Destinée finale du lieutenant Robarts, du 21e de hussards.
La nuit ne fut troublée par aucune alerte. De part et d'autre, on se
préparait à l'assaut du lendemain par un repos et un silence absolus.
Les sentinelles des deux partis étaient si voisines l'une de l'autre
qu'elles auraient pu facilement entrer en conversation. En apparence,
tout était tranquille.
Mais dans la partie du camp anglais occupée par les cipayes, on aurait
pu entendre des mots d'ordre échangés à voix basse, loin de l'oreille
des officiers européens. Sougriva se glissait sous les tentes et portait
partout ses ordres mystérieux.
Enfin le jour parut. Un coup de canon donna le signal de l'assaut, et
une première colonne de soldats anglais servant d'avant-garde escalada
la brèche, la baïonnette au bout du fusil.
Au même instant, une fusillade épouvantable les accueillit de front et
sur les flancs; cinq ou six pièces de canons chargées à mitraille firent
une large trouée dans leurs rangs; une rangée de bombes, cachées au fond
du fossé par les soins de Corcoran, éclata tout à coup sous leurs pieds.
La moitié de la colonne fut détruite en un clin d'oeil. Les autres
redescendirent rapidement la brèche et rentrèrent dans la tranchée.
A ce spectacle, Corcoran, qui commandait le bataillon de brèche, ne put
s'empêcher de rire, et les soldats d'Holkar, qui n'avaient fait presque
aucune perte, se sentirent ranimés et pleins de courage.
Quant au capitaine, debout sur la brèche, tranquille et souriant comme
s'il eût été au bal, il avait l'oeil à tout, et, sans s'abuser sur la
portée de ce premier succès, il attendait avec confiance la seconde
attaque. A côté de lui, se tenait le vieil Holkar, plein d'enthousiasme.
Derrière eux, Louison se promenait d'un air grave et joyeux, sans
effrayer personne, grâce à l'exacte et sévère discipline que Corcoran
lui avait imposée depuis longtemps. Bien plus, son intelligence, qui lui
faisait deviner et prévenir tous les désirs de son maître, inspirait aux
soldats d'Holkar un respect superstitieux.
Il y eut un quart d'heure d'attente.
«Auraient-ils déjà renoncé à l'assaut? demanda Holkar.
--Non, répliqua Corcoran; mais je suis inquiet de ce silence. Louison!»
A cet appel, la tigresse tendit l'oreille comme pour mieux entendre
l'ordre du capitaine.
«Louison, ma chère, dit Corcoran, il s'agit d'avoir des nouvelles.
Qu'est-ce qui se passe là-bas dans la tranchée?... Vous ne le savez
pas?... Eh bien, allez vous en informer.... Vous comprenez.... Vous
allez entrer dans la tranchée, vous cueillerez délicatement entre
vos deux mâchoires le premier Anglais venu,--un officier, si c'est
possible,--et vous me l'apporterez délicatement. Surtout de la prudence,
de la célérité et de la discrétion!»
Tout ce discours avait été accompagné de gestes très-clairs, et Louison
baissait la tête après chaque phrase pour marquer qu'elle avait compris.
Elle partit comme une flèche, franchit la brèche d'un bond et tomba dans
le fossé; d'un autre bond elle s'élança sur le glacis, et en quelques
secondes elle se trouva dans l'intérieur de la tranchée, où les Anglais,
réunis et ralliés, se préparaient à un second assaut.
Le premier qui se trouva à la portée de Louison était un lieutenant du
25e de ligne, le brave James Stephens, de Cartridge-House, dans le comté
de Durham. D'un coup de patte elle le renversa. D'un coup de dent elle
le saisit dans ses mâchoires et se mit à courir vers la brèche.
L'action de Louison avait été si prompte et si imprévue, que personne
n'eut le temps de s'y opposer, et la tigresse franchit la brèche
et déposa son gibier aux pieds de Corcoran en le regardant d'un air
intelligent et doux qui signifiait:
«Eh bien, mon cher maître, n'ai-je pas bien fait mon devoir?»
Malheureusement, Louison, un peu pressée et craignant de laisser
échapper sa proie, avait serré si fort la ceinture du malheureux
gentleman, que ses dents avaient pénétré jusqu'aux poumons et que, au
moment où le lieutenant James Stephens, de Cartridge-House fut déposé
sur le sol, il était mort.
«Pauvre garçon! dit Corcoran. Louison, qui n'est pas forte en
anatomie, n'a pas vu qu'elle le serrait trop fort.... Allons, c'est à
recommencer.... Louison, ma chérie, vous avez commis une erreur grave.
Vous avez traité cet Anglais comme un beefsteak cuit à point; il fallait
le traiter comme un gentleman et l'apporter vivant.... Allons, repartez,
et tâchez d'être plus heureuse cette fois.»
La tigresse comprit parfaitement le reproche de Corcoran et repartit, la
tête basse, honteuse de s'être si maladroitement trompée.
[Illustration: Le lieutenant James Stephens était mort. (Page 240.)]
Cette fois, le gentleman qu'elle apporta était si délicatement saisi et
si peu endommagé par ses dents et ses griffes, qu'elle l'aurait offert
sans blessure à Corcoran, si les Anglais n'avaient eu la malheureuse
idée de faire sur Louison une décharge générale. Une balle destinée à
la tigresse entra à deux pouces de profondeur dans la cervelle du
gentleman, ce qui mit fin à sa vie et à ses malheurs, s'il était
infortuné, ce que j'ignore.
Après ce second essai, Corcoran vit bien qu'il était impossible d'avoir
des renseignements précis sur les mouvements de l'ennemi; mais un grand
bruit se fit bientôt entendre sur un autre point des remparts qui
était mal gardé. Cent cinquante ou deux cents Anglais environ venaient
d'escalader la muraille, et avaient pénétré dans la ville. Déjà les
soldats d'Holkar fuyaient devant ce nouvel ennemi en jetant leurs armes.
«Seigneur Holkar, dit Corcoran, demeurez sur la brèche. Je vais
au-devant de ceux-là. Vous, restez ici! si vous laissez forcer le
passage, tout est perdu, nous n'avons plus qu'à périr.»
En même temps, il prit avec lui un bataillon parmi ceux qui gardaient la
brèche, et marcha contre les Anglais qui avaient escaladé la muraille.
Sa première précaution fut de renverser les échelles dans le fossé pour
empêcher qu'on ne vint à leur secours. Puis il fit barricader une rue
profonde dans laquelle ils étaient entrés, afin d'en faire un cul-de-sac
infranchissable. Par bonheur la rue était fort étroite, et ce travail
fut terminé en quelques secondes. Puis il commença à refouler l'ennemi
de divers côtés dans cette rue, et amenant à son extrémité trois canons
de campagne, il les fit charger à mitraille et somma les Anglais de se
rendre.
Ceux-ci voulaient forcer le passage à la baïonnette. Aussitôt Corcoran
fit tirer sur eux à mitraille. En un clin d'oeil la rue fut remplie de
morts et de blessés.
Pendant qu'on rechargeait les canons, Corcoran fit une seconde
sommation. Cette fois, il fallut se rendre. Quatre-vingts Anglais
restaient seuls debout sur deux cents qui avaient pénétré dans
Bhagavapour.
Mais Corcoran n'eut pas le temps de jouir de son triomphe. Un grand
tumulte de cris et de gémissements lui fit craindre quelque catastrophe.
Il se hâta de retourner vers la brèche, et, sur son chemin, il rencontra
deux ou trois cents fuyards.
«Halte! cria Corcoran d'une voix terrible. Où courez-vous?
--Seigneur capitaine, dit un des fuyards, Holkar est blessé à mort. Les
Anglais ont passé par-dessus la brèche! Sauve qui peut!
--Sauve qui peut! s'écria Corcoran. Misérable, tourne ton visage
à l'ennemi ou je te brûle la cervelle, à toi et à tous ces lâches
coquins!»
A cette menace, le malheureux Indou retourna sur la brèche, ne se
sentant pas le courage d'affronter la colère du Breton. Les autres
suivirent son exemple, et, plus par excès de peur que par aucun autre
sentiment, firent face à l'ennemi.
Au reste, la nouvelle n'était que trop vraie. Une colonne ennemie mêlée
d'Anglais et de cipayes, avait recommencé l'assaut, et bien que le
prince Holkar eût vaillamment combattu, le sort de la journée paraissait
décidé. Déjà les vainqueurs entraient dans les maisons du faubourg et
commençaient à piller.
Holkar, blessé quinze jours auparavant, avait reçu une balle dans la
poitrine et se sentait près de mourir. Entouré d'un petit groupe de
soldats fidèles, il était couché sur un tapis qu'on avait apporté en
toute hâte. Un chirurgien indou étanchait le sang de sa blessure.
«Ah! mon ami, s'écria-t-il en apercevant Corcoran, Bhagavapour est pris.
Sauvez ma chère Sita!
--Rien n'est perdu! dit Corcoran, et vous vivrez, et qui mieux est, vous
vaincrez! Du courage, Holkar, et la journée est à nous!»
A ces mots, ralliant autour de lui les Indous, il referma la brèche,
intercepta les communications entre le camp anglais et la colonne
ennemie qui était entrée dans Bhagavapour, et lançant ses meilleures
troupes à la poursuite de celle-ci, il garda la brèche lui-même en
attendant les événements.
Son espérance ne fut pas trompée. Les Anglais, se voyant si peu nombreux
et enfermés dans la ville, eurent peur d'être faits prisonniers; ils
revinrent sur leurs pas, et forçant le passage à travers les rangs des
Indous, qui ne leur opposèrent aucune résistance, ils reprirent leur
poste dans la tranchée.
Mais au même moment, un événement inattendu décida la victoire en faveur
de Corcoran.
On vit tout à coup s'élever une épaisse fumée au-dessus du camp,
derrière les Anglais. Puis on entendit une fusillade terrible. Les
cipayes, conduits par Sougriva, avaient mis le feu aux tentes, chargé le
colonel Barclay par derrière, tiré sur leurs propres officiers, encloué
les canons des batteries, mis le feu aux caissons et jeté tout le camp
dans un terrible désordre.
A cette vue, Corcoran jugea le moment favorable. Il se mit à la tête
de trois régiments d'Holkar et fit une sortie. A cheval, sans uniforme,
habillé de blanc, suivant son habitude, il s'avançait le sabre en main
pour charger l'ennemi.
[Illustration: Vers la fin du jour Holkar mourut. (Page 250.)]
Le colonel Barclay était un vieux soldat qu'on pouvait surprendre,
mais non pas ébranler. Sans s'étonner de la trahison des cipayes, il
rassembla autour de lui les deux régiments européens, et commença sa
retraite en bon ordre. Il commandait lui-même la cavalerie et couvrait
l'arrière-garde. Sa haute et fière contenance inspirait aux Indous le
respect et la crainte.
Corcoran eut peur de quelque retour de fortune et ne voulut pas pousser
plus loin sa victoire. Il se contenta de le harceler pendant une
demi-heure, et revint à Bhagavapour, en faisant observer ses mouvements
par la cavalerie.
Holkar mourant l'attendait. Près du vieillard était assise la belle
Sita, qui soutenait sur ses genoux la tête défaillante de son père.
«N'y a-t-il plus d'espoir, chère Sita?» demanda à demi-voix le
capitaine.
Holkar devina plutôt qu'il n'entendit la question.
«Non, mon cher ami, dit-il. Je vais mourir. Le dernier des Raghouides
sera mort en combattant, comme tous ses aïeux, et je n'aurai pas vu
l'ennemi triomphant dans le palais d'Holkar. Mais ma fille, ma fille...
--Mon père, dit Sita, ne vous inquiétez pas de moi. Brahma veille sur
toutes ses créatures!
--Mon ami, reprit le vieillard, je vous lègue Sita. Vous seul pouvez la
défendre et la protéger. Vous seul peut-être le voudrez. Soyez son mari,
son protecteur et son père. Elle vous aime, je le sais, et vous....»
Corcoran ne put que serrer en silence la main du vieillard, mais ses
yeux disaient assez à Sita qu'elle était aimée.
Holkar fit appeler les principaux officiers de l'armée.
«Voici mon successeur, dit-il, mon fils adoptif et l'époux de Sita. Je
lui laisse mes États, et je vous ordonne de lui obéir comme à moi-même.»
Tout le monde obéit sur-le-champ. En quelques jours, Corcoran, par son
courage et sa générosité, s'était concilié tous les coeurs.
Vers la fin du jour, Holkar mourut après avoir fait célébrer le mariage
de sa fille suivant les rites de Brahma. Corcoran fut aussitôt proclamé
prince des Mahrattes, et dès le lendemain se mit à la poursuite des
Anglais, en laissant à la fille d'Holkar le soin de rendre les derniers
devoirs à son père.
Sur la route que suivait l'armée anglaise, on ne voyait que cadavres
abandonnés sans sépulture. Les cipayes, embusqués dans les jungles,
faisaient un feu de tirailleurs très-incommode et massacraient tous les
traînards. Tout à coup, à un détour du chemin, Corcoran aperçut de loin
un objet bizarre qui ressemblait à un pendu.
[Illustration: Fin tragique de John Robarts, lieutenant des hussards de
la reine. (Page 253.)]
En se rapprochant, il reconnut que le pendu portait un habit rouge et
des épaulettes.
Plus près encore, il reconnut que le pendu était M. John Robarts,
lieutenant des hussards de la reine Victoria.
Il se tourna vers Sougriva, qui était à cheval à côté de lui, et lui
dit:
«Mon cher Sougriva, le destin t'enlève ta proie. John Robarts est
pendu!»
Sougriva sourit avec satisfaction.
«Savez-vous, dit-il, qui est-ce qui l'a pendu?
--Toi, peut-être?
--Oui, seigneur capitaine.
--Hum! dit Corcoran. C'était bien assez de le tuer. Tu es un peu trop
vindicatif, mon cher ami.
--Ah! dit l'Indou, si j'avais eu le temps de prolonger son supplice!
mais nous étions pressés, Bérar et moi. Nous l'avions suivi pas à pas
jusqu'ici pendant toute la nuit dernière. Nous étions cinq. Bérar a tué
son cheval d'un coup de fusil. Robarts est tombé par terre; nous l'avons
ramassé sans peine; il avait la jambe cassée. Il a tiré un coup de
revolver qui n'a tué personne, mais qui a blessé l'un de nos camarades.
Nous lui avons lié les mains derrière le dos, et Bérar, lui ôtant son
habit, lui a appliqué cinquante coups de fouet, juste le même nombre
qu'il avait reçu lui-même par ordre de ce gentleman.
--Diable! dit Corcoran, vous avez de la mémoire. Et qu'a dit le
gentleman, comme tu l'appelles?
--Rien. Il roulait des yeux féroces. On aurait dit qu'il voulait nous
dévorer tous; mais il n'a pas ouvert la bouche.
--Et, après cela, qu'en avez-vous fait?
--Quand Bérar l'eut fouetté, c'était mon tour de le pendre. Je lui
passai, avec l'aide de mes amis, la corde autour du cou, et je l'ai
pendu en coupant la corde trois ou quatre fois, afin qu'il se sentît
mourir. Enfin il est mort, et je suis retourné à Bhagavapour.
--Ma foi, dit Corcoran qui était un philosophe, il a été écrit que
«celui qui se sert de l'épée périra par l'épée.» Je plains ce pauvre
Robarts, mais c'était un mauvais caractère, et il n'a pas tenu à lui que
je n'eusse une balle dans la cervelle. Qu'on l'enterre convenablement,
et n'en parlons plus.»