ARIOSTE.

Que manquoit-il aux voeux d'un homme aussi complètement heureux? Il a

péri sur un échafaud, sans autre crime que sa richesse, et dans cette

foule de gens de bien qu'un vil scélérat envoyoit à la mort. Cette

affreuse calamité ne nous menaçoit point encore, et, dans mon humble

médiocrité, je me croyois heureux moi-même. Ma maison de campagne avoit

pour moi, dans la belle saison, encore plus d'agrément que n'avoit eu la

ville. Une société choisie, composée au gré de ma femme, y venoit

successivement varier nos loisirs, et jouir avec nous de cette opulence

champêtre que nous offroient, dans nos jardins, l'espalier, le verger,

la treille, les légumes, les fruits de toutes les saisons: présens dont

la nature couvroit sans frais une table frugale, et qui changeoient un

dîner modique, en un délicieux festin.

Là régnoient une innocente joie, une confiance, une sécurité, une

liberté de penser dont on connoissoit les limites, et dont on n'abusoit

jamais.

Vous nommerai-je tous les convives que l'amitié y rassembloit? Raynal,

le plus affectueux, le plus animé des vieillards; Célésia[11], ce Génois

philosophe qui ressembloit à Vauvenargues; Barthélemy[12], qui, dans nos

promenades, faisoit penser à celles de Platon avec ses disciples;

Bréquigny[13], qui avoit aussi de cette aménité et de cette sagesse

antique; Carbury[14], l'homme de tous les temps et de tous les pays par

la riche variété de son esprit et de ses connoissances; Boismont[15],

tout François dans ses moeurs, mais singulier par le contraste de ses

agrémens dans le monde et de ses talens dans la chaire; Maury, plus fier

de nous divertir par un conte plaisant que de nous étonner par un trait

d'éloquence, et qui, dans la société, nous faisoit oublier l'homme

supérieur pour ne montrer que l'homme aimable; Godard[16], qui avoit

aussi la verve d'une gaieté pleine d'esprit; Desèze, qui bientôt vint

donner à nos entretiens encore plus d'essor et de charmes.

«Nous sommes trop heureux, me disoit ma femme, il nous arrivera quelque

malheur.» Elle avoit bien raison! Apprenez, mes enfans, combien, dans

toutes les situations de la vie, la douleur est près de la joie.

Cette bonne et sensible mère avoit nourri le troisième de ses enfans. Il

étoit beau, plein de santé; nous croyions n'avoir plus qu'à le voir

croître et s'embellir encore, quand tout à coup il est frappé d'une

stupeur mortelle. Bouvart accourt; il emploie, il épuise tous les

secours de l'art, sans pouvoir le tirer de ce funeste assoupissement.

L'enfant avoit les yeux ouverts; mais Bouvart s'aperçut que la prunelle

étoit dilatée; il fit passer une lumière: les yeux et la paupière

restèrent immobiles. «Ah! me dit-il, l'organe de la vue est paralysé; le

dépôt est formé dans le cerveau; il n'y a plus de remède.» Et, en disant

ces mots, le bon vieillard pleuroit; il ressentoit le coup qu'il portoit

à l'âme d'un père.

Dans ce moment cruel, j'aurois voulu éloigner la mère; mais, à genoux au

bord du lit de son enfant, les yeux remplis de larmes, les bras étendus

vers le ciel, et suffoquée de sanglots: «Laissez-moi, disoit-elle, ah!

laissez-moi du moins recevoir son dernier soupir.» Et combien ses

sanglots, ses larmes, ses cris, redoublèrent lorsqu'elle le vit expirer!

Je ne vous parle point de ma douleur; je ne puis penser qu'à la sienne.

Elle fut si profonde que de plusieurs années elle n'a pas eu la force

d'en entendre nommer l'objet. Si elle en parloit elle-même, ce n'étoit

qu'en termes confus: _Depuis mon malheur_, disoit-elle, sans pouvoir se

résoudre à dire: _Depuis la mort de mon enfant_.

Dans la triste situation où étoient mon esprit et mon âme, de quoi

pouvois-je m'occuper qui ne fût analogue à l'amour maternel et à la

tendresse conjugale? Le coeur plein de ces sentimens dont j'avois devant

moi le plus touchant modèle, je conçus le dessein de l'opéra de

_Pénélope_. Ce sujet me saisit; plus je le méditois, plus je le trouvois

susceptible des grands effets de la musique et de l'intérêt théâtral.

Je l'écrivis de verve, et dans toute l'illusion que peut causer un sujet

pathétique à celui qui en peint le tableau. Mais ce fut cette illusion

qui me trompa. D'abord je me persuadai que la fidélité de l'amour

conjugal auroit sur la scène lyrique le même intérêt que l'ivresse et le

désespoir de l'amour de Didon; je me persuadai encore que, dans un sujet

tout en situations, en tableaux, en effets de théâtre, tout

s'exécuteroit comme dans ma pensée, et que les convenances, les

vraisemblances, la dignité de l'action, y seroient observées comme dans

les programmes que j'en avois tracés à de mauvais décorateurs et à des

acteurs maladroits. Le contraire arriva; et, dans les momens les plus

intéressans, toute illusion fut détruite. Ainsi la belle musique de

Piccini manqua presque tous ses effets. Saint-Huberty la relevoit, aussi

admirable dans le rôle de Pénélope qu'elle l'avoit été dans celui de

Didon; mais, quoiqu'elle y fût applaudie toutes les fois qu'elle

occupoit la scène, elle fut si mal secondée que, ni à la cour, ni à

Paris[17], cet opéra n'eut le succès dont je m'étois flatté; et c'est à

moi qu'en fut la faute. Je devois savoir de quelles gens ineptes je

faisois dépendre le succès d'un pareil ouvrage, et ne pas y compter

après ce que j'ai dit de _Zémire et Azor_.

Je n'avois pas été plus heureux dans le choix d'un sujet d'opéra-comique

que j'avois fait avec Piccini pour le Théâtre-Italien; et, quand j'y

pense, j'ai peine à concevoir comment je fus séduit par ce sujet du

_Dormeur éveillé_, qui, dans les _Mille et une Nuits_, pouvoit être

amusant, mais qui n'avoit rien de comique: car le véritable comique

consiste à se jouer d'un personnage ridicule; et celui d'Assan ne l'est

pas[18].

En général, après des succès, on doit s'attendre à trouver le public

plus difficile et plus sévère. C'est une réflexion que je ne faisois pas

assez; je devenois plus confiant quand j'aurois dû être plus timide, et

au théâtre ma vanité en fut punie par des disgrâces.

On m'accordoit plus d'indulgence aux assemblées publiques de l'Académie

françoise; là je ne briguois point des applaudissemens; je n'y parlois

que pour remplir les simples fonctions de ma place, ou pour suppléer les

absens. Si quelquefois j'y payois à mon tour le tribut de l'homme de

lettres, c'étoit sans ostentation. Les morceaux de littérature que j'y

lisois n'avoient rien de brillant, mais n'avoient rien d'ambitieux.

C'étoit le fruit de mes études et de mes réflexions sur le goût, sur la

langue, sur les caprices de l'usage, sur le style, sur l'éloquence, tous

sujets convenables à l'esprit d'un auditoire académique et habitué parmi

nous. Aussi cet auditoire étoit-il bénévole; et je croyois m'y voir au

milieu d'un cercle d'amis.

Cette faveur dont je jouissois dans nos assemblées publiques, jointe à

l'exacte discipline que je faisois observer, sans aucune partialité,

dans nos séances particulières, m'y donnoit quelque poids et assez de

crédit. Le clergé me savoit bon gré des égards qu'on y avoit pour lui;

la haute noblesse n'étoit pas moins contente de ces respects d'usage

qu'on lui rendoit à mon exemple; et, à l'égard des gens de lettres, ils

me savoient assez jaloux de l'égalité académique pour me laisser le soin

d'en rappeler les droits, si quelqu'un les eût oubliés. Plusieurs même,

persuadés que, dans nos élections, je ne cherchois que le mieux

possible, me consultoient pour joindre leur suffrage à ma voix. Ainsi,

sans brigue et sans intrigue, j'avois de l'influence, et j'en usai,

comme il étoit juste, pour vaincre les obstacles que l'on s'efforçoit

d'opposer à l'élection de l'un de mes amis.

L'abbé Maury, dans sa jeunesse, ayant prêché au Louvre, avec un grand

succès, le panégyrique de saint Louis devant l'Académie françoise, et,

depuis, celui de saint Augustin à l'assemblée du clergé de France,

bientôt célèbre dans les chaires de Paris, et appelé à prêcher à

Versailles l'Avent et le Carême devant le roi, avoit acquis des droits

incontestables à l'Académie françoise, et il ne dissimula point que tel

étoit l'objet de son ambition.

Ce fut alors que s'élevèrent contre lui les rumeurs de la calomnie; et,

comme c'étoit aux oreilles de l'Académie que ces bruits devoient

parvenir, on avoit soin de les adresser en droiture à son secrétaire.

J'écoutai tout le mal qu'on voulut me dire de lui; et, quand j'eus tout

bien entendu, le prenant en particulier: «Vous êtes attaqué, lui dis-je,

et c'est à moi de vous défendre; mais c'est à vous de me donner des

armes pour repousser vos ennemis.» Alors je lui expliquai, article par

article, tous les torts qu'on lui attribuoit. Il m'écouta sans

s'émouvoir; et, avec une facilité qui m'étonna, il réfuta ces

accusations, me démontrant la fausseté des unes, et, pour les autres, me

mettant sur la voie de tout vérifier moi-même.

La seule qu'il ne put d'abord démentir que vaguement, parce qu'elle

étoit vague, lui étoit intentée par un académicien qui l'accusoit de

perfidie et de noirceur. L'accusateur étoit La Harpe, avec lequel il

avoit été en grande liaison.

«Puisqu'il m'accuse de perfidie, j'aurois droit, me dit l'abbé Maury, de

lui en demander la preuve. Je l'en dispense, et c'est moi qui me charge

de prouver qu'il me calomnie, pourvu toutefois qu'il s'explique et qu'il

articule des faits. Mettez-moi vis-à-vis de lui.»

Je proposai cette entrevue, et l'accusateur l'accepta; mais je ne voulus

pas être seul témoin et arbitre; et, en les invitant tous les deux à

dîner, je demandai qu'il me fût permis d'admettre à ce dîner deux

académiciens des plus intègres et des plus sages, M. Thomas et M.

Gaillard.

Le dîner se passa paisiblement et décemment; mais, au sortir de table,

nous étant retirés tous les cinq dans un cabinet: «Messieurs, dis-je à

nos deux arbitres, M. La Harpe croit avoir à se plaindre de M. l'abbé

Maury; celui-ci prétend que la plainte n'est pas fondée; nous allons les

entendre. Parlez, Monsieur de La Harpe, vous serez écouté en silence; et

de même en silence M. l'abbé Maury sera entendu après vous.»

L'accusation étoit grave. Il s'agissoit d'une satire que l'abbé Maury

auroit conseillée à un Russe, ami de La Harpe, de faire contre lui, dans

le temps qu'ils étoient tous les trois de la même société. Le comte de

Shouvalof, le seul témoin que La Harpe auroit pu produire, étoit

retourné en Russie; et, comme on ne pouvoit l'entendre, on ne pouvoit le

réfuter.

L'abbé Maury, dans sa défense, fut donc réduit à discuter l'accusation

elle-même, et ce fut par les circonstances qu'il fallut démontrer

qu'elle se démentoit. C'est ce qu'il fit avec tant d'ordre, de

précision, de clarté, avec une présence d'esprit et de mémoire si

merveilleuse que nous en fûmes confondus. Enfin, dans cette discussion,

il serra de si près son adversaire, et avec tant de force, que celui-ci

resta muet. L'avis unanime des trois témoins fut donc que La Harpe

n'avoit aucun reproche à faire à l'abbé Maury; et il y eut devant nous,

entre eux, une apparence de réconciliation.

«Je n'en crois pas moins, me dit La Harpe, ce que m'a certifié mon ami

Shouvalof.--Vous pouvez le croire, lui dis-je; mais, en honnête homme,

vous n'avez plus droit de le dire; et, sans compter mon opinion, celle

de deux hommes aussi justes, aussi impartiaux que Thomas et Gaillard,

doit vous fermer la bouche. Pour moi, si, dans le monde, j'entendois

répéter vos plaintes, trouvez bon que je rende compte de ce qui vient de

se passer chez moi.»

Je pris le même soin d'éclaircir tous les autres faits imputés à l'abbé

Maury. Je les trouvai tous supposés, et non seulement dénués de preuves,

mais dépourvus de vraisemblance. Dès lors on eut beau s'obstiner à me

dire du mal de lui, je répondis que, dans la louange comme dans la

satire, les épithètes gratuites ne prouvoient que la bassesse du

flatteur ou la malice du médisant; je défiai même les malveillans

d'articuler un fait que je ne fusse en état de détruire; et, de tout mon

crédit, j'engageai mes confrères à consoler un grand talent d'une grande

persécution en le recevant à l'Académie. Il fut reçu, et dès lors rien

ne fut plus intime que notre mutuelle amitié.

L'abbé Maury avoit, dans le caractère, un excès d'énergie et de

véhémence qu'il contenoit difficilement, mais qu'il me laissoit modérer.

Quand je trouvois en lui des mouvemens impétueux à réprimer, je les lui

reprochois avec une franchise qui le soulevoit quelquefois, mais qui ne

l'irritoit jamais. Il étoit violent et doux, et aussi juste que

sensible.

Un jour, dans son impatience, il me dit que j'abusois trop de

l'ascendant que j'avois pris sur lui. «Je n'ai, lui dis-je, et ne veux

avoir sur vous d'autre ascendant que celui de la raison animée par

l'amitié; et, si j'en use, ce n'est que pour vous empêcher de vous nuire

à vous-même. Je connois la bonté, la droiture de votre coeur; mais vous

avez encore trop de feu et trop de verdeur dans la tête. Votre esprit

n'est pas mûr, et cette sève qui en fait la force a besoin d'être

tempérée. Vous savez avec quel plaisir je loue en vous ce qui est

louable; avec la même sincérité je reprendrai ce qui sera répréhensible;

et, lorsque je croirai qu'une vérité dure vous sera nécessaire, je vous

estime trop pour croire avoir besoin de l'adoucir. Au reste, c'est ainsi

que j'entends être votre ami. Si la condition vous déplaît, vous n'avez

qu'à le dire, je cesserai de l'être.» Pour toute réponse, il m'embrassa.

«Ce n'est pas tout, repris-je: cette sévérité dont je me fais un devoir

envers vous en est un pour vous envers moi; vous avez les défauts qui

sont naturels à la force, et moi j'ai ceux de la foiblesse. La trempe de

votre âme peut donner à la mienne plus de vigueur et de ressort; et

j'exige de vous de ne me passer rien qui sente la mollesse et la

timidité. Ainsi, dans l'occasion, je pourrai vous donner des conseils de

prudence et de modération, et vous m'en donnerez de résolution et de

fermeté courageuse.» La convention fut réciproque, et par là furent

écartés les nuages qu'auroit élevés entre nous l'amour-propre ou la

vanité.

La même année que mon ami fut reçu à l'Académie, elle perdit Thomas,

l'un de ses plus illustres membres, et l'un des hommes les plus

recommandables par l'intégrité de ses moeurs et l'excellence de ses

écrits.

L'_intégrité_, l'égalité d'une vie irrépréhensible: le rare éloge, mes

enfans! et qui l'a mérité, cet éloge, mieux que Thomas? Il est bien vrai

qu'une partie en étoit due à la nature: il étoit né sage, et il eut la

sagesse de tous les âges de la vie. Tempérant, sobre et chaste, aucun

des vices de la mollesse, du luxe et de la volupté, n'eut accès dans son

âme. Aucune passion violente n'en troubla la tranquillité, il ne connut

des plaisirs sensuels que ce qui en étoit innocent; encore n'en

jouissoit-il qu'avec une extrême réserve. Toute la force et la vigueur

qu'avoit en lui l'organe de la pensée et du sentiment s'étoient réunies

en un point, l'amour du vrai, du juste et de l'honnête, et la passion de

la gloire. Ce fut là le mobile, le ressort de son âme, le foyer de son

éloquence.

Il vécut dans le monde, sans jamais s'y livrer ni à des goûts frivoles,

ni à de vains amusemens: il ménageoit toutes les foiblesses; il n'en

avoit aucune. Sensible à l'amitié, il la cultivoit avec soin, mais il la

vouloit modérée; il en chérissoit les liens, il en auroit redouté la

chaîne; elle occupoit les intervalles de ses travaux, de ses études,

mais elle ne lui en déroboit rien, et une solitude silencieuse avoit

pour lui des charmes qu'il préféroit souvent au commerce de ses amis. Il

se laissoit aimer, et autant qu'on vouloit, mais il aimoit à sa mesure.

Dans la société commune, il paroissoit timide; il n'y étoit

qu'indifférent. Rarement l'entretien y fixoit son attention. Étoit-il

tête à tête, ou dans un petit cercle, lorsqu'on lui cédoit la parole sur

quelqu'un des objets qu'il avoit médités, il étonnoit par l'élévation et

l'abondance de ses idées, et par la dignité de son élocution; mais dans

la foule il s'effaçoit, et son âme sembloit alors se retirer en

elle-même. Aux propos légers et plaisans il sourioit quelquefois, il ne

rioit jamais. Il ne voyoit les femmes qu'en observateur froid, comme un

botaniste voit les fleurs d'une plante, jamais en amateur des grâces et

de la beauté. Aussi les femmes disoient-elles que ses éloges les

flattoient moins que les injures passionnées et véhémentes de Rousseau.

Thomas étoit, par complexion et par principes, un stoïcien, à la vertu

duquel il n'auroit fallu que de grandes épreuves. Il auroit été, je le

crois, un Rutilius dans l'exil, un Thraséas ou un Séranus sous Tibère,

mieux qu'un Sénèque sous Néron, un Marc-Aurèle sur le trône; mais, placé

dans un temps de calme et sous des règnes modérés, la fortune lui refusa

et ses hautes faveurs et ses rigueurs extrêmes. Sa sagesse et sa

modestie n'eurent à se garantir d'aucune des séductions de la

prospérité; aucune adversité n'éprouva sa constance. Libre, exempt des

inquiétudes auxquelles on s'expose en devenant époux et père, il ne fut

éprouvé par aucun des grands intérêts de la nature. Isolé autant que

peut l'être, dans l'état social, un simple individu, il n'eut pas même

un ennemi qui fût digne de sa colère.

Ce n'est donc que par ses écrits que l'on peut se former une haute idée

de son caractère. C'est là qu'on trouve partout l'empreinte d'un coeur

droit, d'une âme élevée; c'est là que se montrent le courage de la

vérité, l'amour de la justice, l'éloquence de la vertu.

L'Académie françoise jeta les fondemens de la réputation de Thomas en

proposant, pour le prix d'éloquence, les éloges de nos grands hommes.

Personne, dans cette carrière, ne put le passer ni l'atteindre; et il se

surpassa lui-même dans l'éloge de Marc-Aurèle. L'élévation et la

profondeur étoient les caractères de sa pensée. Jamais orateur n'a mieux

embrassé ni mieux pénétré ses sujets. Avant d'entamer un éloge, il

commençoit par étudier la profession, l'emploi, l'art dans lequel son

héros s'étoit signalé; et c'est ainsi qu'il louoit Maurice de Saxe en

militaire instruit, Duguay-Trouin en homme de mer, Descartes en

physicien, d'Aguesseau en jurisconsulte, Sully en administrateur,

Marc-Aurèle en philosophe moraliste, égal en sagesse à Apollonius et à

Marc-Aurèle lui-même. C'est ainsi qu'en ne voulant faire qu'une préface

à ces éloges, il composa, sous le nom d'_Essais_, le plus savant et le

plus beau traité de morale historique, à propos des éloges donnés dans

tous les temps avec plus ou moins de justice et de vérité, selon les

moeurs des siècles et le génie des orateurs: ouvrage qui n'a pas la

célébrité qu'il mérite.

Vous concevez qu'une tension continuelle et une hauteur monotone

devoient être le défaut des écrits de Thomas. Il manquoit à son

éloquence ce qui fait le charme de l'éloquence de Fénelon et de

Massillon dans la prose, de l'éloquence de Virgile et de Racine dans les

vers; l'effusion d'une âme sensible et l'intérêt qu'elle répand. Son

style étoit grave, imposant, et n'étoit point aimable. On y admiroit

tous les caractères d'une beauté virile; les femmes y auroient désiré

quelques traits de la leur. Il avoit de l'ampleur, de la magnificence,

jamais de la variété, de la facilité; jamais la souplesse des grâces; et

ce qui le rendoit admirable quelques momens le rendoit fatigant et

pénible à la longue. On lui reprochoit particulièrement d'épuiser ses

sujets, et de ne rien laisser à penser au lecteur: ce qui pouvoit bien

être en lui un manque de goût et d'adresse, mais ce qui n'en étoit pas

moins un très rare excès d'abondance.

Dans un temps où j'aurois eu moi-même si grand besoin d'un censeur

rigide et sincère, Thomas, bien plus jeune que moi, m'avoit pris pour le

sien. Je le louois avec franchise et souvent même avec transport; mais

je ne lui dissimulois pas que j'aurois voulu dans son style plus de

modulation, moins de monotonie. «Vous ne touchez qu'une corde, lui

disois-je; il est vrai qu'elle rend de beaux sons, mais sont-ils assez

variés?» Il m'écoutoit d'un air triste et modeste, et peut-être se

disoit-il que ma critique étoit fondée; mais l'austérité de ses moeurs

avoit passé dans son éloquence; pour la rendre plus souple, il auroit

craint de l'amollir.

Il ne tint pas à moi qu'il n'employât plus utilement les années qu'il

donna au poème du czar. Je lui faisois voir clairement que ce poème

manqueroit d'unité et d'intérêt du côté de l'action; et, en lui mettant

sous les yeux tous les modèles de l'épopée: «Homère, lui disois-je, a

chanté la colère d'Achille dans l'_Iliade_, le retour d'Ulysse à Ithaque

dans l'_Odyssée_; Virgile, la fondation de l'empire romain; le Tasse, la

délivrance de la cité sainte; Milton, la chute du premier homme;

Voltaire, la conquête de la France par Henri de Bourbon, héritier des

Valois. Vous, qu'allez-vous chanter? quel événement, quelle action

principale sera le terme de vos récits? Vous raconterez les voyages du

czar, sa guerre contre Charles XII, la désobéissance et la mort de son

fils, les factions détruites dans ses États, la discipline militaire

établie dans ses armées, les arts et les sciences transplantés dans son

empire, la ville de Pétersbourg fondée au bord de la Baltique: et ce

sont bien là les matériaux d'un poème historique, d'un éloge oratoire,

mais je n'y vois point le sujet unique et simple d'un poème épique.» Il

convenoit qu'il n'y avoit point de réponse à mon objection; mais, s'il

n'avoit pas, disoit-il, une action dramatique à nouer et à dénouer, il

avoit dans le czar un très grand caractère à peindre. Avant que de me

consulter, il avoit déjà composé quatre chants des voyages du czar en

Hollande, en Angleterre, en France, en Italie. Ce magnifique vestibule

renfermoit de grandes beautés; il espéra trouver les moyens d'achever

l'édifice; il reconnut enfin qu'il tentoit l'impossible; et, au bout de

neuf ans, il me témoigna le regret de n'avoir pas suivi le conseil que

je lui donnois d'abandonner son entreprise.

Un projet que je lui connoissois, et qu'il auroit supérieurement bien

rempli, étoit d'écrire, sur l'histoire de France, des discours dans le

genre de ceux de Bossuet sur l'histoire universelle. Il n'auroit pas eu,

comme Bossuet, l'avantage de donner aux événemens une chaîne mystérieuse

dans l'ordre de la Providence; mais, sans sortir de l'ordre politique et

moral, il en auroit tiré des leçons salutaires et des résultats

importans.

Thomas a laissé en mourant une haute opinion de lui plutôt qu'une

renommée éclatante; et l'on doit le compter parmi les écrivains

illustres plutôt que dans le nombre des écrivains célèbres. Les femmes

contribuent essentiellement à la célébrité, et il ne les eut pas pour

lui.

J'eus, cette même année de la mort de Thomas, la consolation de voir

entrer à l'Académie l'abbé Morellet, avec des titres moins brillans que

l'abbé Maury, mais non pas moins solides. Esprit juste, ferme, éclairé,

nourri d'une saine littérature, et plein de connoissances rares sur les

objets d'utilité publique, il s'étoit distingué par des écrits d'un

style sage et pur, d'une raison sévère, d'une méthode exacte. Dans un

autre genre, on connoissoit de lui des ouvrages de plaisanterie d'un ton

excellent, pleins de goût et d'un sel très fin et très piquant. Lucien,

Rabelais et Swift, lui avoient appris à manier l'ironie et la raillerie,

et leur disciple étoit devenu leur rival. Ainsi mes amis les plus chers

venoient s'asseoir auprès de moi et remplacer à l'Académie ceux que je

perdois tous les ans.

En voyant cette foule de gens de lettres passer successivement chez les

morts, je fis réflexion que je pouvois bientôt les suivre, et qu'il

étoit temps de songer à mon testament littéraire, et de choisir ce que

je voulois qui restât de moi après moi. Ce fut dans cet esprit que je

rédigeai l'édition de mes oeuvres. J'en ai suffisamment parlé dans mes

préfaces; il ne reste qu'à indiquer l'occasion et l'intention de

quelques-uns de mes écrits.

Dans le temps que d'Alembert étoit secrétaire de l'Académie françoise,

il avoit fort à coeur de rendre intéressantes nos assemblées publiques,

et celles de nos séances particulières où les souverains assistoient.

Personne ne contribuoit autant que lui à les bien remplir. Cependant

quelquefois il n'y pouvoit suffire, et c'étoit pour lui un chagrin

véritable que de s'y voir abandonné. Alors il recouroit à moi, se

plaignant de la négligence de tant de gens de lettres qui composoient

l'Académie, et me conjurant de l'aider à soutenir l'honneur du corps.

Dans ces occasions pressantes, je composois des morceaux de poésie ou de

prose, que j'adaptois aux circonstances, comme les trois discours en

vers sur l'éloquence, sur l'histoire, sur l'espérance de se

survivre[19]. Ce dernier, lu à la réception de Ducis, successeur de

Voltaire, eut le mérite de l'à-propos, et fit sur l'assemblée une vive

impression.

Des morceaux de prose que je lisois, celui dont le public parut le plus

content, ce fut l'éloge de Colardeau, à la réception de La Harpe[20];

mais ce qui me toucha bien plus moi-même fut le succès qu'obtint

l'esquisse de l'éloge de d'Alembert, et celui du petit poème sur le

dévouement et la mort de Léopold de Brunswick. Je crois devoir, sur

celui-ci, me permettre quelque détail, pour exposer nettement ma

conduite.

Le trait d'humanité et de dévouement héroïque du jeune prince Léopold de

Brunswick ayant sensiblement touché le jeune comte d'Artois, ce prince

avoit proposé à l'Académie françoise un prix de mille écus pour le poème

où cette belle action seroit le plus dignement célébrée.

J'étois alors secrétaire perpétuel de l'Académie, et, en ma qualité de

juge, il m'étoit interdit de me présenter au concours; mais, comme il

arrivoit assez souvent que le prix même de poésie, dont nous laissions

le sujet libre et au choix des poètes, n'étoit pas accordé, j'eus

quelque inquiétude qu'il ne se présentât rien d'assez digne de celui-ci;

et alors quelle honte et quelle humiliation pour la littérature

françoise! quel dégoût même pour l'Académie d'avouer aux yeux de

l'Europe qu'un si beau sujet auroit été manqué!

Comme j'en étois plein et fortement ému, je ne pus résister au désir de

le traiter moi-même, bien résolu à ne laisser connoître mon ouvrage

qu'après qu'il seroit décidé que nul autre n'auroit le prix.

Je laissai donc passer sous les yeux de l'Académie tous les poèmes mis

au concours; mais ils furent tous rejetés. Enfin, voyant qu'on

s'affligeoit que le plus vertueux héroïsme ne fût pas dignement loué, je

confiai à l'Académie l'essai que j'avois fait, sans aspirer au prix.

Elle voulut bien l'approuver; et le comte d'Artois, à qui l'on fut

obligé d'annoncer le mauvais succès du concours, apprit en même temps ce

que l'un des membres de l'Académie avoit fait pour y suppléer. Le prince

ordonna que le même concours fût encore ouvert pour l'année suivante;

mais il voulut connoître en secret mon ouvrage, et il me permit de

l'envoyer au prince régnant de Brunswick.

Peu de jours après, le comte d'Artois me fit dire, par M. de Vaudreuil,

qu'il avoit commandé pour moi une très riche boîte d'or. Je répondis

que, dans toute autre occasion, je recevrois avec respect les présens du

frère du roi, mais que dans celle-ci je ne pouvois rien accepter qui me

fît soupçonner d'avoir voulu m'attirer une récompense; que cette riche

boîte ne seroit qu'un _prix_ déguisé; que, si le prince avoit la bonté

de m'en donner une de carton sur laquelle fût son portrait, je la

recevrois comme un don très précieux pour moi; mais que je n'en voulois

point d'autre. M. de Vaudreuil insista; mais il me vit si ferme dans ma

résolution qu'il renonça à l'espérance de l'ébranler; et ce fut la

réponse qu'il rapporta à M. le comte d'Artois.

«Marmontel ne consulte les bienséances que pour lui-même, lui dit le

prince; mais il ne me convient pas à moi de lui faire un présent

mesquin»; et, après avoir réfléchi un moment: «Eh bien! reprit-il, je

lui donnerai mon portrait en grand.»

Le bailli de Crussol, son gentilhomme de la chambre, fut chargé d'en

faire faire une belle copie, et le cadre en fut décoré des attributs les

plus honorables pour moi.

Le prince régnant de Brunswick ne reçut pas moins favorablement mon

hommage; il y répondit par une lettre de sa main et pleine de bonté, à

laquelle étoient jointes deux médailles d'or frappées en mémoire de son

vertueux frère.

Ce fut vers ce temps-là qu'à sa quatrième grossesse ma femme convint

avec moi de la nécessité de prendre son ménage; mais, comme la

séparation se fit de bon accord avec ses oncles et sa mère, nous nous

éloignâmes le moins qu'il fut possible. Ma femme ne fut pas insensible à

l'agrément d'être chez elle à la tête de sa maison. Pour moi j'éprouvai,

je l'avoue, un grand soulagement de vivre avec l'abbé Morellet dans une

pleine indépendance, et il en fut lui-même bien plus à son aise avec

moi. Il avoit fait venir auprès de lui une autre nièce jeune, aimable,

pleine de talent et d'esprit, aujourd'hui Mme Chéron[21], à qui ma femme

cédoit son logement. Ainsi tout se passa de la meilleure intelligence.

Ce qui rendoit notre nouvelle situation encore plus agréable, c'étoit

l'aisance où nous avoit mis un accroissement de fortune. Sans parler du

casuel assez considérable que me procuroient mes ouvrages, la place de

secrétaire de l'Académie françoise, jointe à celle d'historiographe des

bâtimens, que mon ami M. d'Angiviller m'avoit fait accorder à la mort de

Thomas, me valoient un millier d'écus. Mon assiduité à l'Académie y

doubloit mon droit de présence. J'avois hérité, à la mort de Thomas, de

la moitié de la pension de deux mille livres qu'il avoit eue, et qui fut

partagée entre Gaillard et moi, comme l'avoit été celle de l'abbé

Batteux. Mes logemens de secrétaire au Louvre et d'historiographe de

France à Versailles, que j'avois cédés volontairement, me valoient

ensemble dix-huit cents livres. Je jouissois de mille écus sur le

_Mercure_. Mes fonds dans l'entreprise de l'île des Cygnes[22] étoient

avantageusement placés; ceux que j'avois mis dans les octrois de la

ville de Lyon me rendoient l'intérêt légal, comme ceux que j'avois

placés dans d'autres caisses. Je me voyois donc en état de vivre

agréablement à Paris et à la campagne; et dès lors je me chargeai seul

de la dépense de Grignon[23]. La mère de ma femme, sa cousine et ses

oncles, y avoient leurs logemens lorsqu'il leur plaisoit d'y venir; mais

c'étoit chez moi qu'ils venoient.

Je me donnai une voiture, qui, trois fois la semaine, dans une heure et

demie, me menoit de ma campagne au Louvre, et, après la séance de

l'Académie, me ramenoit du Louvre à ma campagne.

Dès lors, jusqu'à l'époque de la Révolution, je ne puis exprimer combien

la vie et la société eurent pour nous d'agrément et de charme. Ma femme

étoit heureusement accouchée de son quatrième enfant. M. et Mme

d'Angiviller l'avoient tenu sur les fonts de baptême; ils s'en étoient

fait une fête, et nous avoient donné, dans cette occasion, les plus vifs

témoignages d'une tendre amitié. Leur filleul Charles leur devint cher

comme s'il eût été leur enfant.

Nous fîmes, peu de temps après, l'heureuse acquisition d'une autre

société d'amis dans M. et Mme Desèze. Tout ce qu'un naturel aimable peut

avoir d'attrayant, ma femme le trouva dans Mme Desèze; aussi se

prirent-elles de cette inclination qui naît de la conformité de deux

bonnes et belles âmes.

À l'égard de M. Desèze[24], je ne crois pas qu'il y ait au monde une

société plus désirable que la sienne. Une gaieté naïve, piquante,

ingénieuse; une éloquence naturelle, qui, dans la conversation même la

plus familière, coule de source avec abondance; une prestesse, une

justesse de pensée et d'expression qui, à tout moment, semble inspirée;

et, mieux que tout cela, un coeur ouvert, plein de droiture, de

sensibilité, de bonté, de candeur: tel étoit l'ami que l'abbé Maury me

faisoit désirer depuis longtemps, et que me procura le voisinage de nos

campagnes.

De Brevannes, où Desèze, dans la belle saison, passoit ses momens de

repos, de Brevannes, dis-je, à Grignon, il n'y avoit guère que la Seine

à passer, et que la plaine qu'elle arrose; nos deux coteaux se

regardoient. Un jeune homme que nous aimions, et qui nous aimoit l'un et

l'autre, nous fit confidence à tous les deux du désir mutuel que nous

avions de nous connoître. Dès nos premières entrevues, nous voir, nous

goûter, nous chérir, désirer de nous voir encore, en fut l'effet

simultané; et, tout éloignés que nous sommes, cet attachement est le

même. Au moins, de mon côté, rien, dans ma solitude, ne m'a plus occupé

ni plus intéressé que lui. Desèze est l'un des hommes rares dont on peut

dire: Il faut l'aimer, si on ne l'a point aimé encore; il faut l'aimer

toujours dès qu'on l'aime une fois. _Cras amet qui nunquam amavit, qui

jam amavit cras amet._ (CATUL.)

Le jeune homme qui avoit pris soin de nous lier ensemble étoit ce

Laborie[25], connu dès l'âge de dix-neuf ans par des écrits qu'on eût

attribués sans peine à la maturité de l'esprit et du goût; nouvel ami,

qui, de son plein gré, et par le mouvement d'une âme ingénue et

sensible, étoit venu s'offrir à moi, et que j'avois bientôt appris à

estimer et à chérir moi-même.

Dans cet aimable et heureux caractère, le besoin de se rendre utile est

une passion habituelle et dominante. Plein de volonté pour tout ce qui

lui semble honnête, la vitesse de son action égale celle de sa pensée.

Je n'ai jamais connu personne d'aussi économe du temps; il le divise par

minutes, et chaque instant en est employé ou utilement pour lui-même, ou

plus souvent encore utilement pour ses amis.

Les changemens de ministres apportèrent encore quelques améliorations

dans ma fortune.

Le traitement d'historiographe de France, qui autrefois étoit de mille

écus, avoit été réduit à dix-huit cents livres par je ne sais quelle

mesquine économie. Le contrôleur général d'Ormesson trouva juste de le

remettre sur l'ancien pied.

L'on sait qu'en arrivant au contrôle général, M. de Calonne annonça son

mépris pour une étroite parcimonie. Il vouloit, en particulier, que les

travaux des gens de lettres fussent honorablement récompensés. En ma

qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie françoise, il me fit prier

de l'aller voir. Il me témoigna l'intention de bien traiter l'Académie;

me demanda s'il y avoit pour elle des pensions, comme il y en avoit pour

l'Académie des sciences et pour l'Académie des belles-lettres: je lui

répondis qu'il n'y en avoit aucune; à quoi pouvoit monter, pour les plus

assidus, le produit du droit de présence: je l'assurai qu'il ne pouvoit

aller qu'à huit ou neuf cents livres, le jeton n'étant que de trente

sous. Il me promit d'en doubler la valeur. Il voulut savoir quel étoit

le traitement du secrétaire: je répondis qu'il étoit de douze cents

livres. Il trouva que c'étoit trop peu. En conséquence, il obtint du roi

que le jeton seroit de trois livres, et que le traitement du secrétaire

seroit de mille écus. Ainsi mon revenu d'académicien put se monter à

quatre mille cinq ou six cents livres.

J'obtins encore un nouveau degré de faveur et de nouvelles espérances

sous le ministère de M. de Lamoignon, garde des sceaux. Voici quelle en

fut l'occasion.

L'une des vues de ce ministre étoit de réformer l'instruction publique

et de la rendre florissante; mais, comme il n'avoit pas lui-même les

connoissances nécessaires pour se former un plan, un système d'études

qui remplît ses intentions, il consulta l'abbé Maury, pour lequel il

avoit beaucoup d'estime et d'amitié. Celui-ci, ne se croyant pas assez

instruit sur des objets dont il ne s'étoit pas spécialement occupé; lui

conseilla de s'adresser à moi; et le ministre le pria de m'engager à

l'aller voir.

Dans l'entretien que nous eûmes ensemble, je vis qu'en général il

concevoit en homme d'État et dans toute son étendue le projet qu'il

avoit formé. Mais les difficultés, les moyens, les détails, ne lui en

étoient pas assez connus: pour nous assurer l'un et l'autre si j'avois

bien saisi son plan, je le priai de me permettre de le développer dans

un mémoire que je lui mettrois sous les yeux; mais je le prévins que,

dans les réformes, rien ne me sembloit plus à craindre que l'ambition de

tout détruire et de tout innover; que j'avois beaucoup de respect pour

les anciennes institutions; que je déférois volontiers aux leçons de

l'expérience, et que je regardois les abus, les erreurs, les fautes

passées, comme ces mauvaises herbes qui se mêlent au pur froment, mais

qu'il faut extirper d'une main légère et prudente pour ne pas nuire à la

moisson.

Mon mémoire fut divisé en huit articles principaux: la distribution des

écoles et des objets de l'enseignement selon l'utilité commune ou les

convenances locales; les établissemens relatifs à l'un et à l'autre de

ces objets; la discipline; la méthode; les relations graduelles, et

l'exacte correspondance des extrémités à leur centre; la surveillance

générale; les moyens d'encouragement; la connoissance et l'emploi des

hommes que l'instruction auroit formés.

Dans l'ensemble et dans les rapports de cette vaste composition, j'avois

pris pour modèle l'institut des jésuites, où tout étoit soumis à une

règle unique, surveillé, maintenu, régi par une autorité centrale, et

mis en action par un mobile universel. La plus grande difficulté étoit

de substituer au lien d'une société religieuse, et à l'esprit de corps

qui l'avoit animée, un motif d'intérêt et un ressort d'émulation qui

réduisît la liberté aux termes de l'obéissance: car les moeurs et la

discipline à établir dans la classe des maîtres comme dans celle des

disciples devoient être la base de cette institution. Il falloit donc

que, non seulement dans leur état actuel, mais dans leur perspective et

dans leurs espérances, les places y fussent désirables; et, afin que

l'exclusion ou le renvoi fût une peine, je demandai que la persévérance

et la durée de ces fonctions honorables eussent progressivement des

avantages assurés.

Le garde des sceaux approuva mon plan dans toutes ses parties; et, pour

ce qui demanderoit des récompenses encourageantes, il m'assura que rien

n'y seroit épargné. «Nul professeur homme de mérite ne vieillira dans

l'obscurité, me dit-il; nul écolier distingué dans son cours d'études ne

demeurera sans emploi. Vous promettez de me faire connoître, des

extrémités du royaume, l'élite des talens; moi, je m'engage à les

placer. Je vois que nous nous entendons, ajouta-t-il en me serrant la

main; nous nous accorderons ensemble; je compte sur vous, Marmontel;

comptez sur moi de même, et pour la vie.»

Comme l'abbé Maury m'avoit assuré que le garde des sceaux étoit un homme

droit et franc, je n'eus aucune peine à prendre avec lui l'engagement

qu'il me proposoit; et, en achevant de développer et de perfectionner

mon plan, je crus travailler pour sa gloire.

J'avois formé à la campagne une liaison qui, dans ce travail, me fournit

de grandes lumières.

Le cinquième de mes enfans, Louis, venoit de naître, et sa mère étoit sa

nourrice. L'aîné des trois qui me restoient, Albert, étoit dans sa

neuvième année; Charles avoit quatre ans accomplis, lorsque je pris la

résolution de les faire élever chez moi; et, sur la réputation du

collège de Sainte-Barbe, ce fut là que je cherchai, pour eux, un

précepteur formé aux moeurs et à la discipline de cette maison, renommée

tant par la vie laborieuse et frugale qu'on y menoit que par la

supériorité des études que l'on faisoit à cet école.

L'excellent jeune homme que j'y avois pris, et que la mort m'a enlevé,

Charpentier[26], nous faisoit sans cesse l'éloge de Sainte-Barbe. Car

une singularité remarquable de cette maison étoit la tendre affection

que conservoient pour elle ceux qui en étoient sortis. Il ne parloit

qu'avec enthousiasme des moeurs, de la discipline, des études de

Sainte-Barbe. Il ne parloit qu'avec une profonde estime des supérieurs

de la maison et des professeurs qu'il y avoit laissés. Ils étoient ses

amis; il désiroit que j'en fisse les miens. Je lui permis de me les

amener, et la cordialité avec laquelle je les reçus leur rendit ma

maison de campagne agréable.

Sainte-Barbe avoit une annexe à Gentilly, village voisin de Grignon. Les

supérieurs, les professeurs de l'une et de l'autre maisons, se

réunissoient quelquefois pour venir dîner avec moi. Ils s'intéressoient

aux études de mes enfans. Les jours où la jeune école de Gentilly avoit

des exercices publics, mes enfans y étoient invités, et ils étoient

admis à cet examen des études. C'étoit pour eux un bon exemple et un

objet d'émulation; mais, pour moi, c'étoit une source d'observations et

de lumières: car, dans ce cours facile, régulier et constant des études

de Sainte-Barbe, je devois trouver une cause, et cette cause ne pouvoit

être qu'une bonne et solide organisation.

C'est de quoi je me fis instruire dans le plus grand détail; et, au

moyen de ces conférences, je me croyois en état de mettre la dernière

main à mon plan de l'instruction nationale, quand tout à coup, par des

mouvemens qui bouleversoient le ministère, M. de Lamoignon en fut

écarté, et fut exilé à Bâville.

Bientôt les intérêts de la chose publique et les inquiétudes sur le sort

de l'État s'emparèrent de mes esprits; ma vie privée changea de face, et

prit une couleur qui, nécessairement, va se répandre sur le reste de mes

_Mémoires_.

Mémoires de Marmontel (Volume 3 of 3) Mémoires d'un père pour servir à l'Instruction de ses enfans · 第 35 / 47 题