L’adolescent franchit le mur du beau jardin

Car il ne savait pas qu’après les tamarins,

Les seringas géants, les camphriers blanchâtres,

Se dressait la maison secrète aux murs de plâtre

Où vivaient les enfants aux corps luxurieux,

La mulâtresse aux mains savantes, aux longs yeux,

La svelte au tambourin et la toute petite

A tête rase, aux seins couleur de chrysolithe.

Il frappa doucement sur la porte en or peint.

Un rire clair, de l’ombre fraîche, des coussins,

Des fruits dans des plateaux, des vins dans des carafes...

Sur un voile en lin bleu luit l’émail d’une agrafe.

Une bouche agace sa nuque en le mordant,

Un autre prend sa bouche et caresse ses dents.

La musique du tambourin, les lourdes roses...

La robe de lin bleu, la robe de lin rose

Tombent. Ses doigts crispés sur le frêle front ras

L’adolescent se pâme et fléchit dans les bras

Bronzés, puis dort et la nuit vient et la nuit passe...

Et d’autres nuits encor viennent. Les plantes grasses

Éclatent au soleil et les grands camphriers

Murmurent, les lézards courent sur les graviers...

Toujours l’adolescent étreint, renaît, se pâme

Dans le plaisir de chair, sur la chaleur des femmes.

Et lorsque se dressant au milieu des coussins

Il entend par-delà les murs, sur le chemin

Sa mère qui, de loin, l’appelle et se lamente,

Il serre avec ardeur les trois adolescentes

Il répand à leurs pieds une âme sans regrets.

Il est dans la maison dont on ne sort jamais.

L’INCUBE ET LA VIERGE

Elle ôte en s’étirant sa robe et, virginale,

Près du miroir, défait la gerbe des cheveux.

La coupe de cristal sonne de son opale...

Le sein n’est pas formé, le cou n’est pas nerveux.

Toute la pureté de la chair et de l’âme

Emplit comme un parfum ce décor rose et bleu.

L’air est léger et doux, le feu jette des flammes...

Elle sent son corps chaud sous son peignoir soyeux

L’intime solitude et le tiède silence

De leur sécurité lui grisent le cerveau.

Elle a le sentiment pourtant d’une présence.

Elle ferme la porte et croise les rideaux.

Et comme elle pénètre entre les draps où l’ambre

Monte subtilement des oreillers brodés,

Il semble qu’un soupir tressaille dans la chambre...

Elle écoute, le front sur le bras accoudé.

Ce n’est rien. Elle éteint la lumière. Une haleine

Étrange, de la nuque aux talons la parcourt,

Et voilà que soudain pour elle l’ombre est pleine

De souvenirs pervers et d’images d’amour.

Elle veut les chasser, mais toutes les racines

Des duvets de sa peau frémissent en brûlant.

Les draps bougent. Près d’elle une longue main fine

A pris son torse et la caresse en la frôlant.

Elle allume. Elle a peur. Mais non, le lit est vide.

Elle ferme les yeux pour dormir, mais alors

Elle sent sur sa bouche une autre bouche avide,

Qui la savoure ainsi qu’un fruit à pulpe d’or.

Et c’est un corps humain qui près d’elle se glisse,

Dont la forme et l’odeur lui font bondir le sang.

Elle se laisse aller à ce nouveau délice

De croire être blottie entre des bras absents...

Mais ce n’est pas un songe, ô Seigneur! Une forme

Est bien là qui la tient fortement par le cou,

Une puissance d’homme, une carrure énorme

Qui la meurtrit avec les os de ses genoux.

Elle ne pourrait plus s’échapper et du reste

Ne le veut plus. Le lit est splendide et fatal.

Elle flambe à présent des flammes de l’inceste

Contre le compagnon fantastique et brutal.

La tendre jeune fille au beau visage pâle

N’est plus qu’un être de plaisir entre des bras,

Une bête agrippée au lit, une cavale

Qu’un chevaucheur sans nom fait courir sur les draps.

«O bien-aimé nocturne et terrible, demeure!

Par ton large baiser mon visage est mangé.

Enivrons-nous encor du délire des heures

Au creux de ce torrent qu’est le lit ravagé...»

Mais l’aurore apparaît aux carreaux. Elle éclaire

Le linge déchiré, l’empreinte, la sueur,

La trace des doigts durs, le bistre des paupières

Et la chambre déserte... Il fait froid. Le feu meurt...

«Quel est l’être, ô Seigneur, sans âme et sans figure,

Qui dans mon lit de vierge a, cette nuit, couché?

Pourquoi suis-je à présent si souillée et si pure?

Je connais le plaisir infini du péché...»

LE PAGE AUX GANTS MAUVES

On a crucifié le page au maillot noir

Qui chanta les couplets défendus, au boudoir,

Le beau page insolent aux cheveux bleus et fauves.

On a planté les clous à travers ses gants mauves,

Et remis sur son front la toque au plumet long.

Il entend ricaner son ami, le félon

Qui l’a dénoncé, puis c’est l’abbé qui l’exhorte.

Le maître satisfait passe avec son escorte,

Oublieux qu’une fois le souper finissant

Il conduisit, l’ayant grisé, l’adolescent

Vers sa chambre secrète en velours de Byzance.

Des femmes, à la nuit, viennent mettre en silence

Des fleurs devant sa croix, car elles ont aimé

Le jeune homme et dormi dans ses bras parfumés.

Lui, des lèvres tout bas demande quelque chose.

Mais nulle ne comprend. Elles posent des roses

Et s’en vont... Celle dont il refusa l’amour

La petite comtesse espiègle aux cheveux courts,

Vint la dernière avec l’aiguière et le peigne.

Et c’est elle qui nettoya le front qui saigne,

Mit la toque plus droite, arrangea le pourpoint

Et quand il fut coiffé, maquillé avec soin

Et que le sang des gants fut couvert par les bagues,

Elle perça son cœur d’une petite dague.

LA TRISTESSE DU NAIN CHINOIS

Pour faire un boniment près des manèges ivres,

Dans le faste de pains d’épice et d’oripeaux

Des quatorze juillet vibrant du chant des cuivres,

Un soir, il débarqua chez les Occidentaux.

Les trafiquants comptaient sur son épaule torse,

Sur sa face huileuse avec des yeux bénins,

Sur sa natte tressée et cette grande force

De comique que cache une forme de nain.

Non, l’Europe est trop laide et son ciel est malade!

A votre appel, ce soir, il demeurera sourd,

O lutteur dont le muscle éclate à la parade,

O Gugusse assassin, dompteur de phoque et d’ours.

Car dans le bruit que fait la foire et sa folie,

Il entend retomber les rames des sampans,

Sous les palétuviers il compte les coolies,

Dans les sentiers de joncs où dorment les serpents.

Il voit les abris bas pour les âmes en peine,

Le village en bambous auprès du champ de riz.

Le petit temple bleu qui domine la plaine

Et l’ombre tamisée où le Bouddha sourit.

«Je ne danserai pas dans le bruit des cymbales,

Devant ce peuple abject grotesquement vêtu,

Pour la race innommable avec des faces pâles,

Des yeux striés de sang et des mentons velus.

«Vous êtes plus affreux que les dragons de bronze

Que Confucius place au seuil de son enfer,

Que les esprits du mal que conjurent les bonzes,

Avec des bâtonnets en aréquier vert.

«Vous êtes plus mauvais que les Tatars antiques

Qui vinrent ravager l’empire du Milieu

Car ils se contentaient pour trophée, à leur pique,

D’une tête dont ils avaient ôté les yeux.

«Mais vous, dès que vos fils sont sortis de leur mère,

Ils apprennent la mort et ses arts raffinés.

Vous les faites pourrir dans le charnier des guerres,

Vivants, vous les sciez et vous les dépecez.

«Je préfère, voyant vos mufles, vos babines,

Où sont inscrits vos sanguinaires appétits

Les peuplades sans front de l’île Sakhaline,

Les déterreurs de morts du désert de Gobi.

«Votre soleil a l’air d’une lune et me navre.

Vous marchez en mangeant vos enfants dans vos bras

Et c’est ce qui vous fait cette odeur de cadavre

Qui sort de vos habits comme un nuage gras...»

--Le fouet tourbillonna sur le nain impassible.

Les mirlitons criaient et claquaient les drapeaux.

Dans sa face immobile ainsi qu’en une cible

La patronne planta son épingle à chapeau.

Et le lutteur vint lui donner la bastonnade,

Et la foire chanta son plaisir, ses amours...

Toujours le nain voyait parmi le bleu des jades

Un Bouddha souriant au fond du demi-jour...

LE PARC MASQUÉ

Un orchestre étouffé s’échappe du château.

Le soleil jaune et bas fait pâmer les roseaux

De l’étang, et le bal que je vois de l’allée

A l’air bizarre et lent par les portes vitrées

Comme si l’air humide endormait les danseurs...

Il flotte à ras de terre une épaisse chaleur...

Le jet d’eau fatigué s’accroupit sur la vasque.

Dans les arbustes gras je vois passer des masques...

Leurs pieds plongent parmi les feuilles pourrissant

Et l’air semble rouiller leurs manteaux languissants.

Deux pierrettes s’en vont tendrement enlacées.

Leur culotte et leur collerette sont froissées.

Et sous les loups de soie émeraude, je vois

Leurs deux bouches de sang qui s’étreignent parfois.

Elles viennent s’asseoir sur mon banc et m’entraînent,

En riant, en dansant, vers les voûtes lointaines

Que font les sureaux blancs de leurs branches de lait.

Le soir met sa buée en leurs yeux violets.

Leur rire sonne bas et leur danse est très lente.

Elles mêlent encor leurs deux bouches sanglantes

Mais longuement contre mes lèvres et je sens

Le goût des deux baisers fade comme du sang.

Et puis devant une statue elles me laissent.

En étendant les mains je tâte des mollesses

De pétales... L’orchestre au loin berce le parc...

Je vais, par la moiteur brûlante du brouillard

Dans l’allée un peu plus obscure, entre deux files

De dominos fluets, argentés, immobiles.

Je vois les dominos des acacias tremblants,

Les masques gris des pins, les lis aux masques blancs,

Un bal mystérieux s’éveille dans les choses

Et frôlé des sureaux, caressé par les roses,

Je cherche le château, les masques du vrai bal,

Sous l’œil malade et bleu du soleil automnal...

LES GLADIATEURS AVEUGLES

Poussés à coups de pieux hors des grands vomitoires,

Sous les casques fermés et sans trous pour les yeux,

Les Andabates tâtonnant vont vers la gloire

Et l’âme des buccins éclate dans les cieux.

Sur les gradins du cirque où le peuple s’étage

Le vent met des fraîcheurs dans le lin des peplum,

Les yeux sont agrandis d’un rêve de carnage,

Au flamboiement du soleil bleu sur les velum.

Les robes émeraude et la pourpre des toges

Se confondent dans une danse de rayons.

Au loin montent les cris des géants Allobroges

Qui, la pique à la main, surveillent les lions...

Le César languissant et le front ceint de roses

Presse parfois la main d’un mignon favori,

Et ses yeux verts sous les paupières demi-closes

Ont les stagnations d’une eau d’étang pourri.

Et les gladiateurs se cherchent de leur glaive,

Ils fendent l’air, frappent le sable éblouissant,

Leur bras vers l’ennemi chimérique se lève

Jusqu’à ce que les coups fassent jaillir le sang.

Pour mieux voir le combat des aveugles, des hommes

Qui sans croiser leurs yeux vont se percer le cœur,

La foule en s’écrasant et par grappes énormes

Hors des balcons cintrés déborde avec fureur.

Elle pousse des hurlements, elle stimule

Le combat et se pâme à chaque corps à corps,

Et les chrétiens captifs au fond des cunicules

Se pressent en tremblant au souffle de la mort...

On entend le métal qui sonne sur les casques

Et les corps partagés s’écroulent sous les chocs.

Les muscles du héros soudain deviennent flasques,

Un esclave le traîne au loin avec un croc.

Il meurt tout seul dans l’ombre au cri des populaces,

Etouffé par la nuit dans le cirque vermeil.

Nul ne saura jamais ce que ses mains embrassent,

Son immense désir de revoir le soleil.

Mais le dernier vainqueur tient la dernière gorge.

Le glaive est suspendu sur le gladiateur.

Les deux thorax en feu brûlent comme des forges

Et le casque sans yeux questionne l’empereur.

Alors une folie étrange prend la foule,

Un beuglement de mort jaillit sinistrement.

Son cercle immense ondule, elle tourne, elle roule...

Des millions de fous dansent en écumant.

«Il faut crever encor cette poitrine humaine,

Jamais assez de sang ne repaîtra nos yeux!»

Une onde d’hystérie emplit la plèbe obscène,

On voit les Augustans s’égratigner entre eux...

Une femme va s’écraser contre la piste...

Une autre en gémissant mâche et mord son miroir...

Une vierge arrachant sa tunique améthyste

Se donne dans un coin à des esclaves noirs...

L’empereur accoudé près des porteurs de lyres

Incline entre ses mains peintes son front frisé,

Il ordonne la mort du coin de son sourire,

Du clignement de ses yeux verts décomposés...

Le vainqueur ébloui voit enfin la bataille

Et les vaincus masqués qu’il ne haïssait point

Et portant ses lauriers, soutenant ses entrailles,

Plein d’orgueil, il trébuche et va mourir plus loin...

LES VOLUPTUEUX

Les laquais ont servi les sorbets à la rose

Et les voluptueux ont pris de tendres poses

Pour écouter l’orchestre invisible à travers

Les tentures de soie étrange aux tons de chair.

On voit le parc charmant par les portes vitrées

Et l’air tiède est rempli d’une ambre évaporée

Mêlée artistement aux aromes des fleurs...

Avec son voile vert dépouillant ses pudeurs

La jeune fille au corps parfait s’est mise nue

Pour que les jeunes gens et les femmes venues

Pour la beauté, parmi les bouquets et les ors,

Jouissent par l’esprit des lignes de son corps.

Ils n’ont pas entendu les pas dans les arbustes.

Ils n’ont pas vu surgir les faces et les bustes

Du peuple, des affreux escaladant les murs

Pour profaner le parc où fleurit l’art impur.

La foule est là, obèse, extravagante, énorme...

Et le dégénéré à tête un peu difforme,

Au cou trop long, aux yeux rougis d’avoir trop lu,

Qui sait des joueurs grecs les secrets disparus,

Prend la lyre et, chétif, devant l’horrible horde,

Fait merveilleusement résonner les sept cordes.

Le peuple grimaçant grogne, grince des dents

Et n’ayant pas compris s’éloigne cependant.

Mais les voluptueux à peine une seconde

Dérangés par le bruit qu’a fait la vie immonde,

Se recouchent dans l’épaisseur des coussins d’or,

Savourant les sorbets, les vers et les beaux corps.

LE DERNIER SPASME

Comme ils avaient compris le sens de la comète,

De l’épaisseur de l’air et du trouble des eaux

Les jeunes gens, hantés de luxures secrètes,

Entrèrent en courant dans le parc du château.

Déjà des craquements sortaient du creux des arbres,

Les lévriers pâmés hurlaient sur les gazons...

La chaleur partageait les vasques et les marbres

Et la mort répandait sa forte exhalaison...

Ils sautèrent soudain sur les trois jeunes filles,

Ils les prirent contre eux avec de fortes mains

Et foulant le parterre et franchissant la grille

Bondirent à cheval en les tenant aux reins.

L’horreur embellissait les trois nobles visages,

La lutte dessinait la ligne des corps purs.

Sur les portes, des gens criaient à leur passage...

Mais déjà des éclairs zébraient d’or les azurs...

La cavalcade alla jusqu’aux forêts prochaines.

Là, les déshabillant, leur broyant les genoux,

Les hommes en fureur sous les ombres des chênes

Prirent les trois enfants aux corps minces et doux.

Car ils ne voulaient pas entrer dans le silence

Sans percer de leur cri de plaisir les cieux lourds.

Ils désiraient connaître en mourant la puissance

De la vie, éclater de jeunesse et d’amour.

Mais déjà les oiseaux tombaient comme des pierres,

Les chevaux étaient morts debout, tous les tocsins

Hurlaient dans la soirée aux verdâtres lumières...

Eux, pensaient seulement à la forme des seins...

Ils apprenaient le rythme essentiel du monde.

Le plaisir à présent devenait mutuel

Et la terre en cassant ses vertèbres profondes

Leur donnait un nouvel aliment sexuel.

Les jeunes filles par l’étreinte ravagées

Gémissaient et serraient les hommes sur leurs flancs.

Les dents marquaient les cous et les lèvres mangées

Entre elles se buvaient intarissablement.

La mer se souleva, les montagnes flambèrent

Le ventre de la terre eut des bruits de canon...

Sortis des profondeurs des monstres émergèrent

Les peuples affolés devinrent des charbons...

De hauts vaisseaux lancés par des ras de marée

Allèrent s’enfoncer au milieu des labours...

Le fleuve fou roula sur la ville égarée...

Les amants demeuraient l’un sur l’autre toujours...

La lune se fendit dans le ciel de désastre...

Des geysers de feu par milliers jaillissaient...

Mais sous la lave en flamme et sous les morceaux d’astre,

Les amants enlacés toujours se possédaient...

Et plus haut que le jet des volcans gigantesques,

Dans le chaos et les éthers carbonisés,

Arrêtant les soleils dans leur folle arabesque

Monta le dernier spasme et le dernier baiser...

LA MESSE DE L’ANE A CORNES

L’âne à cornes se peint, se maquille avec soin.

Ses mignons près de lui se tiennent les pieds joints,

Prêts à lui présenter un corps qu’il aime à mordre.

Ses femmes sont sur des divans, guettant ses ordres.

Mais quand il a vêtu l’étole de brocart

Et la mitre, il les quitte en faisant des écarts,

Il sort de son palais et s’en va vers les bouges.

Il cogne les judas avec sa patte rouge

Et pelée, et fait voir son mufle monstrueux.

A son cri, le rebut de tous les mauvais lieux,

Les matrones, les procureurs et les ribaudes

Viennent vers lui, dansant de joie, chantant des laudes,

Et l’un porte un ciboire et l’autre un ostensoir,

L’autre lève en riant deux cierges dans le soir.

Alors, sur un autel formé d’un dos de femme,

Des nains chauves servant d’enfants de chœur infâmes,

Et sous la cathédrale immense du ciel bas,

L’âne bénit, étend son étole grenat

Et semble célébrer une messe grotesque.

Et quand avec sa patte il trace une arabesque,

Frappant la femme-autel du sabot à grands coups,

Le peuple agenouillé roule sur les cailloux

Parmi les détritus et les choses impures.

L’un étreint le ruisseau, l’autre baise l’ordure,

Un autre mord au cierge et mange avidement,

Et tous, les yeux soudain grandis stupidement,

T’adorent dans la nuit de plus en plus profonde,

Ane à cornes galeux qui règnes sur le monde!...

LES RENCONTRES DANS LE PORT VIEUX

LE LONG DU PORT VIEUX

Le long du port vieux on fait des rencontres,

Un bateau pourrit auprès d’un fanal.

Près du parapet, un noyé se montre,

Et dans la ruelle, au bord du canal

La misère est là comme un vaste étal.

Le long du port vieux on voit des fenêtres

Qui semblent pleurer les morts qu’on aimait.

Le long du port vieux on croise des êtres

Comme nulle part on n’en vit jamais,

Et les uns sont bons, les autres mauvais.

Le long du port vieux, l’on boit et l’on chante,

Et la chair est faible et le lit affreux.

Là, des égarés et des repentantes

Parfois voudraient fuir le long du port vieux.

Mais le couteau luit, la vie est méchante.

Est-ce ici, seigneur, que trinquent des frères?

Pourrais-je m’asseoir, je viens de si loin!

Et m’aimera-t-on, j’en ai tant besoin!

A tous les carreaux meurent les lumières.

C’est un peu plus loin... C’est toujours plus loin...

Le long du port vieux, la boue est fétide.

Parmi les filets je fais des détours,

Heurtant des anneaux, des barriques vides,

Sans trouver jamais une ombre d’amour,

Le long du port vieux, je marche toujours.

Le long du port vieux, que de formes bougent,

Que de chants d’ivrogne et de cris de faim!

Le long du port vieux où je vais en vain

Avec ton seuil noir et tes carreaux rouges,

Maison de pitié, te verrai-je enfin?

L’ENFANT MORT

Auprès du lupanar repose un enfant mort.

En peignoir rose, en peignoir mauve, dans la rue

Avec des cris elles sont toutes accourues.

Le gros numéro tremble au vent qui vient du port...

L’être est dans le ruisseau sous des linges immondes,

Il a les yeux vitreux, il est jaune et gonflé.

L’absence de pitié, la tristesse du monde,

Monte sinistrement du port ensorcelé.

La nuit est lourde et chaude ainsi qu’une fournaise...

Les femmes crient et la patronne s’avançant,

Avec son ventre énorme et sa face mauvaise

Prend l’enfant et lui dit «petit» en le berçant.

Et lorsqu’elle baisa sur le front l’être jaune,

Son visage carré de marchande de chair

Devint plus beau que le visage des madones

Et la lune en montant lui fit un nimbe clair.

L’épicière du coin apporta quatre cierges,

Les quatre adieux du mal et de la pauvreté.

Les filles de maison pareilles à des vierges

Levaient ces feux sur les ordures des cités.

Pierreuses et voyous formèrent un cortège,

Car l’enfant du ruisseau était bien de leur sang.

Un marin ivre ainsi qu’un prêtre sacrilège

Promenait sur ce peuple un ostensoir absent.

Ils allèrent ainsi, méditant dans leur âme

Et ceux qu’ils rencontraient, suivaient, ayant compris.

Et près de l’enfant mort les pitiés porte-flamme

Par les peignoirs ouverts montraient leurs seins flétris...

Les bouges, gorges d’ombres, exhalaient leurs haleines,

Le peuple sentait mieux le malheur éternel.

Au loin se dessinaient comme des bras de haine,

Des mâtures de rêve au fantastique ciel.

Ils allèrent ainsi de ruelle en ruelle,

Vers le bassin qui sert de dépotoir au port,

Où se déversent les égouts où s’amoncellent

Les coques pourrissant auprès des pontons morts.

Il semblait que c’était la faute originelle

Qui courbait tous les dos en arc de désespoir

Et la patronne alors de ses mains solennelles

Leva l’enfant et le jeta dans le flot noir.

«Seigneur, accueille au fond des clémentes ordures,

Loin du soleil injuste et des hommes mauvais,

Dans cette tombe affreuse et pour nous la plus pure

Ce pauvre paria, pour qu’il dorme à jamais.

«Et puisque tu n’as pu lui donner en partage

Que le coin de la rue et le lit du ruisseau,

Qu’au moins notre pitié plus profonde et plus sage

Le couche malgré toi dans le meilleur berceau.»

L’ARBRE DE CHAIR

Je suis l’arbre de chair qui pourrit dans la nuit,

Je cache des poisons dans le suc de mes fruits

Et sous le rougeoiment de feu des soirs de paie,

Comme une bête en rut l’homme boit à mes plaies.

Il ne me parle pas, il n’a pas de pitié,

Il déchire mes draps des clous de ses souliers,

Il se vautre à loisir, il me possède, il crie

Et retourne aussitôt à l’ombre de sa vie.

Ainsi que les forçats je porte un numéro.

Le malheur dans mon lit comme dans un terreau

Malsain s’épanouit sur ceux qui me besognent,

Sur des sommeils de pauvre et des réveils d’ivrogne.

Mes amours sont toujours précédés d’un débat

Sur le prix, pour adieux je reçois des crachats.

Je vois se refléter dans ma glace ternie

L’image de l’horreur et de l’ignominie

Et pourtant comme un mort dressé hors du cercueil,

Je me tiens droite sur ma porte avec orgueil.

Si, de ses bons travaux il faut faire la somme,

Mon apport vaudra bien celui des autres hommes.

J’offrirai comme un feu d’amour, comme une fleur,

Mon sexe fatigué d’innombrables labeurs.

Parmi les êtres purs j’élèverai ma face,

Où l’alcool et la maladie ont mis leurs traces,

Mon front chauve où l’on voit le crâne blanchissant

Sous la peau et branlant ma mâchoire sans dents

Je montrerai mon mal, ses trous, ses boursouflures,

Disant: je l’ai transmis à mille créatures!

S’il est un châtiment, je l’ai connu déjà.

Et s’il est un pardon, qui me le donnera?

L’ORGIE PAUVRE

Le garni fastueux se farde et se parfume

Comme une courtisane avide de plaisir.

Par les pores fanés des vieux rideaux il hume

L’odeur des corps humains d’où montent les désirs.

Il s’étale sous le crépuscule des lampes

Qui pare ses fauteuils d’une vague splendeur.

Dans le miroir malade aux reflets faussés rampe

L’encens qu’on a brûlé dans une assiette à fleurs.

La descente de lit est toute parsemée

De bouquets bon marché effeuillés avec soin.

Des coussins d’orient et des robes lamées,

D’un clinquant de bazar animent chaque coin.

La tête renversée, une jambe pendante,

Une femme se pâme hors des draps rejetés,

Une autre la caresse et de sa main tremblante

Peuple ce ciel de chair d’éclairs de volupté.

Une autre, fauve et lourde, en gémissant s’affale,

Se crucifie et meurt sur le divan crevé.

Plus loin, les yeux brillants et la face animale,

L’homme est comme un forçat à son spasme rivé.

Le champagne et l’éther coulent et se mélangent.

Près d’une tache d’huile un genou trop épais

Prend dans le demi-jour une importance étrange,

Le tapis est usé, les sièges contrefaits...

Mais soudain, au milieu de ces caricatures

De la magnificence absente de l’amour,

Un souffle délicat descend des moisissures

Du plafond, sort des trous des draps et des velours.

Et malgré l’espoir vain, la détresse profonde,

Malgré l’odeur humaine et les relents du mal,

Un frisson de beauté circule une seconde

Dans ce rez-de-chaussée où vomit l’idéal...

JE VOUDRAIS BIEN ENTRER...

Je voudrais bien entrer dans cette maison-là...

Je vois le corridor baigné d’un vague éclat...

Mais tu me prends la main en disant: Pas encore!

Ta robe en tissu de chagrin se décolore

Et la rue est si longue et mon cœur a si mal.

Arrêtons-nous. J’entends comme le bruit d’un bal

Étouffé... Mais tu dis: Plus loin! Pas cette danse

Ni ces danseurs plaintifs qui tournent en silence...

--J’ai tellement besoin de rêver quelque part

Au jeune adieu qui pleure auprès du vieux départ.

Il pleut et ta figure est tellement voilée!...

La bonne porte luit au fond de cette allée...

Tu vois, on m’a fait signe... Et tu dis: Pas encor!

--Je serre contre moi le lis noir du remords...

On voit les flaques d’eau étinceler par terre...

Ah! que les bonheurs morts renferment de mystère!

LA JEUNE FILLE AU LUPANAR

Au judas, apparaît un visage de plâtre.

Devant la maison louche, aux clartés du fanal,

Luisent les diamants et les bagues bleuâtres

De la femme mi-nue en sa robe de bal.

Un coin de son hermine est pendant dans la boue.

La ruelle s’éclaire et fait ressortir mieux

Le blé de ses cheveux, la rose de sa joue,

L’ivoire de ses seins, le métal de ses yeux.

La montée aux enfers · 第 2 / 8 段