Je n'écris pas l'histoire de la Révolution. _Quæ contentio divina et
humana cuncta permiscuit, eoque vecordiæ processit uti studiis civilibus
bellum finem faceret_ (SALLUST., _Jug_.). Mais, si la vie de l'homme est
un voyage, puis-je vous raconter la mienne sans dire à travers quels
événemens, et par quels torrens, quels abîmes, quels lieux peuplés de
tigres et de serpens, elle a passé? Car c'est ainsi que je me retrace
les dix années de nos malheurs, presqu'en doutant si ce n'est pas un
violent et funeste songe.
Cette effroyable calamité sera partout décrite en traits de sang: les
souvenirs n'en sont que trop ineffaçables; mais elle a eu des causes
dont on ne peut assez observer la nature, car il en est des maladies du
corps politique comme de celles du corps humain: pour juger avec
vraisemblance quel en sera le terme, ou quel en eût été le préservatif,
il faut remonter à leur source; et c'est ainsi que des lumières du passé
l'on peut éclairer l'avenir.
Quoique depuis longtemps la situation des affaires publiques et la
fermentation des esprits dans tous les ordres de l'État parussent le
menacer d'une crise prochaine, il est vrai cependant qu'elle n'est
arrivée que par l'imprudence de ceux qui se sont obstinés à la croire
impossible.
La nation, constamment fidèle à ses lois, à ses rois, à son ancienne
constitution, contente, par instinct, de la portion de liberté, de
propriété, de prospérité, de gloire et de puissance dont elle jouissoit,
ne se lassoit point d'espérer dans les vices et les erreurs de
l'ancienne administration quelque amendement salutaire.
Cette espérance avoit surtout repris courage à l'avènement de Louis XVI
à la couronne; et, en effet, dès lors, si la volonté d'un jeune roi
plein de droiture et de candeur eût été secondée comme elle devoit
l'être, tout étoit réparé sans aucune convulsion.
Louis XVI, élevé au trône à l'âge de vingt ans, y apportoit un sentiment
bien précieux lorsqu'il est modéré, bien dangereux quand il est
excessif, la défiance de soi-même. Le vice de son éducation avoit été
tout le contraire de celui qu'on reproche à l'éducation des princes: on
l'avoit trop intimidé; et, tant qu'avoit vécu son aîné, le duc de
Bourgogne, on lui avoit trop fait sentir, du côté de l'intelligence, la
supériorité qu'avoit sur lui ce prince réellement prématuré.
La situation du Dauphin étoit donc l'inquiétude et la perplexité d'une
âme qui pressent sa destinée et ses devoirs, et qui n'ose espérer de
pouvoir les remplir, lorsqu'il se vit tout à coup chargé du gouvernement
d'un empire. Son premier sentiment fut la frayeur de se trouver roi à
vingt ans; son premier mouvement fut de chercher un homme assez sage et
assez habile pour l'éclairer et le conduire. De tels hommes sont
toujours rares; et pour un choix peut-être alors plus difficile que
jamais, ce fut de sa famille que le jeune roi prit conseil. Rien de plus
important, et pour l'État et pour lui-même, que l'avis qui résulteroit
de cette délibération. Il s'agissoit de commencer son éducation
politique, de diriger ses vues, de former son esprit; et en lui la
nature avoit tout disposé pour recevoir les impressions du bien. Un sens
droit, une raison saine, une âme neuve, ingénue et sensible, aucun vice,
aucune passion, le mépris du luxe et du faste, la haine du mensonge et
de la flatterie, la soif de la justice et de la vérité, et, avec un peu
de rudesse et de brusquerie dans le caractère, ce fonds de rectitude et
de bonté morale qui est la base de la vertu; en un mot, un roi de vingt
ans, détaché de lui-même, disposé à vouloir tout ce qui seroit bon et
juste; et, autour de lui, un royaume à régénérer dans toutes ses
parties, les plus grands biens à faire, les plus grands maux à réparer;
c'est là ce qui attendoit l'homme de confiance que Louis XVI auroit
choisi pour guide. Il prit le comte de Maurepas (mai 1774).
Après trente ans de ministère, un long exil, et un plus long temps de
disgrâce sous le feu roi pour une faute assez légère, et dont la famille
royale ne lui avoit jamais su mauvais gré, Maurepas avoit acquis dans sa
retraite la considération que donnent la vieillesse et un malheur peu
mérité, soutenu avec bienséance. Son ancien ministère n'avoit été marqué
que par le dépérissement de la marine militaire; mais, comme la timide
politique du cardinal de Fleury avoit frappé de paralysie cette partie
de nos forces, la négligence de Maurepas avoit pu être commandée; et,
dans une place fictive, dispensé d'être homme d'État, il n'avoit eu à
déployer que ses qualités naturelles, les agrémens d'un homme du monde
et les talens d'un homme de cour.
Superficiel et incapable d'une application sérieuse et profonde, mais
doué d'une facilité de perception et d'intelligence qui démêloit dans un
instant le noeud le plus compliqué d'une affaire, il suppléoit dans les
conseils par l'habitude et la dextérité à ce qui lui manquoit d'étude et
de méditation. Aussi accueillant, aussi doux que son père étoit dur et
brusque; un esprit souple, insinuant, flexible, fertile en ruses pour
l'attaque, en adresses pour la défense, en faux-fuyans pour éluder, en
détours pour donner le change, en bons mots pour déconcerter le sérieux
par la plaisanterie, en expédiens pour se tirer d'un pas difficile et
glissant; un oeil de lynx pour saisir le foible ou le ridicule des
hommes; un art imperceptible pour les attirer dans le piège, ou les
amener à son but; un art plus redoutable encore de se jouer de tout, et
du mérite même, quand il vouloit le dépriser; enfin l'art d'égayer, de
simplifier le travail du cabinet, faisoit de Maurepas le plus séduisant
des ministres; et, s'il n'avoit fallu qu'instruire un jeune roi à manier
légèrement et adroitement les affaires, à se jouer des hommes et des
choses, et à se faire un amusement du devoir de régner, Maurepas eût
été, sans aucune comparaison, l'homme qu'on auroit dû choisir. Peut-être
avoit-on espéré que l'âge et le malheur auroient donné à son caractère
plus de solidité, de consistance et d'énergie; mais, naturellement
foible, indolent, personnel; aimant ses aises et son repos; voulant que
sa vieillesse fût honorée, mais tranquille; évitant tout ce qui pouvoit
attrister ses soupers ou inquiéter son sommeil; croyant à peine aux
vertus pénibles, et regardant le pur amour du bien public comme une
duperie ou comme une jactance; peu jaloux de donner de l'éclat à son
ministère, et faisant consister l'art du gouvernement à tout mener sans
bruit, en consultant toujours les considérations plutôt que les
principes, Maurepas fut dans sa vieillesse ce qu'il avoit été dans ses
jeunes années, un homme aimable, occupé de lui-même, et un ministre
courtisan.
Une attention vigilante à conserver son ascendant sur l'esprit du roi et
sa prédominance dans les conseils le rendoient aisément jaloux des choix
même qu'il avoit faits, et cette inquiétude étoit la seule passion qui
dans son âme eût de l'activité. Du reste, aucun ressort, aucune vigueur
de courage, ni pour le bien ni pour le mal, de la foiblesse sans bonté,
de la malice sans noirceur, des ressentimens sans colère, l'insouciance
d'un avenir qui ne devoit pas être le sien; peut-être assez sincèrement
la volonté du bien public, lorsqu'il pouvoit le procurer sans risque
pour lui-même; mais cette volonté aussitôt refroidie, dès qu'il y voyoit
compromis ou son crédit ou son repos: tel fut jusqu'à la fin le
vieillard qu'on avoit donné pour guide et pour conseil au jeune roi.
Comme il lui fut aisé de voir que le fond du caractère de ce prince
étoit la franchise et la bonté, il s'étudia d'abord à lui paroître bon
et simple. Le roi ne lui déguisoit pas cette excessive timidité que les
premières impressions de l'enfance lui avoient laissée. Il sentit donc
que le plus sûr moyen de captiver sa bienveillance étoit de lui rendre
faciles ces devoirs qui l'épouvantoient. Il employa le talent qu'il
avoit de simplifier les affaires à lui en alléger le fardeau; mais, soit
qu'il regardât les maux invétérés comme n'ayant plus de remède, soit que
son indolence et sa légèreté ne lui eussent pas permis de les
approfondir, soit qu'il les négligeât comme des maladies provenant d'un
excès de force et de santé, ou comme des vices de complexion inhérens au
corps politique, il dispensa le jeune roi de s'en fatiguer la pensée,
l'assurant que tout iroit bien, pourvu que tout fût sagement et
modérément dirigé.
L'excuse du cardinal de Fleury dans ses inquiétudes pusillanimes étoit
qu'un édifice qui avoit duré plus de treize cents ans devoit pencher
vers sa ruine, et qu'il falloit, en l'étayant, craindre de l'ébranler;
le prétexte de Maurepas, dans son indolente sécurité, étoit, au
contraire, qu'un royaume aussi vigoureusement constitué n'avoit besoin,
pour se rétablir, que de ses forces naturelles, et qu'il falloit le
laisser subsister avec ses vices et ses abus.
Mais le mauvais état des finances n'est pas un mal qui se laisse
longtemps pallier et dissimuler; la détresse et le discrédit accusent
bientôt le ministre qui le cache et qui le néglige, et, tant qu'on n'en
a pas trouvé le vrai remède, il empire au lieu de guérir.
On avoit donné à Louis XV l'abbé Terray pour un ministre habile. Vingt
ans d'exercice au Palais, au milieu d'une foule de plaideurs mécontens,
l'avoient endurci à la plainte; il ne l'étoit guère moins au blâme, et
il se croyoit obligé par état d'être en butte à la haine publique.
Maurepas l'éloigna, et mit à sa place Turgot, également recommandé par
ses lumières et ses vertus.
Celui-ci sentoit vivement que la réduction des dépenses, l'économie des
revenus et des frais de perception, l'abolition des privilèges onéreux
au commerce et à l'agriculture, et une plus égale distribution de
l'impôt sur toutes les classes, étoient les vrais remèdes qu'il falloit
appliquer à la grande plaie de l'État, et il le persuadoit sans peine à
un roi qui ne respiroit que la justice et l'amour de ses peuples; mais
bientôt Maurepas, voyant que cette estime et cette confiance du jeune
roi pour son nouveau ministre alloient trop loin, fut jaloux de son
propre ouvrage, et s'empressa de le briser.
Dans un pays où tant de monde vivoit d'abus et de désordres, un homme
qui portoit la règle et l'épargne dans les finances, un homme inflexible
au crédit, incorruptible à la faveur, devoit avoir autant d'ennemis
qu'il faisoit de mécontens et qu'il en alloit faire encore. Turgot avoit
trop de fierté et de candeur dans le caractère pour s'abaisser aux
manèges de cour: on lui trouva de la roideur, on lui attribua des
maladresses; et le ridicule, qui, parmi nous, dégrade tout, l'ayant une
fois attaqué, Maurepas se sentit à son aise pour le détruire. Il
commença par écouter, par encourager d'un sourire la malice des
courtisans. Bientôt lui-même il avoua que, dans les vues de Turgot, il
entroit plus de l'esprit de système que du solide esprit
d'administration; que l'opinion publique s'étoit méprise sur l'habileté
de ce prétendu sage; qu'il n'avoit dans la tête que des spéculations et
des rêves philosophiques, nulle pratique des affaires, nulle
connoissance des hommes, nulle capacité pour le maniement des finances,
nulles ressources pour subvenir aux besoins pressans de l'État; un
système de perfection qui n'étoit pas de ce monde et n'existoit que dans
les livres; une recherche minutieuse de ce mieux idéal auquel on
n'arrive jamais; et, au lieu des moyens de pourvoir au présent, des
projets vagues et fantastiques pour un avenir éloigné; beaucoup d'idées,
mais confuses; un grand savoir, mais étranger à l'objet de son
ministère; l'orgueil de Lucifer, et, dans sa présomption, le plus
inflexible entêtement.
Ces confidences du vieillard, divulguées de bouche en bouche pour les
faire arriver à l'oreille du roi, avoient d'autant plus de succès
qu'elles n'étoient pas absolument dénuées de vraisemblance. Turgot avoit
autour de lui des hommes studieux, qui, s'étant adonnés à la science
économique, formoient comme une secte, estimable sans doute quant à
l'objet de ses travaux, mais dont le langage emphatique, le ton
sentencieux, quelquefois les chimères enveloppées d'un style obscur et
bizarrement figuré, donnoient prise à la raillerie. Turgot les
accueilloit et leur témoignoit une estime dont ils faisoient eux-mêmes
trop de bruit en l'exagérant. Il ne fut donc pas difficile à ses ennemis
de le faire passer pour le chef de la secte, et le ridicule attaché au
nom d'_économistes_ rejaillissoit sur lui.
D'ailleurs il étoit assez vrai que, fier de la droiture de ses
intentions, Turgot ne se piquoit ni de dextérité dans le maniement des
affaires, ni de souplesse et de liant dans ses relations à la cour. Son
accueil étoit doux et poli, mais froid. On étoit sûr de le trouver
juste, mais inflexible dans ses principes; et le crédit et la faveur ne
s'accommodoient pas de la tranquillité inébranlable de ses refus.
Quoiqu'en deux ans, par le moyen des réductions et des économies, il eût
considérablement diminué la masse des anticipations dont le Trésor étoit
chargé, on trouvoit encore qu'il traitoit en maladie chronique
l'épuisement et la ruine des finances et du crédit. La sagesse de son
régime, ses moyens d'amélioration, les encouragemens et les soulagemens
qu'il donnoit à l'agriculture, la liberté rendue au commerce et à
l'industrie, ne promettoient que des succès lents et que des ressources
tardives, lorsqu'il y avoit des besoins urgens auxquels il falloit
subvenir.
Son système de liberté pour toute espèce de commerce n'admettoit dans
son étendue ni restriction ni limites; et, à l'égard de l'aliment de
première nécessité, quand même cette liberté absolue n'auroit eu que des
périls momentanés, le risque de laisser tarir pour tout un peuple les
sources de la vie n'étoit point un hasard à courir sans inquiétude.
L'obstination de Turgot à écarter du commerce des grains toute espèce de
surveillance ressembloit trop à de l'entêtement. Ce fut par là que son
crédit sur l'esprit du roi reçut une atteinte mortelle.
Dans une émeute populaire qu'excita la cherté du pain en 1775, le roi,
qui avoit pour lui encore cette estime dont Maurepas étoit jaloux, lui
donna toute confiance, et lui laissa tout pouvoir d'agir. Turgot n'eut
pas la politique de demander que Maurepas fût appelé à ce conseil secret
où le roi se livrait à lui, et, de plus, il eut l'imprudence de
s'engager hautement à prouver que l'émeute étoit commandée. Le Noir,
lieutenant de police, fut renvoyé sur le soupçon d'avoir été
d'intelligence avec les auteurs du complot. Il est certain que le
pillage des boutiques de boulangers avoit été libre et tranquille.
L'émeute avoit aussi une marche préméditée qui sembloit accuser un plan;
et, quant au personnage à qui Turgot l'attribuoit, je n'oserois pas dire
que ce fût sans raison. Dissipateur nécessiteux, le prince de Conti,
plein du vieil esprit de la Fronde, ne remuoit au Parlement que pour
être craint à la cour; et, accoutumé dans ses demandes à des
complaisances timides, un respect aussi ferme que celui de Turgot devoit
lui paraître offensant. Il étoit donc possible que, par un mouvement du
peuple de la ville et de la campagne, il eût voulu semer le bruit de la
disette, en répandre l'alarme, et ruiner dans l'esprit du roi le
ministre importun dont il n'attendoit rien. Mais, qu'il y eût plus ou
moins d'apparence dans cette cause de l'émeute, Turgot n'en put donner
la preuve qu'il avoit promise; ce faux pas décida sa chute.
Maurepas fit entendre au roi que cette invention d'un complot chimérique
n'étoit que la mauvaise excuse d'un homme vain, qui ne vouloit ni
convenir ni revenir de son erreur; et que, dans une place qui demandoit
toutes les précautions de l'esprit de calcul et toute la souplesse de
l'esprit de conduite, une tête systématique, entière et obstinée dans
ses opinions, n'étoit pas ce qu'il lui falloit.
Turgot fut renvoyé (mai 1776), et les finances furent livrées à Clugny,
lequel parut n'être venu que pour y faire le dégât avec ses compagnons
et ses filles de joie, et qui mourut dans le ministère, après quatre ou
cinq mois d'un pillage impudent, dont le roi seul ne savoit rien.
Taboureau prit sa place, et, en honnête homme qu'il étoit, il s'avoua
bientôt incapable de la remplir. On lui avoit donné pour second, sous le
titre de directeur du Trésor royal, un homme dont lui-même il reconnut
la supériorité. Sa modestie honora sa retraite. Et, en qualité de
directeur général des finances, Necker lui succéda.
Ce Genevois, qui depuis a été le jouet de l'opinion, et si diversement
célèbre, étoit alors l'un des banquiers les plus renommés de l'Europe.
Il jouissoit dans son état de la confiance publique et d'un crédit très
étendu. Du côté des talens, il avoit fait ses preuves, et, sur des
objets analogues au Ministère des finances, ses écrits avoient annoncé
un esprit sage et réfléchi; mais, pour lui, un autre mérite auprès de
Maurepas étoit la haine de Turgot. Voici la cause de cette haine.
Turgot, pour le commerce, l'industrie et l'agriculture, ne pouvoit
souffrir le régime réglementaire de Colbert; il regardoit comme un droit
inhérent à la propriété une liberté sans réserve de disposer, chacun à
son gré, de son bien et de ses talens; il vouloit qu'on laissât
l'intérêt personnel se consulter lui-même et se conduire, persuadé qu'il
se conduirait bien, et que de l'action réciproque des intérêts
particuliers résulterait le bien général. Necker, plus timide, pensoit
que l'intérêt, dans presque tous les hommes, avoit besoin d'être conduit
et modéré; qu'en attendant qu'il eût reçu les leçons de l'expérience, il
seroit bon d'y suppléer par la sagesse des règlemens; que ce n'étoit
point à la cupidité privée qu'il falloit confier le soin du bien public;
que, si, pour la tranquillité et pour la sûreté d'une nation entière, la
liberté civile, la liberté morale, devoient être restreintes et soumises
à des lois, il étoit juste aussi que la liberté du commerce pût être
modérée, et même suspendue, toutes les fois surtout qu'il y alloit du
salut commun; que la propriété des biens de première nécessité n'étoit
pas assez absolument individuelle pour donner à une partie de la nation
le droit de laisser périr l'autre, et qu'autant il seroit injuste de
tenir ces biens à vil prix, autant il le seroit de les laisser monter à
une valeur excessive; qu'enfin, laisser le riche avare dicter au pauvre
avec trop d'empire la dure loi de la nécessité, ce seroit mettre la
multitude à la merci du petit nombre, et qu'il étoit de la sagesse et du
devoir de l'administration de tenir entre eux la balance.
«L'avarice, disoit Turgot, ne sera point à craindre où régnera la
liberté, et le moyen d'assurer l'abondance, c'est de laisser aux objets
de commerce une pleine circulation. Le blé sera cher quelquefois; mais
la main-d'oeuvre sera chère, et tout sera mis au niveau.»
«Quand le prix du blé montera progressivement, disoit Necker, sans doute
il réglera le prix de l'industrie et de tous les salaires, et personne
n'en souffrira; mais, quand le blé s'élèvera subitement à une valeur
excessive, le peuple aura longtemps à souffrir avant que tout soit de
niveau.»
Dans ce système de surveillance et de liberté modérée, Necker avoit fait
l'éloge de Colbert, et cet éloge avoit eu du succès. C'étoit un double
crime que Turgot ne pardonnoit pas. Ce zélateur de la liberté, du
commerce et de l'industrie se croyoit infaillible dans son opinion, et,
lui attribuant toujours le caractère de l'évidence, il regardoit celui
qui ne s'y rendoit pas comme étant de mauvaise foi[27].
Jusque-là cependant les principes de Necker ne s'étoient point
développés; mais, lorsque Turgot donna sa loi en faveur de la libre
exportation des grains, non seulement de province à province, mais au
dehors et dans tous les temps, Necker se permit de lui dire qu'il y
voyoit quelque danger, et qu'il auroit à lui communiquer, sur cette
branche de commerce, des observations qui peut-être méritoient son
attention. Ces mots réveillèrent l'antipathie de Turgot pour le système
des lois prohibitives. Il répondit que, sur cet objet, son opinion étoit
invariable, mais qu'au surplus chacun étoit le maître d'en dire sa
pensée et de la publier.
Necker lui répondit que ce n'avoit pas été son intention, mais que,
puisqu'il lui en laissoit la liberté, peut-être en feroit-il usage. À
quelque temps de là parut son livre sur les lois relatives au commerce
des grains; et, au moment de la nouveauté de ce livre, survint l'émeute
dont je viens de parler. Turgot ne douta point que l'un n'eût contribué
à l'autre, quoiqu'il sût bien que le peuple qui pille les boutiques de
boulangers n'en prend pas conseil dans les livres.
Les amis de Turgot, plus animés que lui, auroient voulu qu'il se vengeât
de Necker en le renvoyant à Genève; il le pouvoit, car il avoit encore
toute la confiance du roi. Sa droiture et son équité le sauvèrent de
cette honte; mais il a conservé jusqu'au tombeau sa haine contre un
homme dont le seul tort avoit été d'avoir accepté son défi et combattu
son opinion.
Du moment que Necker eut en main l'administration des finances, son
premier soin et son premier, travail furent d'en débrouiller le chaos.
Clugny y avoit laissé un déficit annuel de vingt-quatre millions[28];
et, dans ce temps-là, ce vide paroissoit énorme; il falloit le remplir.
Necker en sut trouver les moyens. Ces moyens étoient, d'un côté, de
simplifier la perception des revenus publics, et d'en nettoyer les
canaux; de l'autre, de voir quels étoient les faux-fuyans de la dépense,
et d'en réformer les abus.
Le roi, pour être aussi économe que son ministre, n'avoit qu'à se
défendre d'une trop facile bonté. Ce fut donc pour le préserver des
séductions journalières que Necker obtint de lui de suspendre et de
différer, jusqu'à la fin de chaque année, la décision des grâces qu'il
auroit à répandre, afin d'en voir la somme entière avant de la
distribuer.
Ainsi Necker alloit s'assurer, par de simples économies, un superflu qui
l'eût mis en état de soulager le Trésor public, lorsque le signal de la
guerre l'avertit qu'il auroit besoin de ressources plus abondantes, tant
pour former incessamment une marine respectable que pour l'armer et la
pourvoir. Ces dépenses urgentes devoient monter, par an, à cent
cinquante millions. Le crédit seul pouvoit y faire face, et le crédit
étoit perdu: les infidélités de l'administration l'avoient ruiné pendant
la paix; il falloit ou le rétablir, ou succomber, car l'impôt même le
plus onéreux ne peut suffire aux frais d'une guerre dispendieuse; et
l'Angleterre, notre ennemie, trouvoit alors à emprunter jusqu'à deux et
trois cents millions à un intérêt modéré. On a depuis fait un reproche à
Necker de ses emprunts; il falloit l'adresser, ce reproche, à la guerre,
qui les rendoit indispensables, et qui, elle-même, ne l'étoit pas.
L'art de Necker, pour relever et pour soutenir le crédit, fut d'éclairer
la confiance, en faisant voir dans les réserves que lui assuroit
l'économie une base solide et un gage assuré des emprunts qu'il alloit
ouvrir. Le même plan qu'il s'étoit tracé pour les épargnes de la paix
lui servit à se procurer les fonds que demandoit la guerre. On savoit
qu'il avoit sans cesse sous les yeux des tableaux complets et précis de
la situation des finances, et, pour ainsi dire, la balance à la main
dans toutes ses opérations, pour n'excéder jamais, dans ses engagemens,
ses facultés et ses ressources. Ce fut avec cet esprit d'ordre qu'ayant
trouvé le crédit détruit après quinze ans de paix, il sut le rétablir au
milieu d'une guerre qui exigeoit les plus grands efforts, et que, malgré
le déficit de 1776, malgré les dépenses de cette guerre, et quatre cent
douze millions d'emprunts faits pour la soutenir, il fut en état
d'annoncer au roi, en 1781, dans le compte qu'il lui rendit, que les
revenus ordinaires excédaient alors de dix millions deux cent mille
livres la dépense ordinaire et annuelle de l'État. C'étoit avertir les
Anglois que, sans aucun nouvel impôt, et même sans aucune nouvelle
économie, la France alloit avoir des fonds pour deux campagnes: car dix
millions de revenus libres suffisoient pour avoir deux cents millions
d'emprunts, résultat bien capable de hâter une bonne paix. Necker n'en
fut pas moins taxé de vanité pour avoir publié ce compte.
Dans un ministre habile, cette manière ouverte d'exposer ses opérations
et la situation des affaires a sans doute ses avantages, et le succès en
est infaillible chez une nation réfléchie et capable d'application;
mais, pour une nation légère, qui, sur parole et sans examen, juge les
hommes et les choses, cette méthode a ses périls; et Necker dut bien les
prévoir. Il n'y a de sûreté à prendre un tel public pour juge que
lorsque les objets que l'on met sous ses yeux sont d'une évidence
palpable: or, pour la multitude, les états de finance n'auront jamais
cette clarté. Personne, dans le monde, ne veut pâlir sur des calculs. Il
est donc bien facile de troubler l'opinion sur l'exactitude d'un compte;
et, dès que le doute s'élève, c'est un nuage que la malignité ne manque
jamais de grossir. Necker, en faisant une chose exemplaire pour les
ministres à venir, satisfaisante pour le roi, imposante pour
l'Angleterre, encourageante pour la nation, rassurante pour le crédit,
en fit donc une très hardie, très périlleuse pour lui-même.
Je l'ai vu, dans le temps, muni de pièces justificatives; tous les
articles de son compte en étoient appuyés; l'estime publique sembloit
même le dispenser de les produire, et le premier élan de l'opinion fut
pour lui, et tout à sa gloire.
Mais, aussitôt qu'il se trouva un homme assez audacieux pour l'attaquer,
cet agresseur fut accueilli par l'envie et la malveillance avec une
pleine faveur. Dans un mémoire il accusoit Necker d'infidélité dans son
compte, et ce mémoire passoit de main en main, d'autant plus recherché
qu'il étoit manuscrit[29]. Un ministre économe ne manque jamais
d'ennemis: Necker en avoit en foule, et il en avoit de puissans.
Maurepas, sans se déclarer, les rallioit autour de lui; et c'est ici
l'un des exemples des misérables intérêts d'amour-propre auxquels tient
si souvent le destin des États.
Maurepas étoit président du conseil des finances, et, dans un compte où
Necker exposoit la situation des finances d'une manière si honorable
pour lui-même, Maurepas n'étoit pas nommé. Ce fut aux yeux du vieux
ministre une réticence injurieuse: il la dissimula, mais il ne la
pardonna point.
Un autre grief fut la disgrâce d'un ministre, créature de Maurepas, ou
plutôt de sa femme, et que Necker fit renvoyer. Maurepas, qui n'avoit
jamais eu d'excuse pour se laisser dominer par les femmes, étoit
pourtant subjugué par la sienne. Cette complaisance assidue, qui est
l'adulation de tous les momens, et qui, surtout pour la vieillesse et
dans l'adversité, a tant de douceur et d'empire, l'avoit soumis et
captivé comme auroit fait l'amour. Il s'étoit fait une habitude d'aimer
ou de haïr tout ce qu'aimoit ou haïssoit la compagne de sa disgrâce; et
Sartine étoit l'un des hommes qu'affectionnoit le plus la comtesse de
Maurepas.
Sartine, ci-devant lieutenant de police, possédoit en circonspection, en
discrétion, en souplesse, tous les menus talens de la médiocrité; mais
du détail obscur de la police de Paris au ministère de la marine, au
milieu des hasards d'une guerre de mer, la distance étoit effrayante:
jamais Sartine n'avoit acquis la plus légère des connoissances
qu'exigeoit cette grande place; et, s'il y avoit un homme à opposer à
l'amirauté d'Angleterre, au fort de cette guerre qui embrasoit les deux
mondes, assurément ce n'étoit pas lui. Le mauvais succès des opérations
répondit à la profonde incapacité de celui qui les dirigeoit: nul plan,
nul accord, nul ensemble; des dépenses énormes, des revers désastreux;
autant de flottes sorties de nos ports, autant de proies pour l'ennemi;
le commerce et les colonies à l'abandon, les convois enlevés, les
escadres détruites; et, sans compter la perte irréparable de nos
matelots et la ruine de nos chantiers, plus de cent millions de dépenses
extraordinaires jetés tous les ans dans la mer, pour nous en voir
honteusement chassés, malgré tout le courage et tout le dévouement de
notre marine guerrière: tels étoient les droits de Sartine pour être
soutenu et protégé par Maurepas.
Necker, qui gémissoit de voir le déplorable usage qu'on faisoit de tant
de trésors, et à quelles mains la fortune et la gloire d'une grande
nation étoient abandonnées, n'en redoubloit pas moins d'efforts pour
subvenir aux besoins de la guerre et pour en soutenir le poids. Il étoit
convenu avec Sartine qu'au delà des fonds que le Trésor royal lui
faisoit tous les ans, celui-ci, dans les cas pressans, pourroit user du
crédit personnel du trésorier de la marine jusqu'à la concurrence de
cinq à six millions; et il comptoit sur son exactitude à se tenir dans
ces limites, lorsqu'il apprit du trésorier lui-même que, par obéissance
pour son ministre, il avoit porté la somme de ses avances et de ses
billets sur la place à vingt-quatre millions payables dans trois mois.
Ce fut comme un coup de massue pour le directeur des finances: car,
n'ayant pris aucune mesure pour faire face à un engagement qu'on lui
avoit dissimulé, il alloit arriver au terme sans savoir comment le
remplir. Il y pourvut; mais, soit qu'il y eût de la part de Sartine de
la mauvaise volonté, ou seulement de l'imprudence, Necker ne vit plus
pour lui-même de sûreté à travailler avec un tel homme; il s'en plaignit
au roi, et lui demanda décidément ou sa retraite, ou celle de Sartine.
Maurepas étoit à Paris, retenu par la goutte. Le roi, avant de prendre
une résolution, lui écrivit pour le consulter. «Lorsqu'il reçut la
lettre du roi, m'a dit le duc de Nivernois, nous étions auprès de son
lit, sa femme et moi. Il nous la lut. L'alternative fut longtemps
débattue; mais enfin, se décidant lui-même: «Il faut, nous dit-il,
sacrifier Sartine; nous ne pouvons nous passer de Necker.»
Le roi, en renvoyant Sartine, consulta Necker sur le choix du successeur
qu'il devoit lui donner, et Necker lui indiqua le maréchal de Castries.
L'on sait combien les événemens et la conduite de la guerre firent
applaudir un tel choix. Le vieux ministre n'en fut que plus jaloux; et
son cabinet fut dès lors comme un centre d'activité pour la cabale
ennemie de Necker. Elle croyoit avoir aussi une protection dans les
princes frères du roi.
Quelque réservée que fût à leur égard la conduite de Necker, on avoit
cru s'apercevoir qu'elle leur sembloit trop rigide; mais, ce qui étoit
bien plus vrai, cette rigidité déplaisoit à leur cour, et, les échanges,
les cessions, les ventes, toutes les affaires que les gens en crédit
avoient coutume de négocier avec le roi, ayant à redouter, dans ce
directeur des finances, un examinateur clairvoyant et sévère, il leur
tardoit à tous d'en être délivrés.
Plus de pièges tendus à la facilité du roi, plus de faveurs surprises,
plus de grâces légèrement et furtivement échappées; surtout plus de
moyens de cacher, comme dans les recoins du portefeuille des ministres,
les articles secrets d'un bail, d'un marché ou d'un privilège, et dans
tous les réduits obscurs du labyrinthe des finances les bénéfices
clandestins que l'on se seroit procurés. L'homme qui coupoit la racine à
tant d'abus ne pouvoit manquer d'être haï. Le mémoire qui l'accusoit
d'en avoir imposé au roi fut donc vivement appuyé.
Malheur à moi si je faisois tomber sur les princes frères du roi le plus
léger soupçon d'avoir voulu favoriser la calomnie! mais le mensonge
savoit prendre à leurs yeux les couleurs de la vérité, comme les plus
vils intérêts avoient pris les couleurs du zèle.
Bourboulon, l'auteur du mémoire, trésorier du comte d'Artois, s'étoit
rendu agréable à ce prince. Fier de sa protection, il alloit donc tête
levée, et, s'avouant l'accusateur de Necker, il le défioit de lui
répondre. Tant d'assurance avoit un air de vérité, et en imposoit au
public. Bien des gens avoient peine à croire que Necker eût tout à coup
changé si merveilleusement la situation des finances; et, sans lui faire
un crime du compte spécieux qu'il en avoit rendu, ils pensoient que ce
compte avoit été fait avec art pour entretenir le crédit, annoncer des
moyens de soutenir la guerre et nous faciliter la paix. Maurepas
accueilloit cette opinion d'un air d'intelligence, et sembloit applaudir
à la pénétration de ceux qui devinoient si bien.
Mais Necker ne crut pas devoir s'accommoder d'une semblable apologie,
et, incapable de composer avec l'opinion sur l'article de son honneur,
il demanda au roi qu'il lui permît de mettre sous ses yeux, en présence
de ses ministres, le mémoire de Bourboulon, et d'y répondre article par
article. Le roi y consentit, et Maurepas, Miroménil, Vergennes, trois
ennemis de Necker, assistèrent à ce travail. Le mémoire y fut lu et
démenti, d'un bout à l'autre, par des pièces qui constatoient la
situation des finances, et dont le compte rendu au roi n'étoit qu'un
développement.
À ces preuves incontestables les trois ministres n'eurent pas l'ombre
d'un doute à opposer; mais, lorsque le roi demanda en confidence à
Maurepas ce qu'il pensoit de ces calculs et de ce compte de finance: «Je
le trouve, Sire, aussi plein de vérité que de modestie», répondit le
vieux courtisan.
Après cet examen, il falloit que la fausseté de l'accusation fût punie,
ou que Necker fût soupçonné de s'en être mal défendu. Il avoit méprisé
les libelles injurieux qui n'attaquoient que sa personne; mais devoit-il
négliger de même celui qui décrioit son administration? Plus le roi
étoit juste et reconnu pour l'être, plus on devoit croire impossible que
Bourboulon fût encore souffert dans la maison des princes, s'il étoit
convaincu de mensonge et de calomnie. Or, après cette conviction, il
restoit dans sa place, et se montroit partout, même au souper du roi.
Dans cette conjoncture, sur laquelle j'insiste, à cause des suites
funestes que la résolution de Necker alloit avoir, il avoit trois partis
à prendre: l'un de se fier davantage à sa propre réputation, de tout
dissimuler, et de tout endurer jusqu'à la mort de Maurepas, qui n'étoit
pas bien éloignée; l'autre de se défendre tout simplement en faisant
imprimer sur deux colonnes le mémoire de Bourboulon et les pièces qui
démentoient ce mémoire calomnieux; l'autre de demander au roi que son
accusateur, convaincu de calomnie, en fût puni. Le premier eût été
l'avis des esprits les plus sages. «Que n'a-t-il attendu? (me dit le duc
de Nivernois lui-même, après la mort de Maurepas) six mois de patience
nous l'auroient conservé»; et la paix fût venue, et les finances,
rétablies par un bon économe sous le meilleur des rois, nous auroient
fait longtemps jouir de son règne et de ses vertus. Le second eût été
encore un parti raisonnable, car, le public ayant les pièces sous les
yeux, la vérité eût été manifeste et le détracteur confondu. Mais de
prétendus amis de Necker ne pensèrent pas qu'il fût digne de lui
d'entrer en lice avec un pareil agresseur. Il falloit, selon moi, le
mépriser ou le combattre. Il demanda qu'il fût puni. Il est vrai qu'il
étoit tous les jours menacé de libelles encore plus atroces et plus
infâmes; et, si on ne faisoit pas un exemple de Bourboulon, il étoit
impossible que Necker, abandonné par la haine du vieux ministre à
l'insolence et à la rage d'une cabale autorisée, ne perdît pas au moins
une partie de cette considération qui étoit l'âme de son crédit. Ce fut
au nom de ce crédit, de cette opinion puissante, sans laquelle il ne
pouvoit rien, qu'il demanda, pour toute peine, que son détracteur fût
chassé de la maison du comte d'Artois. La réponse de Maurepas fut qu'il
demandoit l'impossible. «C'est donc, insista Necker, au roi lui-même à
rendre témoignage à la vérité par quelque marque de la confiance dont il
m'honore», et ce qu'il demanda fut l'entrée au Conseil d'État. Je dois
dire qu'il regardoit comme un grand mal que dans ce conseil, où se
délibéroit ce qui dépend le plus de la situation des finances,
l'administrateur des finances ne fût pas admis de plein droit; et il
avoit raison d'y croire sa présence au moins très utile. Mais Maurepas
ne vit ou feignit de ne voir dans une demande si juste qu'une vanité
déplacée. «Qui? vous, lui dit-il, au Conseil? Et vous n'allez point à la
messe.--Monsieur le comte, répondit Necker, cette raison n'est bonne ni
pour vous ni pour moi. Sully n'alloit pas à la messe, et Sully entroit
au conseil.» Maurepas, dans cette réponse, ne saisit que le ridicule de
se comparer à Sully; et, au lieu de l'entrée au Conseil, il lui offrit
de demander pour lui les entrées du cabinet. Necker ne dissimula point
qu'il regardoit cette offre comme une dérision, et il demanda sa
retraite.
C'étoit là ce qu'on attendoit avec une vive impatience dans le salon de
Maurepas; et la marquise de Flamarens, sa nièce, ne me l'a pas
dissimulé. Mais lui, feignant de ne pas consentir à ce qu'il désiroit le
plus, refusa de présenter au roi la démission de Necker, et finit par
lui dire que c'étoit à la reine qu'il falloit la remettre, s'il étoit
résolu décidément à la donner.
La reine, qui l'écoutoit favorablement et qui lui marquoit de l'estime,
sentit la perte que le roi alloit faire, et, voyant que Necker
persistoit dans sa résolution, elle exigea qu'il prît au moins
vingt-quatre heures pour y réfléchir mûrement.
Necker, en se consultant lui-même, se retraça le bien qu'il avoit fait,
pensa au bien qu'il auroit fait encore, sentit d'avance l'amertume des
regrets qu'il auroit après y avoir renoncé; et, ne pouvant se persuader
qu'un vieillard au bord de la tombe voulût être envers lui obstinément
injuste, il se détermina à le voir encore une fois.
«Monsieur, lui dit-il, si le roi veut bien me témoigner qu'il est
content de mes services, il peut m'en donner une marque qui ne sera pour
moi qu'un moyen de le mieux servir: c'est la direction des marchés de la
guerre et de la marine.--Ce que vous demandez, dit Maurepas, offenseroit
les deux ministres.--Je ne le crois pas, reprit Necker; mais, au
surplus, tant pis pour le ministre qui, dans l'examen des dépenses qu'il
lui est impossible d'apprécier lui-même, m'envieroit un travail qu'il
abandonne à ses commis.» Le dernier mot de l'un fut que cela n'étoit pas
proposable; la dernière résolution de l'autre fut d'aller supplier la
reine de faire agréer sa démission. La reine la reçut et le roi
l'accepta. Voilà de quelle source ont dérivé tous nos malheurs. Nous
allons les voir se grossir et se déborder par torrens, jusqu'à nous
entraîner dans la plus profonde ruine.
On peut trouver peu vraisemblable la facilité qu'eut le roi à se priver
d'un homme habile et qui l'avoit si bien servi; mais ce bien étoit
altéré par des insinuations adroites et perfides. Necker lui étoit peint
comme un homme rempli d'orgueil, et d'un orgueil inexorable. On avoit,
disoit-on, voulu lui faire entendre qu'en supposant dans le mémoire de
Bourboulon des erreurs de calculs, ces erreurs n'étoient pas des crimes;
qu'il n'y avoit pas lieu d'exiger qu'un prince, qu'un frère du roi,
déshonorât un homme à lui, en le chassant pour avoir déplu à un ministre
des finances; mais rien n'avoit pu l'apaiser. On lui avoit offert de
demander pour lui et d'obtenir de Sa Majesté une faveur dont s'honoroit
la plus haute noblesse, les entrées du cabinet; mais il les avoit
dédaignées. Comme il se croyoit nécessaire, il prétendoit faire la loi;
il se comparoit à Sully, et ne demandoit rien de moins qu'à dominer dans
les conseils, à surveiller tous les ministres, en un mot, _à s'asseoir
sur le trône à côté du roi_.
Le désintéressement avec lequel Necker avoit voulu servir l'État
contribuoit encore à le faire passer pour un altier républicain, qui
vouloit qu'on lui dût sans rien devoir lui-même; et, pour en dire ma
pensée, en refusant, comme il avoit fait, les appointemens de sa place,
Necker avoit dû s'attendre qu'on expliqueroit mal cette fierté,
humiliante pour tous ceux qui ne l'avoient pas, et qui ne pouvoient pas
l'avoir.
Enfin, pour ne laisser au roi aucun regret sur le renvoi de Necker, on
avoit trouvé le moyen de lui persuader que, si c'étoit un mal, ce mal
étoit inévitable.
L'un des projets de Necker étoit, comme l'on sait, d'établir dans tout
le royaume des assemblées provinciales. Or, pour faire sentir au roi
l'utilité de ces assemblées, Necker, dans un mémoire qu'il lui avoit lu
dans son travail, et qui n'étoit que pour lui seul, avoit exposé d'un
côté les inconvéniens de l'autorité arbitraire confiée à des intendans,
et l'abus qu'en faisoient leurs agens subalternes; de l'autre côté,
l'avantage qu'il y auroit pour le roi à se rapprocher de ses peuples, et
à gagner leur confiance personnelle et immédiate, afin de moins dépendre
de l'entremise des parlemens. Ce mémoire, surpris et divulgué en même
temps que Bourboulon faisoit courir le sien, déplut à la magistrature,
et l'indisposa contre Necker autant qu'il le falloit pour donner lieu au
vieux ministre de faire entendre au roi que, dans l'esprit des
parlemens, Necker étoit un homme perdu; que les corps ne pardonnoient
point; que celui qui les avoit une fois offensés les trouveroit à jamais
intraitables; que cette mésintelligence seroit une hydre à combattre
sans cesse; que Necker le sentoit lui-même, et qu'en se retirant pour
d'autres causes simulées, il reconnoissoit que la place n'étoit plus
tenable pour lui.
Une singularité remarquable, et qui seule feroit connoître l'insouciance
de Maurepas, c'est que, lorsqu'il rentra dans son salon, tout joyeux du
départ de Necker, ses amis lui ayant demandé quel homme il mettroit à sa
place, il avoua qu'il n'y avoit point pensé.
«Ce fut, m'a dit sa nièce, le cardinal de Rohan qui, se trouvant là par
hasard, lui désigna Fleury»; et Fleury[30] fut nommé.
Cet ancien conseiller d'État, esprit fin, souple, insinuant, avoit pour
lui ses relations et ses affinités dans la magistrature; c'étoit, aux
yeux de Maurepas, un avantage considérable: car, ne voyant dans les
finances qu'une guerre de chicane entre la cour et le Parlement, pour
lui, le plus habile contrôleur général seroit celui qui sauroit le mieux
se ménager des véhicules et des facilités pour faire passer les édits.
Il s'étoit fait lui-même un point capital d'acquérir la bienveillance
des parlemens, et il vouloit qu'à son exemple un administrateur des
finances eût avec eux cette souplesse qui, par des moyens doux, obtient
ce que l'autorité commanderoit à peine.
Fleury, sous ce rapport, remplit assez bien son attente. Il fit passer,
sans aucun obstacle, pour cinquante millions d'impôts. Necker lui avoit
laissé deux cents millions de fonds dans les coffres du roi. C'en étoit
plus qu'il n'en auroit fallu à un ministre habile et bien famé pour être
dans l'aisance; mais, avec ces secours, Fleury tomba dans la détresse,
manqua de ce crédit que l'estime publique n'accorde qu'à la bonne foi.
Six mois après la mort de Maurepas, Fleury fut renvoyé; et le roi, pour
avoir au moins un honnête homme à la tête des finances, y appela
d'Ormesson[31].
Malheureusement celui-ci n'avoit que de la probité. Médiocre en tout le
reste, étranger aux finances, dépourvu de moyens, assailli de
nécessités, pressé par des gens en crédit, et réduit à l'alternative ou
de se retirer ou de se soutenir par d'indignes condescendances, il
n'hésita point dans le choix, et, avec son intégrité, il aima mieux
descendre du ministère que de s'y dégrader.
Un poste aussi glissant, où l'on ne faisoit que des chutes, auroit dû,
ce semble, effrayer l'ambition des aspirans; elle n'en étoit que plus
âpre; et, dans toutes les avenues de la faveur, il n'y avoit pas un
intrigant qui, avec quelque légère teinture des affaires, ne crût
pouvoir prétendre à remplacer celui qui venoit de tomber.
Dans cette foule, un homme d'esprit et de talent se distinguoit, c'étoit
Calonne. Il avoit pris, pour réussir, une manière d'autant plus
singulière qu'elle étoit simple. Loin de dissimuler son ambition, il
l'avoit annoncée; et, au lieu de l'austérité dont s'étoient armés
quelques-uns de ses prédécesseurs, il s'étoit paré d'agrément,
d'aménité, surtout de complaisance pour les femmes; il étoit connu
d'elles pour le plus obligeant des hommes, et, dans les confidences
qu'il faisoit de ses vues à celles qui étoient en crédit, il n'est point
d'espérances dont il ne fût prodigue pour se concilier leurs voix. Aussi
ne cessoient-elles de vanter ses lumières, son habileté, son génie. Il
n'étoit guère moins attrayant pour les hommes, par une politesse aisée
et naturelle qui marquoit les distinctions, sans en rendre aucune
offensante, et par un air de bienveillance qui sembloit être favorable à
toutes les ambitions. À chaque mutation nouvelle, c'étoit lui
qu'appeloient toutes les voix des gens du monde. Enfin il fut nommé, et,
en arrivant à Fontainebleau, où étoit la cour, on eût dit qu'il tenoit
en main la corne d'abondance; on l'accompagnoit en triomphe (9 novembre
1783).
D'abord, se croyant à la source d'une richesse intarissable, sans
calculer ni les besoins ni les dépenses qui l'attendoient; ivre de sa
prospérité, dans laquelle il s'imaginoit voir bientôt celle de l'État;
dédaignant toute prévoyance, négligeant toute économie, comme indigne
d'un roi puissant; persuadé que le premier art d'un homme en place étoit
l'art de plaire; livrant à la faveur le soin de sa fortune, et ne
songeant qu'à se rendre agréable à ceux qui se font craindre pour se
faire acheter, il se vit tout à coup environné de louange et de vaine
gloire. On ne parloit que des grâces de son accueil et des charmes de
son langage. Ce fut pour peindre son caractère qu'on emprunta des arts
l'expression de _formes élégantes_; et _l'obligeance_, ce mot nouveau,
parut être inventé pour lui. Jamais, disait-on, le ministère des
finances n'avoit été rempli avec autant d'enjouement, d'aisance et de
noblesse. La facilité de son esprit dans l'expédition des affaires
étonnoit tout le monde, et la gaieté avec laquelle il traitoit les plus
sérieuses le faisoit admirer comme un talent prodigieux. Ceux même enfin
qui osoient douter qu'il fût le meilleur des ministres étoient forcés de
convenir qu'il en étoit le plus charmant. On publioit que son travail
avec le roi n'étoit qu'un jeu, tant sa légèreté y semoit d'agrément;
rien d'épineux, rien de pénible, nul embarras pour le présent, nulle
inquiétude pour l'avenir. Le roi étoit tranquille, et tout le monde
étoit content, lorsqu'au bout de trois ans et quelques mois de ce
brillant et riant ministère, fut révélé le secret funeste de la ruine de
l'État.
Ce fut alors que l'on vit dans Calonne des ressources et du courage.
Après avoir inutilement épuisé tous les moyens de ranimer le crédit
expirant, il vit que sa seule espérance étoit dans quelque coup d'éclat
qui donnât aux édits l'aspect d'une restauration de la chose publique;
et, pour les montrer revêtus d'une autorité imposante, il demanda au roi
une assemblée de notables, où il exposeroit la situation des finances,
afin d'aviser avec elle au moyen de remplir le vide qu'il y avoit
trouvé, disoit-il, et que la guerre dans les deux Indes avoit dû
augmenter encore.
Cette assemblée fut ouverte à Versailles le 22 février 1787. Le travail
que Calonne y présenta étoit vaste et hardi; et peut-être méritoit-il
plus de faveur qu'il n'en obtint, car il touchoit aux grands moyens
d'accroître la somme de l'impôt, et en même temps de la rendre plus
légère en la divisant. Mais les notables étoient du nombre de ceux
qu'alloient frapper les nouvelles impositions; et c'est à quoi, bien
malheureusement pour eux et pour l'État, ils n'avoient jamais pu
consentir. Des projets de Calonne, les uns furent jugés confus et
captieux, d'autres pleins de difficultés qui les rendoient
impraticables, d'autres enfin mauvais, quand même ils auroient pu
s'exécuter. Tel fut le résultat des observations des notables sur la
partie de son travail qui avoit subi leur examen, car il ne fut pas même
discuté jusqu'au bout.
Sa base étoit l'impôt territorial en nature, dont l'avantage auroit été
de suivre l'accroissement progressif des valeurs. Si cependant on
l'avoit trouvé trop difficile à percevoir, il en auroit changé le mode,
pourvu qu'il eût été perçu également sur tous les biens-fonds. Mais on
ne voulut pas même entrer en conciliation avec lui; et, pour le fond
ainsi que pour la forme, les notables articulèrent que cet impôt étoit
inadmissible, et en même temps déclarèrent que sur toute espèce d'impôt
ils refusoient de délibérer, à moins qu'on ne mît sous leurs yeux des
états détaillés de la recette et de la dépense, dans lesquels on pût
voir comment s'étoit formé le _déficit_; que si, d'après l'examen des
comptes, une subvention nouvelle étoit indispensable, ils consentiroient
que l'imposition en fût égale sur tous les biens.
La réponse du roi fut telle qu'ils l'avoient prévue. Il leur fut défendu
d'insister sur cet examen; mais l'éclaircissement que refusoit Calonne,
lui-même il l'avoit provoqué, en se faisant un procès avec Necker sur
l'origine du déficit. Voici comment il s'étoit engagé dans ce défilé
périlleux.
En 1787, à l'ouverture de l'assemblée, le déficit, de l'aveu de Calonne,
montoit à cent quinze millions; et, comme il avoit besoin de croire
qu'une partie considérable de ce déficit existoit avant lui, il le crut
et l'avança dans l'assemblée des notables.
Necker, averti que, dans cette assemblée, Calonne devoit accuser
d'infidélité tous les comptes rendus avant son ministère, lui écrivit
qu'ayant donné l'attention la plus scrupuleuse au compte qu'il avoit
rendu en 1781, il le tenoit pour parfaitement juste; «et comme j'ai
rassemblé, ajoutoit-il, les pièces justificatives de tous les articles
qui en étoient susceptibles, je me trouve heureusement en état de prêter
à la vérité toute sa force. Je crois donc, Monsieur, être en droit de
vous demander ou de n'altérer en aucune manière la confiance due à
l'exactitude de ce compte, ou d'éclairer vos doutes en me les
communiquant.»
Calonne, avec une promesse assez légère de ne point attaquer ce compte,
éluda l'éclaircissement. Necker insista, et, pour réponse à la lettre la
plus pressante, il reçut un billet poliment ironique, avec un exemplaire
du discours que Calonne venoit de prononcer dans l'assemblée des
notables, et dans lequel il avoit avancé qu'en 1781 il y avoit un
déficit considérable entre les revenus et les dépenses ordinaires.
Necker, en même temps, fut instruit que, dans le grand comité des
notables qui s'étoit tenu chez _Monsieur_, Calonne avoit expressément
dit que cette somme étoit de cinquante-six millions.
Alors ce fut au roi que Necker se plaignit que, sans avoir voulu
l'entendre, le contrôleur général des finances se fût permis de
l'accuser. «Sire, disoit-il dans sa lettre, je serois l'homme du monde
le plus digne de mépris si une pareille inculpation avoit le moindre
fondement; je dois la repousser au péril de mon repos et de mon bonheur,
et je viens supplier humblement Votre Majesté de vouloir bien permettre
que je paroisse devant mon accusateur public, ou à l'assemblée des
notables, ou dans le grand comité de cette assemblée, et toujours en
présence de Votre Majesté.» Cette lettre fut sans réponse; mais Necker
ne se crut pas obligé d'entendre ce silence du roi comme on vouloit
qu'il l'entendît. «Le roi, dit-il dans le mémoire qu'il publia, n'a pas
jugé à propos d'adhérer à ma demande; mais, pénétré de l'étendue de sa
bonté et de sa justice, je me soumets avec confiance à l'obligation qui
m'est imposée par l'honneur et la vérité.»
Dans ce mémoire il convenoit qu'en 1776 Clugny avoit laissé dans les
finances un vide de vingt-quatre millions; il convenoit aussi que,
depuis la mort de Clugny (en octobre 1776) jusqu'au mois de mai 1781,
époque où il s'étoit lui-même retiré des finances, l'accroissement des
charges avoit monté à quarante-cinq millions; mais, en même temps, il
montroit comment il avoit rempli ce vide, tant en économie qu'en
bonifications dans les revenus de l'État. C'étoit à discuter et à
réfuter ces calculs que les notables prétendoient que Calonne étoit
obligé; et il faut convenir que, trop légèrement, il s'y étoit engagé
lui-même.
Necker avoit rendu ses calculs les plus clairs qu'il étoit possible; sa
véracité reconnue y ajoutoit encore un grand poids. Le livre qu'il
venoit de publier sur les finances avoit fortifié sa réputation
personnelle; ses moeurs, ses talens, ses lumières, avoient dans l'opinion
publique une consistance d'estime qu'il n'auroit pas fallu essayer
d'ébranler sans de forts et puissans moyens.
Necker fut exilé pour avoir osé se défendre. Ce fut encore un tort que
se donna Calonne; il falloit ou l'entendre avant de l'attaquer, ou
trouver juste et bon qu'il eût repoussé son attaque. Il lui imputoit son
mauvais succès dans l'assemblée des notables; mais il devoit savoir que,
dans cette assemblée, un ennemi bien plus réel travailloit à le ruiner.
Le roi avoit de la répugnance à se détacher de Calonne: il goûtoit son
travail, il étoit persuadé de la bonté de ses projets; mais, prévoyant
qu'ils seroient rebutés par le Parlement comme ils l'étoient par les
notables, il se fit violence, et il le renvoya. Il savoit que Miroménil,
le garde des sceaux, étoit l'ennemi de Calonne, et qu'il avoit de tout
son pouvoir contrarié ses opérations; il le congédia en même temps que
lui, comme en le lui sacrifiant (Calonne le 8 avril, Miroménil le 9).
Fourqueux[32] fut appelé au ministère des finances; les sceaux furent
donnés au président de Lamoignon.
Il n'étoit pas possible que Fourqueux tînt longtemps en place; mais on
l'avoit indiqué au roi en attendant qu'on eût achevé de détruire ses
préventions contre un homme qu'on vouloit lui donner pour ministre de
confiance, et dont on attendoit le salut de l'État.
La situation de l'esprit du roi, en ce moment, est exprimée au naturel
dans les détails que je vais transcrire.
«Lorsque le roi me chargea de sa lettre pour M. de Fourqueux (dit le
comte de Montmorin dans les notes qu'il m'a remises), je crus devoir lui
représenter que je trouvois le fardeau des finances trop au-dessus des
forces de ce bon magistrat. Le roi parut sentir que mes inquiétudes
étoient fondées. «Mais qui donc prendre?» me dit-il. Je lui répondis
qu'il m'étoit impossible de ne pas être étonné de cette question, tandis
qu'il existoit un homme qui réunissoit sur lui les voeux de tout le
public; que, dans tous les temps, il étoit nécessaire de ne pas
contrarier l'opinion publique en choisissant un administrateur des
finances; mais que, dans les circonstances critiques où il se trouvoit,
il ne suffisoit pas de ne pas la contrarier, et qu'il étoit
indispensable de la suivre. J'ajoutai que, tant que M. Necker
existeroit, il étoit impossible qu'il eût un autre ministre des
finances, parce que le public verroit toujours avec humeur et avec
chagrin cette place occupée par un autre que lui. Le roi convint des
talens de M. Necker; mais il m'objecta les défauts de son caractère, et
je reconnus facilement les impressions qu'avoit données contre lui M. de
Maurepas dans l'origine, et que MM. de Vergennes, de Calonne, de
Miroménil et de Breteuil, avoient gravées plus profondément. Je ne
connoissois pas personnellement M. Necker; je n'avois que des doutes à
opposer à ce que le roi me disoit de son caractère, de sa hauteur et de
son esprit de domination. Il y a apparence que, si je l'eusse connu
alors, j'eusse décidé son rappel. J'aurois peut-être dû insister
davantage, même en ne le connoissant pas; mais j'arrivois à peine dans
le ministère, il n'y avoit pas six semaines que j'y étois entré; et
d'ailleurs un peu de timidité, pas assez d'énergie, m'empêcha d'être
aussi pressant que j'aurois pu l'être. Que de maux j'aurois évités à la
France! que de chagrins j'aurois épargnés au roi! (Qu'auroit-il dit s'il
avoit prévu que, pour avoir manqué ce moment de changer le cours de nos
funestes destinées, il seroit massacré lui-même par un peuple rendu
féroce, et que, trois mois après sa mort, le roi périroit sur un
échafaud?) Il fallut, poursuit-il, aller remettre à M. de Fourqueux la
lettre qui lui étoit adressée, et même vaincre sa résistance; j'en avois
l'ordre positif. Cependant, il est certain qu'on avoit offert la place à
M. de La Millière: la reine l'avoit fait venir; le roi s'étoit trouvé
chez elle à l'heure qu'elle lui avoit donnée; et tous les deux le
pressèrent fort d'accepter; mais il eut assez de bon sens pour ne pas
céder à leurs instances. M. de Fourqueux fit d'abord assez de
difficultés; mais enfin il se détermina. À peine fut-il en place que
l'opinion modeste qu'il avoit de lui-même ne fut que trop bien
confirmée.
«Cependant, les affaires étoient dans un état de stagnation absolue,
ajoute M. de Montmorin; le crédit achevoit de se détruire de jour en
jour; les moyens factices et dispendieux que M. de Calonne avoit
employés pour soutenir la Bourse, venant à manquer tout à coup,
produisoient une baisse journalière et considérable dans les effets; le
Trésor royal étoit vide; on voyoit comme très prochaine la suspension
des payemens, on n'imaginoit d'autre ressource qu'un emprunt, et il
étoit impossible de le tenter dans un moment de détresse aussi
désespérant. L'humeur gagnoit dans l'assemblée des notables, l'esprit en
devenoit mauvais, et déjà on commençoit à y murmurer: «les _États
généraux_». Dans ces circonstances, il étoit nécessaire d'avoir un homme
qui dominât l'opinion. M. de Lamoignon et moi nous nous communiquâmes
nos idées, et nous convînmes que le seul homme sur qui l'on pût fonder
quelque espérance étoit M. Necker; mais je lui parlai des obstacles que
j'avois déjà trouvés dans l'esprit du roi, et je lui annonçai que ces
obstacles deviendroient encore plus insurmontables par la présence du
baron de Breteuil. Nous conférâmes avec celui-ci, essayant de le
convertir, mais inutilement. Enfin, après une longue séance, nous nous
décidâmes à monter chez le roi; et, lorsque tous les trois nous fûmes
entrés en matière sur le changement qu'exigeoit le ministère des
finances, je parlai avec force de la nécessité de rappeler celui que
demandoit la voix publique. Le roi me répondit (à la vérité avec l'air
de la plus profonde douleur): «Eh bien! il n'y a qu'à le «rappeler.»
Mais alors le baron de Breteuil s'éleva avec une extrême chaleur contre
cette résolution à moitié arrachée; il représenta l'inconséquence qu'il
y auroit à rappeler, pour le mettre à la tête de l'administration, un
homme qui étoit à peine arrivé au lieu qu'on lui avoit prescrit pour son
exil: «Combien une pareille conduite auroit de foiblesse! quelle force
elle donneroit à celui qui, placé ainsi par l'opinion, n'en auroit
l'obligation qu'à elle et à lui-même!» Il s'étendit longuement et
fortement sur l'abus que M. Necker ne manquerait pas de faire d'une
semblable position. Il peignit son caractère des couleurs les plus
propres à faire impression sur un roi naturellement jaloux de son
autorité, et qui avoit un pressentiment confus qu'on vouloit la lui
arracher, mais qui la croyoit encore entière dans ses mains, et qui
vouloit la conserver. Il y avoit des raisons fort spécieuses dans ce que
venoit de dire le baron de Breteuil; mais elles l'auroient été moins
qu'elles auroient encore produit l'effet qu'elles obtinrent sur le roi,
qui n'avoit cédé à mon avis qu'avec une extrême répugnance, peut-être
uniquement parce qu'il nous croyoit tous les trois d'accord.
L'archevêque de Toulouse fut donc proposé et accepté sans résistance.
Cependant le roi nous dit qu'il passoit pour avoir un caractère inquiet
et ambitieux, et que peut-être nous nous repentirions de lui avoir
indiqué ce choix; mais il ajouta qu'il avoit lieu de croire qu'on lui
avoit exagéré les défauts de ce prélat; que, depuis quelque temps, les
préventions qu'il avoit eues contre lui s'étoient affoiblies, et qu'il
avoit été content de plusieurs mémoires sur l'administration qu'il lui
avoit fait parvenir.»
Je n'ai rien omis de ces détails, soit parce qu'ils feront connoître
l'âme du roi, son caractère un peu trop facile peut-être, mais simple,
naturel et bon; soit surtout parce qu'on y voit se former l'anneau
principal de la chaîne de nos malheurs.