Les meubles de ma chambre étaient tous à leur place,

La lampe à la clarté tamisée, un peu lasse,

Le livre ouvert, le lit compagnon blanc et nu.

Mais au fond du miroir marchait un inconnu.

Il était plus âgé que moi. Sur son visage

La tristesse et le mal avaient fait leurs ravages.

Ses yeux étaient brillants, un peu faux et glacés.

Il semblait revenir des pays du passé...

Il n’avait pas l’air bon. Il grisonnait aux tempes.

Et lorsque je voulus baisser un peu la lampe

Pour le voir moins, je vis qu’il la baissait aussi.

Ah! nous devrions pourtant ainsi que deux amis

Sincères, se trouvant après un long voyage,

Compter les actions mauvaises, le bagage

De bien et les regrets que l’on a rapportés.

Mais non, on ne veut pas, c’est triste de compter.

Le bagage de mal est si pesant et l’autre

Si léger! Mes chagrins et mes plaisirs, les vôtres

Valent-ils que tous deux nous en parlions ce soir?

Non, je ne dirai rien à l’homme du miroir...

L’on rentre, l’on est las. C’est tard, on se rappelle...

Le lit est trop étroit... Le miroir trop fidèle...

L’on voudrait tant penser à celui qu’on n’est plus!

Il ne faut pas... Laisse le livre à demi lu,

Et laisse les remords autour de toi qui rampent...

Pauvre homme, couche-toi, éteins vite la lampe.

LE SPECTRE DES SOUVENIRS

LE PRÉSENT SUBTIL

Je songe qu’elle est seule à l’ombre du cyprès,

Loin de la sombre ivresse et du plaisir secret

Qu’elle goûtait, couchée en robe jaune et noire.

Alors j’ai pris la lampe et la boîte d’ivoire,

La pipe à bout de jade et le plateau d’argent

Et les trois scarabées de nacre aux feux changeants

Et roulé sous mon bras sa robe préférée.

Je suis le chemin creux dans la chaude soirée.

Le cimetière est proche et le mur n’est pas haut

Et l’on sent que les morts dorment mieux sous l’air chaud,

Quand le vent ne fait pas bouger croix et couronnes.

Sur le tertre, j’étends la robe noire et jaune,

J’étale les objets sur le plateau sculpté

Et dans le calme mortuaire de l’été,

Tenant l’ivoire blême et la pipe de jade,

Tout ce que chérissait ma tendre camarade,

J’aspire la fumée et la jette aux gazons.

Toi qui dors pour jamais dans l’humide maison

De terre, dont le seuil est cimenté de plâtre,

Sans robe tiède d’ambre et sans lampe rougeâtre,

Un ami vint ce soir fumer auprès de toi.

Ah! que le grand parfum mette en ton lit étroit

Au vestige allongé de ta figure humaine,

Malgré la dureté de la terre chrétienne,

Le sourire éternel du vieux Bouddha de bois,

Que je place ce soir à côté de ta croix.

LE SOUVENIR CARICATURAL

O souvenirs! La nuit était chaude et malsaine,

D’électriques chaleurs rôdaient près des maisons.

Par la fenêtre entraient de vivantes haleines

Et je me suis penché dans l’air plein de poisons.

Alors, j’ai vu venir le cortège bizarre.

Des eunuques avec des manteaux byzantins.

Puis des hommes fardés qui portaient des simarres

Et des jupes, couverts d’ornements féminins.

Des nègres solennels élevaient une châsse

Vers le ciel et je vis sous le verre en couleurs

Une grotesque idole en cire dont la face

Pleurait du sang. Un stylet d’or trouait son cœur.

D’énormes talismans, des formes priapiques,

Un Bouddha de bois peint, vivant et grimaçant,

D’exsangues chérubins aux ventres hydropiques,

Des vieillards aux virilités d’adolescents...

Toute nue au milieu marchait la bien-aimée,

La splendide aux seins droits, sous ses torsades d’or...

Mais horreur! Elle avait la taille déformée,

Des seins hideusement gonflés, des genoux tors....

Cette perfection, cette splendeur suprême

Était un corps rempli de rougeurs et de trous,

Et seul les yeux divins étaient restés les mêmes

Comme deux diamants perdus dans un égout.

Un perroquet juché sur son épaule gauche

Battait des ailes et la frappait de son bec.

Un être au teint parcheminé par la débauche

Derrière, dans sa chair enfonçait son doigt sec.

Une vieille en haillons qui tenait une torche

Ricanait et parfois lui roussissait les reins.

Et les lanternes clignotaient et sous les porches

S’esclaffaient le mendiant, la fille de l’assassin.

«Je t’aime, ai-je crié, toi l’unique et la pure!»

Les bras tendus vers l’idéal martyrisé.

Mais le ciel descendait comme pour l’écraser...

O souvenirs! O morts vivants! Caricatures!...

LES ABSENTS SONT DES MORTS

Les absents sont des morts qui n’auront pas de roses...

On ne prépare pas la chambre en pierres closes

Et l’on n’allume pas les quatre chandeliers.

Pour eux, pas de draps neufs, pas de bouquet lié

Avec ce jonc ténu qu’est un regret fragile.

Aucune illusion de forme volatile,

De halo lumineux et doux qui reviendrait

Hanter l’appartement où dort l’ancien secret.

Le temps fait du pastel une esquisse plus pâle,

La chaleur de la chair du sein ternit l’opale,

La rose s’évapore au fond du flacon d’or,

On le sait, on le dit... Les absents sont des morts.

Mais pourtant l’on voudrait tellement n’y pas croire,

Être encor l’habitant d’un coin d’une mémoire,

Dans la chambre d’hiver où sont les souvenirs.

Les absents sont des morts qui voulurent mourir.

La lettre est la couronne en immortelles fausses

Qu’on attache d’un fil de fer aux croix des fosses.

Le cœur y sonne vide autant que le métal,

De l’emblème agité par le vent glacial.

Puis plus rien. Même pas les fausses immortelles.

La pluie use les noms, les vases et la stèle.

Le fruit noir du cyprès tombe comme un remords

Du bonheur qu’on n’a plus... Les absents sont des morts...

LE VIEIL HÔTEL

J’ai gravi l’escalier où clignotait la lampe,

Sans ma canne de jonc, mon ancien chapeau clair.

Le bois comme autrefois gémissait et la rampe

Plongeait on ne sait où sa spirale de fer...

Le cœur du pauvre hôtel battait sous chaque porte.

La patronne en riant m’a tendu le bougeoir...

Que la voûte est étroite au souvenir qu’on porte

Quand elle était si vaste autrefois pour l’espoir!

J’ai pris la clef avec son numéro de cuivre

Ainsi qu’un talisman ouvrant des palais morts

Et sous mes cheveux longs d’alors j’ai cru revivre

Dans l’ombre humide du tournant du corridor...

J’ai vu monter l’antique aurore merveilleuse

Que contemplaient ces cœurs de vingt ans sans chagrin

Et glisser la blancheur des jeunes repasseuses

Dans une odeur de linge frais et de matin.

J’ai vu la chambre avec la table et les bougies,

Les livres rejetés, les cartes et le vin,

Le cadre désuet de l’enfantine orgie

Où chantaient les jetons, le rire et le satin.

Une voix étouffée a dit mon nom, des verres

Se sont entre-choqués quelque part, tristement.

L’hôtel dormait avec ses amours, son mystère...

Je suis redescendu silencieusement...

Et j’ai vu devant moi ma jeunesse qui marche,

Boiteuse, aux traits maigris, lasse et traînant le pied,

Et son doigt m’a montré sur la dernière marche

Le beau visage mort de la chère amitié.

«Dans les murs suintants et dans la moisissure,

O divine amitié, tu dors de ton sommeil,

Je ne connaîtrai plus que tes caricatures,

Je n’attends plus de toi ni baiser ni réveil.

«Mais je veux te bercer plus pure qu’une vierge

Comme dans un berceau, dans l’ombre du couloir.

Pour la veille de mort, à la place de cierges

Autour de toi j’allumerai quatre bougeoirs.

«Devant ta forme nue, immobile et clouée,

Mes mains élèveront un étrange ex-voto,

Fait du vin bon marché, des bottines trouées,

Des sous qu’on partageait, du pain et du réchaud.

«Et là, sous l’escalier rongé, dans les ténèbres,

J’accomplirai pour toi des rites solennels,

Ayant comme assesseurs de la veille funèbre

La patronne joyeuse et le garçon d’hôtel.»

LA SOLITUDE DES FEMMES

Il a pu se glisser malgré les portes closes

Et son souffle a soufflé la lampe doucement.

Il a flétri la robe et ravagé les roses...

Le malheur est venu dans les appartements.

Aussi long et muet que l’attente des lettres,

Dans la chambre est assis ce terrible témoin.

Il a fallu, le soir, dormir avec ce traître

Et le voir se tapir comme un chien dans les coins.

Nul coussin ne gardait l’ovale de la tête

Et les portraits avaient un visage lointain.

Il a sali la couverture violette

Où naguère chantait le baiser du matin.

Nulle main ne prenait le soleil des persiennes

Et ne l’éparpillait sur les peignoirs d’été,

Seul, il a ricané comme font les hyènes,

Riant des jours perdus et des bonheurs gâtés.

Sur chaque souvenir il a mis une tache.

L’angoisse vient avec l’approche de la nuit.

Et comme il sait, hélas! combien le cœur est lâche,

Il mêle savamment la peur avec l’ennui.

L’ombre s’emplit soudain de formes et d’images.

Une goutte de sang coule sur le plafond

Et la porte entr’ouverte est un obscur passage

Par où, dans un couloir, des civières s’en vont.

On entrevoit là-bas une blancheur de salle...

L’ombre d’un prêtre passe avec les sacrements...

Au loin, emmaillotée, une figure pâle...

L’éclair des bistouris... Des déclics d’instruments...

L’iode et l’éther... L’odeur fade du chloroforme...

C’est un musée de cire entre des murs ouatés...

Comme dans un tombeau les malades s’endorment

Et tout d’un coup les hurlements d’un amputé...

Le malheur tourne et danse à présent dans la chambre,

Il vient de faire entrer des êtres singuliers.

L’un a les reins cassés et cependant se cambre

Grotesquement, tendant une jambe sans pied.

L’autre a l’air d’éclater d’un rire diabolique,

Mais il pleure: les lèvres manquent sur ses dents.

L’autre veut vous saisir de sa main mécanique...

Une mâchoire d’or fait un bruit obsédant...

Le manchot fait pirouetter l’unijambiste...

De ses deux yeux de verre, un autre obstinément

Vous fixe... On ne sait quel orchestre étrange et triste

S’élève on ne sait d’où pour ce bal d’impotents...

--«Seigneur, je reconnais l’homme sans chevelure,

Le scalpé, le manchot, le boiteux, l’estropié.

Tous ceux que j’ai chéris sont des caricatures,

Des morts qui, du tombeau, n’ont pu fuir qu’à moitié.

«Vous qui marchez, tremblants de précoce vieillesse,

Dont des ressorts cachés articulent les bras,

Avez-vous oublié l’odeur de mes caresses

Et le creux de mes reins dans la chaleur des draps...

«Je veux baiser la chair à vif de vos gencives.

Me presser sur vos seins ouverts par le scalpel

Et voir flamber sous vos paupières maladives

La flamme des vieux soirs amoureux et cruels...

«O cortège des éclopés, des invalides!

Je vous reconnais tous, vous êtes mes amants...

Mon corps était si seul dans les longues nuits vides...

Venez, le lit est prêt, j’ouvre mes vêtements...»

--C’est ainsi que le soir, les femmes hystériques,

Mangeant leurs voluptés et dévorant leurs pleurs,

Se tordent, faibles proies de leurs songes lubriques,

Dans les appartements que tu hantes, malheur!

LE NOM A VOIX BASSE

Je t’ai donné la fleur de mes cheveux d’abord,

Le matin et le soir je t’ai donné mon corps.

Je ne réclame ni le plaisir ni la rose.

Tous deux sont morts. Mais en échange de ces choses,

Pour la goutte de volupté, pour le parfum,

Pour l’unique soupir au fond du lit défunt

Dont je ne veux ni souvenir, ni regret même,

Demain, en étreignant la femme que tu aimes,

Murmure doucement mon nom, tellement bas,

Qu’en buvant ton haleine elle n’entendra pas;

Que ta lèvre sur elle en dessine l’image,

Qu’il baigne ainsi qu’une atmosphère son visage,

Ce nom léger, évaporé, cristallisé...

Elle prendra ta bouche et j’aurai ton baiser...

TRISTESSE D’OLYMPIO

C’était au même endroit, près de la même écluse,

Le long du même quai, sur le même canal.

Dans les arbres maigris la lumière diffuse

Baignait comme autrefois le paysage banal.

Devant le banc où l’on voyait les terrains vagues

Je l’ai croisée. Au loin résonnait un tambour,

Et le ciel était plein de cette grande vague

De poussière, mêlant la ville et les faubourgs...

Oui, c’était cette femme, et c’était ce visage,

Et c’était cette main que j’avais tant pressés.

Mais le verre du temps m’en déformait l’image,

Les yeux étaient bouffis, ternes, rapetissés.

Elle marchait avec une morgue grotesque.

Elle semblait avec son corps incontinent,

Son allure bourgeoise et pourtant romanesque,

Un oiseau hydropique, un cygne bedonnant.

Pourtant, j’avais chéri cette caricature

Et je m’étais chauffé des chaleurs de son sang.

Ensemble nous trouvions belle cette nature,

Nous goûtions sa laideur, nous en savions le sens...

Un prestige étonnant l’enveloppait sans doute

Qui nous faisait aimer le pont, l’octroi fumeux,

Les premiers becs de gaz clignotant sur la route

Et les tramways glissant entre les champs galeux.

--Mais quoi! Je suis peut-être un être dérisoire

Pareil à cette femme, à ce morne désert.

L’écorce de jeunesse et le fruit de la gloire

Sont peut-être tombés de l’arbre de ma chair.

Ah! pourquoi regarder le visage terrible

Des êtres oubliés et des lieux disparus!

Qu’il coule loin de moi, souterrain, invisible,

Le fleuve des beautés qui ne reviennent plus!

O souvenir! frère du mal et de la peine,

Ressuscité, reste à jamais enseveli,

Sous ta forme terrestre ou sous ta forme humaine,

Dans le vase de plomb scellé par mon oubli.

L’EMBAUMEUSE

Elle a des yeux très longs et des mains minuscules,

Elle habite au fond de l’allée une villa

Et l’on la voit marcher de loin au crépuscule

Parmi les camphriers, les pins, les seringas.

Sous son peignoir ouvert elle semble si lasse!

On dirait que le vent la fatigue et l’endort,

Le pli que fait le cou sur l’épaule un peu grasse

Trahit la volupté qui repose en ce corps.

Mais une étrange ardeur l’anime et la fait belle

Lorsqu’on vient lui porter la nuit secrètement

Un mort qu’à l’hôpital on a volé pour elle.

Elle aime mieux ce mort que le plus tendre amant.

Ah! quelle volupté de verser des essences,

De sculpter à nouveau des visages humains,

De refaire la vie avec des apparences,

D’avoir l’éternité dans ses petites mains!

Dans la chambre aux miroirs brillent toutes les lampes.

Elle prend le scalpel, le crochet tour à tour,

Elle enlève du front la cervelle, elle trempe

Le pinceau de métal dans l’huile avec amour.

Joyeuse, elle se livre à d’étranges chimies.

Elle mêle avec art le musc et le natron,

Elle donne des yeux de verre à ses momies

Enlumine de feu le parchemin du front...

Et quand les corps dans les substances balsamiques

Ont baigné longuement, qu’ils sont vernis, séchés,

Mortuaires bouquets d’aromates magiques,

Dans une chambre close, elle va les coucher.

Ils dorment oints d’odeurs par ses mains délicates.

Elle vient les veiller, elle leur parle bas,

Elle effleure parfois leurs lèvres écarlates,

Elle met des pavots coupés entre leurs bras...

Ou bien elle s’en va le soir dans les allées

Avec un grand bijou planté dans ses cheveux.

Elle tient sur son cœur une tête embaumée

Et baise quelquefois les yeux de cristal bleu.

Et moi je fus aussi porté chez l’embaumeuse.

Dans la chambre aux miroirs je me suis allongé,

J’ai senti le contact de ses mains merveilleuses,

Je fus par son scalpel vidé, puis partagé.

Je repose au milieu des pavots, bourré d’ambre,

De myrrhe, d’aloès et de nard pénétré.

J’entends son pas feutré qui glisse dans les chambres

Et j’ai la bouche peinte et les ongles dorés.

Ah! que ce soit bientôt à mon tour; prends ma tête,

Va-t’en parmi les seringas qui vont fleurir,

Mets le baiser du soir sur ma bouche muette

Et tends vers le soleil mes yeux sans souvenirs.

LE HUITIÈME PÉCHÉ

LA CRAINTIVE

Je t’attendrai ce soir dans mon appartement...

Le quartier est désert, mystérieusement

Sous ta fourrure large et ta voilette épaisse,

Avec des seins battants que la terreur oppresse,

Tu monteras mon escalier, tu franchiras

Ma porte et trembleras longtemps entre mes bras.

Il faudra que je guette aux carreaux, que j’apaise

Tes remords orgueilleux et tes pudeurs mauvaises.

Mais plus tard, quand j’aurai réveillé ton pouvoir

De volupté, comme un parfum dans l’encensoir

Qu’on fait tourbillonner au contact d’une flamme,

Quand tu tordras d’amour ta forme qui se pâme,

C’est toi qui, tout à coup, tireras les panneaux

De la chambre, soulèveras les lourds rideaux,

Afin que les amis qui fument et qui rêvent

Dans la pièce voisine, un instant se soulèvent,

Voient leur songe voluptueux réalisé

Par ton corps rose et jaune et bleui de baisers.

L’HORREUR TENTATRICE

La tendre, la fidèle et la chaste était là...

C’était la peau de rêve au transparent éclat,

Le long cou délicat sur la gorge pudique.

D’un balcon bleu tombait une étrange musique.

Sur une soie indienne et des voiles rayés,

Elle se renversait avec les yeux noyés.

C’était elle! Et la jambe au dessin impeccable

Émergeait de la robe aux plis insoulevables.

Le pur mystère aimé de sa forme s’offrait.

O seigneur! Une main nonchalante serrait

La cheville et montait et s’arrêtait et, glauque,

Une bague y brillait comme un œil équivoque.

Deux hommes qui fumaient se penchaient pour mieux voir

Les lampes du souper flambaient dans les miroirs.

Elle cambrait son buste et soudain une face

Dont je ne distinguais que les deux lèvres grasses,

Prit ses lèvres, les écrasa, les savoura.

La tension des seins et le geste des bras

Indiquaient le plaisir qui consent et désire.

On entendait un bruit de verres et de rires...

Des fleurs au pistil noir s’effeuillaient à côté.

Une autre main plongeait dans le décolleté

Du corsage, arrachait les rubans et, pâmée,

Se dévoilait à tous la forme bien-aimée.

Pitié! Chassez au loin l’obscène vision!

La scène était plus proche et plus nette aux rayons

Des lampes qui tournaient comme des soleils ivres...

Je voyais le ruisseau de ses cheveux en cuivre

Couler parmi les arabesques du tapis.

Les murs prenaient de fantastiques coloris

Tachés en violet par des têtes lubriques...

Crucifiée, extasiée et magnifique,

Celle que j’adorais se tordait an milieu

De ces hommes dans un désordre radieux

Sous les bouquets penchant de lis, de balsamines

Qui lui tendaient de sexuelles étamines...

Et puis un grand silence arriva, tout se tut.

Une ombre s’étendit et je n’entendis plus

Que son rire, mais déformé, rauque, cynique,

Un rire de plaisir, un grand rire hystérique...

LES TROIS ADOLESCENTS

Descendons l’escalier, me dit-elle, viens voir

La chambre souterraine avec ses trois miroirs,

Le caveau vert au fond du cloître de porphyre.

Je la suivis. Je vis son émeraude luire

Ainsi que dans un conte on voit un talisman.

La voûte s’éclairait surnaturellement.

Et par le tournoiement des marches j’étais ivre...

Cela nous conduisit jusqu’à la porte en cuivre

Où le signe ambigu des deux sexes mêlés

Et celui de l’hermaphrodite immaculé

Etaient gravés en or sur le métal vert pâle.

Nous entrâmes. La salle avait des murs d’opale

Et sur un grand velours glauque aux bavures d’or,

Ayant le fauve éclair, par places, sur leur corps,

Des trois gouttes de feu des lampes qui saignaient,

Les trois adolescents ingénus s’étreignaient...

La bien-aimée alors fit tomber son manteau,

Elle s’avança nue avec un seul joyau

Bleuâtre autour du cou, ses cheveux se défirent.

Elle se laissa choir par terre et je vis luire

Une main aux doigts peints avec un bracelet

Qui doucement prenait sa nuque et l’attirait...

JE TE RÊVE, CASQUEE...

Je te rêve, casquée avec des cheveux bleus,

Devant l’adolescent étrange agenouillée

Comme devant un christ fardé, silencieux,

Dont tu baises le corps de ta bouche souillée.

Un reflet de chasuble erre dans les rideaux,

La nappe de l’autel est faite des draps vierges,

Le soir, en clignotant, jaune sur les carreaux,

T’éclaire nue ainsi qu’un invisible cierge...

Les prières, les fleurs, les rites et le soir

Font du tendre boudoir une chapelle infâme.

Il semble qu’un parfum fauve de chair de femme

S’élève quelque part d’un obscur encensoir.

Soudain la main du dieu serre ta nuque frêle,

Il se tord et défaille ainsi que pour mourir.

De l’ombre qui descend les miroirs s’ensorcellent.

La ville chante au loin l’oraison du plaisir.

Puis son visage peint se détend. Il repose.

Son corps mince s’enfonce au milieu des coussins...

Dans tes cheveux, sa main aplatit une rose...

Un hoquet de désir soulève encor tes seins...

LA FEMME AUX TROIS COLLIERS

La femme aux trois colliers sur l’homme asiatique

Se pencha, le frôlant des perles magnétiques

Et du chrysobéril verdâtre de son cou.

Le mulâtre à côté la tenait aux genoux

Dans la robe de bal plongeant sa tête épaisse

Et riait quand la fine main d’une caresse

De son rubis aigu l’égratignait exprès.

L’homme fiévreux de race blanche était auprès

De ce groupe, écoutant battre son cœur malade...

Du calice des lis sortait une odeur fade

Et sexuelle. Alors la femme tout d’un coup

Roula dans les coussins avec un rire fou,

Aux mâles frémissants s’offrant comme une proie...

Le crissement des peaux, le craquement des soies,

La robe partagée en deux des pieds aux seins,

Les hoquets de désir, les regards d’assassins,

Et l’éclair d’un poignard que lève l’homme blême...

La femme se dressant, le corps nu sous ses gemmes,

Tord alors le poignet débile, elle saisit

Un fouet caché parmi les velours cramoisis

Des tentures et cingle à grands coups le visage

Que la fièvre, la peur et la honte ravagent.

Puis, elle va s’étendre encor lascivement

Près du jaune muet, du mulâtre charmant,

Elle écrase par jeu l’or des lis sur leur bouche,

Ou les agace avec le bout de sa babouche...

Tous les plaisirs mauvais dans l’ombre sont assis

Et l’homme au front zébré pleure sur le tapis...

REPAS D’HOMMES

Le vin tachait la nappe et les plastrons des hommes

Et l’électricité dansait sur les cristaux...

Parfois glissaient de noirs maîtres d’hôtel fantômes,

L’alcool et le tabac empoisonnaient l’air chaud...

Et mes trois compagnons qui brandissaient leurs verres

Semblaient des animaux de plaisir laids et lourds.

Ils s’épanouissaient, jaunes, dans la lumière,

Ils bavaient de désir et hoquetaient d’amour.

Leurs bagues reluisaient comme des dents magiques.

C’étaient des fauves excités par de la chair.

La luxure mouillait leurs babines lubriques,

Une odeur féminine exaspérait leur flair.

Comme un gardien avec le fer pique des bêtes,

J’entretenais leur rut de propos singuliers

Et mon propre poison me montant à la tête,

Du feu que j’allumais je me mis à brûler.

«Dans un appartement profond, tendu de soie,

Sous la veilleuse rose et sous le baldaquin,

Elle dort presque nue et sa peau qui chatoie

Semble un bijou charnel serti de linge fin.

«Quand elle se repose elle a l’air d’une vierge.

C’est une courtisane au premier mouvement

Et sa gorge à minuit de la chemise émerge

Comme une pulpe d’or où vivent des ferments.

«Dans un demi-sommeil impudique et candide,

Elle se pâme en m’attendant, vivante croix.

Suivez-moi. Vous verrez que son corps est splendide,

Qu’elle a la jambe longue avec le buste étroit...»

Et l’avide troupeau qu’une flamme ensorcelle

Suivit le possédé que j’étais devenu.

Il faisait une nuit d’orage chaude et belle...

Dans les nuages se tordaient des êtres nus...

Les restaurants vibraient d’orchestres érotiques,

Des spasmes cadencés secouaient les maisons,

La ville tressaillait d’un rythme fantastique

Où se mêlait l’étreinte avec la pâmoison.

«Il est tard... Que fais-tu... C’est moi, ma bien-aimée...

Les meubles, les tapis me soufflaient son odeur...

Quand ma main se posa sur la portée fermée

Je défaillis d’espoir, de désir et d’horreur.

Je la pris par le corps et j’allumai la chambre,

Et j’arrachai le linge et les draps. La voilà!

Un parfum de cheveux, de femme blonde et d’ambre

M’enivrait. Allez donc, les bêtes, prenez-la...

Et sur l’être charmant qui criait d’épouvante

Dont j’avais adoré le cœur et la beauté,

Qui me tendait ses mains blanches et suppliantes,

Les trois fauves aux groins affreux se sont jetés.

Plus tard j’ai ramassé les roses écrasées

Qui faisaient sur les draps de grands cercles de sang.

Maîtrisant mon dégoût et domptant ma nausée,

J’ai recouvert de fleurs le corps éblouissant.

Elle pleurait à grands sanglots, vaincue et lasse,

Et grelottait dans le lit creux sous les draps froids.

«O splendide, ai-je dit, tu peux me rendre grâce,

Car je t’aimerai mieux, souillée ainsi trois fois.

«Tu m’humiliais avec une fausse noblesse.

Désormais, en cherchant le soir la volupté,

Nous serons tous les deux égaux dans les caresses:

Nous avons renié l’infâme pureté...»

LE MASQUE DE LA BEAUTÉ PERDUE

LE MASQUE DU SAMOURAÏ

Ce soir, la bien-aimée avait mis l’affreux masque

Japonais et mimait une danse fantasque,

Me montrant en riant, comme un épouvantail,

Le désespoir en laque feu du Samouraï.

Elle faisait voler son peignoir sur sa tête,

Dévoilait les beautés et les lignes secrètes

De ses genoux étroits, de son buste nerveux

Que surmontait bizarrement le masque affreux.

Mais quand elle voulut l’ôter, la laque en flamme

Ne faisait qu’un avec son visage de femme.

Ses ongles vainement labouraient cette horreur

Collée à elle, pour toujours sur la splendeur

Du bel ovale pur, vivait comme une plaie

La grimace du mal et de la laideur vraie.

Beauté! malheur à qui t’oublie un seul instant!

La bien-aimée hurlait d’effroi, se débattant,

Et sa voix devenait éloignée et démente

Sous les longs poils de soie et la laque éclatante.

LE TEMPLE BRÛLÉ

La montée aux enfers · 第 5 / 8 段