III

Mais si les Italiens ont moins peur que nous d'offrir au jugement de

l'écolier le guide dont il a besoin, les voici de nouveau partagés sur

l'esprit dont la critique littéraire doit procéder dans un livre de

classe. Une des choses qui font la force de l'Université de France,

c'est qu'elle porte dans l'appréciation de nos grands écrivains deux

sentiments également précieux, une admiration sincère et une

respectueuse liberté. Pour nous réconforter à l'heure de nos désastres,

un de nos maîtres a pieusement recueilli à travers les siècles passés

les paroles que le patriotisme a inspirées à tous nos écrivains obscurs

ou célèbres[213]; mais jamais sa sympathie pour les chantres de nos

joies, de nos douleurs, ne l'abuse sur leur talent; quand leur mérite

littéraire n'égale pas la générosité de leur coeur, il avoue sans hésiter

son regret de ne pas les trouver plus éloquents ou plus spirituels. Il

me semble qu'en Italie de très bons esprits mêmes concilient plus

malaisément les scrupules du critique et ceux du citoyen. Il semble qu'à

cet égard les éditeurs italiens se partagent; les uns, dans leur crainte

de refroidir l'enthousiasme de la jeunesse ou d'éveiller sa malignité,

dispensent un peu trop libéralement l'éloge aux auteurs qu'ils

commentent, ou ferment les yeux sur leurs défauts; les autres font payer

à leur auteur les exagérations de ses panégyristes, sans se demander si

l'admiration des élèves est assez robuste pour résister aux assauts

qu'ils lui donnent.

Ainsi M. Bertoldi, dans une édition fort érudite de Monti, trouve moyen

de ne jamais censurer les palinodies de son poète; lui qui pousse la

sévérité à l'endroit de Voltaire jusqu'à l'appeler un des plus efficaces

coopérateurs de l'athéisme, qui l'accuse de mépris et de haine pour la

divinité, il réussit à ne jamais condamner la versatilité de ce flatteur

de tous les régimes; il cite sans observation les vers où il est dit que

Napoléon inspire de la jalousie à Jupiter; il rapporte sans la discuter

l'allégation insoutenable de Monti prétendant après les victoires de la

France que la _Bassvilliana_ n'était écrite que contre la tyrannie

démagogique. M. Puccianti, dans ses anthologies, dont le public italien

fait grand cas avec beaucoup de raison, ne s'abstient pas de signaler

les défauts des écrivains; mais, en beaucoup d'endroits, il fait

visiblement effort, par patriotisme, pour trouver beau ce qui n'est que

médiocre. Au contraire, l'édition des morceaux choisis de Giusti, que M.

Guido Biagi a composée pour une excellente _Biblioteca delle

Giovanette_, s'ouvre par une curieuse histoire de l'engouement que les

circonstances avaient valu à son héros; il n'y aurait qu'à louer cette

savante, cette piquante revue de tous les jugements portés en Italie et

au dehors sur Giusti, si elle était destinée à des hommes faits qui,

après l'avoir lue, n'en goûteraient pas moins _Girella_ et la _Terra dei

morti_; mais n'est-il pas à craindre que dans l'âge où ]es préventions

sont plus fortes que le goût n'est vif, les jeunes lectrices de M. Biagi

ne sortent de cette lecture moins aptes à discerner le mérite du

satirique toscan? Le terrible mot de pauvre esprit, _povera mente_,

articulé par Tommaseo, ne gâtera-t-il pas pour elles la malice et la

verve de Giusti, et ne pouvait-on les mettre en garde d'une façon moins

savante mais moins cruelle contre une estime outrée pour son talent? M.

Severino Ferrari a démêlé avec une remarquable finesse les petits

artifices du Tasse; il a surpris tous ses emprunts, il a découvert que

son originalité consiste quelquefois à exagérer les exagérations

d'autrui; et il le dit. C'est son droit, et une étude où il en

rassemblerait les preuves offrirait autant d'utilité que d'agrément.

Mais une édition de la _Jérusalem délivrée_ qui doit conduire à un

jugement général de l'oeuvre, surtout une édition classique, devait-elle

être conçue d'après ce plan? Non, certes, du moins à mon avis. Boileau

lui-même, s'il avait entrepris un commentaire suivi de la _Jérusalem_, y

eût montré aussi soigneusement l'or que le clinquant; il n'aurait pas

consacré toute sa préface à établir que le style en est affecté, que les

caractères n'y sont pas conformes à l'histoire. Puisque M. Severino

Ferrari convient que le Tasse émeut encore aujourd'hui les charbonniers

des Apennins, le devoir essentiel de ses commentateurs est de faire

sentir le charme de sa poésie. Prémunissez les élèves contre les

ornements recherchés qui abondent dans l'épisode d'Olinde et de

Sophronie, mais à la condition d'excepter formellement de la

condamnation des vers délicieux comme le

_Brama assai, poco spera e nulla chiede,_

à condition de rendre hommage aux mâles et modestes paroles de Clorinde

à Aladin, qui terminent l'épisode par un contraste plein de grandeur.

Dans les paroles de Clorinde, vous énumérez les imitations de Dante et

de Pétrarque: fort bien, pourvu que vous avertissiez les écoliers que ce

n'est ni à Laure ni à Béatrix que l'héroïne doit l'incomparable accent

de sa gratitude envers l'homme qui l'a tuée sans la connaître, qui lui a

ouvert le ciel, et qui mourrait de douleur si elle ne lui apportait pas

cette consolation céleste:

_Vivi, e sappi ch' io t'amo, e non te l' celo,

Quanto più creatura umana amar conviensi._

Faites sentir que le coeur du Tasse, à la différence du coeur de Dante,

n'est pas égal à son sujet, mais à condition d'ajouter que souvent, dans

le langage qu'il prête à Godefroy de Bouillon, dans la peinture des

chrétiens apercevant la cité sainte, ailleurs encore, il en a senti et

exprimé dignement la grandeur. M. Ferrari ne cède pas à un parti pris

d'injustice; il cite çà et là quelques éloges donnés à de beaux vers, il

lui arrive de réfuter des critiques mal fondées; mais, laissé à

lui-même, il vaque plus volontiers à l'office de désenchantement qu'il

s'est attribué.

Toutefois plusieurs éditions scolaires d'Italie échappent à la fois au

reproche de complaisance et au reproche d'excessive sévérité. On peut

citer à cet égard le résumé que M. Falorsi a donné de l'autobiographie

d'Alfieri dans une édition d'oeuvres choisies du poète d'Asti. M. Falorsi

est malheureusement de ceux qui suppriment à peu près entièrement les

notes, du moins pour les quatre pièces d'Alfieri qui forment la plus

grosse part de son recueil. Il est probable qu'il rédigerait fort bien

les siennes; son récit de la vie du grand tragique ne contient pas une

seule appréciation malsonnante, et pourtant fait sentir avec autant de

netteté que de discrétion tout ce qui se mêlait de faiblesse bizarre et

maladive à l'énergie d'Alfieri et comment c'est du jour où Alfieri a

lutté courageusement contre lui-même qu'il s'est acquis des titres à la

gloire. Le libre esprit de M. Falorsi s'accuse encore dans l'analyse

qu'à propos du théâtre d'Alfieri il donne de quelques pièces de Racine;

ces analyses contiennent des inexactitudes de faits et ne font pas assez

ressortir les caractères, mais peu d'admirateurs d'Alfieri, peu

d'admirateurs de Racine même auraient mieux marqué la rapidité d'action,

le caractère constamment tragique de notre _Britannicus_. Citons comme

dernier exemple de cette liberté de jugement une note amusante qui

établit fort bien que l'excès opposé à notre indifférence prétendue ou

réelle pour les langues étrangères ne va pas sans inconvénient: «Les

Italiens modernes qui, dans la lecture de méchantes gazettes d'un style

pis que francisé, dans des traductions subreptices (_ladre_) d'ouvrages

étrangers, dans le commerce de précepteurs, de bonnes d'enfants, bientôt

de nourrices, qui nous arrivent de la Chine, du Mongol et du Japon,

sucent avec le lait un sot mépris (_dispregio ciuco_) de leur belle

langue, feront bien de méditer un passage d'Alfieri sur le rapport

nécessaire qui existe entre l'étude de la langue maternelle et

l'éducation de la pensée[214].»

Il va de soi que, quand un des maîtres de la critique italienne trouve

le temps d'annoter une édition à l'usage des classes, il sait faire

entendre ce qu'on doit dire, sans rien fausser par excès d'insistance.

M. Alessandro d'Ancona l'a prouvé à l'occasion des Odes de Parini.

C'était un sujet particulièrement délicat: la difficulté ne consistait

pas pour un érudit de sa force à réunir tous les passages anciens et

modernes dont l'habile imitation compose jusqu'à un certain point

l'originalité laborieuse de Parini; mais les Italiens doivent tant de

reconnaissance au noble poète qui, au siècle dernier, releva dans leur

patrie la dignité de l'homme et du citoyen, qu'ils souffrent

impatiemment toute censure à son adresse; ils pardonneraient encore un

mot franc sur Alfieri, parce que Alfieri a tant commis et avoué

d'extravagances que leur gratitude fort légitime ne peut pas se

dissimuler ses travers. Mais le caractère pur, la vie sans faiblesses de

Parini protègent sa gloire. Il était donc fort difficile, surtout dans

un volume destiné à la jeunesse, d'indiquer tout ce qui manque à Parini

pour être un penseur et un écrivain du premier ordre. Il ne faut donc

pas reprocher à M. d'Ancona de ne point signaler certains défauts que

l'ironie mordante de Parini et ses intentions généreuses ne nous

empêchent pas d'apercevoir. Il suffisait de choisir quelques points, où

la censure pouvait s'appliquer sans soulever de clameurs. Ces points,

M. d'Ancona, en homme d'esprit et en homme de coeur, les a choisis d'une

main heureuse et touchés d'une main délicate. En voici un exemple: un

Italien, car en Italie même on ne peut s'aveugler toujours sur les

défauts de Parini, avait osé dire que dans la _Caduta_, une de ses

pièces les plus estimées, la bassesse officieuse de l'inconnu qui

prétend tirer le poète de la pauvreté s'exprime avec une invraisemblance

choquante. M. d'Ancona, en quelques lignes d'une spirituelle bonhomie,

nous enseigne à reconnaître et à limiter en même temps la portée d'une

critique qui n'atteint que l'exécution d'un morceau et n'entame pas la

beauté fondamentale de la pièce: «Sans accepter entièrement,» dit-il,

«les conclusions qu'on nous propose, on peut avouer que quand cet

officieux conseille froidement et d'un ton amical à Parini de se faire

démagogue, espion, voleur, il va peut-être un peu trop loin, même étant

donnée l'intention sarcastique.» Quand l'intérêt public est en jeu, M.

d'Ancona n'hésite pas: il donne nettement tort à Parini s'imaginant que

la charité peut prévenir tous les crimes et que le pardon accordé à un

criminel offre une garantie suffisante contre la récidive, et il conclut

son commentaire de l'Ode _Il bisogno_ par ces belles paroles dont la

citation est d'autant plus de mise ici qu'elles s'appliqueraient aussi

bien à la pédagogie qu'à la politique: «Du reste les disputes sur le

devoir de prévenir et sur celui de réprimer sont des logomachies

byzantines. L'État est tenu de prévenir quand il le peut, de réprimer

quand il le doit. La limite de la prévention est la possibilité, la

limite de la répression est la justice.»

Ce franc aveu des défauts d'un auteur classique, pourvu qu'on n'y joigne

pas un apparent oubli de leurs qualités, aurait d'autant moins

d'inconvénients en Italie, que le public le prend de moins haut chez eux

que chez nous avec les écrivains de talent. Chez nous, sauf durant des

périodes de caprices qui ne durent jamais longtemps, le bon sens et la

clarté sont les deux qualités réputées les plus indispensables; comme la

multitude est compétente pour juger de ces deux qualités, elle fait tout

d'abord des écrivains ses justiciables. En Italie, on demande tout

d'abord à un écrivain de l'imagination; or l'imagination est une qualité

qui varie d'homme à homme, qui suit sa fantaisie et à qui, si on l'aime,

on permet de s'y livrer; puis Dante, élève des scolastiques, a, dès

l'origine, accoutumé les Italiens à une poésie savante qui ne se laisse

pas entendre à première lecture. L'ambition de conserver dans la langue

vulgaire les inversions, les enchevêtrements de mots qui, dans le latin,

n'engendrent pas la confusion à cause des désinences moins uniformes, a

encore fait accepter une demi-obscurité qui tient le lecteur en respect;

enfin, la langue littéraire de l'Italie n'est pas, n'était pas surtout

jusqu'à ces derniers temps, la langue maternelle de tous les Italiens,

chacun d'eux, dans l'usage courant de la vie, employant le dialecte de

sa province. Pour toutes ces raisons, ils lisent avec plus de patience,

partant avec plus de déférence que nous. C'est même chose touchante que

de voir avec quelle modestie grave des hommes fort savants proposent

chez eux plusieurs explications de tel vers d'un grand poète, avec

quelle longanimité la nation s'éclaire tour à tour des interprétations

successives qu'on lui en présente. Chez nous, lorsque Muret déclare que

sans sa glose les _Amours_ de Ronsard sont inintelligibles, notre

premier mouvement est de rire du texte et de la scolie, et de laisser là

l'un et l'autre: en Italie une déclaration semblable ne choque personne.

C'est dire qu'en Italie un commentateur, pourvu qu'il sache confirmer

les lecteurs dans l'admiration des beautés véritables de son texte,

peut, s'il l'ose, en révéler les défauts, sans crainte de le

discréditer.

L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle · 第 55 / 96 题