J’entends des volets claquer sur les murs

Et tourner des clefs au fond des serrures...

C’est l’heure où chacun, le pur et l’impur,

Pour la solitude ou pour la luxure

Fait la porte close et la chambre obscure.

Chacun a sur lui son morceau d’azur

Faites-en aumône à la créature!

Que les murs sont hauts, que les cœurs sont durs!

J’entends les volets claquer sur les murs...

Et je suis tout seul dans la grande ville.

L’hôpital se tait, les bouges sont morts...

Un dernier reflet de lampe vacille...

Mon pas fait sonner les pavés hostiles...

La ville à présent est comme un grand corps

Plein de gonflements et de corridors

De pierre et d’airain, desséché, fossile,

Rongé par le temps, marqué par la mort...

Et je suis tout seul dans la grande ville...

Ville sans pitié, ville sans pardon,

Ville des ingrats et ville des lâches!

Je peux appeler, nul ne me répond.

L’un a son sommeil et l’autre sa tâche

Mystère que seul le soleil arrache.

Pour l’homme perdu pas une maison!

Pourtant quelque part le bonheur se cache...

Mais je butte en vain à tous les perrons

Ville sans pitié, ville sans pardon!...

LA CHAMBRE AUX RIDEAUX VIOLETS

SI PETITE EST LA CHAMBRE...

Si petite est la chambre aux rideaux violets!

Un Bouddha y médite avec un bracelet

De jade autour du cou qu’y mit la bien-aimée.

Les tapis sont foncés, les étoffes lamées,

Et quand je vais ouvrir la porte, l’on dirait

Qu’il va s’évaporer le parfum d’un secret.

Si petite est la chambre où sont de si grands rêves!

Dans cet espace étroit des aurores se lèvent

Comme aucun voyageur en quête d’idéal

Ne put en contempler au pays boréal.

Il y descend des soirs si pénétrés d’aromes,

Où les murs ont des fruits et les lampes des baumes,

Des soirs comme jamais n’en ont les équateurs.

La bien-aimée y fait éclore plus de fleurs

Que les plus chauds soleils qui brûlent les tropiques,

Les étoiles d’été ne sont pas plus magiques,

Les lunes sur les lacs n’ont pas plus de reflets

Que la petite chambre aux rideaux violets...

LA SILENCIEUSE

Toutes quatre parlaient et riaient dans la chambre.

Les cheveux dénoués de l’une sentaient l’ambre

Et sa cheville avait un anneau de corail.

Elle tendait vers moi l’aile d’un éventail

Et me disait: «Pourquoi gardez-vous le silence?»

La seconde vibrait d’un souvenir de danse,

Elle se renversait et s’offrait comme un don

Et s’arrêtait pour dire: «A quoi pensez-vous donc?»

La troisième sortait d’une robe lamée,

Et son épaule, ainsi qu’une pêche enflammée,

Surmontait d’un feu bleu la naissance du dos

Et son rire d’enfant jaillissait en jet d’eau.

Puis elle me disait: «Qu’avez-ous?» La dernière,

Sans bouger, de son corps, absorbait la lumière,

Prenait tout le bonheur disponible entre nous.

Elle agitait parfois le rayon d’un bijou

Comme un phare gelé sur une mer sans île.

Elle était près de moi et très loin, immobile,

Son jeune front courbait son beau bras accoudé:

Elle me regardait, mais n’a rien demandé...

QUE LA SOIRÉE EST BELLE...

Que la soirée est belle avec une odeur d’ambre,

Le tabac, les coussins, la chaleur de la chambre,

Devant le Bouddha d’or et le brûle-parfums,

Auprès du souvenir d’un vieil ami défunt!

A mesure que monte en tournant la fumée,

Sa forme est moins lointaine et moins inanimée,

Il fume à mes côtés, il me parle tout bas,

Je pourrais le toucher en étendant les bras.

«La mort n’a ni beauté, me dit-il, ni souffrance.

C’est un état subtil analogue à l’absence

Où l’on voit vaguement de loin les êtres chers.

L’on n’a plus de désir puisqu’on n’a plus de chair,

Et l’on n’a plus d’amour, hélas! n’ayant plus d’âme...

Ami, je viens chercher le reflet de la flamme.

L’ombre de l’amitié, l’image du regret,

Car l’au-delà est sans chagrin et sans secret...»

Alors, nous demeurons tous les deux en silence.

Je sens autour de moi l’amicale présence

Effacer le mystère, écarter les remords...

Que la soirée est belle auprès d’un ami mort!

LE VISAGE ENFANTIN

Le visage enfantin et pervers regardait.

Je voyais l’œil ouvert, la fixité des traits,

Le fin profil tendu sur le long cou flexible

Et l’admiration en elle était sensible

Par le frémissement des ongles et des cils.

L’amour, le tendre amour, cet éther trop subtil,

S’était évaporé au soleil d’un visage.

Le jeune homme était blond et svelte comme un page.

Il mâchait une rose orange entre ses dents

Et parfois crachait un pétale en la mordant.

Il ne pensait à rien, fixait un point et même

Il semblait ignorer les yeux comme deux gemmes

Ardemment allumés près de lui, les chers yeux!

J’étais très loin, j’étais très seul, à côté d’eux.

Aucun mot ne fut dit. Les pétales tombèrent

Un à un. Puis l’amie abaissa ses paupières

Quand s’éloigna l’indifférent aux cheveux d’or.

Ce fut tout. Quelque chose entre nous était mort.

LE VASE IMPARFAIT

Je ne puis m’empêcher de penser à leur corps.

La jambe est-elle longue avec un duvet d’or,

Le ventre a-t-il un pli et le sein est-il ferme?

Quelles sont les beautés que les robes enferment

Et quels sont les plaisirs en puissance, dormant

Sous le zaimph quotidien que sont les vêtements?

Comment, quand on le prend, ce corps doit-il se tordre?

Quelle force ont ces dents sous ces lèvres pour mordre?

Et quel étirement doivent avoir ces bras

Lorsque la volupté s’apaise dans les draps.

Le mystère de chair plus que celui de l’âme

Est profond, douloureux, chargé de sang, de flamme.

On le voit dans les nœuds des mains, les tons bistrés

Des paupières, cet air tendre et désespéré

Qu’ont les fronts féminins pliant sous le silence,

Le souvenir amer et la vaine espérance.

O forme, vase pur dont une anse a toujours

Un défaut, versant l’eau des terrestres amours,

Eternelle statue émanant sous le voile

Une clarté comme n’en donne aucune étoile,

Marbre changeant, fragile et toujours imparfait,

Sans cesse je t’étreins et je ne t’ai jamais.

J’ENTR’OUVRIS DOUCEMENT...

J’entr’ouvris doucement la porte: elle était là,

Parmi la soie éteinte et les ors sans éclat,

Les ivoires jaunis, les fleurs inanimées,

La laque des panneaux, le jade et la fumée.

Elle dormait, un bras replié sous son cou.

Par la robe écartée on voyait son genou

Et l’élan de la jambe longue hors de l’ombre,

Pareille au sureau blanc qui supporte un fruit sombre.

Elle attendait, docile, et s’offrait en dormant.

La lampe basse alors charbonna brusquement

Comme une fleur d’argent qui jette de la suie.

Ses pollens noirs sur nous retombèrent en pluie.

Alors, moi, sur le seuil, je me suis souvenu

De coussins sans couleur sous un corps presque nu,

D’une heure évanouie et d’une chambre morte,

Je me suis souvenu...--j’ai refermé la porte...

L’AMITIÉ ET LE BAISER

Je danse le bonheur, disait-elle, et légère

Sous ses gazes, dans la fumée et la lumière

Elle faisait tourner son buste de cristal.

Je danse tout, l’espoir, les rêves et le mal...

--Dansez les souvenirs... Elle dansa l’enfance,

Le rayon disparu d’un soleil de vacances,

Des passages de jeunes filles dans des parcs.

--Dansez l’adieu d’amour et dansez le départ...

La danse avait alors tant de mélancolie!

--Dites-lui de danser l’amitié, dit l’amie

Qui s’appuyait sur moi peut-être tendrement.

Et la danseuse alors, qui voyait son amant

Sourire au loin dans le miroir, baisa la bouche

D’un baiser qui se pose et frôle sans qu’il touche,

Sur l’image apparue en le verre embué,

Et le dessin en demeura diminué,

Puis s’effaça comme un baiser qui s’évapore.

Et celle qui m’aimait d’amitié dit encore,

Fixant longtemps mes yeux d’un regard sans espoir:

--Oui, l’amitié, c’est un baiser dans un miroir...

TIGRESSE AUX ONGLES PEINTS

Tigresse aux ongles peints des restaurants de nuit,

Mangeuse d’homme, qu’à son tour mange l’ennui,

Bête de proie, ayant au cou trois rangs de perles,

Qui fais pousser des cris lorsque tes reins déferlent,

Sur le festin du lit qui tombe en rugissant

Et qui sait détourner tes babines de sang

Avec un rire plus cruel qu’une morsure,

Je ne crains ni tes yeux de jungle et d’aventure

Où passent des reflets d’eau croupie et d’acier,

Ni ton long corps félin, avide et carnassier,

Ni ta main de velours, je t’ai vaincue, ô bête!

Car j’eus pour te dompter une chaîne secrète,

Une cravache éblouissante et je te fais,

A mon gré, te vautrer parmi les draps défaits.

T’allonger sur le dos, te pâmer et te tordre,

Ou remettre ta robe et tes bas sur mon ordre,

En te cinglant de mon dégoût, de ma rancœur

Et du néant d’amour qui me remplit le cœur.

LE COLLIER DE TURQUOISES

Elle vint à minuit, chaude, décolletée,

Par les parfums, les vins et l’orchestre excitée,

Et des odeurs de bal traînant dans ses cheveux.

Elle enchanta l’appartement silencieux,

Elle fuma, sauta dans les grands divans vides

Et puis se dévêtit, languissante et splendide,

Riant impudemment d’un rire provocant.

Elle donnait le goût de mordre en la vainquant.

Elle n’avait gardé qu’un collier de turquoises

Mais demeura, sans que ses beaux bras se décroisent

Sur ses seins durs, avec un brin de mimosa

Dans sa bouche et pour s’amuser se refusa.

Les abat-jour de soie avaient des ombres vertes

Et j’allai m’accouder à la fenêtre ouverte,

Le sang de mon désir à mes tempes battant.

Alors Paris chanta dans la nuit de printemps,

Rêves des boulevards et mystères des chambres,

Tant de femmes au fond des lits tordant leurs membres!

Le mimosa tomba des lèvres, le beau corps

Vint frissonner contre le mien... Je dis alors,

Écartant cette peau qui sentait la framboise:

«Les bijoux vous vont mal...» Elle ôta ses turquoises.

BAISERS MORTS

Au fond de tant de lits ses reins se sont pliés

Et tant de corps humains lui furent familiers!

Elle s’est exposée aux regards de tant d’hommes,

Elle a tant caressé, tant répandu le baume

De ses lèvres, elle a tant de fois dit les mots

Purs ou grossiers, qui sont nos plaisirs et nos maux,

Et tant de fois sué cette sueur amère

Dans la moiteur et la fatigue mortuaire

Qui suit le dernier spasme et le dernier frisson,

Que lorsque je m’endors sur son corps infécond,

Elle doit, en fermant les yeux dans les ténèbres,

Oublier quelles mains, quel front, quelles vertèbres

Sont couchés là, quel est le visage et le nom

De l’homme devenu ce soir son compagnon,

Que ses amants anciens prennent ma place étroite,

Que je sens leurs désirs défunts qui la convoitent,

Leurs frôlements avec les tares de leurs corps

Et que mon lit est plein de tous leurs baisers morts.

L’ENVOÛTEMENT

Il est dans un boudoir une affreuse poupée

Faite de cire vierge et d’oripeaux drapée,

Avec quelques cheveux mal collés sur le front.

Le polissoir, le kohl et le peigne lui font

Un cadre reflété par le miroir qui penche

Sur la coiffeuse. Avec une fine main blanche

La sorcière aux yeux noirs la touche et la pétrit.

Son corps dans le peignoir garde l’odeur du lit

Et le plaisir fait tressaillir les seins qui tremblent.

La petite statue en cire me ressemble.

C’est ma caricature avec mes vêtements.

Quatre cierges vont éclairer l’envoûtement,

L’air est lourd de l’encens que l’on brûle avec l’ambre.

La grosse manucure et la femme de chambre

Solennelles, s’associent, grotesques assistants,

Et récitent tout haut la prière à Satan.

Et la jeune sorcière aux yeux de jeune fille

Rit et perce mon cœur par trois fois d’une aiguille.

LA BÈTE

La bête est quelque part dans mon appartement.

Je ne fais pas de bruit, je marche doucement;

Si je pouvais dormir avant qu’elle s’éveille!

Mais je sens qu’elle est proche et qu’elle me surveille.

En vain entre mes draps je cherche à me tapir,

Tout à coup, d’un seul bond, elle vient s’accroupir

Sur ma poitrine, elle la fouille de son ongle,

Avec ma peur, avec ma douleur elle jongle

Et son mufle heurtant mon cœur comme un marteau,

Dans sa patte de marbre elle tient mon cerveau.

O bête! Jalousie affreuse aux cent visages!

Tu m’écorches par le supplice des images...

Je vois la bien-aimée entre des bras, pliant,

Se renversant pâmée avec des yeux brillants

Et le torse éperdu lancé de tous ses muscles

Dans l’élan de l’amour que coupent des cris brusques.

Toute la nuit la bête est là qui me fait voir

La bien-aimée au fond des obscènes miroirs

Avec tous les détails délicats de sa forme.

Dormir! pouvoir chasser la vérité difforme,

La bête aux visions, le monstre aux ongles clairs!

Mais elle est toujours là dans les minuits amers,

Elle souffle une haleine infecte, elle renâcle

Et toujours ses yeux verts reflètent le spectacle,

La scène, sur le lit d’hystérie et d’horreur.

Il faut, pour que la bête apaise sa fureur,

Que le matin naissant dans les carreaux jaunisse

Et je m’endors enfin, brisé par le supplice.

ELLE SENTAIT LE THYM...

Elle sentait le thym, la fraise et la jeunesse...

Elle était si sensible à la moindre caresse!

Elle s’abandonnait pour un bouquet de fleurs.

Elle sentait l’épi, la grappe et le bonheur...

Les effluves du soir lui rougissaient la bouche.

Elle faisait voler sa jupe et ses babouches

Pour un brin printanier de jeune volupté

Et la chaleur des yeux la faisait palpiter.

Elle avait de l’orgueil à n’être pas fidèle,

Hors des draps émergeait son torse de modèle

Et ses reins dont l’élan a ravagé nos nuits.

L’absence de plaisir était son seul ennui.

Elle sentait les prés, la fougère et la vie...

Créature charnelle et jamais assouvie,

Elle criait d’amour quand on lui faisait mal

Et vous mordait la peau de ses dents d’animal.

Elle sentait le buis, le sureau, la pistache...

Il fallait alterner le sucre et la cravache

Pour posséder ce corps qui n’aimait qu’être nu.

Elle riait, tendant ses seins d’enfant menu.

Dans sa bouche on buvait la saveur des fruits aigres...

Avec ses cheveux courts, ses hanches un peu maigres,

Elle offrait quelquefois des grâces de garçon,

Elle se renversait avec de grands frissons.

A présent, je suis loin, on l’a prise peut-être,

Ainsi qu’un bijou rare et savamment poli,

Ainsi qu’un chien enrubanné qui cherche un maître,

Une bête de luxe à jeter sur un lit...

LE MIROIR OVALE

J’avais tout disposé, le parfum, le peignoir,

Les babouches de soie et d’or, le collier noir,

La boîte de cristal pour mettre ses opales

Et le miroir d’argent, dont elle aimait l’ovale.

Elle n’est pas venue. Une femme passait.

Je l’appelai, j’ouvris la porte. Elle sentait

La laine, le café, la fatigue et la brume.

Vite, je lui donnai, pour qu’elle se parfume,

Le flacon. A son cou je mis le noir collier

Et les babouches d’or et de soie à ses pieds.

Le cristal retentit des épingles tordues

Et j’eus la nouveauté d’une épaule inconnue.

Mais quand sa main toucha l’ovale du miroir

Son haleine ou la mienne empêchait de s’y voir,

Faisait dans la buée un dessin de visage...

J’ai cassé le miroir à cause de l’image...

OTE TES VÊTEMENTS...

«Ote tes vêtements, étends-toi sur le lit...»

Et je la sentirai dans l’ombre qui rougit,

Les doigts tremblants au col de sa robe montante,

Une rose effeuillée au corsage, hésitante

Et déchirée au fond de sa chair par les mots.

Ses yeux auront les tons de laque des émaux

Sous l’or épais des cils qui se mettront à battre,

Ils deviendront plus grands, plus troubles, plus bleuâtres,

Elle défaillira sous la brutalité

Des gestes et voudra de ses doigts écartés

Dérober à demi son regard aux caresses.

La crudité des mots augmentant sa faiblesse

La fera crier de révolte en se donnant

Et mes lèvres des creux de son corps frissonnant

Feront courir la volupté comme une eau vive

Dans sa froideur de braise et sa pudeur lascive...

LE PASSAGE DE LA BELLE HEURE

La belle heure est venue et nous n’avons rien su.

Elle a sans doute ouvert la porte à notre insu,

Elle n’a pas sonné, elle a glissé sans geste.

Elle était près du feu merveilleux et modeste.

Nous n’avons pas été tous deux bien accueillants,

Toi, tu cachais ton beau visage souriant,

Tu n’as pas fait de thé, tu disais des paroles

Au hasard, tour à tour amicales, frivoles,

Et moi je calculais l’ennui de ces moments.

Celle qui vient nous voir pourtant si rarement,

Disparut sans adieu comme sans bienvenue...

Une belle personne, ai-je dit, est venue.

Nous l’avons ignorée alors qu’elle était là.

Je ne vois qu’à présent son charme et son éclat.

C’est dans le grand fauteuil qu’elle s’était assise.

Sa robe était en soie éteinte, amande et grise,

La chambre est parfumée avec son souvenir.

Nous laisserons la porte ouverte à l’avenir...

Pourvu que son image aux miroirs se révèle?

Quel regret de s’être ennuyé à côté d’elle!

On ne le sait qu’après! Qui donc nous préviendra

Quand l’heure du bonheur doucement entrera...

CELUI-LA, JAMAIS PLUS...

Quand tu reposeras près d’un autre, la nuit

Et que tu veilleras, comptant le temps qui fuit,

Écoutant bourdonner ton ardeur à tes tempes

Ou regardant trembler sur les tapis la lampe,

Peut-être croiras-tu me voir auprès de toi.

Ce seront mes cheveux où glisseront tes doigts.

Ce sera mon épaule à côté de la tienne.

Ce sera la présence et la chaleur ancienne.

Alors, te rappelant l’étreinte sur mon cœur,

Peut-être voudras-tu dans un plaisir trompeur

Ressusciter l’amour de ces nuits disparues.

Au bercement des bruits qui montent de la rue,

Au même creux du lit creusé par vos deux corps,

Tu chercheras à retrouver le frisson mort

Et trois fois tu m’appelleras du fond de l’âme

Et du fond de ta chair désireuse de femme.

La lampe tremblera toujours sur le tapis

Et les bruits monteront de la rue, assoupis,

Tu fermeras les yeux pour mieux voir apparaître

La volupté sortant du mystère de l’être,

Tu tiendras des cheveux, des vertèbres, des bras,

L’antique forme humaine en les ombres des draps,

Mais le baiser vivant sur nos lèvres fermées,

Celui-là, jamais plus, vois-tu, ma bien-aimée...

LE FANTÔME

Je revois quelquefois dans les glaces nocturnes,

Ton visage, l’éclat de tes yeux taciturnes

Et tes doigts effilés en ivoire malade.

J’entends auprès de moi tes talismans de jade,

Le frôlement perdu des robes familières...

O vertu des miroirs dans les nuits solitaires!

Je m’approche et je tends les bras vers ta pensée

Et je vois ton image un peu moins effacée,

Dans le clignotement des lampes qui s’endorment.

Au bout d’un chemin blanc se précise ta forme.

L’air de ma chambre close est plein de ta présence.

Le grand mystère ouvre ses portes de silence

Pour me rendre, encadré des colliers et des gemmes

Et du peigne d’argent, le sourire que j’aime.

O bouquet de pavots où se cache une rose!

Je suis près du miroir et tendrement j’y pose

Un baiser. Et voilà qu’une vie délicate

Fait trembler les rideaux, brûler les aromates.

J’entends le linge mort qui bouge dans l’armoire

Et tes bijoux tombant dans la coupelle noire

Et le papier froissé des livres que tu touches.

Je vois ressusciter tes petites babouches,

Ton peignoir noir et or aux nuances passées...

Mais le baiser finit... Mes lèvres sont glacées...

Voilà la chambre morne où l’air est moins fluide...

Miroir terni! Peignoir défunt! Babouches vides!...

LE COMPAGNON

Il a les pieds feutrés, il est masqué de noir...

Il marche sans lanterne à travers les couloirs...

Il fait le long des murs un bruit de feuilles mortes...

Il gravit l’escalier, il en touche les portes

Et sous les paillassons il ramasse les clefs...

Il entre... Son visage est rougeâtre et pelé,

Il a la jambe grêle et le crâne difforme.

Il se tient, grimaçant, auprès de ceux qui dorment

Ou de ses doigts sans ongle il caresse leurs yeux.

Par son attouchement humide, les cheveux

Se détachent, un mal blanchâtre vient aux bouches,

Une corruption gagne la chair qu’il touche.

C’est pire pour le cœur. Fermez la porte, allez,

Et sous le paillasson ne laissez pas la clef.

C’est toujours lui qui vient, non la visite chère.

Je le sais. C’est pourquoi j’allume les lumières,

Je prépare un souper, je me mets en habit

Et j’attends, solennel, cette hôte de minuit,

Parmi tous les reflets électriques des glaces.

Le monstre vient, ricane et je lui dis: Prends place

Devant moi. Il s’assied. Son œil malade luit.

Il enlève son masque. O seigneur! Et la nuit

Est longue. Nous buvons. Jamais je ne m’écarte

S’il s’approche de moi. Sais-tu jouer aux cartes?

Non. Moi non plus. Lis-tu des livres? Non, jamais.

Surtout ne parle pas de celle que j’aimais...

Nous buvons. As-tu froid? Voici la couverture.

On entend un laitier passer dans sa voiture...

Quand le bonheur s’en va, vois-tu, c’est pour toujours...

Et nous nous endormons tous deux au petit jour...

FEMME AUX BIJOUX

Un piano bleuté

Couleur de nuit d’été,

Des tentures mauves

En velours byzantin,

Des bijoux, des écrins,

Sur des peaux de fauves,

Du feu, des miroirs froids,

De vieux panneaux chinois,

Des cuivres, des laques...

Dans un vase en cristal

Se mêlent le santal

Et la sandaraque...

Les rideaux sont épais,

Le jour ne luit jamais,

C’est le lieu que j’aime...

Et sur ton ventre impur

Tu fais couler l’azur,

Le grenat des gemmes.

Ah! laisse à tes genoux

Ce ruisseau de bijoux,

Ce torrent de bagues,

Car il n’est de saphir

Qui vaille un souvenir

Dans tes grands yeux vagues.

Je préfère aux anneaux

Sculptés dans les métaux,

Aux splendides chaînes,

Aux perles par milliers,

L’invisible collier

Tressé de mes peines.

Sa forme et sa beauté,

Ni ce qu’il m’a coûté

Afin qu’il existe,

Tu ne sais pas cela.

Tes yeux ont plus d’éclat

Lorsque je suis triste.

Voir tes yeux noirs verdir

Est mon plus cher plaisir

Et tous les topazes

Semblent moins orangés

Que ton corps allongé

Sans turban, ni gaze.

Aussi voici ce soir

Le collier aux grains noirs

Que seuls mes yeux voient.

Des perles de mes pleurs,

Du fil de mes douleurs,

Tu feras ta joie.

L’AME DES PAVOTS MORTS

L’âme des pavots morts monte dans la fumée...

Je contemple, étendu, les visages humains,

Les meubles délicats, les choses bien-aimées,

Bercé sur le vaisseau de l’opium divin.

L’homme à tête de chien se penche sur la lampe,

La femme aux anneaux d’or avec son corps étroit,

Ainsi qu’un serpent blond et métallique rampe,

Ondule et me saisit et s’enroule sur moi.

Une autre, épaisse et fauve, ainsi qu’une crinière,

Fait tournoyer dans l’air ses boucles de lion,

Tandis qu’un peu plus loin les yeux d’une panthère

Fixent sur moi le vert glauque de leur rayon.

Dans les feux de la soie errent des chats magiques,

Tordant nonchalamment leur corps phosphorescent,

Des oiseaux font pleuvoir dans un vol féerique

Un arc-en-ciel de leur plumage éblouissant.

Tout un peuple grouillant dans les coins s’accumule,

De fourmis d’or, de vers ailés, de scorpions.

Les élytres, les corselets, les mandibules

Vibrent en se froissant et craquent par millions.

Je vais être mangé par cette vie étrange,

Par ce règne animal puissant qui vient du fond

Des ombres, mais voilà que l’homme-chien se change

En un arbre si haut qu’il perce le plafond.

Des fleurs vivent dans la crinière léonine.

Le long des murs coule un torrent de végétaux.

Le bambou de la pipe, ainsi qu’une racine,

S’enfonce fortement dans le sol du plateau.

Une forêt de lis et de roses géantes

Monte des satins bleus, jaillit des noirs velours,

Je vois naître et grandir des arbres et des plantes

Avec des troncs épais et des feuillages lourds.

C’est un fourmillement d’herbes parasitaires,

De lichens animés, de lierres vivants.

Le flot continuel des forces millénaires,

Dans les germes, les sucs, coule en les dévorant.

Puis, un dessèchement par l’excès de la vie

Se produit. Les forêts prennent des airs spectraux.

Dans l’humus qui s’amasse et qui se stratifie,

Je vois la fougère fossile et les coraux.

Je suis dans un désert de schiste et de calcaire,

Où sont carbonisés des herbages marins,

Dans un monde de houille et de couloirs lunaires,

De cristaux condensés par des feux souterrains.

Je vois des gisements de sel et de pétrole,

Des lacs vitrifiés stagnant dans du mica,

Des monts diluviens m’entourent et me frôlent,

D’étranges geysers m’aveuglent de leurs gaz.

Immobile, j’assiste aux naissances des pierres,

A la formation secrète des métaux,

Et sous les astres bleus d’époques tertiaires,

Le naphte en fusion m’emporte sur ses eaux...

--Ainsi, je vois, le soir, des milliers d’images

Que l’âme des pavots répand sur les coussins,

Je remonte le cours des races et des âges,

Bercé sur le vaisseau de l’opium divin.

L’INCONNU FAMILIER

La montée aux enfers · 第 4 / 8 段