IV

Puisque au total, en Italie et en France, les éditions scolaires se

rapprochent plus ou moins des éditions savantes, puisqu'elles visent,

soit à les résumer, soit à en tenir lieu, demandons-nous en finissant si

les incontestables mérites qu'elles présentent sont bien ceux que

réclame l'enseignement secondaire.

Certes un homme d'esprit n'est jamais trop savant pour accomplir la plus

modeste des tâches; et c'est même le devoir strict de tout homme qui

veut éditer un ouvrage pour la jeunesse, de s'assurer au préalable qu'il

connaît toutes les découvertes des érudits qui se rapportent à son

auteur. Il doit aux élèves, sous la réserve des suppressions que leur

âge exige, un texte authentique, et, par conséquent, il faut qu'il ait

consulté les travaux où l'on a corrigé les mauvaises leçons. Il leur

doit de ne jamais les induire, par ses commentaires, dans des erreurs

déjà réfutées, et par conséquent il faut qu'il ait lu les érudits et les

critiques dont les lumières s'ajouteront utilement aux siennes. Mais il

ne s'ensuit nullement qu'il doive faire passer dans son édition la plus

grande somme possible de la science qu'il a pu acquérir. Une édition

destinée aux érudits n'est jamais trop érudite parce qu'elle doit

répondre à d'innombrables questions. Vingt savants qui viennent

interroger l'un après l'autre notre admirable collection des grands

écrivains de la France, la feuillettent chacun dans une pensée

différente. Il a donc fallu, dans la mesure du possible, prévoir et

satisfaire tous leurs désirs. Les tout jeunes gens ont des besoins tout

autres. Cet ouvrage que vous mettez sous leurs yeux pour la première

fois, qui cédera la place à un autre dans quelques semaines, ils n'en

peuvent saisir que l'essentiel, et ce n'est pas trop, pour qu'ils y

parviennent, de tous leurs efforts et de tous les vôtres. Ces beautés

saillantes, que peut-être dans le fond de votre âme vous êtes las

d'admirer et de commenter, ils ne les découvrent pas d'eux-mêmes et ne

les comprendront bien que grâce à vous. Toutes les questions

subsidiaires qui s'imposent à qui veut approfondir, ne se présentent pas

à leur esprit; les leur proposer, c'est les distraire de l'objet

principal qu'ils ont déjà beaucoup de peine à ne pas manquer. Toutes les

notions qui nous ont fait pénétrer depuis notre jeunesse dans les

auteurs que nous avions étudiés au collège, la vie, la lecture nous les

ont données peu à peu; nous les avons digérées, et c'est pour cela

qu'elles nous profitent. En présenter à la jeunesse un résumé, même fort

judicieux, fort élégant, c'est lui donner une nourriture trop forte. Il

faut donc s'accommoder à sa faiblesse. Dans une savante revue italienne

que nous avons citée un peu plus haut, M. S. Morpurgo, répondant à un de

ses compatriotes qui déclarait qu'on traite trop les lycéens en

enfants, fait spirituellement observer que ce traitement n'est pas très

disproportionné à leur âge. Il faut sans doute ouvrir l'esprit des

enfants, mais il importe encore bien davantage de le fixer. Il n'est pas

mauvais de leur indiquer d'un mot qu'il y a d'autres questions à étudier

que celles qu'on étudie avec eux, mais il faut aussitôt après les

ramener sur ces dernières. La meilleure édition classique est celle qui,

tout en leur fournissant les indications dont ils ont besoin, disperse

le moins possible leur attention et la concentre le mieux sur le texte

lui-même.

Une des principales qualités qu'il y faut est donc la brièveté, la

sobriété. Nous avons raison d'exiger qu'on place en tête du volume une

biographie, une introduction. Rappelons-nous toutefois que c'est pour

nos enfants que l'édition est faite et non pas pour nous, et que ce

n'est peut-être pas faire l'éloge d'un livre scolaire que de constater

l'intérêt que les parents prennent à le lire. Ces longs morceaux pleins

de faits et d'idées qui font honneur à l'érudition, à l'étendue

d'esprit, au style du professeur qui les a composés n'effraieront-ils

pas l'élève? S'il les lit, lui qui dispose de si peu d'heures, lui

restera-t-il le temps de lire, de relire le texte? En aura-t-il même le

désir? Les vastes perspectives que vous lui aurez ouvertes ne l'en

auront-elles pas détourné? Prenons garde de rebuter les élèves légers,

et, ce qui serait encore pis, de donner aux élèves studieux une habitude

qu'hélas! nous avons peut-être contractée nous-mêmes, celle de lire trop

vite. Prenons garde de leur en donner une autre, celle d'encombrer leur

mémoire au lieu d'exercer leur jugement. Beaucoup de laborieux élèves

n'ont que trop perdu l'habitude de l'effort personnel. On raillait

autrefois certains exercices de la rhétorique dont les paresseux se

tiraient, dit-on, par des larcins qualifiés de réminiscences; mais nos

élèves ont aujourd'hui la tête si remplie de notices biographiques et

critiques, que de la meilleure foi du monde ils les récitent sans s'en

apercevoir; il leur semble même, comme aux légistes de l'époque

antérieure à Cujas, que la seule manière d'étudier un texte soit d'en

étudier les commentateurs. Voici une anecdote dont j'ai de bonnes

raisons pour garantir l'authenticité: il y a trois ans, à la Faculté des

lettres de Paris, à la suite d'une conférence de littérature française,

un jeune homme à figure ouverte et sympathique vint demander de quel

manuel on recommandait particulièrement l'usage; on lui répondit

naturellement que l'on conseillait plutôt de ne faire usage d'aucun

manuel, du moins à propos des auteurs marqués au programme, et de lire

assidûment ces auteurs pour se mettre en état de répondre même aux

questions imprévues. Le jeune homme insista, expliquant qu'il

appartenait à un lycée de province et ne pouvait venir que de loin en

loin à la Sorbonne. On l'assura que le jour de l'examen on demandait au

candidat, non pas l'opinion des critiques, mais la sienne, et que rien

n'était plus facile pour les examinateurs que de discerner les

compositions dont la mémoire seule avait fait les frais. Sa figure prit

une expression d'incrédulité, de tristesse, et il partit évidemment

persuadé que les maîtres de conférences de la Sorbonne, afin de ne point

faire de tort à leurs auditeurs réguliers, gardaient pour eux le secret

des recettes infaillibles grâce auxquelles un étudiant docile devenait à

coup sûr licencié. Nos éditions scolaires ont contribué à cette

disposition des esprits: dans les livres de cette nature, telle préface

qui stimule la réflexion chez un homme fait l'engourdit chez les

écoliers.

En accordant qu'il faut donner aux élèves le texte véritable de nos

classiques, nous n'avons pas voulu dire qu'il fallût y conserver une

orthographe archaïque ou capricieuse; c'est leur prêter une apparence

rébarbative. Quant aux notes, elles doivent, à mon sens, n'être pas trop

multipliées. On pourrait ménager davantage les notes curieuses seulement

en elles-mêmes, celles qu'on peut lire à part; car, si ces notes

amusent, instruisent même, elles n'exercent pas assez l'esprit.

Peut-être abuse-t-on quelquefois des variantes, des rapprochements, de

l'indication des passages que l'auteur a imités. Il ne faut, pour ainsi

dire, interrompre la conversation de l'auteur et de l'élève que pour

expliquer à celui-ci le langage de celui-là, pour l'aider à en

comprendre la force, pour l'inviter à interroger respectueusement son

interlocuteur. Il ne faut que rarement lui parler d'autre chose à propos

de ce que dit Racine ou Bossuet. Il a déjà quelque peine à soutenir le

dialogue et ne le quittera que trop volontiers pour le commentateur qui

lui conte de piquantes historiettes. Les notes véritablement utiles sont

celles qui soulèvent à demi le voile qui lui cache les beautés de

l'éloquence et de la poésie, qui lui promettent au prix d'un effort un

plaisir flatteur pour son amour propre et, ce qui vaut mieux, un plaisir

d'imagination et de coeur. Quelquefois les notes pourraient prendre la

forme d'un questionnaire. Par exemple, on demanderait pourquoi l'on

tient pour vraie telle maxime que tel et tel fait paraissent contredire,

pourquoi tel vers est éloquent ou spirituel, en quoi l'idée d'une scène

est dramatique ou fine. En un mot, tandis que l'auteur d'une édition

savante doit faciliter l'étude de l'ouvrage dans ses rapports complexes

avec l'histoire littéraire et morale de l'humanité, l'auteur d'une

édition scolaire se proposerait seulement de faciliter l'étude de

l'ouvrage en lui-même. On se rappellerait qu'il est dangereux de vouloir

tout enseigner à qui a tout à apprendre.

Circonscrite de cette manière, la tâche ne serait pas beaucoup plus

facile ni moins capable de tenter les hommes dévoués et distingués

auxquels nous prenons la liberté de soumettre ces réflexions. Pour

atteindre la perfection dans le genre qui nous occupe, il ne leur manque

plus qu'une chose, mais qui me paraît aussi malaisée qu'indispensable,

c'est de vouloir bien se faire petits.

L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle · 第 56 / 96 题