discipline dans les armées, partout les lois de l'ordre ont été

dénoncées comme des restes de servitude. L'indépendance et le mépris de

toute espèce d'autorité, voilà ce que présente la face du royaume; et

c'est sur les ruines de la monarchie et avec ses débris que l'on se

vante de créer un empire démocratique. C'est un vil ramas de vagabonds

sans moeurs, sans état, sans aveu, qu'on appelle le peuple souverain.

Mais la nation désire, elle demande que la constitution du royaume soit

réglée et fixée sur des bases fondamentales, et il s'agit de la rendre à

la fois plus régulière et plus constante. C'est à quoi, Sire, les États

sont chargés de travailler avec vous. Par cette ancienne et vénérable

constitution de la monarchie, vous êtes roi; l'autorité suprême, la

force exécutive a été remise en vos mains; vos ancêtres, à qui la nation

l'a confiée, vous l'ont transmise en héritage. La nation ne veut ni

n'entend dépouiller, déposer, déshériter son roi. Et que seroit-ce qu'un

monarque, si ce n'étoit pas le protecteur de tous les droits et de

toutes les libertés?

«Protégez, Sire, celle de tous les ordres, et n'en laissez opprimer

aucun. Protégez celle des États eux-mêmes; et protégez surtout dans les

villes, dans les campagnes, celle de ces citoyens honnêtes, de ces

cultivateurs paisibles, qui, menacés dans leurs foyers par une populace

oisive et vagabonde, tremblent avec raison que bientôt il ne soit plus

temps de lui remettre le frein des lois. Non, Sire, ce n'est plus au nom

du clergé ni de la noblesse, c'est au nom d'un bon peuple dont vous êtes

le père que nous vous conjurons de ne pas le livrer à la plus cruelle

des tyrannies, à celle de la populace et de ses perfides moteurs.»

C'étoit ainsi qu'on persuadoit au roi qu'en déployant aux yeux du peuple

une puissance militaire il ne feroit que réprimer et contenir la force

par la force, et laisser au milieu la liberté publique protégée et hors

de danger.

Mémoires de Marmontel (Volume 3 of 3) Mémoires d'un père pour servir à l'Instruction de ses enfans · 第 39 / 47 题