Elle rit en faisant claquer ses jeunes dents.
Ses perles effleurant une matrone énorme
Éblouissent le seuil de leur luxe impudent...
Elle embrase en passant le corridor sinistre
De la flamme en satin qui double son manteau.
Sa prunelle aux tons mats que ne cercle aucun bistre
Écorche les miroirs comme un feu de couteau.
Le troupeau, comme une eau malade se déverse
Dans le salon, timide, hébété, paresseux...
Elle, dans les sofas se pâme et se renverse,
Montrant sa jambe fine et son torse nerveux.
L’aspect des corps lassés attise sa luxure,
Elle écrase les seins tombant entre ses doigts,
Se moque insolemment des pauvres chevelures,
De la rape des peaux et du graillon des voix.
Elle les fait danser, se coucher sur son ordre,
Ainsi qu’une dompteuse exquise aux yeux d’acier,
Domptant des animaux qui voudraient bien la mordre,
Mais courbent leur échine et lui lèchent les pieds.
Le piano faussé résonne et le vin coule...
Parfois elle égratigne avec son ongle peint
Le dos vaincu d’une des femmes qui s’écroule,
Ou la cingle du coup de fouet de son dédain.
Sous l’électricité les visages se creusent.
L’alcool est plus puissant, les tapis plus profonds,
Un halo de splendeur baigne la visiteuse,
L’envie et le malheur descendent du plafond...
Et soudain, sans un mot, tout le bétail se dresse
Avec un goût de sang, des regards d’assassin.
Elles se penchent, haletantes de l’ivresse
De broyer à la fois ses bijoux et ses seins.
Elles voudraient casser cette main frêle et rude,
Crever cette peau fine avec ses diamants,
Ce corps trop ferme insulte à leur décrépitude,
Et vaincre ce cynisme orgueilleux de vingt ans...
Or, debout, l’autre s’est campée au milieu d’elles
Et se grise du voisinage de la mort,
L’air de crime la fait plus perverse et plus belle,
Hors la robe, elle tend exprès son jeune corps.
Et le couteau pâlit devant l’éclair bleuâtre
Des bijoux, toutes les tigresses en fureur
Ne sont plus qu’un troupeau de chiennes qu’il faut battre,
Pour leur air malheureux de femelles en pleurs...
Mais la petite reine, avec une allumette
Qu’elle frotte sur son soulier de satin blanc,
Rallume alors indolemment sa cigarette
Pour leur souffler au nez sa fumée en riant...
LE SECRET PERDU
Une maison quelconque en un quartier perdu...
Le long couloir muet... L’escalier vermoulu,
Puis un palier, un rais de lumière, une porte...
Une servante avec un visage de morte
Me conduit. Des tapis où des êtres humains
Sont couchés au milieu de l’ombre et des coussins.
Les visages épais ont des regards sans flamme.
On distingue des seins et des bustes de femme
Et la fumée est lourde et je demeure là
Sous le miroir sans fin qui reflète un Bouddha
Et les peines du soir à mes côtés s’endorment.
Alors, un long visage clair, parmi les formes
Apparaît, il sourit, il se penche sur moi,
Sur ses lèvres se pose un minuscule doigt,
Qui fait chut! j’entends mal des choses à voix basse,
Je sens qu’un beau secret dans l’atmosphère passe...
Mais soudain un peignoir fait en se déplaçant
Un grand cercle couleur d’émeraude et de sang,
Comme un jet de cristal en flamme un rire fuse,
Les contours sont moins nets, les formes plus confuses
Et le visage au clair ovale disparaît...
Jamais je ne saurai quel était le secret.
LES DIEUX SUR LES QUAIS
Le jeune Grec sauta de la barque, léger.
Le vent du port souffla dans sa tunique orange,
Ses cheveux blonds étaient sur le front partagés,
Il avait des yeux verts d’une lumière étrange.
La jeune fille au corps couleur de bronze éteint
Le suivit et durant qu’il attachait l’amarre,
Sur son cou long et pur et dans ses cheveux fins
Elle ajusta ses bijoux bleus et sa tiare.
Les bouges clignotaient le long des quais déserts.
La lune sur le golfe endormait la nuit rose.
Ils dégageaient l’odeur des fleurs et de la mer.
Lui portait un miroir d’argent, elle une rose.
Quand sur le seuil fumeux ils se tinrent debout,
On cessa de cogner les tables et les verres.
Il fit de la beauté d’un mouvement de cou,
Elle versa l’amour en baissant les paupières.
«Qui donc es-tu, forme d’Éros au buste étroit?
Dans quel temple es-tu née, Aphrodite d’Asie?
Nul n’avait jamais vu tes seins sombres et droits...
Et l’âme devant toi, jeune homme, s’extasie...
«Jusqu’ici les vaisseaux venus de l’Orient
Ne rapportaient ici que des Arabes hâves,
Des juives en haillons avec des yeux brillants,
Les rebuts des harems et des marchés d’esclaves...
«Quels sont ces talismans autour de vos poignets,
Ces étranges bijoux et ces pierres coniques?
Pourquoi ces ongles peints et ces longs doigts soignés?
De quel tissu tressé sont faites vos tuniques?»
Un marin attirait la jeune fille à lui
Et ses doigts noirs de vin lui maculaient l’épaule.
Vers la bouche du Grec ainsi que vers un fruit
Se penchaient goulûment Carmen et la Créole.
L’accordéon boiteux se remit à bercer
Le rougeâtre minuit de sa musique fausse,
Les ivrognes recommencèrent à crier
Et l’alcool ralluma le bleu des yeux féroces.
Un obscène danseur au visage épilé
Qui pour rire agitait une grande mâchoire
Et qui tournait parmi les buveurs attablés
Saisit d’un bras velu le jeune homme d’ivoire.
La femme aux seins géants, jalouse, se dressa
Et la maigre en hurlant lui lança la bouteille,
Un couteau luit. Un air de bagarre passa
Sur les cols bleus et blancs et les trognes vermeilles.
Le Grec dans une odeur de rut et de sueur
Se sentit pris par sa chevelure frisée.
Et les hommes changés en bêtes en fureur,
Par terre écartelaient la vierge à peau bronzée.
On se les partagea comme un butin charnel,
Comme un trésor qu’on pille après une bataille.
Le bouge où se mêlaient marins et criminels
Vit une sexuelle et splendide ripaille.
Puis, comme la laideur et le mal sont puissants,
Les deux êtres parfaits sourirent dans l’orgie,
Le plaisir et le vin remuèrent leurs sens,
De la nuit animale ils surent la magie.
Lui rendait à présent l’étreinte et le baiser.
Elle s’offrait pâmée, impudique aux lumières...
Ils tendaient le désir de leurs bras épuisés.
Leur visage bouffit, leurs traits se déformèrent.
Quand l’aurore parut sur les pavés glissants
Vidant dans un hoquet le port et sa racaille.
L’Aphrodite à peau mate et l’Éros vomissant
Titubaient dans la boue et cognaient les murailles.
C’est depuis lors qu’on voit dans la tourbe des quais
Au milieu des calfats et des marchands d’oranges
Errer à demi nus, provocants, efflanqués,
Exsangues et lascifs les voyageurs étranges.
Ils rient stupidement, mais parfois le soleil
Dans le miroir cassé qu’ils regardent encore
Dessine indulgemment un beau pays vermeil
Et le fantôme d’or d’un temple callichore.
LA TREIZIÈME ANNÉE
Un soir, j’ai rencontré la treizième année
Avec ses yeux trop peints de fillette damnée
Et sa robe trop courte et ses bas bien tendus...
L’ange bas et flétri des plaisirs défendus
Aguichait à présent les passants sur la place
Où jadis, dans le temps de sa précoce grâce,
Elle essayait sur moi ses lèvres et ses mains,
Le long du mur, au pied du bec de gaz éteint.
--Viens-tu? dit-elle en se cambrant et sur son torse
De fausse enfant tombaient ses seins lourds dans leur force.
--Nous avons trop vieilli. Tes mains ont des bijoux
Et mes cheveux sont gris...--Tu me plais malgré tout.
--La police pourrait passer. Petite fille
De quarante ans, je vois quelqu’un à cette grille
Qui regarde.--Il s’éloigne et l’endroit est désert.
--Je ne reconnais plus le mur. Il fait trop clair.
C’est l’ombre qui jadis te faisait jeune et belle...
--Le vent souffla le bec de gaz...--Tu vois, dit-elle...
LA COMPLAINTE DE L’HOPITAL
Le vieil hôpital est en briques rouges,
Palais de la mort avec quatre tours
Il a sur la porte un fanal qui bouge,
Le fleuve le baigne et serpente autour.
Auprès sont les bas quartiers et les bouges.
Le peuple, le soir, cherche ses amours
Près de l’hôpital fait de briques rouges.
Le vieil hôpital est rempli d’humains
Marqués par le mal et par la misère.
Dans les lits étroits ils tordent leurs reins.
Là sont les perdus et les solitaires,
L’homme sans amis et l’homme sans mère.
Grimaçants, gelés et levant les mains,
Le vieil hôpital est rempli d’humains.
On entend le vent à travers les salles,
Il fait des récits dans les corridors
Et chaque visage est un peu plus pâle,
Quand il dit par où, pieds devant, l’on sort,
Qu’avec sa bougie et son linceul sale,
La petite chambre où l’on met le mort
Est à droite, au fond, dans le corridor.
Que les yeux sont grands dans les faces blêmes!
Dans les maigres corps que de cœurs fervents!
Combien ont offert aux êtres qu’ils aiment
L’élan éperdu de moignons en sang!
Que de cris d’appel vers des Christ absents!
Quelle écume d’âme et que de blasphèmes!
Que les yeux sont beaux dans les faces blêmes!
O vieil hôpital dont les murs encerclent
Le mélancolique et l’affreux troupeau,
Marmite enfermant avec ton couvercle
Les membres, les os, les nerfs et les peaux,
Gîte de douleur, enfer aux cent cercles
Dont les torturés n’ont pas de repos,
O vieil hôpital, voici le troupeau,
Voici l’éclopé qui penche et se traîne,
Voici le manchot, voici le boiteux,
Ceux qui n’auront plus jamais avec eux
Le bonheur d’avoir une forme humaine,
L’homme sans mâchoire et l’homme sans yeux,
La jambe fendue et le cœur boiteux,
Corps mangé de plaie et pauvre âme en peine...
Fais-leur bon accueil, ô vieil hôpital!
Incline tes tours, ouvre-leur ton porche!
Pour leur tenir chaud, éclairer leur mal,
Allume ta brique ainsi qu’une torche!
Ouvre comme un ciel ton dôme ogival!
Pour ceux qu’on déchire et ceux qu’on écorche,
Un peu de pitié, ô vieil hôpital!
LE VOILE FROISSÉ
Voilà ce que je vis au fond du quartier vieux...
La jeune fille en deuil s’avançait au milieu
Des sordides bazars et des marchands d’oranges.
Le soir resplendissait dans les loques étranges,
Les haillons bigarrés aux fenêtres pendus.
Sa robe frémissait comme un songe perdu
Parmi le peuple affreux grouillant dans la ruelle.
Elle m’apparaissait tendre, rêveuse et frêle
Et je souffrais sentant combien les bruits, l’odeur,
Les visages devaient déchirer sa pudeur.
Je vis un torse épais, une chemise rouge...
Des voix d’homme sortaient du demi-jour d’un bouge
Et deux yeux d’assassin guettaient dans un couloir...
Et là, vint s’engouffrer soudain le voile noir
Le visage pudique et pur sous la voilette.
La nuit appesantit ses ombres violettes
Sur les fruits, les ruisseaux, les bars du quartier vieux.
Je voyais une lampe à des volets lépreux...
Plus tard on l’éteignit... Un pas léger dans l’ombre...
Le sang du bec de gaz... Pâle en sa robe sombre,
Elle passe et je vois que le voile est froissé,
Je comprends que des mains dans sa jupe ont passé,
On a mordu son cou, sa bouche a des empreintes,
Je sens qu’elle a tremblé sous une forte étreinte...
Elle va, les yeux clos, pudiquement, sans voir
Et deux yeux d’assassin la suivent du couloir...
LE CAFÉ-CONCERT MAUDIT
C’est au fond du faubourg, après les cheminées...
Le chemin de charbon mène au café-concert...
Les maisons sont autour lépreuses, lézardées
Et les enfants qu’on voit sont rongés d’un mal vert.
Et là, pour le plaisir de l’alcool et des femmes
Viennent les matelots halés par les saisons,
Les chauffeurs qui se sont roussis auprès des flammes
Dans les soutes, les déchargeurs de cargaisons.
Et là, viennent les trafiquants de chair humaine,
Le troupeau paria des quais et des chalands,
L’arabe d’un gris sale et le nègre d’ébène,
Déchets d’orientaux pourris par l’occident.
Sur la porte flamboie une lanterne rouge.
Le ruisseau semble autour charrier des typhus.
C’est un bouge d’enfer maudit entre les bouges,
C’est le café-concert dont on ne revient plus.
Car la mauresque juive a des seins magnifiques
Qui pendent pesamment sur son corps glorieux,
Et sa danse du ventre est grotesque et lubrique
Et la faim de sa chair vous coule par les yeux.
Car le clown en gants blancs, en chapeau haut de forme
Grimace en imitant le hibou et le chat,
Si drôlement qu’on est saisi d’un rire énorme
Dont on roule par terre au milieu des crachats.
Dans les verres le vin rougeoie et le punch flambe.
L’air est opaque et sent le tabac et la chair
Et les filles montrent leurs gorges et leurs jambes
Dans des tangos coupés de coups de revolver.
Et le plaisir est tel de danser, d’être ivrogne,
De toucher des corps mous en beuglant des refrains,
De sentir la sueur des torses et des trognes,
Qu’on ne ressort jamais de cet enfer divin.
Pendant l’éternité durera cette fête.
On voit, en regardant de près, sous les gants blancs
Du clown, bouger les os de sa main de squelette,
Il a l’orbite vide et le crâne branlant.
Ces accroche-cœur bruns sont collés sur des tempes
Dont la peau est séchée et tombe par endroits.
Et la juive qui danse aux clartés de la lampe
Tourne son ventre ainsi qu’un astre mort et froid.
L’opulente Carmen a des tibias maigres
Pour supporter un corps qui va se dissolvant,
Et la rouquine étreint un long spectre de nègre
Et dans leur rire on voit se déchausser leurs dents.
Le matin charbonneux sur des quais de halage
Apparaît à travers des formes de vaisseaux...
Et les hommes dans le quartier des débardages,
Avec le dos courbé cheminent en troupeau...
Le bouge au loin frémit et danse dans la pluie...
Et titubant, un matelot, sous le fanal,
Regarde au ciel passer la brume avec la suie...
--O soleils qui montaient sur l’océan austral!...
LA TRESSE COUPÉE
Sur le seuil d’or du magasin d’antiquités
L’enfant se fait coiffer par l’ancienne beauté.
La marchande aux yeux peints admire, palpe et flatte
L’éblouissante peau, les lèvres écarlates
Et la tresse qui tomberait jusqu’aux talons
Si ses doigts secs ne la tordaient sur le cou blond.
Quelquefois le miroir ornant la devanture
Lui montre son visage avec des bouffissures,
Ses lèvres retombant, son teint parcheminé...
Le parfum de la mort sort des meubles fanés.
L’enfant que le soleil de la rue illumine
Suit des oiseaux en cage aux boutiques voisines...
Mais soudain au moment de nouer les cheveux,
La femme, la poussant parmi les objets vieux
Du magasin, les oripeaux, les ors des frusques,
Tranche avec ses ciseaux la natte d’un coup brusque,
La suspend à son cou comme un souple serpent
Et danse, geai flétri, sous ces plumes de paon
Pendant que les ciseaux font un bruit métallique
Et que de tous côtés, sur le seuil des boutiques,
Des commères tapent leur ventre en s’esclaffant
De voir le beau visage abîmé de l’enfant.
LA FOIRE FOLLE
La foire flamboyait sur le boulevard ivre
Au chant criard de milliers de mirlitons.
Je m’avançais parmi les baraques, les cuivres,
Dans le rayonnement des cibles de cartons.
Et je passai près des mangeurs de sucre d’orge.
Un torrent de guimauve entre leurs bras coulait,
Les sucres colorés ruisselaient sur les gorges,
Ils étaient gras avec des yeux couleur de lait.
Ils aspiraient avec des lèvres sirupeuses
Comme avec une pompe et sans avidité.
La tristesse sans fin de l’innocence heureuse
Planait sur ces corps mous et ces cœurs hébétés.
Et je vis le jeu de massacre. Les poupées
Étaient humaines et vivaient en grimaçant
Par les balles de son elles étaient frappées,
On les voyait danser, souffrir, cracher le sang.
Et je vis les lutteurs faisant saillir leurs formes
Et qui se pavanaient sous de roses maillots
Et des femmes auprès de ces amants énormes
Se disputaient avec d’hystériques sanglots.
Une clownesse ayant trop de carmin aux joues
Tourbillonnait avec un bouquet de papier.
Et soudain imitait un paon faisant la roue
Avec sa robe d’or aux volants déployés.
Et je vis le dompteur dans la ménagerie:
Il avait délivré le tigre et le lion,
Mais tous semblaient ce soir atteints de léthargie
Et dormaient près de lui, fraternels compagnons.
Les perroquets prenaient de bizarres postures
Pour lisser leur col vert et leur corps bleuissant
Et le singe malade, avec des couvertures
Près du boa, s’emmaillotait en gémissant.
Et les chevaux de bois roulaient en cavalcades
Fantastiques au ciel du plafond plein de trous.
L’on voyait alterner comme dans les ballades
L’amazone fantôme et le cavalier fou.
Vers la belle Fatma dont la robe défaite
S’entr’ouvrait sur des seins fabuleux, accouraient
Le prince Mignapouf et le veau à trois têtes
Et pour la posséder ils s’entre-déchiraient.
Les ruelles crachaient les voleurs et les filles
Et les couples gâtés d’interlopes amants.
Et le phoque géant et la femme torpille
Se mêlaient en un monstrueux accouplement.
Et dans l’ombre tombant de l’éléphant du cirque
Comme si, là, la foire avait mis son secret,
La petite danseuse et le nain anémique
Dessinaient en dansant un fragile ballet.
Mais je fus ébloui du cerceau des gugusses
Et du vol clair des écuyers surnaturels...
Et je fus projeté par les montagnes russes
A travers le feu d’artifice jusqu’au ciel.
LES NOCTURNES
L’esprit bleu de la nuit s’élève des pavés...
Ils marchent sans savoir ce qu’ils pourront trouver
Dans les longs corridors déserts que sont les rues.
Cœurs tristes des maisons, fenêtres disparues!...
Un volet claque, un bar clignote, un fiacre meurt...
Chacun un peu plus loin veut porter sa douleur...
Ils croisent des soupeurs attardés, des ivrognes,
Des ouvriers allant vers d’obscures besognes
Et les sergents de ville avec leur capuchon.
Les gardiens de travaux lèvent leur lumignon,
La pierreuse au front bas leur parle de sa chambre
Et pour les décider leur découvre ses jambes.
Le brouillard pénétrant humecte leurs habits,
Un chaland mort repose au long du quai maudit...
De son clapotement le fleuve les appelle...
L’ombre de cette nuit leur paraît éternelle...
Rentrer chez soi tout seul! Tout vaut mieux que le mal
De l’allumette avec son éclair sépulcral
Dans l’escalier, que tous ces seuils inexorables,
Que l’appartement froid, la lampe sur la table,
Le livre ouvert, le lit, ce berceau des remords,
Et le morne sommeil, frère obscur de la mort.
VIOL DE FILLE
Après le dernier bar, au haut de la montée
S’ouvre sa chambre et de la rue on voit le lit.
C’est une fille magnifique et réputée
Qui vend à bon marché la luxure et l’oubli.
Les juifs des bas quartiers, les hommes de la troupe,
Les arabes, les assassins aux yeux bridés.
Les jeunes marsouins qui sautent des chaloupes
Sur les quais bleus, tous sont venus la posséder.
Un seul est à jamais exclu du lit célèbre,
Un marin aux yeux bleus de la race du Nord,
Qui brûle de désir jusque dans ses vertèbres
Pour la chair mate avec des reflets noir et or.
Pour lui, toutes les nuits, la misérable porte
Est fermée. Et collé sur le bois il entend
La femme qui se pâme exprès, de telle sorte
Que ses hoquets d’amour lui déchirent les sens.
Il guette la ruelle et voit ses camarades,
Assouvis, vacillant sur le seuil. Il les suit
Vers la brume du port où rêvent les escadres,
Retrouvant sur leurs pas les relents de leur nuit.
Viens ce soir, dit-elle une fois. Et des ivrognes
Le croisent. Son lit creux garde encor leur chaleur...
Ah! qu’importe! Elle rit dévêtue. Il l’empoigne,
Il tient la femme, il en respire la sueur.
Mais sans raison, elle résiste, opiniâtre.
Ils luttent. C’est pour elle un sauvage plaisir
De ne pas se donner mi-nue et de se battre.
Lui, près du beau corps brun sent monter son désir.
Ils s’acharnent parmi les bouteilles brisées
Où l’ardeur s’exaspère avec férocité.
Parfois comme une enfant elle gémit, blessée.
Elle cogne parfois sur le mâle excité.
Ils roulent dans le vin, se tordent sur les briques,
La mêlée à tous deux donne un besoin d’amour.
Elle claque des dents, rit d’un rire hystérique,
Ses jambes se serrant se refusent toujours.
Elle est lasse, étendue, et pourtant invincible.
Elle le brave encor. Le jour luit aux carreaux...
Qu’elle est belle, allongée... Il se dresse, terrible...
Dans le ventre imprenable il plante son couteau.
Un clairon matinal sonne dans les casernes.
Le sang sort du corps brun avec un bruit égal.
Ah! les pays perdus où les matins sont ternes!
Comme la mer du sud bleuit! Comme il a mal!...
LA PETITE DANSEUSE
Le géant était triste auprès du nain malade.
La grosse caisse et les cymbales expiraient
Et s’accoudant sur le carton des balustrades,
La petite danseuse au loin me regardait.
Sous la robe à paillette et le manteau de flamme
Je sentais qu’elle avait très froid au vent du soir,
Froid à sa chair d’enfant et froid peut-être à l’âme...
La foire finissait dans un grand désespoir.
Elle me regardait avec des yeux si tendres!
Une onde d’amitié vous baigne quelquefois,
On en a le cœur gros et l’on ne peut comprendre
La foule morne s’écoulait autour de moi
Alors parmi la mort de la foule muette,
Pour l’ami inconnu ainsi qu’un signe obscur,
La danseuse soudain fit quelques pirouettes
Et le geste d’offrir au ciel son corps très pur.
Mais je ne compris pas la parole subtile.
Cette mystérieuse offrande au sens profond...
L’homme ferme son âme en vivant dans les villes...
Et je partis avec les derniers lumignons...
Et c’est pourquoi, les jours de l’an, les jours de Pâques,
Depuis ce temps, je cours les foires au hasard...
Mais je n’ai jamais plus retrouvé la baraque,
La petite danseuse et son tendre regard.
LE CORBILLARD INFATIGABLE
Je vois derrière moi toujours ce corbillard...
J’ai beau fuir à travers le soir couleur de laine,
Au tournant de la rue il surgit du brouillard
Et de maigres chevaux empanachés le traînent.
Je vois les yeux brillants et les traits amaigris
Et les habits tachés des cousins et des frères,
Et je vois le drap noir sous les bouquets flétris,
Traînant sur les pavés sa loque funéraire.
Le cortège se met à courir si je cours.
Il longe l’avenue ou traverse la place.
Je le vois se hâter le long des maisons basses,
Il se tient immobile au coin des carrefours.
L’église... Elle est béante et s’ouvre comme un ventre
D’orgue et d’encens qui va manger le corbillard...
Mais non... Le prêtre, au loin, les panaches, le chantre
Parmi les becs de gaz saignant... Il se fait tard...
Un bal public perdu dans un quartier de suie...
Des danseurs fatigués que bercent des tambours...
Un quatorze juillet attardé dans la pluie
Et malade parmi l’automne des faubourgs...
Je me cache au milieu du peuple qui reflue
Mais vois toujours couler les larmes du drap noir
Et les pauvres parents cheminent tête nue
Et parfois la polka les bouscule au trottoir.
Et l’un d’eux se met à polker! Les feuilles mortes
En groupe d’or dansent autour du corbillard...
Le port s’éteint... Je me tapis contre ma porte...
Le cortège apparaît au fond du boulevard...
J’ai gravi l’escalier et j’allume la lampe.
Ils sont derrière moi, ils montent lentement,
Et j’entends le cercueil qui cogne sur la rampe...
Ils entrent solennels dans mon appartement...
Au parfum délicat des robes suspendues,
Aux tiédeurs des coussins pour l’amour préparés
La mortuaire odeur du bois se substitue
Et le fade relent des vêtements mouillés...
Ils sont tous là... La chambre est à peine assez grande.
J’ai quelques fleurs au fond des vases. Les voici!
Ils tiennent leur chapeau dans la main, ils attendent...
Et leur cercle autour du drap noir s’est rétréci...
Ah! quand repartira ce cortège d’automne?...
Quel est le cimetière où le mort dormira?...
Le prêtre s’est assis et le chantre fredonne
Et quelqu’un dans un coin esquisse une polka...
COMPLAINTEDE L’HOMME QUI S’EST PERDU
Je me suis perdu dans la ville immense.
Chaque réverbère est un peu de sang.
Chaque ruisseau luit comme une espérance
Qui vous tord le cœur en disparaissant,
En tâtant les seuils je vais, gémissant.
A des carrefours je croise des danses.
Je vois l’assassin guetter le passant
Sur un boulevard gelé de silence.
Je me suis perdu dans la ville immense.
Dois-je m’arrêter ou marcher toujours?
Je passe le pont, j’ai peur et je cours.
Le fleuve a crié; c’est mon nom qu’il crie.
Dois-je m’arrêter à l’hôtellerie
Des mauvais vivants qui sont sans amour?
Voici la maison de la rêverie,
Et voici l’église et ses quatre tours...
Les portails sont clos, les portiers sont sourds,
La ville est si vaste et l’espoir si court!...
Où sont les amis et la bonne hôtesse
Et la table mise et les grands fauteuils?
Quelle est la fenêtre et quel est le seuil
Où je puis frapper pour que je confesse
Que j’ai le corps las et le cœur en deuil?
Aux jours de ma joie et de ma jeunesse
J’avais des amis pour me faire accueil,
Pour m’offrir leur vin et leur allégresse...
Où donc les amis, où donc la jeunesse?...