Comment Louison s'étendit à la manière des chats sur le dos du puissant
Scindiah, aux pieds de la belle Sita.
Sougriva ne tarda guère à paraître, chaudement poursuivi par
l'avant-garde du colonel Barclay.
Celui-ci, qui déjà levait son camp pour marcher sur Bhagavapour, avait
appris avec un étonnement mêlé d'indignation le danger qui menaçait
Robarts, et avait pris les devants avec sa cavalerie pour venir au
secours de son lieutenant.
Sougriva, en essayant de résister à la charge impétueuse des Anglais,
avait perdu la moitié de sa troupe, et regagnait Holkar à grand'peine,
car les Anglais ne lui laissaient aucun repos.
Cependant, à la vue des deux régiments d'Holkar disposés en ordre
de bataille et paraissant les attendre de pied ferme, l'élan de la
cavalerie anglaise se ralentit.
A l'ordonnance et à la fermeté des cavaliers d'Holkar, le colonel
Barclay reconnut sans peine que le commandement devait être entre
les mains d'un officier plus exercé ou plus habile que le dernier des
Raghouides. Aussi fit-il ses dispositions pour déborder l'aile droite
des Indous, tourner leur centre et les prendre entre deux feux. Si son
projet réussissait, Holkar, coupé de Bhagavapour, sa capitale et sa
forteresse principale, serait mis en déroute, et ce seul coup pouvait
terminer la guerre; chose d'autant plus importante pour le colonel
Barclay, qu'on n'aurait pas le temps de lui enlever le fruit de sa
victoire, et de donner à un autre la gloire d'une expédition si prompte
et si bien menée. De son côté, Corcoran réfléchissait profondément.
Il voyait sans peine que, excepté lui et peut-être Sougriva, personne
n'était en état de commander les troupes d'Holkar. Le vieux prince
n'avait jamais été un grand guerrier, bien qu'il fût brave. Il manquait
de ce sang froid que donne la nature ou l'habitude des batailles. De
plus, il était troublé par l'idée du danger où sa fille allait retomber
par son imprudence, à lui Holkar; enfin il avait la plus grande
confiance dans son ami Corcoran.
«Seigneur Holkar, dit le Breton, nous avons fait une faute très-grave:
vous en assiégeant cette maudite pagode et ce coquin de Robarts (que le
ciel confonde), et moi en vous laissant faire.
--Ne vous excusez pas, répondit Holkar; c'est moi qui suis un vieux fou
de risquer la liberté de ma fille et mon trône pour le plaisir de brûler
quarante ou cinquante Anglais.
--N'en parlons plus, interrompit le Breton; ne parlons jamais du passé,
pensons à l'avenir. Rien n'est perdu, si vos cavaliers veulent tenir
ferme. Vous, seigneur Holkar, prenez le commandement de la droite. Vous
aurez en face la cavalerie des cipayes, parmi lesquels Sougriva a des
amis qui l'aideront peut-être au moment décisif. Je garde pour moi la
gauche, où je vois que le colonel Barclay veut porter tout son effort,
car c'est là qu'il a réuni le régiment européen.... Vous, ne vous
laissez jamais entourer, et allez hardiment.... Si vous êtes tourné, ne
vous effrayez pas, et ne lâchez pas pied. Dans tous les cas, la retraite
est assurée.
--Et ma fille? dit le vieillard.
--Qu'elle monte sur son éléphant et qu'elle fasse lentement sa retraite
sur Bhagavapour sous la garde de Sougriva. Il ne s'agit pas pour nous
de gagner une bataille sur la cavalerie anglaise, mais de faire bonne
contenance et de regagner Bhagavapour sans désordre. Si nous tardions
trop longtemps, l'infanterie du colonel Barclay aurait le temps
d'arriver, et nous serions enveloppés et taillés en pièces. Demain, avec
toutes nos forces, nous pourrons présenter la bataille à forces égales,
et, ce jour-là, je réponds de la victoire. Allons, Holkar, quand on
s'est mis dans le danger par sa faute il faut en sortir par un coup de
vigueur. Sabre en main, corbleu! et souvenez-vous que votre aïeul Rama
aurait avalé dix mille Anglais comme un oeuf à la coque.»
Puis, se tournant vers la belle Sita qui était déjà montée sur son
éléphant:
«Sita, dit Corcoran, je vous laisse Louison. Aujourd'hui elle connaît
ses devoirs et saura les remplir comme il faut. Louison! voici votre
maîtresse.... Vous lui devez respect, amour, fidélité, obéissance.... Si
vous y manquez un seul jour, notre amitié est rompue....»
Mais l'éléphant de Sita ne voulait pas du voisinage de Louison. Il
regardait de travers la tigresse et l'écartait avec sa trompe. Louison,
qui n'était pas patiente, pouvait à la fin s'irriter. Corcoran jugea
nécessaire de la calmer.
«Ma chérie, dit-il, quand vos bonnes qualités seront connues de tout
le monde aussi bien que de moi, Scindiah (c'était le nom de l'éléphant)
vous fera le meilleur accueil; mais il faut faire connaissance.»
De son côté, Sita, qui avait beaucoup d'empire sur son favori Scindiah,
le força de contracter alliance avec la tigresse, et même fit monter
celle-ci dans le palanquin. Louison se coucha aux pieds de la princesse
en se pelotonnant joyeusement et mollement comme un chat angora. De
temps en temps, le gros Scindiah tournait sa tête énorme pour regarder
Sita, et paraissait jaloux de la faveur dont jouissait Louison.
C'est après avoir pris tous ces arrangements, et forcé Sita de partir
avec son escorte, que Corcoran, libre de tout soin, ne pensa plus qu'à
couvrir la retraite, car il ne voulait pas livrer bataille ce jour-là.
Le temps pressait, les Anglais allaient charger. Barclay, après avoir
laissé respirer ses chevaux, essoufflés d'une course trop précipitée,
donna le signal de l'attaque.
Le premier choc de la cavalerie anglaise fut si impétueux, qu'elle
traversa la première ligne de Corcoran et se préparait à enfoncer la
seconde; mais le Breton avait placé un escadron en embuscade derrière un
pli de terrain. Dès que la cavalerie anglaise eut dépassé l'embuscade,
Corcoran la chargea en flanc avec cet escadron, et y jeta le désordre.
Les Indous, ralliés et ramenés au combat, repoussèrent à leur tour les
Anglais. Corcoran donnait partout l'exemple, et ne s'épargnait pas. De
son côté, Barclay, étonné d'une résistance à laquelle il ne s'attendait
pas, excitait ses soldats à bien faire.
Dans le fort de la mêlée les deux chefs se reconnurent.
«Monsieur Corcoran, dit Barclay, voilà comme vous cherchez le manuscrit
des lois de Manou. Si je vous prends, vous serez fusillé, monsieur le
savant!
--Colonel Barclay, si je vous prends, vous serez pendu!
--Pendu! moi! un gentleman! s'écria Barclay furieux. Pendu!»
Et il tira un coup de revolver sur Corcoran. Celui-ci fut légèrement
blessé à l'épaule.
«Maladroit! dit-il. Voici qui est plus sûr.»
Et il tira à son tour; mais le colonel fit cabrer à propos son cheval,
qui reçut la balle dans le poitrail, et, rendu fou de douleur, emporta
son maître hors de la mêlée.
Les escadrons anglais firent lentement leur retraite. Ils étaient
mollement poursuivis, Corcoran redoutant toujours l'arrivée de
l'infanterie de Barclay.
Mais à l'autre extrémité du champ de bataille la fortune était moins
favorable. La gauche des Anglais était défendue par le traître Rao, qui
avait rejoint l'armée anglaise avec les déserteurs d'Holkar.
Holkar résista vaillamment, et même il serait venu à bout de Rao,
lorsqu'un renfort inattendu fit pencher la balance contre les Indous.
Ce renfort n'était autre que la petite troupe de John Robarts, qui,
voyant la retraite de Corcoran et d'Holkar, était sortie de la pagode,
avait repris ses chevaux et, guidée par la fusillade, venait se jeter
dans la mêlée.
Aussitôt les soldats d'Holkar commencèrent à reculer, lentement d'abord,
puis en désordre, et à se pelotonner autour de l'éléphant de Sita, qui
continuait sa route vers Bhagavapour. Là, le combat devint terrible. Les
cipayes au service de la compagnie des Indes, conduits par John Robarts,
montrèrent un grand acharnement. Les cavaliers d'Holkar, n'espérant
presque plus atteindre Bhagavapour, combattaient avec fureur.
Enfin Holkar fut renversé de son cheval par un coup de sabre et tomba
sous les pieds de Scindiah.
Sita poussa un cri de douleur.
Aussitôt le sage et grave Scindiah saisit délicatement avec sa trompe le
pauvre Holkar et le déposa dans le palanquin à côté de sa fille. Puis,
comprenant le danger que courait sa chère maîtresse, il opposa sa masse
énorme au flot des fuyards et des assaillants. Autour de lui éclatait la
fusillade; mais lui, impassible comme un dieu, écartait avec sa trompe
les ennemis les plus avancés, ou les foulait aux pieds, et recevait une
pluie de balles sans en être ébranlé.
D'un autre côté, la vue de Louison épouvantait les plus braves. La
cuirasse naturelle de Scindiah et les grilles puissantes de la tigresse
étaient pour Holkar et Sita un formidable rempart.
Mais enfin ils allaient céder au nombre. Déjà le brave Sougriva,
commandant de l'escorte, renversé sous son cheval mort, venait d'être
fait prisonnier. Holkar, grièvement blessé, ne pouvait plus donner
d'ordres; et les Indous commençaient à fuir, lorsque Corcoran, regardant
autour de lui, courut au secours de son aile droite en danger et surtout
de l'infortunée Sita.
Jusque-là il n'avait pensé qu'à faire sa retraite en bon ordre; mais
quand il vit Sita près de retomber aux mains de ses ravisseurs, il se
sentit transporté de fureur, et, rassemblant autour de lui ses meilleurs
cavaliers, il se précipita avec toute sa troupe sur le malheureux Rao,
rompit sa cavalerie et le mit dans une déroute complète. Il jeta à terre
d'un coup de pointe Rao lui-même, qui tomba mourant sous les pieds des
chevaux, et il allait délivrer Sougriva, mais John Robarts et le petit
nombre d'Anglais qui le suivaient, tout en reculant devant la charge
irrésistible de Corcoran, se retirèrent assez fièrement et sans être
entamés.
[Illustration: Corcoran perça d'un coup de pointe le traître Rao. (Page
224.)]
Dans leur retraite ils emmenaient Sougriva prisonnier les mains liées
derrière le dos. A cette vue, Corcoran se jeta avec quelques cavaliers
sur John Robarts et ses compagnons, et il commençait déjà à couper avec
son sabre les liens de Sougriva; mais il fut bien étonné d'entendre
celui-ci lui dire à voix basse:
«Que faites-vous, capitaine?... Ne voyez-vous pas que je vais chercher
des renseignements?... Vous me reverrez dans trois ou quatre jours, et
j'espère alors vous apprendre de bonnes nouvelles.»
En même temps, il jeta un regard de travers sur John Robarts, qui
revenait à toute bride pour reprendre son prisonnier.
«Ma foi, pensa Corcoran, ce brave Indou fait la guerre comme moi, en
amateur, pourquoi l'en empêcher? Et que m'importe que Robarts soit pendu
ou meure d'un coup de sabre dans la bataille? Il faudrait être casuiste
pour en voir la différence.»
Sur cette réflexion, il laissa aller Sougriva et rejoignit le puissant
Scindiah, qui s'avançait d'un pas grave et majestueux, ne se hâtant pas
plus que s'il eût défilé à la parade.
Louison marchait à côté de lui, moins gravement, sans doute, car elle
avait un caractère plus capricieux et plus gai, mais gardant néanmoins
sa part de gloire, et fière d'avoir, elle aussi, contribué au salut de
l'empire.
Corcoran couvrait la retraite et commandait l'arrière-garde, qui fut
d'ailleurs très-peu inquiétée. En se rapprochant de Bhagavapour, le
colonel Barclay craignait un piége, et, de peur de s'engager dans
quelque embuscade, il fit halte à une lieue de la ville.
Il avait d'ailleurs besoin d'infanterie et d'artillerie pour entamer un
siége régulier. Ce n'est pas que la place fût très-forte. Ses remparts
dataient du temps où les ancêtres d'Holkar, princes de la confédération
des Mahrattes, tenaient tête à la cavalerie tartare de Tamerlan.
Depuis ce temps, on avait creusé des fossés plus profonds, réparé
quelques brèches, garni de canons les vieilles tours et les murailles.
Enfin, telle qu'elle était, Holkar résolut de défendre la place contre
les Anglais, et Corcoran, plein de confiance dans son génie et dans les
paroles de Sougriva, osa promettre qu'il en ferait lever le siége. Sa
première précaution fut de faire remonter la Nerbuddah à son propre
brick, _le Fils de la Tempête_, et de le cacher dans un coude du fleuve,
afin d'en ôter la possession aux Anglais et de pouvoir à son gré passer
sur l'une ou l'autre rive.