XVI

Comment le brave Bérar fut mécontent des caresses du chat aux neuf

queues.

Dès le lendemain du combat, le colonel Barclay, rejoint par ses canons

et son infanterie, essaya de brusquer l'assaut, croyant n'avoir

affaire qu'à un rempart dont les pierres, renversées par l'artillerie,

combleraient le fossé et laisseraient une brèche praticable.

Mais il avait compté sans la vigilance et l'habileté de Corcoran.

Celui-ci, dans un duel d'artillerie qui dura environ deux heures,

démonta une vingtaine de canons anglais et mit le feu aux caissons de

munitions. L'explosion fit périr deux ou trois cents Anglais et cipayes,

et Barclay vit bien qu'il faudrait faire un siége régulier.

Il ouvrit donc la tranchée; mais les cipayes sont des ouvriers

médiocres, plus agiles que robustes. Les Européens, accablés par

la chaleur du climat et déjà malades de la fièvre, faisaient peu de

besogne. De plus, ils étaient découragés par les fréquentes sorties de

Corcoran.

Celui-ci, grâce à son brick, dont le tirant d'eau était peu

considérable, allait et venait à volonté, passant de l'une à l'autre

rive de la Nerbuddah, employant ses douze matelots et son second à

manoeuvrer tantôt le brick et tantôt l'artillerie des remparts.

Grâce à ce puissant auxiliaire, il bravait impunément les Anglais, les

harcelait avec un corps de cavalerie, ou bien descendait la Nerbuddah

avec quelques compagnies d'infanterie portées sur des barques légères,

et commençait à faire craindre au colonel Barclay d'être forcé de lever

le siége de Bhagavapour, faute de vivres et de munitions.

Mais le courage et l'activité de Corcoran ne pouvaient l'emporter sur

la discipline et la fermeté inébranlable des Anglais. Après un siége qui

avait déjà duré quinze jours, le capitaine, mal secondé par ses soldats

indous, ne pouvait plus douter du destin de Bhagavapour et d'Holkar.

Déjà l'on commençait dans la ville à prévoir le dernier assaut et à

désirer une capitulation. En l'absence de Corcoran, les soldats d'Holkar

paraissaient prêts à se révolter et à livrer la ville au colonel

Barclay.

Un soir enfin, les Anglais, ayant terminé leurs tranchées et mis en

position leurs batteries, commencèrent à canonner si vivement la porte

de la ville du côté de la rivière, que le mur s'écroula et qu'une large

brèche livra passage aux assaillants. Holkar, encore souffrant de sa

blessure, tint conseil avec Corcoran en présence de Sita.

«Mon ami, dit Holkar, tout est désespéré. La brèche a plus de quinze

pas de long, et nous aurons un assaut cette nuit ou demain. Que faut-il

faire?

--Ma foi, répondit Corcoran, je ne vois guère que trois partis à

prendre: ou capituler....»

Holkar fit un geste d'horreur.

«Très-bien! continua le Breton.... Vous ne voulez être prisonnier des

Anglais à aucun prix.... Et pourtant, seigneur Holkar, la Compagnie des

Indes est composée de philanthropes qui seront heureux de vous faire une

pension pour assurer la tranquillité de vos vieux jours: trois ou quatre

mille francs de rente, par exemple....

--J'aimerais mieux mourir, dit Holkar.

--Vous avez raison, et ce premier parti ne vaut rien. Le second est de

monter sur mon brick, _le Fils de la Tempête_, avec Sita, d'emporter

vos diamants, votre or et tout ce que vous avez de plus précieux, de

descendre la rivière pendant la nuit, de traverser la mer des Indes

avant que les Anglais aient eu le temps d'y prendre garde, de passer en

Égypte et de vous embarquer tout doucement à Alexandrie sur le bateau à

vapeur _l'Oxus_, dont mon ami Antoine Kerhoël est capitaine, et qui fait

la traversée d'Alexandrie à Marseille.

--Partez avec Sita, interrompit Holkar, capitaine, je vous confie ma

fille, ce que j'ai de plus cher au monde... Pour moi, je reste....

Le dernier des Rhagouides doit être enseveli sous les ruines de sa

capitale. Je mourrai les armes à la main, comme Tippoo-Saëb, mais je ne

fuirai pas.

--Allons donc! s'écria Corcoran, voilà ce que j'attendais! Restons ici,

et faisons à ces coquins d'Anglais un tel accueil, qu'aucun d'eux ne

puisse retourner à Londres pour le raconter aux badauds de son pays....

Mais pour n'avoir aucune inquiétude, il faut d'avance embarquer Sita sur

mon brick. Ali l'accompagnera.... S'il arrive quelque malheur, elle sera

du moins en sûreté.

--Capitaine, dit Sita d'une voix émue, croyez-vous que je veuille vivre

sans mon père et....»

Elle allait ajouter: Et sans vous; mais elle se reprit et ajouta: «Ou

nous périrons, ou nous vaincrons ensemble.

--Parbleu! dit le capitaine, les Anglais n'ont qu'à se bien tenir.»

Comme il sortait pour se rendre sur la brèche, un cipaye parut,

demandant à lui parler.

«Qui es-tu? demanda le Breton; quel est ton nom?

--Bérar.

--Qui t'envoie?

--Sougriva.

--La preuve?

--Voyez cet anneau.

--Et que dit Sougriva?

--Il vous envoie cette lettre.»

Corcoran ouvrit la lettre et lut:

«Seigneur capitaine, Bérar, l'ami qui vous portera cette lettre, est

sûr; il déteste les Anglais autant que vous-même.... Demain matin à cinq

heures, on donnera l'assaut. J'ai entendu la conversation du colonel

Barclay et du lieutenant Robarts. Aucun des deux ne me croyait si près

de lui.... Il est arrivé de grandes nouvelles du Bengale. La garnison

cipaye de Meerut a pris les armes et tiré sur ses officiers européens.

De là, elle est allée à Delhi, où elle a proclamé le dernier Grand

Mogol. On a massacré cinq ou six cents Anglais.... Ce sont ces nouvelles

qui ont décidé Barclay à tout risquer pour le succès de l'assaut. Le

gouverneur de Bombay lui mande de finir à tout prix avec Holkar et de

revenir. Si l'assaut de demain ne réussit pas, la retraite est décidée.

De mon côté, je ne suis pas resté inactif. J'ai pris les dépêches sur

la table du colonel Barclay, et je les ai fait lire à cinq ou six de

mes amis cipayes, qui ont répandu la nouvelle dans tout le camp. Vous

jugerez de l'effet. Je regrette de ne pas être avec vous sur la

brèche; mais je vous serai plus utile au camp. Ayez bonne espérance et

attendez-vous à tout.

«Sougriva.»

Corcoran étonné regarda le messager.

«Et comment as-tu franchi les lignes anglaises?» demanda-t-il avec

quelque défiance.

L'Indien lui répondit:

«Qu'importe, puisque me voilà?

--Quelle raison as-tu d'abandonner les Anglais? Est-ce qu'ils te payent

mal?

--Très-bien, au contraire.

--Es-tu mal nourri?

--Je me nourris moi-même, et j'achète ma provision de riz, pour

qu'aucune main impure n'y puisse toucher.

--Es-tu maltraité? As-tu reçu quelque injure?»

Le cipaye se découvrit les reins et montra d'affreuses cicatrices.

«Ah! je comprends, dit Corcoran; c'est l'égratignure du _chat aux neuf

queues_. Tu as reçu le fouet?

--Cinquante coups, répondit le cipaye. Je me suis évanoui au

vingt-cinquième, on a continué de frapper, on m'a mis pour trois mois à

l'hôpital et j'en suis sorti il y a cinq semaines.

--Qui est-ce qui t'a fait donner le fouet? demanda encore le capitaine.

--C'est le lieutenant Robarts.... Mais celui-là, je m'en charge.

Sougriva et moi, nous ne le quittons pas d'une minute.

--Voilà un major bien gardé! pensa Corcoran.

«Et, ajouta-t-il tout haut, que fait Sougriva dans le camp anglais? Il

est donc libre?

--Sougriva, dit le cipaye, a glissé entre leurs doigts. Quand on l'eut

fait prisonnier, Robarts, qui l'avait reconnu, voulut le faire pendre;

mais pendant qu'on assemblait le conseil de guerre, il a parlé au

factionnaire cipaye qui le gardait à vue. L'autre l'a laissé échapper

et a déserté avec lui. Vous jugez de la colère du lieutenant. Il voulait

fusiller tout le monde; mais le colonel Barclay l'a apaisé. Sougriva

est revenu le soir même, déguisé en fakir, et s'est fait reconnaître des

cipayes; mais aucun ne veut le livrer, et si les Anglais voulaient le

pendre, on se révolterait.

--Allons, tout va bien,» dit Corcoran, et, après être rentré au palais

et avoir donné ces bonnes nouvelles à Holkar, il retourna sur le

rempart.

Au même moment, il vit dans les ténèbres une ombre se glisser au fond

du fossé par la brèche: c'était le cipaye Bérar qui rentrait au camp

anglais. Bérar fit un signe mystérieux au factionnaire cipaye qui

gardait la tranchée et passa tranquillement.

«Il faut avouer, pensa Corcoran, que le colonel Barclay a de singuliers

soldats, et qui gagnent bien leur argent!»

Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie · 第 20 / 45 题