Les éphèbes avec des ceintures cerise.

LA MONTÉE AUX ENFERS

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Publiés dans la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

à =3= fr. =50= le volumE

Poésies

=La Chanson Des Hommes.=

=Le Poème De La Jeunesse.=

=Les Lèvres Et Le Secret.=

=Les Belles De Nuit.=

Contes

=Histoire Merveilleuse De Claire D’amour.=

Psychologie

=La Conquête Des Femmes.=

Roman

=Les Colombes Poignardées.= L’édition.

Théatre

=Le Vieil Ami=, pièce en un acte (THÉATRE ANTOINE).

Fasquelle, éditeur.

=Le Dernier Rêve=, pièce en un acte en vers (ODÉON).

Fasquelle, éditeur.

=Velléda=, tragédie en quatre actes en vers (ODÉON).

Privat, éditeur.

=Le Marchand de passions=, comédie en trois actes en vers

(THÉATRE DES ARTS). La Belle Édition.

=La Fille du Soleil=, tragédie en trois actes en vers, musique

d’ANDRÉ GAILHARD (ARÈNES DE BÉZIERS et

OPÉRA). Fasquelle, éditeur.

=L’An mille=, tragédie en quatre actes en vers (THÉATRES DE

PLEIN AIR). Mauriès, éditeur.

=Comediante=, pièce en deux actes en vers

(COMÉDIE-FRANÇAISE). Fasquelle, éditeur.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

_5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande._

MAURICE MAGRE

LA

MONTÉE AUX ENFERS

--POÉSIES--

QUATRIÈME MILLE

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

EUGENE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1918

Tous droits réservés

LE JARDIN MAUDIT

LE JARDIN MAUDIT

Dans le jardin maudit je suis venu, moi, l’homme,

Ayant pour conducteur l’être aux yeux de serpent.

Là, la terre est pourrie et les poisons embaument,

Là, les oiseaux du ciel ne vivent qu’en rampant...

Or, les pierres saignaient, la rose était vivante,

J’ai pris la fleur aromatique du sureau,

Elle m’a fait aux doigts une tache sanglante,

Ses pétales gluants se collaient à ma peau.

D’un vivier croupissant sortait une odeur fade.

Des miasmes de typhus par le vent soulevés...

Vers ma face penchaient d’étranges lis malades.

Dans leur calice mort dormait un œil crevé.

Des arbres mous avaient des blessures ouvertes,

Des humeurs ressemblant à celles de la chair,

Et les pousses du bois au lieu de jaillir vertes

Étaient blanchâtres et vivaient comme des nerfs.

Le lait de chaque tige était la sève humaine.

La pivoine semblait un grand cœur arraché.

Dans la fleur du sorbier d’où soufflait une haleine

S’ouvrait un sexe affreusement martyrisé...

Un amandier était fleuri de mains coupées;

Un tronc, comme une femme, avait des cheveux d’or.

J’arrivai près d’un champ de grotesques poupées,

Des enfants dans le sol poussaient là, drus et morts.

Un printemps écœurant d’une chaleur mouillée

Baignait l’arbre de chair et la plante de sang.

La nature par la souffrance travaillée

Créait avec ardeur mille êtres repoussants.

Alors, je vis venir vers moi les créatures.

Impudiques et laids, enfantins et chenus

Et pareils à des échappés de la torture,

Vous trébuchiez et titubiez, hommes tout nus!

Ils étaient boursouflés, extravagants, exsangues.

Celui-ci dans l’œil droit avait un clou de fer,

L’un portait un carcan, l’autre avait une cangue,

Celui-là rayonnait et montrait un cancer.

Et tous, l’être sans dents, l’être aux orbites vides,

L’être dont des grosseurs faisaient le crâne lourd,

Tous étaient satisfaits, tous se trouvaient splendides,

Ils portaient avec eux leur mal avec amour.

Ils ne s’étonnaient pas de la forme des choses,

De la feuille trop pâle et du bois trop laiteux.

Ils pressaient sur leur peau le sang vivant des roses,

Aux tiges tièdes ils buvaient les sucs douteux.

Les saponaires savonneuses des pelouses

Étaient des lits mouillés pour leurs corps maladifs

Et la tulipe obscène et le chardon ventouse

Faisaient vibrer de spasmes fous leurs nerfs à vif.

Ils ont en me voyant poussé des cris de joie

Et l’un m’a fait toucher du doigt le trou sans œil.

Un autre m’a tendu le fer perçant son foie,

Tous m’ont montré leur plaie ouverte avec orgueil.

Ils ont cueilli des fleurs dans le parterre étrange

Et sur ma bouche ils sont venus les écraser

Et j’ai senti le goût humide du mélange

Des végétaux, du suc humain et du baiser.

Un soleil déformé, jaunâtre, bas, énorme

Se reflétait sur des marais de désespoir...

Et les plantes sans nom et les humains difformes

Se mêlaient dans l’éclat du fantastique soir...

Et moi, je n’ai pas fui parmi les crucifères,

J’ai regardé jaunir le jardin sans regrets.

Je me suis rappelé que c’étaient là mes frères,

Que j’allais devenir leur pareil. J’ai pleuré...

--Ayant pris l’être aux yeux de serpent comme guide,

En mars, dans le mois de la guerre, un vendredi,

Moi, l’homme, avec mon cœur qui fut jadis candide,

Voilà ce que j’ai vu dans le jardin maudit.

ÉPIGRAPHE

Sans robe, sur le lit, tu t’étais allongée.

Je regardais ton corps et la chambre orangée

Dans la phosphorescence et la chaleur du soir

Se refléter au fond des pâleurs du miroir.

Et tout à coup, je vis les choses familières,

Sous un verdissement bizarre de lumière,

Qui se décomposaient, prolongeaient leurs contours,

Se muaient en êtres humains aux torses courts,

Aux cous trop longs. Je vis les meubles de la chambre

Qui se prenaient entre eux et qui tordaient leurs membres,

Revêtaient une forme à l’aspect animal.

Un palais fantastique et caricatural,

Avec des lacs de chair, de vivantes tentures

Et des contorsions d’obscènes créatures

Et des sexes géants figurant des piliers,

Remplaçait l’endroit cher où, sur ton bras plié,

Reposait en rêvant ta tête éblouissante.

Mais hors du lit, coulant comme une eau jaillissante,

Tu tordis tes cheveux qu’électrisait le soir

Et tu vins écraser tes seins sur le miroir,

Et ton buste d’enfant, souple comme une lame.

Et moi, voyant cela, j’avais peur dans mon âme

Que les bouches et que les bras que tu frôlais

Ne te fissent tomber dans l’étrange palais.

Mais tu ne voyais pas l’architecture folle,

Ni les accouplements, ni les affreux symboles,

Et tu riais devant le miroir argenté

De ta peau de fruit clair et de ta nudité.

L’ANE A CORNES

COMBAT DE FEMMES

Elles devaient se battre au couteau, toutes nues...

L’odeur du vin sortait d’un tonneau débouché...

Le bouge rayonnait sous la lumière crue...

Un patron monstrueux lavait le zinc taché...

Les filles attendaient avec des yeux qui flambent,

Couchant leurs corps contre les hommes attablés.

Par la porte du fond on voyait une chambre,

Les housses, la pendule et les draps maculés.

C’est pour ce paradis qu’elles allaient se battre,

Pour s’y vautrer avec l’enfant ensorceleur

Dont les yeux d’assassin et le teint olivâtre

Les changeaient toutes deux en louves en chaleur.

Il fumait et jetait au plafond la fumée.

Les voix se turent. L’on fit cercle avidement.

Les rivales étaient par le rut animées,

Impudiques, elles riaient sauvagement.

Et la blonde semblait une grande génisse

Avec des bas de soie et de puissantes mains.

La brune charriait dans son sang tous les vices

De la rue. Elle avait une odeur de jasmin.

C’était un serpent noir qui portait sur le crâne

Une rose et ses seins étaient fermes et droits.

Pour égayer encor le public qui ricane

Elle fit devant lui danser son ventre étroit.

Et puis les deux couteaux luirent dans l’air opaque,

La sueur ruissela sur les corps furieux,

On entendit les coups sur les membres qui craquent,

Une main empoigna la toison des cheveux.

Les yeux des spectateurs s’exorbitaient de joie,

Ils appelaient le sang par des mots orduriers.

La blonde par la nuque avait saisi sa proie

Et s’efforçait de l’écraser sur le plancher.

Alors, le serpent noir dans le sang qui l’inonde

Roula ses reins presque brisés sous l’étouffoir

Du corps et de son arme ouvrit en deux la blonde

Qui fit: Ahan! comme une bête à l’abattoir.

Les témoins prirent peur et vidèrent la salle.

Le jeune homme toujours fumait paisiblement,

Et la brune, les mains sanglantes, triomphale,

Sur la morte gesticulait obscènement.

Un gramophone au loin berçait la nuit des bouges...

Le pas de la police errait sur les pavés...

Et la chair qui sentait le jasmin, la chair rouge,

Put enfin s’enfoncer au fond du lit rêvé.

Celle qui demeurait vainqueur de la rafale

Des poings épais et du couteau la tailladant,

Geignit d’amour sous le baiser des lèvres mâles

Qui buvaient sa salive et qui mordaient ses dents.

L’autre, selon la loi du faible, n’eut pour couche

Que le plancher pourri maculé de son sang

Et n’eut pour seul baiser que celui d’une mouche

Bleue et verte, qui vint sur elle en bourdonnant...

LE JEUNE HOMME AUX CITRONS

La porte était de bronze, étroite, ornementée...

Elle s’ouvrait au fond d’une rue écartée.

Tout de suite une odeur de rose et de jasmin

M’enivra, je suivis une petite main

Qui dans l’ombre sortait d’une manche vert pâle.

Un portique, une salle, un jet d’eau sur des dalles,

Des coussins noirs et des lanternes au plafond

Et de lourds citronniers tout chargés de citrons...

Avec trois fruits d’or clair un jeune homme nu jongle

Il vient de se baigner; l’eau fait briller ses ongles.

Il lance les citrons dans l’air et quelquefois

Une goutte d’argent vole aussi de ses doigts.

Derrière, à pas de loup, marche une jeune fille.

On comprend à ses bras levés, ses yeux qui brillent

Qu’elle va pour jouer le surprendre, baisant

Ses lèvres, étouffant son rire entre ses dents.

Mais je passe... Et c’est une chambre cramoisie

Avec une statue aux hanches amincies

D’une vierge peut-être ou d’un adolescent

Et du marbre du cœur coule un filet de sang,

Car un stylet d’acier traverse son sein gauche.

Et dans l’ombre, une forme à genoux, toute proche.

Fait le geste des mains pour recueillir le sang.

Mais je passe... Le bruit des gonds, le seuil glissant,

Les quartiers morts dormant au bleu des lunes mortes...

--Depuis, j’erre le soir pour retrouver la porte

De bronze et le parfum de rose et de jasmin.

Je gravis des perrons, je touche avec la main

Des heurtoirs et je cherche en les serrures vides

Le jongleur de citrons au visage splendide,

Les gouttes d’eau, la femme et son rire muet,

L’être au sexe inconnu dont le marbre saignait...

LA PREMIÈRE NUIT AU COUVENT

Dans sa cellule s’éveilla la carmélite.

Elle tâta d’abord sa tête aux cheveux courts,

Se souvint du froid des ciseaux, de l’eau bénite

Et du bruit du portail fermant ses battants lourds.

Sa chemise grossière abîmait de brûlures

Son corps pur. Toute moite elle avait des frissons.

L’ombre du Christ faisait une caricature...

Elle entendit des voix derrière la cloison...

Et c’étaient les voix de désir, les cris, les plaintes,

Le doux frémissement de la chair sur les draps

Et les gémissements de deux femmes étreintes

Qui ne font plus qu’un corps par la chaîne des bras.

Des pas furtifs glissaient dans le couloir immense.

Elle entr’ouvrit la porte et vit courir ses sœurs

Et toutes relevaient leur robe avec aisance

Et découvraient leurs jambes longues sans pudeur.

Quelque chose d’étrange était dans leur allure

Un rire fou les secouait, faisant saillir

Des seins inattendus et des croupes impures

Sur ces corps qui semblaient de rêve seul fleurir.

Viens avec nous! lui dirent-elles. Leurs mains chaudes

L’entraînèrent. Dehors l’escalier solennel

Et le cloître d’argent sous la lune émeraude

Avaient l’air d’un décor fantastique et cruel...

Avec des ventres gros et des faces lubriques

Des moines à travers les piliers ont surgi,

Saisissant par les reins les nonnes impudiques,

Les renversant, les culbutant avec des cris.

Et les cloches soudain dans les tours retentirent,

Sonnant une danse burlesque, un galop fou,

Et parmi les appels hystériques, les rires,

Les poitrines cognaient et claquaient les genoux.

La novice fuyait avec sa robe ouverte,

Mais de partout, des mains sortaient, la pétrissant,

La roulant sur les dalles froides, l’herbe verte,

Meurtrissant son corps nu d’étreintes jusqu’au sang.

Les grands saints alignés sous les arceaux gothiques

Soulevaient leur robe de pierre en ricanant,

Ou, gardant sur leur socle une pose extatique,

Étaient à son passage horriblement vivants.

Elle courut à la chapelle. Là des vierges

Étalaient sur les croix leur corps crucifié.

Elles riaient dans le clignotement des cierges...

Un prêtre officiait en dansant sur un pied...

A cheval sur un grand balai, la supérieure

Conduisait une farandole dans le chœur,

Et des soupirs, des bruits d’amour, des voix qui pleurent

Venaient des coins obscurs dans des parfums de fleurs.

Et brisée, elle vit, par la porte des cryptes,

Un adolescent nu, mince et brun émerger,

Portant un croissant d’or et des bijoux d’Égypte,

Ayant le torse creux et le buste léger.

Sa chair était de bronze, un triple cercle en jade

Faisait sur son front mat comme un glauque bandeau.

Il marchait lentement parmi les colonnades

Et la fixait de loin avec des yeux vert d’eau.

«Satan, je suis à toi, cria-t-elle, je râle

De plaisir à te voir et tords pour toi mes reins.

Voici toute ma chair offerte sur ces dalles.

Prends-moi sous cette châsse, à l’ombre du lutrin.»

Elle éclatait comme une rose près d’éclore

Et lui la laboura d’un long baiser savant...

«O Satan! O seigneur!» C’était déjà l’aurore...

--Telle fut la première nuit dans le couvent...

LE MÉDECIN AVORTEUR

Je suis un médecin louche d’avortements.

Le soir, dans un quartier perdu, secrètement,

Mon logis clandestin s’ouvre aux filles enceintes.

J’écoute leur histoire éternelle, leurs plaintes,

Je tâte le malheur du corps supplicié

Et c’est toujours pareil et j’ai toujours pitié.

Je suis un charlatan aux secrets salutaires

Qui connaît le revers du baiser, la misère

De ces flancs de plaisir qui sont devenus lourds

Et je tue au berceau stérile de l’amour

Avant qu’il ait poussé le cri de la naissance,

L’atome au sexe humain dans le germe en puissance.

Je suis un médecin béni des malheureux,

Car j’apaise les nerfs et je sèche les yeux

Et fais passer la loi des pauvres créatures,

Avant l’inexorable loi de la nature.

Mais vous, races sans nom, vivants indésirés,

Blés corporels qu’aucun soleil n’aura dorés,

Larves aveugles qui mourrez avant de vivre,

Cellules du malheur, c’est moi qui vous délivre

De la séduction, des méchants, des ingrats,

Du baiser qui trahit, de l’amour qu’on n’a pas,

De l’abandon glaçant les chambres solitaires,

Des peines qui rongeaient celles qui vous portèrent,

De tant de maux, de tant de pleurs, en vous jetant

Dans le repos de l’ombre et la paix du néant.

LA BALEINE EN RUT

Comme elle avait suivi le poulpe et l’espadon,

Dans des mers charriant les herbes des Florides,

La baleine sentit passer par ses fanons

Le terrestre printemps et ses tiédeurs fluides.

Le soleil descendait parmi les archipels...

Elle courut dans l’or et les phosphorescences

Projetant des jets d’eaux de toute sa puissance,

Pour s’ébrouer parmi des chemins d’arc-en-ciel.

Elle voulut d’abord épouser la chaloupe

Que d’un grand élan fou poussaient les pagayeurs.

Elle approcha ses flancs onctueux de sa poupe

Et la cassa du battement de son grand cœur.

Brûlant de la chaleur d’un sexe gigantesque,

Elle voulut de sa nageoire en éventail

Étreindre une île au corps dentelé d’arabesques

De pierre, avec des seins de craie et de corail.

Elle ne put monter sur elle et dans l’eau bleue,

Cherchant éperdument une forme à saillir,

Avec le battement immense de sa queue

Essaya d’épuiser sa force et son désir.

Mais le rut de la mer vibrait au creux des anses.

Les crabes se prenaient dans leurs pinces entre eux

Et les poissons volants, ivres de jouissance,

Faisaient sur les embruns des cercles lumineux.

Des électricités baignaient le fond des criques.

Le poisson-scie aimait la torpille au long corps.

On entendait mugir les squales hystériques,

La coquille univalve ouvrait un sexe d’or.

Et la baleine alors sentant passer sur elle

La douleur d’être seul familière aux géants,

A travers les bas-fonds aux fleurs surnaturelles

S’élança dans la nuit des abîmes béants.

Mais le peuple des flots fuyait devant sa masse.

Les polypiers fermaient leurs molles cavités.

Les poissons éperdus plongeaient dans les crevasses

Les infusoires verts éteignaient leurs clartés.

Les déserts sous-marins ont des splendeurs si vastes!

C’est là que vous dormez, coques des vaisseaux morts!

Dans cette solitude où l’on ne voit plus d’astres,

La baleine glissa par les courants du nord.

Dans les forêts de madrépores fantastiques,

Broyant avec ses flancs les perles par millions,

Brûlante, elle roula vers les pays arctiques,

Vers la mer froide où les soleils sont sans rayons.

Mais même dans les bleus d’aurore boréale,

Ne projetant que des jets d’eaux cristallisés,

Elle fondait encor les grands icebergs pâles,

Les banquises de neige avec son chaud baiser.

L’ANE A CORNES AU PALAIS

L’âne à cornes se vautre au fond du lit de soie.

Parmi le cramoisi des pourpres qui flamboient

Il roule son poil court et ses sabots épais.

Il porte à chaque patte un large bracelet,

Un diadème d’or luit entre ses oreilles.

A genoux près de lui des femmes s’émerveillent,

Suivent ses mouvements avec des yeux ardents,

Baisent avec amour la bave de ses dents.

Lui, rit dans les miroirs et se trémousse aux lampes.

Dans l’or fluide des chevelures il trempe

Ses naseaux mous, il mord pour se distraire un sein,

Ou renverse sous lui quelque corps enfantin

Qu’il possède avec des braiements épouvantables.

Le cortège aux yeux purs des vierges désirables

Se presse alors plus vite aux portes du palais.

Aucun visage de jeune homme ne leur plaît.

Toutes rêvent d’avoir pour poser leur front pâle,

L’âne à cornes royal au dos jauni de gale.

LE CHATIMENT DU LUXURIEUX

Il est dans un boudoir aux tentures vivantes

Et touche sans cesser, de la chair et des yeux.

Tous les objets sont des poitrines languissantes.

Il s’enfonce dans un divan gélatineux.

Il hume à pleins poumons l’odeur des sexes fades

Dont l’écœurant bouquet obscurcit son cerveau.

Il les voit par milliers dans les miroirs malades,

Il est illuminé par ces flasques flambeaux.

Lourde et belle, une femme avec des dents pourries,

Se penche sur sa bouche et la baise et la mord.

Dans sa salive et son haleine de carie

Elle verse à la fois le désir et la mort.

Elle se colle à lui, le parcourt et le presse

Et lui donne un plaisir plus cruel qu’un tourment.

Elle le serre avec une telle caresse

Que sa sève s’écoule intarissablement.

Il décroît, s’aplatit, se vide comme une outre,

Mais pour renaître avec un corps qui s’est gâté,

Une chair tachetée et par endroits dissoute

Avec des plaques parsemant sa nudité.

On dirait qu’une mouche énorme et verte pompe

Ses cellules et les substances de son sang

Et qu’une tentacule inlassable, une trompe

De bête, le dévore et tour à tour le rend.

Plus son désir grandit, plus il se décompose

Dans la sueur d’amour du salon corporel.

Il devient dans l’excès des odeurs et des roses

Une tombe vivante, un charnier sensuel.

Les meubles hoquetant autour de lui s’accolent,

Il est enveloppé par d’invisibles mains,

Par l’aspiration de mille bouches molles,

Un peuple jaillissant de jambes et de seins.

Des démons caressants et velus le renversent,

Ses nerfs vibrent jusqu’aux racines des cheveux

Et des doigts en forme de fourche le transpercent,

Il se sent pénétré par des langues de feu.

«Seigneur, dit-il, pitié, mets un sceau sur ma bouche!

Je voudrais allonger et reposer mon dos.

Une heure de sommeil seulement dans la couche

Dont l’étroitesse ne permet que le repos...»

Mais la femme éternelle à la bouche édentée,

La Parque de la terre et qui file la chair

Lui prodigue toujours son haleine gâtée

Et ses reins réguliers et forts comme la mer.

L’ANE A CORNES SUR LA TOUR

L’âne à cornes gravit l’escalier de la tour,

Sur les dalles faisant sonner ses sabots lourds...

Les nains au corset bleu, les courtisanes grecques,

Les eunuques, les ruffians et les évêques,

Les mendiants, les sorciers, les nègres, les imans,

Avec les bracelets, les croix, les talismans,

Regardent sur la place, immobiles, la bête

Dont le vent fait gonfler la robe violette

Et demeurent figés, épouvantés, muets.

Et quand l’âne royal atteignit le sommet,

Le soleil flamboya dans sa mitre écarlate,

On le vit se dresser sur ses puissantes pattes

Et debout il se mit à braire puissamment.

Et bien mieux que l’éclat des cloches, ce braîment

Retentit à travers les couloirs, les portiques.

Les jeunes gens firent voler leur dalmatique,

Les courtisanes s’allongèrent en riant

Et des eunuques fous tournèrent en dansant.

Aux balcons du palais des princesses parurent,

Otant leurs vêtements et criant de luxure.

Des musiciens brisaient leur luth sur les piliers.

Des femmes avalaient les perles des colliers.

Une négresse alla dépouiller la statue

De Pallas Athéné et marcha, revêtue

Du casque en bronze vert et du bouclier bleu.

Et là-haut, sur la tour, le soir baignait de feu

L’âne à cornes, ses grands bijoux talismaniques

Et son dos recouvert d’une gale magique...

LE BAL FANTASTIQUE

La reine au masque rouge a passé dans le bal...

Elle a touché les uns de ses ongles en pointe

Et les autres de sa babouche de cristal...

Son frôlement a séparé les formes jointes...

Son passage a fait trébucher dans l’escalier,

Les évêques en mitre et les rois en simarre.

Les noirs valets ont laissé choir les chandeliers...

Le jardin du château s’est empli de fanfares...

Les mornes invités sont devenus hagards.

Ils ont tourné dans un ballet funambulesque.

L’éclat du masque rouge a teinté leurs regards

Et stimulé l’élan de leur danse grotesque.

Une étrange fureur a pris les dominos.

Les arlequins dans l’air ont fait siffler leur batte,

Les Faust ont transpercé le cœur des Méphisto,

La danseuse a crevé les yeux de l’acrobate.

Elle a tourbillonné dans les groupes épars,

Comme une fleur dansante, imprenable et lascive,

Tendant de ses seins nus la chair brûlante et vive,

Griffant de temps en temps une face au hasard.

Le désir animait les mains lourdes de bagues...

L’un broyait une gorge tendre entre ses bras

Et l’autre déchirait la jupe avec sa dague.

Le sang giclait dans un clinquant de mardi gras.

Parmi les bijoux faux et la soie écarlate,

Deux femmes s’étreignaient en un baiser ardent,

Mordant avec amour leurs bouches délicates,

Écrasant le carmin et le sang sur leurs dents.

Un page lacérait une mauresque brune...

Deux vieillards torturaient un blême adolescent...

Un pierrot fou hurlait comme un chien à la lune,

Sur un balcon ouvert devant des cieux de sang.

Un cortège a paru de moines en cagoule,

Qui chantaient gravement d’obscènes oraisons,

Et les masques, comme des grappes qui s’écroulent,

Se vautraient, à ce chant rythmant leur pâmoison.

Soudain, un courant d’air a soufflé les bougies.

L’aurore a rougeoyé dans le bleu des miroirs

Comme un soleil couchant, sur un faste d’orgie...

Devant les portes grimaçaient les valets noirs...

La reine au masque rouge est montée en carrosse.

Et des cors ont joué, parmi les bois prochains,

Un air bizarre et long et tellement atroce

Que les oiseaux sont morts dans les branches des pins.

Le sang sur les parquets faisait de grandes flaques...

Les spasmes, les hoquets et les cris de douleur

Étaient sinistrement mêlés dans un cloaque

De pourpres, de bijoux, de coupes et de fleurs.

Et plus tard, une femme ayant sur la poitrine

Une croix qu’un ivrogne avait faite de vin,

Descendit du perron, toute nue et divine

Pour se baigner paisiblement dans le bassin...

LES ÉPHÈBES ET LA FEMME HYDROPIQUE

Les éphèbes avec des ceintures cerise.

Leur peau brune poncée et les chevilles prises

Par des anneaux de cristal vert, dansaient entre eux,

Dans le salon grenat, odorant, ténébreux...

Quelques-uns agitaient des éventails de soie

Ou, le corps frémissant d’une bizarre joie,

Se pâmaient au milieu des coussins nuancés

D’un art tel que les uns évoquaient le passé,

Et d’autres les plaisirs pervers, d’autres les rêves.

Dans un vase d’onyx croissait l’arbre sans sève.

Et le plus beau parmi les beaux adolescents

A peine assis au bord d’un sopha bleuissant,

Son front frisé penchant sur son poignet fragile

Chanta l’étreinte vaine et les amours stériles.

La porte alors s’ouvrit, laissant passer le vent

Et la femme hydropique avec ses seins mouvants,

Sa bouche, ses grands pieds, et son odeur de femme,

Entra, hurlant un sexuel épithalame,

Des paroles de chair, des mots de rut chargés.

Elle roula parmi les coussins dérangés,

S’aplatit en riant, s’affala dans sa force

Et d’un éphèbe évanoui saisit le torse...

Dans leur fuite éperdue au fond du corridor,

Les éphèbes courant perdent leurs bagues d’or

Et plus loin dans la cour que les jets d’eaux arrosent

Tombent leurs anneaux verts et leurs babouches roses...

LA PRIÈRE DU SOIR

Je regardais prier la jeune fille en deuil

Debout et ses deux mains s’appuyant à la chaise.

Les piliers jaillissaient au ciel avec orgueil,

Les vitraux éclataient de bijoux et de braises.

On sentait la ferveur ardente de l’esprit

Dans l’élan de son corps et la pudeur des voiles,

Les chaires s’éployaient dans le chœur assombri

Où se cristallisaient les lampes en étoiles.

Et soudain sur l’autel un visage apparut,

Fendant le tabernacle en forme de losange,

Et je connus, à voir ses yeux mats et fendus,

Que c’était là Satan, le plus triste des anges.

La chapelle s’emplit d’étranges Chérubins,

Un pli pervers au coin de leurs bouches trop roses,

Hors du vieux bénitier, comme l’on sort d’un bain

Un démon noir et nu jaillit, tenant des roses.

La jeune fille ouvrait ses bras en frémissant.

Des confessionnaux, des châsses polychromes,

Des êtres surgissaient, bronzés et languissants,

Luxurieusement sortaient des formes d’hommes.

Et quelques-uns avaient des babouches d’argent,

Des turbans verts et des colliers talismaniques.

Les démons se changeaient en Iblis d’Orient,

Des bruits de tambourins berçaient la basilique.

Puis marchèrent, légers, à travers les arceaux,

Des jeunes gens frisés sous des tuniques grecques.

Les Eros remplaçaient les anges des vitraux,

Adonis se leva du tombeau des évêques.

Des bacchantes, les seins de leurs doigts lacérés,

Trouaient de blanc l’air que l’encens faisait opaque

Et couraient çà et là, ivres de vin sacré,

Comme aux soirs fastueux des fêtes dionysiaques...

Des Osiris, moitié hommes, moitié taureaux,

Sur les dalles jetaient les Aphrodite blondes.

De lunaires Tanit couvertes de joyaux,

Recevaient des Baal les étreintes profondes.

Des Thamuz poursuivaient de fuyantes Ishtar;

Sabaoth déployait son ventre de ténèbres.

Sous les ciboires d’or et les cierges blafards,

Teutatès et Mithra confondaient leurs vertèbres.

Puis ce fut un fourmillement plein de fureur,

De vagues dieux grossiers des temps cosmogoniques,

D’une animalité sans forme et sans couleur,

De signes primitifs, de pierres priapiques.

Et les verrières en flambant firent pleuvoir

Des étoiles et des soleils d’Apocalypse,

Et sous les voûtes ruisselantes, je crus voir

La jeune fille nue en des clartés d’éclipse...

Les bouches fa buvaient et les bras la pressaient,

Vers son corps déferlaient des fleuves de caresses,

Des océans d’amour entre ses seins passaient,

Elle était tous les dieux et toutes les déesses...

Plus rien. Un angélus d’une tour a glissé...

La basilique en feu s’éteint comme une torche...

La jeune fille en deuil s’en va, les yeux baissés,

Et son long voile noir m’effleure sous le porche...

VISITE MATINALE

J’ai sonné... le couloir sent l’opium et l’ambre.

Quel étrange visage a la femme de chambre!

Derrière les rideaux j’entends des frôlements!

Maison des voluptés et des enchantements

Des langoureuses nuits et des étreintes mortes!

J’avance à pas de loup et je pousse une porte.

Une femme est couchée en croix sur une peau.

Une trace de dents au sein droit fait un sceau

Charnel, dont on marqua cette chair épuisée.

La bouche semble vide et la nuque brisée

Dans l’abandon immense et le renversement

De la tête où les cils vivent seuls par moments.

Sous une soie en feu dont l’écarlate flambe

Une autre laisse voir la naissance des jambes,

Et les genoux étroits que des mains ont marbrés.

Deux êtres sur le lit sont tellement serrés

Qu’on ne voit qu’un seul corps avec deux chevelures.

L’odeur fade de sève humaine et de luxure

Me saisit à la gorge et me fait défaillir.

Quel visage charmant aurais-je vu jaillir,

Creusé par l’insomnie et les mauvaises joies

Si j’avais soulevé la pourpre de la soie?

Horrible est le plaisir qu’on n’a pas partagé!

Des roses en tombant ont un soupir léger,

Et sur le cercle obscur que dessinent les robes

Filtre pudiquement un triste rayon d’aube...

LA PRINCESSE ET LES LAQUAIS

Le repas dans l’hôtel flamboyait sous les lustres

Et s’achevait dans un grand cérémonial...

Le vin n’animait pas les convives illustres,

Les diamants luisaient sur plus d’un front royal...

Des vieillards sous les croix, les ors, les uniformes

Levaient leur verre avec des doigts momifiés.

On voyait par la porte un escalier énorme,

Le morne alignement des grands fusains taillés.

La petite princesse, au fond d’une carafe

Regardait le contour de son visage étroit,

Jouait d’un couteau d’or, tourmentait une agrafe,

Buvait l’ennui sans fin avec ses beaux yeux froids.

Lorsque ses hauts talons sonnèrent sur les dalles,

Les courbettes firent plier les mannequins.

On la vit s’éloigner, blanche, de salle en salle,

Avec sa gorge nue et sa robe en satin.

Mais nul ne vit l’œillade au groupe des tziganes,

Ni le signe muet qu’elle fit en passant,

En avançant sa bouche au tissu diaphane

Vers le laquais cynique, immobile et puissant.

Les lustres un à un à minuit s’éteignirent,

Mais ensuite quelqu’un vint et les ralluma,

Le couloir se remplit de pas furtifs, de rires

Étouffés, une fête étrange commença.

Les trois filles étaient d’abord intimidées,

Minaudaient et croisaient leur châle sur leur peau.

Mais la princesse mit à leur bouche fardée

Le chaud baiser qui rend tous les humains égaux.

Elle les dévêtit et leur tendit les verres

Dont le vin débordant lui coulait sur les bras,

Elle dansa, tendant ses bijoux aux lumières

Ou se blottit près du laquais au menton ras.

Elle fuma, croisant ses jambes sur la table,

Culbutant de son pied les cristaux et les fleurs,

Et l’âme en proie à un génie inexorable

Elle cria des mots grossiers avec fureur.

Un tzigane jouait une valse en sourdine,

Un autre maintenait une fille sous lui.

Les bouteilles gisaient comme des javelines

Dont la flamme à travers les gorges avait lui.

Et vautrée au milieu des plats d’or et des grappes,

Son dos clair s’écrasant sur des magnolias,

La robe déchirée, ayant pour lit la nappe,

La princesse pâmée au laquais se donna.

L’aube cristallisa l’hôtel parmi les ombres...

La goutte d’un bijou qu’on perd... Un pas qui fuit...

Un bruit de porte... Un corridor... des formes sombres...

La grosse main carrée où sautent des louis...

LE SÉRAIL MORT

C’est un palais rempli de jeunes filles mortes...

De longs corps délicats sont cloués sur les portes.

Certains, par les cheveux, sont noués aux piliers,

D’autres la tête en bas, pendent dans l’escalier.

Le sang coule parmi les faces puériles,

Le long des seins menus et des sexes nubiles.

De grands nègres hagards passent parmi les corps,

Le long des bassins bleus et des colonnes d’or,

Piquant avec des pieux et tenant par des chaînes,

Des panthères à jeun, ivres d’odeur humaine.

Un air, sur un théorbe indien, traîne et gémit.

Il tombe des vitraux un soleil cramoisi

Et le sultan pensif au haut des balustrades

Remue indolemment ses bracelets de jade

Et parle de l’amour et de son sens profond

Avec le nain bossu qui lui sert de bouffon.

LA CATHÉDRALE FURIEUSE

Ma chair s’est trop roussie à la ville fumante,

J’ai trop reçu de feu dans mes yeux en vitraux,

Je suis lasse d’offrir aux coups de la tourmente

La croupe de l’abside et les seins ogivaux.

Je ne veux plus lever vers les cieux fantastiques

Mes deux jambes de séculaires moellons.

Dans le sexe géant de mon portail gothique

On a trop fait passer le bronze des canons.

Les dalles de mes reins sont lasses et brisées

Et le creux de ma nef craque sous le fardeau.

Ma sève au fond des bénitiers est épuisée,

On m’a trop violée, on m’a cassé le dos.

Je ne verserai plus la sueur des gargouilles,

Je n’entr’ouvrirai plus les lèvres des autels,

Je purgerai mon corps de tout ce qui le fouille,

Je secouerai mes sanctuaires rituels...

J’arracherai les oriflammes qui m’affublent

Et je ferai sortir des tombeaux souterrains

Les archevêques morts en mitres, en chasubles,

Avec des sacrements fantômes dans leurs mains.

Je précipiterai hors de mes sacristies,

Comme un vomissement, les cierges, les lutrins,

Les anneaux pastoraux, les châsses, les hosties,

Crachant dans un hoquet mes reliques de saints.

De mon orgue percé, de mes cloches fêlées,

Je chanterai des chants grotesques et puissants

Et dans le chœur des monacales assemblées

Retentira l’appel de mes échos déments.

Et puis, je briserai moi-même mes colonnes,

J’agiterai les hémicycles de mes reins

Et faisant un bouquet de cloches et d’icônes,

Je lancerai ces fleurs de peinture et d’airain.

Et je lapidérai la ville de mes pierres.

Je lancerai la porte et les morceaux de tours,

Les confessionnaux, les grilles et les chaires,

Je me ravagerai le corps avec amour.

Et quand sous le ciel lourd et sous la lune basse

De la voûte où s’ouvrait jadis le paradis,

Il ne restera plus qu’une affreuse carcasse,

Une église crapaud qui bave, hurle et maudit.

Alors, il jaillira de mes débris immondes

Un grand christ chassieux, mi-homme, mi-serpent,

Dieu pervers de la pourriture du vieux monde

Et les hommes viendront l’adorer en rampant.

Et je rirai, moi la cathédrale hystérique,

Au milieu des chardons et des louches odeurs,

En les voyant fouler l’hostie eucharistique

Et le sang de celui qui fut notre seigneur...

LES CHAMBRES DE L’HOTEL

Les chambres de l’hôtel communiquent entre elles.

Je regarde au retour du vieux minuit fidèle,

Solitaire, allongé dans un banal fauteuil,

La porte peinte en blanc, la porte dont le seuil

A tous les imprévus des rencontres s’oppose...

Que d’êtres séparés par cette porte close

Qui pourtant se seront côte à côte étendus,

Tant d’amitié peut-être et tant d’amours perdus!

Je fais l’ombre et je vois un rais clair sous la porte...

Dans la chambre voisine on veille et l’air m’apporte

Un parfum... Puis des pas étouffés... On dirait

Une robe qui tombe... Un bruit de bracelet

Sur du marbre... Quelqu’un guette ma chambre obscure,

Dans cette goutte de clarté qu’est la serrure...

L’hôtel silencieux repose... mon cœur bat...

Au loin un fiacre passe et je ne bouge pas.

Et soudain dans l’éclat d’une lumière brusque,

Longue et splendide, ayant le torse qui se busque,

Avec un diaman entre ses seins qui luit,

Une femme apparaît sur la porte, sourit,

Fait un geste amical bizarre... Une seconde

Et rien de plus... Et puis l’obscurité profonde,

Un rire de cristal et le bruit d’un verrou.

--Dans quel soir ai-je vu flamboyé ce bijou?

Quel est le souvenir de cette ressemblance?

Le rais clair. Le fauteuil... Les heures... Le silence...

Oh! rêves de minuit dans les chambres d’hôtel,

Quand sonne la pendule au cœur surnaturel!...

L’APRÈS-MIDI DU FAUNE

Imprudente, tu vas sous l’épaisseur des branches,

Dans le parc merveilleux par l’automne doré,

Sans savoir qu’à l’odeur que laisse ta chair blanche,

Moi, le monstre velu te suis dans les fourrés.

A plat ventre, enfonçant mon sexe dans les herbes,

J’ai scruté bien souvent sous le tissu léger

Tes deux jambes en fleurs, vigoureuses, superbes,

Et ta grâce de vierge ignorant le danger.

Et ta nubilité précieuse et vivante,

Cette pudeur sentant le duvet et la peau,

Se confondait pour moi aux odeurs enivrantes

Des vieux buis, des genévriers et des sureaux.

Or, l’automne en chaleur décompose les feuilles,

Du feu sort en vapeurs de l’humus craquelé,

Les marronniers brûlants en gouttes d’or s’effeuillent,

Et je danse en pensant à ton corps violé.

Je pourrais tout à coup te tirer par la tresse

Et te faire tomber d’un geste, sur le dos.

J’étoufferais tes cris de ma forte caresse,

T’immobiliserais du poids de mon fardeau.

Non, je veux te forcer comme on force une bête,

Te faire revenir à l’animalité

Par la peur, te montrant subitement ma tête

Affreuse, et mon corps nu de désir dévasté.

A la course! Pour fuir tu lèveras ta robe,

Mon souffle d’animal te chauffera les reins.

Les arbousiers avec l’œil rouge de leur globe

En passant de leur suc t’humecteront les seins.

Tu heurteras les troncs, glisseras sur les gommes,

La ronce à chaque pas te déshabillera,

Plus fortes que les fleurs, des odeurs mâles d’hommes,

En effluves épais entoureront tes pas.

Tu fuiras jusqu’aux lieux où le parc est sauvage,

Où la racine à vif perce le sol en rut,

Où le pourrissement des bois et des feuillages

Fait un lit séminal aux grands arbres membrus.

Je te culbuterai parmi les fondrières,

Je te déchirerai, je te ravagerai,

Je te ferai sentir tout l’amour de la terre

Dans un élan que rien ne pourra modérer.

Et dans le rythme immense où tu seras plongée,

Tu percevras, tes mains fouillant le terreau noir,

Le baiser des fourmis, l’amour des scarabées,

Des étreintes de mandibule et de suçoir.

Et tu sauras combien est beau le crépuscule,

En sentant sous ton dos broyé par mon poitrail,

Les insectes amants, les couples minuscules

Et tout le grouillement de la terre en travail.

Et, boueuse et sanglante, au sein de la nature,

Tu renieras l’orgueil de ta virginité

Dans ce lit de la vie et de la pourriture

Dont j’aurai fait jaillir l’éternelle beauté.

PLAISIRS DU SULTAN

Le sultan énervé, las des femmes trop grasses

Du harem, des soldats dormant sous leur cuirasse,

Des eunuques trop laids et des chiens assoupis,

S’est fait porter avec ses bonbons, ses tapis,

Son narguilé d’argent et ses flacons de rose,

Dans la cour du palais que le soleil arrose.

Quatre nègres géants dont le torse est bombé

Font luire autour de lui leurs sabres recourbés.

Il s’ennuie, il a froid, il est triste de vivre...

Il fait venir la vierge aux beaux cheveux de cuivre,

Pareils à du feu chaud tressé sur un front pur.

Les nègres saisissant ce corps pétri d’azur

Lui fendent les poignets et pendant qu’elle crie

Versent le sang sur un plateau d’orfèvrerie.

Le sultan trempe alors ses mains languissamment

Dans le sang tiède et voit au fond des yeux charmants

De la vierge, la mort venir des veines vides...

Les sabres recourbés ont quatre éclairs splendides,

Le soleil brûle et le sultan clignant des yeux

Sur le corps étendu jette un grand velours bleu...

L’ESPRIT DE LA MER

Le veilleur dans la tour fit retentir sa corne,

Glaçant d’effroi sur les quais bleus les débardeurs.

Et la plage s’emplit de requins, de licornes

De mer, de poissons morts montant des profondeurs.

Sur les remparts bâtis de galets verts, l’évêque

Parut avec l’étole et la mitre qui luit

Suivi par les calfats, les marchands de pastèques

Qui, tordus par la peur, tendaient les mains vers lui.

Alors, dans l’horizon, le vaisseau gigantesque

S’avança sur les flots qui devenaient cendrés.

Il avait trois ponts noirs de forme barbaresque,

Il était sans fanal, sans voile et sans agrès.

Et sa coque luisait de nacres, de polypes,

De coraux sous-marins, de madrépores d’or.

Les pétoncles et les mollusques qui s’agrippent

S’étaient cristallisés dans le bois des sabords.

Il était cuirassé de la pierre des gouffres,

Il venait de plus loin que les courants des fonds,

Il portait comme un sceau sur sa poupe et ses roufles

Des signes incrustés par d’antiques typhons.

Et sur les ponts, parmi les mâtures fléchies,

Un équipage avec des corps huileux et blancs,

Des marins, respirant au moyen de branchies,

Manœuvraient. Ils avaient des nageoires aux flancs.

Ils portaient des turbans et des burnous d’arabes,

Ils regardaient au loin par d’aveugles yeux ronds.

Quelques-uns avaient des mandibules de crabes,

Et des sabres battaient sur leurs pieds d’esturgeons.

Et tout couvert de talismans kabbalistiques,

Un être avec un bec se tenait à l’avant.

Ses doigts palmés levaient un pentacle magique

Et sa robe en tissu perlé flottait au vent.

Il se fit un reflux d’eaux ternes et malsaines

Et ceux qui se trouvaient sur la plage ont cru voir

Les trois albatros morts sur le mât de misaine,

Avant que le vaisseau s’enfonçât dans le soir...

Depuis la ville semble atteinte de jaunisse...

L’homme languit, frappé par l’esprit de la mer,

Et fou, sur les quais bleus où les bateaux pourrissent,

L’évêque danse avec sa mitre de travers...

FEMME A LA PANTHÈRE

Il fait très chaud... Je marche à travers un jardin

Plein d’aloès. Au loin, résonne un tambourin,

Un chant de caravane ou de tribus en marche.

Je vois un pavillon de bois peint... quelques marches...

J’y cours, je les gravis, et j’hésite, levant

La portière d’argent rayé qui tremble au vent.

Je pénètre... Et sous le tamis des moustiquaires

Celle que la chaleur et le rêve exaspèrent

Dont les reins font un arc tendu par le désir,

Se pâme... Elle me voit et sourit de plaisir...

Elle écarte la gaze, offrant ses seins qui battent

Et son front couronné d’un turban écarlate.

Je tends les bras... Alors dans les coussins épais,

Longue et féline, une panthère qui dormait

S’étire, fait crisser ses ongles, me regarde.

La femme dont la main sur la bête s’attarde

S’offre encore et je vois dans un rais de soleil

Que la femme et le fauve ont des yeux verts pareils...

LA BOUCHÈRE NUE

Le village est cassé, atteint de lèpre, hagard.

Les toits sont par endroits troués par le désastre.

La place boursouflée et le clocher camard

Ont l’air de grimacer au silence des astres.

On dirait que le désespoir et le remords

Sont les hôtes geignants de ces portes de briques.

Mais comme un pou géant enfanté sur les morts

L’orgie au ventre épais bave dans les boutiques.

Des hommes un par un glissent le long des murs.

Là-bas dans une odeur de bête et d’écurie,

Sous le rougeâtre feu du bec de gaz obscur,

Comme une gueule en sang bâille la boucherie.

Ils entrent et parmi les bœufs morts de l’étal

S’accroupissent, luxurieux et pleins de joie.

Les visages ont quelque chose d’animal.

Au loin la lune monte... un chien errant aboie...

Et l’énorme bouchère aux grands seins descendant

Paraît et le public éclate quand elle entre.

Elle rit de plaisir et fait claquer ses dents,

Nue et flasque, elle danse une danse du ventre.

La viande et la sueur sentent également.

Un vieux en ricanant tient la lampe à pétrole

Et la hausse et la baisse à chaque mouvement,

Comme un prêtre bouffon d’une grotesque idole.

C’est pour les spectateurs un plus rare régal

Qu’un festin qu’on ferait dans le décor d’un bouge.

Et la danse ressemble un cérémonial

Du vieux culte de l’homme à la chair de la gouge...

Puis l’on part. L’air est lourd de fièvre et de tabac,

La bouchère tord ses cheveux brillants de graisse...

La lampe fume et meurt... Un peu de sang fait: flac!

C’est la tête de veau pleurant dans l’ombre épaisse...

LA FILLE DU SULTAN

I

La fille du sultan dans sa robe à sequins,

Toute menue au fond de l’étroit palanquin,

Rêve de supprimer l’horrible forme mâle.

Parfois ses longs doigts peints qu’encerclent les opales

Frôlent la favorite assise à ses côtés.

Ses yeux verts sont perdus sous de grands cils bleutés...

Malheur aux jeunes gens qui viennent sur leur porte

Ou sortent des bazars lorsqu’avec son escorte.

Ses eunuques et son grand tigre apprivoisé,

Serrant ses petits seins sous son châle croisé,

Elle rêve aux beautés des lignes féminines.

Malheur aux jeunes gens qui sortent des piscines

Et marchent au soleil couverts de gouttes d’eau.

Ils sont à coup de fouet attachés dos à dos,

On les mène au palais, on en fait des eunuques.

Quand ils sont épilés, revêtus de perruques

Et de robes, sanglants et des chaînes aux pieds,

Demi-hommes déchus en femmes habillés,

La fille du sultan à son balcon regarde

Heureuse et frissonnante, et fait signe à ses gardes

De les frapper plus fort de la lance ou du fouet

Afin qu’ils la supplient de leur voix en fausset.

LES CASTRATS

II

Les castrats, dans la cour, parqués comme des bêtes,

Se rappellent les soirs de puissance et de fête

Où parmi les sorbets, les pastèques, les vins,

Sur les tapis creusés par le désir divin

Ils possédaient le corps des filles barbaresques.

Maintenant revêtus d’affublements grotesques,

Ils sentent chaque jour leur visage jaunir,

Leurs muscles se sécher et leur force finir.

La fille du sultan à l’heure où le soir tombe

Paraît sur la terrasse ainsi qu’une colombe

Au plumage de soie et ruisselante d’or.

Elle enlève un à un les voiles de son corps,

Jette ses bracelets, ses colliers et ses peignes

Et svelte, sur l’azur et le soleil qui saigne,

Elle danse, vers les captifs tendant ses seins.

Et les castrats prennent leur tête dans leurs mains,

Ils maudissent leur chair ridicule et blessée,

Car l’âme est désireuse et la chair est glacée...

LE BAIN ROUGE

III

La fille du sultan aime sa favorite,

L’esclave aux cheveux courts, la pâle Moscovite.

Et comme elle est jalouse elle la fait garder,

Dans la salle aux jets d’eaux par les hommes fardés

Et cruels à qui seuls les adolescents plaisent.

Elle rit trop souvent avec les sœurs Maltaises,

Celle aux roses, celle qui porte un attirail

De talismans et celle à l’anneau de corail...

La fille du sultan dévêt la Moscovite,

Et puis, à se baigner près d’elle elle l’invite,

Ouvrant ses bras menus au milieu du bassin.

Alors elle l’enlace et sur leurs yeux, leurs seins

A toutes deux, le jet d’eau verse un ruisseau rouge,

Une petite pluie en fleurs qui frôle et bouge.

Des trois sœurs aux yeux noirs que l’on vient d’égorger

Il ne reste plus rien que ce jet d’eau léger.

Et dans les marbres bleus il danse, tourne et saigne

Sur les corps frémissants des femmes qui s’étreignent...

Dans le grand escalier l’homme au sabre descend...

Trois corps dans un grand sac... Quelques taches de sang...

Et parmi les coussins où traîne une odeur fade,

Les roses, le corail, les talismans de jade...

LA CHAMBRE DE BARBE BLEUE

La chambre en velours noir aux portes cramoisies...

Les sept corps suspendus à des crochets de fer

Gardent les spasmes morts des vieilles frénésies

Dont les plaisirs divins ont dévasté leur chair.

Dans les flaques de sang qui des gorges déferlent

Est une tache d’or étroite, c’est la clef.

Un petit doigt crispé garde encore une perle,

Un cou brisé de diamants est constellé...

J’effeuille un grand bouquet de jasmins et de roses...

Le vent du corridor fait trembler mon flambeau.

Le souvenir sort des paupières demi-closes...

Comme les yeux des morts sont terribles et beaux!

Voilà celles que j’adorais, mes sept compagnes,

Que j’ai faites périr de mes mains tour à tour.

Et pourtant mon amour chantait dans la montagne

Ainsi qu’une fanfare au sommet d’une tour.

Voilà la Florentine avec sa toison brune

Qui me faisait crier lorsque je la serrais,

Et mon amour était plus ardent que la lune

Qui consume, l’été, les lacs et les forêts.

Voilà le torse étroit de la danseuse Grecque

Et j’embrassais son corps avec plus de ferveur

Qu’un dévot à genoux baise un anneau d’évêque,

Un jour de Pâques plein de cloches et de fleurs.

Voilà les cheveux courts de la Visitandine

Qui gardait un parfum de sacrilège aux seins

Et voilà Belcolor avec ses jambes fines

Et Gaétane aux yeux couleur de ciel marin.

Voilà celle qui, nue, en d’épaisses fourrures

Se jetait brusquement sur le lit de brocart.

Ses dents de louve étaient avides de morsures,

Ses reins battaient comme un bélier sur un rempart.

Voilà la plus petite et son visage d’aube,

La pudique, dont je n’ai pas baisé les doigts.

C’est lorsque mon poignard ouvrit en deux sa robe

Que j’ai su quel trésor était perdu pour moi.

Comme je vous aimais, ô mes épouses mortes!

Vous pouviez demander mes champs et mes châteaux,

Mais vous avez voulu le secret de la porte

Cramoisie, et la mort est venue aussitôt...

Vous ne saviez donc pas, ô femmes bien-aimées,

Qu’il n’est pas de palais qui ne cache en sa tour

La chambre en velours noir, terrible et parfumée

Où dort le souvenir du sang et de l’amour.

Plus jamais! Vos bijoux jettent des éclairs fauves...

Derrière la fenêtre on entend les corbeaux...

Les ongles sont bistrés, la chair est bleue et mauve...

J’effeuille le bouquet et j’éteins le flambeau...

LA MAISON DES ADOLESCENTS

La montée aux enfers · 第 1 / 8 段