Puisque au total, en Italie et en France, les éditions scolaires se
rapprochent plus ou moins des éditions savantes, puisqu'elles visent,
soit à les résumer, soit à en tenir lieu, demandons-nous en finissant si
les incontestables mérites qu'elles présentent sont bien ceux que
réclame l'enseignement secondaire.
Certes un homme d'esprit n'est jamais trop savant pour accomplir la plus
modeste des tâches; et c'est même le devoir strict de tout homme qui
veut éditer un ouvrage pour la jeunesse, de s'assurer au préalable qu'il
connaît toutes les découvertes des érudits qui se rapportent à son
auteur. Il doit aux élèves, sous la réserve des suppressions que leur
âge exige, un texte authentique, et, par conséquent, il faut qu'il ait
consulté les travaux où l'on a corrigé les mauvaises leçons. Il leur
doit de ne jamais les induire, par ses commentaires, dans des erreurs
déjà réfutées, et par conséquent il faut qu'il ait lu les érudits et les
critiques dont les lumières s'ajouteront utilement aux siennes. Mais il
ne s'ensuit nullement qu'il doive faire passer dans son édition la plus
grande somme possible de la science qu'il a pu acquérir. Une édition
destinée aux érudits n'est jamais trop érudite parce qu'elle doit
répondre à d'innombrables questions. Vingt savants qui viennent
interroger l'un après l'autre notre admirable collection des grands
écrivains de la France, la feuillettent chacun dans une pensée
différente. Il a donc fallu, dans la mesure du possible, prévoir et
satisfaire tous leurs désirs. Les tout jeunes gens ont des besoins tout
autres. Cet ouvrage que vous mettez sous leurs yeux pour la première
fois, qui cédera la place à un autre dans quelques semaines, ils n'en
peuvent saisir que l'essentiel, et ce n'est pas trop, pour qu'ils y
parviennent, de tous leurs efforts et de tous les vôtres. Ces beautés
saillantes, que peut-être dans le fond de votre âme vous êtes las
d'admirer et de commenter, ils ne les découvrent pas d'eux-mêmes et ne
les comprendront bien que grâce à vous. Toutes les questions
subsidiaires qui s'imposent à qui veut approfondir, ne se présentent pas
à leur esprit; les leur proposer, c'est les distraire de l'objet
principal qu'ils ont déjà beaucoup de peine à ne pas manquer. Toutes les
notions qui nous ont fait pénétrer depuis notre jeunesse dans les
auteurs que nous avions étudiés au collège, la vie, la lecture nous les
ont données peu à peu; nous les avons digérées, et c'est pour cela
qu'elles nous profitent. En présenter à la jeunesse un résumé, même fort
judicieux, fort élégant, c'est lui donner une nourriture trop forte. Il
faut donc s'accommoder à sa faiblesse. Dans une savante revue italienne
que nous avons citée un peu plus haut, M. S. Morpurgo, répondant à un de
ses compatriotes qui déclarait qu'on traite trop les lycéens en
enfants, fait spirituellement observer que ce traitement n'est pas très
disproportionné à leur âge. Il faut sans doute ouvrir l'esprit des
enfants, mais il importe encore bien davantage de le fixer. Il n'est pas
mauvais de leur indiquer d'un mot qu'il y a d'autres questions à étudier
que celles qu'on étudie avec eux, mais il faut aussitôt après les
ramener sur ces dernières. La meilleure édition classique est celle qui,
tout en leur fournissant les indications dont ils ont besoin, disperse
le moins possible leur attention et la concentre le mieux sur le texte
lui-même.
Une des principales qualités qu'il y faut est donc la brièveté, la
sobriété. Nous avons raison d'exiger qu'on place en tête du volume une
biographie, une introduction. Rappelons-nous toutefois que c'est pour
nos enfants que l'édition est faite et non pas pour nous, et que ce
n'est peut-être pas faire l'éloge d'un livre scolaire que de constater
l'intérêt que les parents prennent à le lire. Ces longs morceaux pleins
de faits et d'idées qui font honneur à l'érudition, à l'étendue
d'esprit, au style du professeur qui les a composés n'effraieront-ils
pas l'élève? S'il les lit, lui qui dispose de si peu d'heures, lui
restera-t-il le temps de lire, de relire le texte? En aura-t-il même le
désir? Les vastes perspectives que vous lui aurez ouvertes ne l'en
auront-elles pas détourné? Prenons garde de rebuter les élèves légers,
et, ce qui serait encore pis, de donner aux élèves studieux une habitude
qu'hélas! nous avons peut-être contractée nous-mêmes, celle de lire trop
vite. Prenons garde de leur en donner une autre, celle d'encombrer leur
mémoire au lieu d'exercer leur jugement. Beaucoup de laborieux élèves
n'ont que trop perdu l'habitude de l'effort personnel. On raillait
autrefois certains exercices de la rhétorique dont les paresseux se
tiraient, dit-on, par des larcins qualifiés de réminiscences; mais nos
élèves ont aujourd'hui la tête si remplie de notices biographiques et
critiques, que de la meilleure foi du monde ils les récitent sans s'en
apercevoir; il leur semble même, comme aux légistes de l'époque
antérieure à Cujas, que la seule manière d'étudier un texte soit d'en
étudier les commentateurs. Voici une anecdote dont j'ai de bonnes
raisons pour garantir l'authenticité: il y a trois ans, à la Faculté des
lettres de Paris, à la suite d'une conférence de littérature française,
un jeune homme à figure ouverte et sympathique vint demander de quel
manuel on recommandait particulièrement l'usage; on lui répondit
naturellement que l'on conseillait plutôt de ne faire usage d'aucun
manuel, du moins à propos des auteurs marqués au programme, et de lire
assidûment ces auteurs pour se mettre en état de répondre même aux
questions imprévues. Le jeune homme insista, expliquant qu'il
appartenait à un lycée de province et ne pouvait venir que de loin en
loin à la Sorbonne. On l'assura que le jour de l'examen on demandait au
candidat, non pas l'opinion des critiques, mais la sienne, et que rien
n'était plus facile pour les examinateurs que de discerner les
compositions dont la mémoire seule avait fait les frais. Sa figure prit
une expression d'incrédulité, de tristesse, et il partit évidemment
persuadé que les maîtres de conférences de la Sorbonne, afin de ne point
faire de tort à leurs auditeurs réguliers, gardaient pour eux le secret
des recettes infaillibles grâce auxquelles un étudiant docile devenait à
coup sûr licencié. Nos éditions scolaires ont contribué à cette
disposition des esprits: dans les livres de cette nature, telle préface
qui stimule la réflexion chez un homme fait l'engourdit chez les
écoliers.
En accordant qu'il faut donner aux élèves le texte véritable de nos
classiques, nous n'avons pas voulu dire qu'il fallût y conserver une
orthographe archaïque ou capricieuse; c'est leur prêter une apparence
rébarbative. Quant aux notes, elles doivent, à mon sens, n'être pas trop
multipliées. On pourrait ménager davantage les notes curieuses seulement
en elles-mêmes, celles qu'on peut lire à part; car, si ces notes
amusent, instruisent même, elles n'exercent pas assez l'esprit.
Peut-être abuse-t-on quelquefois des variantes, des rapprochements, de
l'indication des passages que l'auteur a imités. Il ne faut, pour ainsi
dire, interrompre la conversation de l'auteur et de l'élève que pour
expliquer à celui-ci le langage de celui-là, pour l'aider à en
comprendre la force, pour l'inviter à interroger respectueusement son
interlocuteur. Il ne faut que rarement lui parler d'autre chose à propos
de ce que dit Racine ou Bossuet. Il a déjà quelque peine à soutenir le
dialogue et ne le quittera que trop volontiers pour le commentateur qui
lui conte de piquantes historiettes. Les notes véritablement utiles sont
celles qui soulèvent à demi le voile qui lui cache les beautés de
l'éloquence et de la poésie, qui lui promettent au prix d'un effort un
plaisir flatteur pour son amour propre et, ce qui vaut mieux, un plaisir
d'imagination et de coeur. Quelquefois les notes pourraient prendre la
forme d'un questionnaire. Par exemple, on demanderait pourquoi l'on
tient pour vraie telle maxime que tel et tel fait paraissent contredire,
pourquoi tel vers est éloquent ou spirituel, en quoi l'idée d'une scène
est dramatique ou fine. En un mot, tandis que l'auteur d'une édition
savante doit faciliter l'étude de l'ouvrage dans ses rapports complexes
avec l'histoire littéraire et morale de l'humanité, l'auteur d'une
édition scolaire se proposerait seulement de faciliter l'étude de
l'ouvrage en lui-même. On se rappellerait qu'il est dangereux de vouloir
tout enseigner à qui a tout à apprendre.
Circonscrite de cette manière, la tâche ne serait pas beaucoup plus
facile ni moins capable de tenter les hommes dévoués et distingués
auxquels nous prenons la liberté de soumettre ces réflexions. Pour
atteindre la perfection dans le genre qui nous occupe, il ne leur manque
plus qu'une chose, mais qui me paraît aussi malaisée qu'indispensable,
c'est de vouloir bien se faire petits.