Ginguené.
La vie et les ouvrages de Ginguené offriraient une étude très
intéressante. D'une part, on y tracerait la triste et curieuse histoire
de ces hommes honnêtes mais prévenus qui se laissèrent maladroitement
entraîner à recommencer sous une autre forme la guerre que La Montagne
avait faite au christianisme, qui se crurent modérés parce que, à la
guillotine, ils substituèrent les tracasseries, les coups d'État sans
effusion de sang et la déportation, qui achevèrent de perdre, par leur
imprudence, la République qu'ils honoraient par leur désintéressement et
qu'ils eurent l'honneur de regretter toujours. D'autre part, on
comparerait les travaux de Ginguené sur la littérature italienne avec
ceux de Tiraboschi, de Quadrio, de Fontanini, de Corniani, etc.; on y
verrait l'esprit voltairien fausser quelquefois l'appréciation des
siècles, mais diriger l'érudition au profit du bon goût et de la science
véritable. Ginguené, dont la bibliothèque comprenait trois mille volumes
italiens, avait de bonne heure et profondément étudié la littérature de
nos voisins, mais il croyait qu'un érudit n'a fait qu'un tiers de sa
tâche quand il a recueilli des faits, et qu'il lui reste à en discerner
l'importance et à présenter d'une manière piquante ceux qui méritent
d'être conservés.
Parmi les articles de journaux écrits contre Ginguené, à l'époque où son
amour inquiet et intolérant pour la liberté s'exhalait dans son ouvrage
_de M. Necker et de son livre intitulé De la Révolution française_, nous
citerons la _Gazette française_ du 15 juillet 1797, qui commente le
frontispice du 32e numéro de l'_Accusateur public_, de Richer Sérisy, où
l'on voit _un petit homme comme Ginguené, chauve comme Ginguené, portant
des lunettes comme Ginguené_, qui reçoit une bourse d'un homme en
manteau de Directeur et bossu, c'est-à-dire de Larevellière-Lépeaux; le
lieu de la scène est le club de Salm; tous les membres aiguisent des
poignards; sur la figure de chacun d'eux, dit la _Gazette_, on peut
mettre le nom d'un coquin connu. (Voir une autre annonce de ce numéro de
l'_Accusateur public_, dans le _Courrier républicain_ du 15 juillet
1797. Le 30e numéro de l'_Accusateur public_ traite Necker aussi mal que
faisait Ginguené, au nom de principes différents.) Par contre, quand, au
lendemain du 18 fructidor, on planta un arbre de la liberté au club de
Salm, et que Benjamin Constant harangua, du haut d'une galerie,
l'assistance répandue dans le jardin, le directeur de l'instruction
publique, Ginguené, qui chante, en l'honneur du récent coup d'État, des
vers _qu'il faisait en quelque sorte à mesure qu'il les chantait_,
reçoit les félicitations du Conservateur de Garat, Daunou et Chénier
(numéros des 18 et 21 septembre 1797). Daunou écrira plus tard une
notice très bienveillante sur Ginguené pour la deuxième édition de
l'_Histoire de la littérature italienne_. Lady Morgan, qui avait visité
Ginguené dans ses dernières années, lui consacre aussi un passage très
sympathique, dans la relation de son voyage en France, aux pages 272-283
du deuxième volume de la traduction française (Paris, Treuttel et Wurtz,
1818, 2 vol. in-8).
Ginguené est encore fort maltraité par Mme Vigée-Lebrun, dans les
_Portraits à la plume_, insérés à la suite de ses _Souvenirs_; par Mme
de Genlis, au Ve vol., p. 281 et suiv. de ses _Mémoires_; par
Chateaubriand, qui le citait avec honneur dans son _Essai sur les
révolutions_, mais qui marque peu de sympathie pour lui, dans ses
_Mémoires d'outre-tombe_, à la p. 239 du Ier vol., et à la page 223 du
IIe.
Sur ses leçons à l'École normale, voir l'_Histoire littéraire de la
Convention_, par Eug. Maron, p. 159-160, 328-331. M. Ristelhuber a
rappelé la candidature malheureuse de Ginguené contre Andrieux, pour un
fauteuil de l'Académie française, dans la préface des _Contes
d'Andrieux_, pour l'édition de MM. Charavay, Paris, 1882.
Il importerait aussi d'examiner le rôle diplomatique de Ginguené en
Italie[242]. Il a pu s'y montrer hautain à l'égard du roi de Sardaigne,
et peu scrupuleux observateur de l'indépendance de la Cisalpine, comme
le dépeint M. Tivaroni (_L'Italia durante il dominio francese_, I, 43,
47, 143); encore Ginguené protestait-il qu'il avait, au péril de sa vie,
sauvé le Piémont de _révolutions subversives et sanglantes_, ajoutant
que, quand on avait voulu un agent pour jouer un rôle perfide à Turin,
on avait cherché un autre que lui (Lettre précitée à un académicien de
l'Académie impériale de Turin). Quoi qu'il en soit, il paraît difficile
d'admettre qu'il se soit fait donner des présents par le gouvernement
provisoire de Turin, comme le dit encore M. Tivaroni, qui cite pourtant,
mais sans en tenir compte, le jugement de Botta sur Ginguené: _homme
vraiment probe, âme bienveillante_ (ceci est un peu exagéré, quoique
Lady Morgan prétende qu'on disait _le bon Ginguené_), _esprit cultivé,
mais imagination ardente, et très tenace dans ses idées_.
C'est dans les _Débats_ qu'il faut chercher les nombreux articles de
Féletz, contre le cours de Ginguené à l'Athénée d'où est sortie
l'_Histoire de la littérature italienne_; car Féletz ne les a pas tous
recueillis dans ses _Mélanges_. En réponse à ses attaques quelquefois
justes, plus souvent malveillantes, on peut citer les articles de
Fauriel dans le _Mercure_ (31 août, 7 septembre, 19 octobre 1811, 5
décembre, 12 décembre 1812, 30 janvier 1813), et l'unanimité des
journaux italiens du temps, par exemple le _Poligrafo_, de Monti du 21
avril 1811, du 16 février 1812; le _Conciliatore_ du 12 novembre 1818,
du 1er avril 1819; le _Spettatore_, p. 335-9 et 353 du IXe volume; le
_Giornale enciclopedico di Firenze_, p. 97 du IIIe volume. Une preuve
curieuse de l'estime dont Ginguené jouissait en Italie, est que le
_Giornale bibliografico universale_ déclare, dans son Ve volume, que la
lettre où notre compatriote qualifie d'_ingrat_ et de _lâche_, le
procédé fort étrange en effet d'Alfieri à son égard, est dictée par un
_noble ressentiment_. Quelques-unes des dates qui précèdent prouvent que
ce ne fut pas seulement sous la domination française qu'on s'exprima
ainsi. D'ailleurs, Ginguené ne comptait pas parmi ceux dont le
gouvernement français eût récompensé les flatteurs. Enfin, veut-on des
témoignages intimes? Sismondi s'exprime avec éloge sur l'ouvrage de
Ginguené dans ses lettres à la comtesse d'Albany, et Giordani écrit à
Cicognara: «Si Ginguené veut savoir combien d'Italiens l'estiment et
l'aiment, ne manque pas de m'inscrire sur ce très long catalogue.»
(Lettre du 14 juillet 1813, p. 55 du IIIe volume de son _Epistolario_.)