Comment le brave Bérar fut mécontent des caresses du chat aux neuf
queues.
Dès le lendemain du combat, le colonel Barclay, rejoint par ses canons
et son infanterie, essaya de brusquer l'assaut, croyant n'avoir
affaire qu'à un rempart dont les pierres, renversées par l'artillerie,
combleraient le fossé et laisseraient une brèche praticable.
Mais il avait compté sans la vigilance et l'habileté de Corcoran.
Celui-ci, dans un duel d'artillerie qui dura environ deux heures,
démonta une vingtaine de canons anglais et mit le feu aux caissons de
munitions. L'explosion fit périr deux ou trois cents Anglais et cipayes,
et Barclay vit bien qu'il faudrait faire un siége régulier.
Il ouvrit donc la tranchée; mais les cipayes sont des ouvriers
médiocres, plus agiles que robustes. Les Européens, accablés par
la chaleur du climat et déjà malades de la fièvre, faisaient peu de
besogne. De plus, ils étaient découragés par les fréquentes sorties de
Corcoran.
Celui-ci, grâce à son brick, dont le tirant d'eau était peu
considérable, allait et venait à volonté, passant de l'une à l'autre
rive de la Nerbuddah, employant ses douze matelots et son second à
manoeuvrer tantôt le brick et tantôt l'artillerie des remparts.
Grâce à ce puissant auxiliaire, il bravait impunément les Anglais, les
harcelait avec un corps de cavalerie, ou bien descendait la Nerbuddah
avec quelques compagnies d'infanterie portées sur des barques légères,
et commençait à faire craindre au colonel Barclay d'être forcé de lever
le siége de Bhagavapour, faute de vivres et de munitions.
Mais le courage et l'activité de Corcoran ne pouvaient l'emporter sur
la discipline et la fermeté inébranlable des Anglais. Après un siége qui
avait déjà duré quinze jours, le capitaine, mal secondé par ses soldats
indous, ne pouvait plus douter du destin de Bhagavapour et d'Holkar.
Déjà l'on commençait dans la ville à prévoir le dernier assaut et à
désirer une capitulation. En l'absence de Corcoran, les soldats d'Holkar
paraissaient prêts à se révolter et à livrer la ville au colonel
Barclay.
Un soir enfin, les Anglais, ayant terminé leurs tranchées et mis en
position leurs batteries, commencèrent à canonner si vivement la porte
de la ville du côté de la rivière, que le mur s'écroula et qu'une large
brèche livra passage aux assaillants. Holkar, encore souffrant de sa
blessure, tint conseil avec Corcoran en présence de Sita.
«Mon ami, dit Holkar, tout est désespéré. La brèche a plus de quinze
pas de long, et nous aurons un assaut cette nuit ou demain. Que faut-il
faire?
--Ma foi, répondit Corcoran, je ne vois guère que trois partis à
prendre: ou capituler....»
Holkar fit un geste d'horreur.
«Très-bien! continua le Breton.... Vous ne voulez être prisonnier des
Anglais à aucun prix.... Et pourtant, seigneur Holkar, la Compagnie des
Indes est composée de philanthropes qui seront heureux de vous faire une
pension pour assurer la tranquillité de vos vieux jours: trois ou quatre
mille francs de rente, par exemple....
--J'aimerais mieux mourir, dit Holkar.
--Vous avez raison, et ce premier parti ne vaut rien. Le second est de
monter sur mon brick, _le Fils de la Tempête_, avec Sita, d'emporter
vos diamants, votre or et tout ce que vous avez de plus précieux, de
descendre la rivière pendant la nuit, de traverser la mer des Indes
avant que les Anglais aient eu le temps d'y prendre garde, de passer en
Égypte et de vous embarquer tout doucement à Alexandrie sur le bateau à
vapeur _l'Oxus_, dont mon ami Antoine Kerhoël est capitaine, et qui fait
la traversée d'Alexandrie à Marseille.
--Partez avec Sita, interrompit Holkar, capitaine, je vous confie ma
fille, ce que j'ai de plus cher au monde... Pour moi, je reste....
Le dernier des Rhagouides doit être enseveli sous les ruines de sa
capitale. Je mourrai les armes à la main, comme Tippoo-Saëb, mais je ne
fuirai pas.
--Allons donc! s'écria Corcoran, voilà ce que j'attendais! Restons ici,
et faisons à ces coquins d'Anglais un tel accueil, qu'aucun d'eux ne
puisse retourner à Londres pour le raconter aux badauds de son pays....
Mais pour n'avoir aucune inquiétude, il faut d'avance embarquer Sita sur
mon brick. Ali l'accompagnera.... S'il arrive quelque malheur, elle sera
du moins en sûreté.
--Capitaine, dit Sita d'une voix émue, croyez-vous que je veuille vivre
sans mon père et....»
Elle allait ajouter: Et sans vous; mais elle se reprit et ajouta: «Ou
nous périrons, ou nous vaincrons ensemble.
--Parbleu! dit le capitaine, les Anglais n'ont qu'à se bien tenir.»
Comme il sortait pour se rendre sur la brèche, un cipaye parut,
demandant à lui parler.
«Qui es-tu? demanda le Breton; quel est ton nom?
--Bérar.
--Qui t'envoie?
--Sougriva.
--La preuve?
--Voyez cet anneau.
--Et que dit Sougriva?
--Il vous envoie cette lettre.»
Corcoran ouvrit la lettre et lut:
«Seigneur capitaine, Bérar, l'ami qui vous portera cette lettre, est
sûr; il déteste les Anglais autant que vous-même.... Demain matin à cinq
heures, on donnera l'assaut. J'ai entendu la conversation du colonel
Barclay et du lieutenant Robarts. Aucun des deux ne me croyait si près
de lui.... Il est arrivé de grandes nouvelles du Bengale. La garnison
cipaye de Meerut a pris les armes et tiré sur ses officiers européens.
De là, elle est allée à Delhi, où elle a proclamé le dernier Grand
Mogol. On a massacré cinq ou six cents Anglais.... Ce sont ces nouvelles
qui ont décidé Barclay à tout risquer pour le succès de l'assaut. Le
gouverneur de Bombay lui mande de finir à tout prix avec Holkar et de
revenir. Si l'assaut de demain ne réussit pas, la retraite est décidée.
De mon côté, je ne suis pas resté inactif. J'ai pris les dépêches sur
la table du colonel Barclay, et je les ai fait lire à cinq ou six de
mes amis cipayes, qui ont répandu la nouvelle dans tout le camp. Vous
jugerez de l'effet. Je regrette de ne pas être avec vous sur la
brèche; mais je vous serai plus utile au camp. Ayez bonne espérance et
attendez-vous à tout.
«Sougriva.»
Corcoran étonné regarda le messager.
«Et comment as-tu franchi les lignes anglaises?» demanda-t-il avec
quelque défiance.
L'Indien lui répondit:
«Qu'importe, puisque me voilà?
--Quelle raison as-tu d'abandonner les Anglais? Est-ce qu'ils te payent
mal?
--Très-bien, au contraire.
--Es-tu mal nourri?
--Je me nourris moi-même, et j'achète ma provision de riz, pour
qu'aucune main impure n'y puisse toucher.
--Es-tu maltraité? As-tu reçu quelque injure?»
Le cipaye se découvrit les reins et montra d'affreuses cicatrices.
«Ah! je comprends, dit Corcoran; c'est l'égratignure du _chat aux neuf
queues_. Tu as reçu le fouet?
--Cinquante coups, répondit le cipaye. Je me suis évanoui au
vingt-cinquième, on a continué de frapper, on m'a mis pour trois mois à
l'hôpital et j'en suis sorti il y a cinq semaines.
--Qui est-ce qui t'a fait donner le fouet? demanda encore le capitaine.
--C'est le lieutenant Robarts.... Mais celui-là, je m'en charge.
Sougriva et moi, nous ne le quittons pas d'une minute.
--Voilà un major bien gardé! pensa Corcoran.
«Et, ajouta-t-il tout haut, que fait Sougriva dans le camp anglais? Il
est donc libre?
--Sougriva, dit le cipaye, a glissé entre leurs doigts. Quand on l'eut
fait prisonnier, Robarts, qui l'avait reconnu, voulut le faire pendre;
mais pendant qu'on assemblait le conseil de guerre, il a parlé au
factionnaire cipaye qui le gardait à vue. L'autre l'a laissé échapper
et a déserté avec lui. Vous jugez de la colère du lieutenant. Il voulait
fusiller tout le monde; mais le colonel Barclay l'a apaisé. Sougriva
est revenu le soir même, déguisé en fakir, et s'est fait reconnaître des
cipayes; mais aucun ne veut le livrer, et si les Anglais voulaient le
pendre, on se révolterait.
--Allons, tout va bien,» dit Corcoran, et, après être rentré au palais
et avoir donné ces bonnes nouvelles à Holkar, il retourna sur le
rempart.
Au même moment, il vit dans les ténèbres une ombre se glisser au fond
du fossé par la brèche: c'était le cipaye Bérar qui rentrait au camp
anglais. Bérar fit un signe mystérieux au factionnaire cipaye qui
gardait la tranchée et passa tranquillement.
«Il faut avouer, pensa Corcoran, que le colonel Barclay a de singuliers
soldats, et qui gagnent bien leur argent!»