Conversion de La Harpe.--Sa conduite pendant la Terreur.
Les défauts de La Harpe, en survivant à sa conversion, ne contribuèrent
pas peu à la faire taxer d'hypocrisie par les philosophes. Toutefois,
non seulement Mme de Genlis, qui avait autant à se plaindre qu'à se
louer de lui, mais Benjamin Constant qui était allé, dans le feu de la
polémique, jusqu'à dire que La Harpe avait été _athée par peur_, et,
avant eux, Daunou, Dacier, Morellet, ont rendu hommage à la sincérité de
son changement[243]. On trouve, d'ailleurs, dans ses controverses contre
les philosophes, dans son _Apologie de la religion_ qui fait partie des
_OEuvres choisies et posthumes_, des passages touchants ou énergiques
d'autant plus concluants que le talent naturel de La Harpe n'était pas
de ceux qui suppléent à une émotion véritable. Dans l'article du _Cours
de littérature_ sur Diderot, par exemple, il relève vivement le mot
célèbre: «Élargissez Dieu!» il montre combien il est faux que les gens
du peuple croient que Dieu est renfermé dans les églises, en donne pour
preuve la fête des Rogations et, à propos des arrêtés qui interdisent
cette fête, s'écrie en apostrophant Diderot: «Ah! lorsque Dieu et ses
adorateurs sont légalement confinés dans les temples, ce mot qui, dans
ta bouche, n'était qu'un extravagant blasphème; ce mot, pris dans un
sens trop réel et trop juste; ce mot nous appartient aujourd'hui, et
c'est bien nous qui avons le droit de dire: «Élargissez Dieu!» On pourra
lire encore, dans la préface de son _Apologie de la religion_, quelques
lignes émouvantes sur le bienfait que Dieu accorde aux incrédules quand
il les éclaire, et cette forte peinture de la jalousie des philosophes
contre l'Église: «J'ai vu moi-même mille fois saigner cette plaie
honteuse, surtout depuis que nos philosophes, faisant corps sous les
remparts de l'Encyclopédie, enhardis les uns par les autres, fortifiés
par la renommée littéraire devenue une espèce d'idole pour un peuple qui
ne voulait plus avoir que de l'esprit, en vinrent jusqu'à s'indigner
tout haut qu'il y eût au monde une autorité, une puissance au-dessus des
_précepteurs du genre humain_, titre modeste, comme on voit, et qu'ils
se prodiguaient à tout moment les uns aux autres en prose et en vers.»
De même le passage où il se promet de montrer _combien ceux qui
s'exagèrent la puissance révolutionnaire et ses effets possibles et sa
durée probable, sont loin de la juger dans leurs craintes comme elle se
juge dans les siennes_[244]. Il y a aussi de la sensibilité dans les
passages où La Harpe cite, pour les condamner, ses anciens sarcasmes
contre le christianisme. Enfin cette Apologie et son Discours sur le
style des prophètes et l'esprit des Livres saints attestent qu'il a
compris et goûté l'Écriture. Dans ce dernier ouvrage, il explique
judicieusement qu'il ne faut pas confondre les exigences particulières
du goût de chaque nation avec les règles universelles du goût; que,
d'ailleurs, quand on approfondit les sentiments qui font parler les
écrivains hébreux, notre goût même cesse de réclamer; que les
répétitions d'idées, de sentiments dans les _Psaumes_ sont les effets
naturels de l'amour pour Dieu qui y déborde, car _celui qui aime ne
s'occupe uniquement qu'à répandre son âme devant ce qu'il aime et à
exprimer ce qu'il sent, sans songer à varier ce qu'il dit_. L'éloquence
des Psaumes, qui triomphe de ses scrupules littéraires, touche aussi son
coeur: il affirme que nul écrivain non chrétien n'a si bien peint la
bonté familière qui, suivant un prophète, _retournerait le lit de
l'homme qui souffre_, et qui, jointe à la plus magnifique peinture qu'on
ait jamais faite de la majesté de Dieu, forme _une démonstration morale
venue de l'inspiration divine_; et montre que si, de tout temps, on a
détesté le vice, seuls, dans l'antiquité, les prophètes ont souffert à
la vue des péchés d'autrui.
On retrouve malheureusement l'âpreté habituelle de La Harpe dans la
manière dont il s'exprime sur les incrédules dans son _Apologie de la
religion_, soit parce que, en psychologue de l'ancienne école, il sait
mal apercevoir chez le même homme des qualités contradictoires, soit
parce qu'il était malaisé d'apprécier la philanthropie de Voltaire et de
Rousseau au moment où leurs disciples venaient de gouverner par la
guillotine. Il va jusqu'à absoudre l'inquisition et les supplices
d'hérétiques, sinon comme hérétiques du moins comme factieux. Mais
l'intolérance, qui n'est pas en elle-même un signe de foi, n'est pas non
plus un signe d'hypocrisie.
Quant au reproche souvent répété d'avoir sous la Terreur flatté et
excité la démagogie, La Harpe ne le mérite point davantage.
Sans doute, il avait partagé à cette époque l'espérance haineuse que
caressaient également Mirabeau, les Girondins et Robespierre, de voir
bientôt disparaître le catholicisme. Il faut en croire l'abbé Morellet,
quand il dit au chapitre XXII de ses _Mémoires_ que La Harpe _venait
s'asseoir content de lui-même_ entre l'abbé Barthélemy et lui à
l'Académie française, _après avoir imprimé dans le «Mercure» contre les
prêtres une satire sanglante_: tel est en effet l'esprit qui inspire
tous les articles de critique littéraire insérés alors dans ce journal
par La Harpe[245], mais il ne faut pas faire de lui un pourvoyeur ni un
panégyriste de l'échafaud.
1° Les expressions de la fameuse _Ode_ lue au Lycée le 3 décembre 1792,
où Palissot voit une glorification des massacres de septembre,
s'appliquent au 10 août; les menaces que La Harpe y fait entendre visent
les ennemis du dehors.
2° On a dit souvent qu'il avait, dès 1792, coiffé spontanément le bonnet
rouge au lycée. Il s'est expliqué sur ce point dans le _Mémorial_ du 10
juillet 1797; il y déclare que c'est au renouvellement des cours de
1794, et pour obéir à une disposition prise par les administrateurs du
Lycée, qu'il s'en coiffa un instant, comme ses collègues Sue,
Deparcieux, Le Hoc; et je n'ai pas vu que les deux journaux contre
lesquels il se défend, dans cet article, d'avoir appuyé la Terreur, le
_Journal de Paris_ et le _Rédacteur_, feuille en partie officielle,
contredisent cette réplique[246].
3° Attaqué sur ses articles du _Mercure_, notamment le 6 juillet 1797
par le _Journal de Paris_, La Harpe a prouvé victorieusement que, durant
l'année 1793, longtemps encore après le 31 mai, il n'avait cessé d'y
faire entendre à la Convention de sages et courageuses vérités[247]. Il
est inutile de transcrire tous les passages qu'il cite, je me bornerai à
cette phrase que j'ai relevée dans le _Mercure_ même[248], sur
l'imprudente déclaration de guerre faite aux puissances; après avoir dit
que la politique d'un peuple libre _ne doit être que la fermeté calme
et intrépide d'une nation qui a proclamé son indépendance, et non
l'orgueil insensé qui proclame la guerre contre tous les rois_, il
ajoute: «Nous avons fait de cruelles fautes, parce que l'ostentation
d'un charlatanisme mercenaire a pris la place de ce courage tranquille
et désintéressé qui caractérise les vrais républicains.» Qu'on lise les
autres articles de 1793 auxquels il renvoie, et l'on avouera que peu de
victimes des _décemvirs_ avaient condamné plus fortement leur politique.
4° M. Aulard a très justement blâmé La Harpe, dans la _Justice_ du 25
novembre 1889, d'avoir proposé, au club des Jacobins, le 17 décembre
1790, d'ôter des tragédies les maximes monarchiques, et, dans le
_Mercure_ du 15 février 1794, de faire disparaître sur les livres de la
Bibliothèque nationale les armoiries royales; il s'est félicité à bon
droit que La Harpe n'ait pas reçu satisfaction sur ce dernier point. Ces
deux motions de La Harpe étaient à la vérité fort ridicules. Mais
heureux qui, parmi les hommes en vue de cette époque d'affolement, n'a
dénoncé que des vers, même classiques, et des armoiries, même
artistiques, alors qu'autour de lui, par frénésie, par rancune ou par
peur, tant d'autres demandaient ou accordaient la tête d'un Lavoisier,
d'un André Chénier, d'un Malesherbes!
Il faut toutefois reconnaître que le courage de La Harpe a fini par
faiblir, vaincu par la durée affreuse et l'accroissement incessant du
péril. Il ne faut sans doute pas abuser contre lui d'une assertion de
Laya déclarant, près de quarante ans après, avoir vu, au lendemain du 10
thermidor, une lettre pleine de flagornerie, que, du fond de sa prison,
La Harpe aurait écrite à Robespierre à propos de son discours en
l'honneur de l'Être suprême[249]; car, outre que la mémoire de Laya a pu
le tromper sur l'existence ou sur l'auteur de cette lettre, il a pu à
distance s'en exagérer la politesse. Mais il y a dans le _Mercure_ de
1794 quelques passages que La Harpe n'a pas réussi à justifier. Il
prétend que ce sont des expressions à double entente que ces épithètes
de _mémorable_, de _si constamment et si éminemment révolutionnaire_
qu'il applique le 15 février 1794 à la Commune de Paris dans un article
de complaisance sur les poésies d'un de ses membres, Dorat-Cubières; il
explique de même le passage du 8 mars, dans lequel il dit que, si l'on
n'avait pas encore formé le projet de reviser les noms des rues de
Paris, _c'est qu'il n'y avait pas non plus de modèle de cette autorité
révolutionnaire qui a produit tant de merveilles inouïes jusqu'à nos
jours, parce qu'elle tient à un enthousiasme patriotique qui se porte
sur tout et fait exécuter d'un commun accord ce qui, par sa nature, ne
saurait se commander et ce que, partout ailleurs, on tenterait
vainement_. Mais en vérité, à lire ces deux articles, il est impossible
d'y apercevoir l'ironie que l'auteur des courageux articles de 1793
avait peut-être voulu y mettre. Or, un compliment ironique dont
l'intention moqueuse passe inaperçue ressemble fort à une flatterie.
Il se peut donc que La Harpe ait cédé à un moment de défaillance, mais
il a racheté cette faiblesse, d'abord par sa détention de quatre mois
(avril-juillet 1794) qu'il encourut pour avoir blessé les puissants du
jour, soit dans leur fanatisme politique, soit dans leur vanité de
littérateurs[250], puis par l'intrépidité avec laquelle, depuis sa
sortie de prison, il lutta pour ses croyances. Si sa conversion ne l'a
guère rendu plus charitable[251], ni plus modeste, elle l'a rendu plus
courageux; c'est une nouvelle preuve qu'elle fut sincère.
On n'a voulu voir dans sa polémique de 1795 et de 1797 que l'emportement
d'un zèle aussi impuissant qu'imprévu, comme si, à braver la Convention
et le Directoire, il n'avait encouru que des épigrammes. N'est-ce donc
rien que d'avoir dû se cacher un an après le 13 vendémiaire, deux ans
après le 18 fructidor? On ne l'inquiéta pas durant ces retraites
forcées; mais serait-il mort dans son lit si les agents de Larevellière
l'avaient arrêté en 1797? La _Décade_ du 10 frimaire an IX raille comme
plat et injuste le mot de La Harpe, qu'au 18 fructidor _on ne tuait
plus, mais on faisait mourir_; la bonne _Décade_ prend apparemment pour
une excursion de plaisance la déportation à la Guyanne, et croit que
tout le monde en est revenu. Faut-il d'ailleurs oublier le dénuement
auquel l'impossibilité de reparaître en chaire condamnait La Harpe[252]?
Refusons-lui donc l'aimable modération qui attire la sympathie, mais
accordons-lui, pour sa conduite pendant ses dernières années, la loyauté
courageuse qui commande l'estime[253]!