DES ÉDITIONS CLASSIQUES À PROPOS DES LIVRES SCOLAIRES DE L'ITALIE

Joubert aurait voulu détourner les professeurs d'écrire pour le public,

ou du moins de se donner ce plaisir avant l'âge de l'éméritat. Il les

engageait avec une douce malice à se contenter du rôle des Muses, qui

inspirent des vers mais qui n'en composent pas. Avait-il tort ou raison?

Nous n'entreprendrons pas de décider ce point. Des deux parts, en effet,

les bonnes raisons abondent. D'un côté, Joubert dirait que la tâche

quotidienne peut souffrir du travail de longue haleine dont on se passe

la fantaisie, que d'ailleurs ce travail, auquel on donne tous les

instants qu'on peut dérober, ménage peut-être bien des mécomptes,

puisqu'un excellent maître peut faire un très méchant auteur, qu'enfin

tout n'est pas agréable dans la préparation d'un ouvrage, et qu'un homme

qui, après avoir donné honnêtement à ses élèves la part de sa journée

qu'il leur doit, réserverait les autres heures pour des lectures, des

réflexions, des conversations de dilettante, mènerait peut-être une vie

non seulement plus douce, mais plus profitable aux autres, qui sait?

plus intelligente même que celle de son confrère obstiné à publier

ouvrage sur ouvrage. Mais, d'autre part, on peut répondre qu'il est bien

dur de s'interdire de prendre la plume quand on passe sa vie à enseigner

l'art d'écrire, et que, comme parle Juvénal, dans un siècle où tout le

monde écrit, c'est une sotte clémence que d'épargner un papier qui n'en

périra pas moins; puis, il n'est pas démontré que le maître qui compose

des livres soit toujours celui qui s'occupe le moins de ses élèves; le

dilettantisme entretient souvent mal l'activité de l'esprit et ne

protège pas toujours contre la tentation de la paresse routinière. En

dernière analyse, tout revient à savoir si le professeur est déterminé à

remplir loyalement ses fonctions, s'il entend gagner ses honoraires ou

s'il lui suffit de les toucher. Dans le premier cas, il accordera ses

travaux personnels avec la préparation de ses cours; dans le second, les

loisirs qu'il se réserve profiteront moins à ses élèves qu'à sa santé.

Aussi, même à l'époque de la plus forte discipline, n'interdisait-on

pas aux professeurs de se hasarder à se faire imprimer. Il est vrai

qu'alors ils publiaient surtout des vers, des discours latins, des

traductions, en un mot des livres qui ne les détournaient pas de leur

enseignement et qui auraient pu passer pour des _corrigés_, tandis que

leurs successeurs ne s'enferment plus dans la limite de ces exercices

d'école. Mais depuis que les savants laïques ont perdu la jouissance

plus commode que canonique des bénéfices d'Église, depuis que le clergé,

beaucoup moins riche et moins nombreux que jadis, contribue beaucoup

moins aux progrès des lettres et des sciences, il faut bien permettre

aux professeurs de remplacer les abbés sans charge d'âmes et les

bénédictins d'autrefois. Si Joubert pouvait ressusciter et compter tous

les bons ouvrages qu'on doit aux universitaires de ce siècle, il leur

pardonnerait de n'avoir pas uniquement composé des livres destinés à

vivre toujours. À tout le moins il ferait grâce à la sorte d'ouvrages

dont nous allons parler, aux éditions classiques.

I

Lorsqu'on écrira l'histoire de l'enseignement au dix-neuvième siècle, un

chapitre sera certainement réservé aux efforts que, dans tous les pays,

on a tentés pour rendre, par de bonnes éditions, l'étude des grands

écrivains plus facile, plus attrayante, plus fructueuse aux élèves; et,

quelque jugement que l'on porte sur les méthodes qui ont prévalu de nos

jours, on rendra hommage à la science, au labeur, à l'esprit de

ressources dont témoignent les livres mis aujourd'hui à la disposition

des enfants. Les pères de famille, quand ils jettent les yeux sur les

volumes dans lesquels leurs fils étudient, sont unanimes à s'écrier,

comme un héros de Rabelais et avec plus de raison encore, que de leur

temps la science se mettait moins en frais pour la jeunesse; et, quand

on vient à penser que les auteurs de ces éditions les ont d'ordinaire

préparées dans les heures que la fatigue de la journée semble assigner

au repos, qu'un travail de cette nature est fort médiocrement payé, que

le nombre des hommes de mérite qui s'y livrent empêche d'en faire un

titre sérieux pour l'avancement, on est forcé de convenir que l'estime

publique n'est pas de trop pour les dédommager.

L'Université de France s'est fait dans cet ordre d'ouvrages un honneur

particulier, et, si je ne nomme personne, c'est pour avoir le droit de

lui rendre témoignage sans être suspect de complaisance pour l'amitié.

Mais l'Italie mériterait aussi à cet égard de grands éloges. Je ne veux

toutefois présenter qu'un petit nombre d'observations suggérées par

quelques-unes des meilleures éditions des classiques italiens récemment

publiées à l'usage des classes. On n'attend pas sans doute que j'aie

l'impertinence de prononcer sur l'érudition et le goût des hommes

distingués à qui on les doit. L'appréciation de leur méthode tombe seule

sous la compétence d'un étranger.

Des mesures récentes et sages que vient de prendre en France le

ministère de l'instruction publique donnent à cet examen un intérêt

présent. Depuis plusieurs années, on se plaignait que dans

l'enseignement secondaire les langues de l'Europe méridionale fussent

sacrifiées à l'allemand et à l'anglais. Pourquoi, disait-on, l'espagnol

et l'italien ne sont-ils enseignés que dans un petit nombre de nos

lycées du Midi? Pourquoi ne sont-ils admis au baccalauréat qu'à titre

supplémentaire? Pourquoi les maîtres qui les enseignent ne peuvent-ils,

faute d'une agrégation spéciale, dépasser le certificat d'aptitude et

les modestes appointements qu'il confère? Comment se fait-il qu'il n'y

ait pas une chaire d'italien ni d'espagnol dans un seul des lycées de

Paris? On faisait remarquer que les littératures de l'Europe méridionale

ne le cèdent nullement en beauté à celles des nations du Nord, qu'elles

ont beaucoup plus souvent influé sur la nôtre, qu'on est beaucoup plus

sûr d'être payé de sa peine quand on enseigne à de jeunes Français des

langues néo-latines comme la nôtre, qu'enfin la condition commerciale et

industrielle de l'Italie et de l'Espagne rend la connaissance de leurs

langues au moins aussi avantageuse pour nos négociants que celle de

l'allemand et de l'anglais. M. Magnabal, dans un très curieux article de

la _Revue internationale de l'enseignement_, M. Ernest Mérimée, dans la

préface de son excellente thèse sur Quevedo, avaient présenté ces

doléances avec l'autorité qui leur appartient. Ce n'est pas en un jour

qu'on pouvait leur donner satisfaction. Mais le ministère a pris des

décisions qu'il nous permettra de considérer comme un gage pour un

avenir prochain. Il a établi une chaire d'espagnol dans un des nouveaux

lycées de Paris, au lycée Buffon, et il a réservé une place aux langues

méridionales dans le système d'éducation qui s'élève en ce moment sur

les ruines de l'enseignement spécial. À ce propos, il s'est occupé de

refondre la partie du programme qui concernait ces langues. L'heure est

donc bien choisie pour faire connaître quelques-unes des éditions

classiques les plus estimées en Italie, tout en discutant librement la

façon dont elles ont été conçues.

Un mot d'abord sur l'aspect extérieur de ces ouvrages. On est surpris de

voir que la plupart sont vendus brochés: les nôtres, on le sait, sont,

pour la plupart, cartonnés, usage préférable sans conteste pour des

volumes qui, destinés à des enfants, ne sauraient être trop solides. Il

semble aussi qu'en Italie on orne moins souvent que chez nous les livres

scolaires de plans, de cartes, de figures destinés à l'explication du

texte; mais, sur ce point, il ne faut pas attacher trop d'importance à

cet avantage, si réellement nous le possédons: trop souvent les

illustrations des livres scolaires sont des dessins faiblement exécutés

ou dont on pourrait contester le rapport avec l'oeuvre où on les insère

et que le libraire a imposés au commentateur pour parer sa marchandise;

trop souvent une ombre grise de forme circulaire traversée par une ligne

noire sinueuse est censée représenter une ville, et une tête aux traits

vagues et effacés est donnée pour le portrait d'un grand homme. Nous

devrions prendre garde de revenir, sans nous en apercevoir, aux

illustrations de ces histoires de France dont on se moquait il y a vingt

ans, et où nous avons, quand nous étions enfants, colorié les portraits

de nos rois. Même bien exécutés, ces dessins ne rendent pas toujours les

services qu'on en espère. Par exemple, dans une des éditions italiennes

qui en possèdent, dans la _Gerusalemme Liberata esposta alla gioventù

italiana_, qui a eu au moins quatre éditions, on voit les machines

militaires du moyen âge; le dessin en est fort net; mais, même avec ce

secours, peu de professeurs seraient en état d'expliquer à leurs élèves

le jeu de ces machines qui, au musée de Saint-Germain où on les touche,

n'est pas fort aisé à comprendre, car une baliste ne dit rien à qui ne

sait pas un mot de balistique. Les libraires italiens n'ont donc point

tort de ménager à cet égard la bourse des familles. Il vaudrait mieux

leur reprocher de ne pas ménager toujours autant la vue des élèves; ils

savent que la jeunesse a des yeux de lynx et quelquefois ils en abusent;

leurs éditions, en général élégamment imprimées, sont souvent d'un usage

pénible, d'abord parce que leurs typographes font usage d'une encre trop

blanche, puis parce que, pour faire tenir beaucoup de matière dans un

volume qui doit demeurer maniable, ils font choix de caractères trop

menus. Dans plusieurs, le corps de l'ouvrage est imprimé en caractères

tout au plus aussi gros que ceux que nous employons pour les notes. Il

faut avouer que nos médecins, dont l'intervention dans la pédagogie

n'est pas toujours heureuse, ont eu raison en demandant aux imprimeurs

de ne pas avancer l'âge de la myopie.

Pour le fond, les auteurs des éditions classiques italiennes paraissent

s'accorder un peu moins sur la méthode à suivre qu'on ne fait en

France. On ne s'en étonnera point. La France est centralisée depuis

longtemps; et, là même où l'autorité ne commande point, la mode établit

une harmonie parmi nous. Aussi toutes les éditions scolaires publiées

chez nous dans une période donnée se ressemblent fort. En Italie on

trouve plus de diversité dans les opinions du corps enseignant.

Il ne faudrait pas insister démesurément sur le premier exemple que j'en

donnerai, mais il ne faut pas non plus le passer sous silence. En

France, on ne trouverait pas un seul universitaire qui proposât de

mettre intégralement Villon ou Régnier au programme de nos lycées; on se

rappelle les justes clameurs que souleva un corps non universitaire pour

avoir donné en prix certains livres. L'Italie est beaucoup moins

d'accord sur ce point. Comme elle a eu ses grands hommes plutôt que

nous, par suite, à une époque où les moeurs n'avaient pas encore la

délicatesse qui ne date en Europe que des environs de l'an 1660, ses

grands écrivains se permettent des libertés que chez nous l'hôtel de

Rambouillet avait déjà proscrites quand les nôtres parurent; et comme,

pendant plusieurs siècles, ces poètes, ces prosateurs de l'Italie ont

fait sa seule consolation, elle leur a voué une piété touchante qui

s'alarme au moindre projet de porter atteinte à leurs écrits. J'ai

raconté ailleurs la résistance victorieuse qu'elle opposa dans le

seizième siècle au projet d'expurger Boccace. Mais alors c'étaient les

hommes faits mêmes à qui l'on prétendait refuser le _Décaméron_ complet,

et d'ailleurs l'esprit de corps avait autant de part dans ce projet que

le respect de la morale. Aujourd'hui même, où l'on ne peut plus

suspecter les intentions des épurateurs, on les voit pourtant d'assez

mauvais oeil. M. T. Casini a eu besoin d'expliquer, dans la _Rivista

critica della letteratura italiana_, qu'on ne pouvait pourtant pas

mettre le _Décaméron_ et le _Roland furieux_ tout entiers entre les

mains des élèves[209]; mais il a si peu convaincu tout le monde que,

dans la même revue, un autre rédacteur a laissé échapper le regret que,

dans une édition classique de l'_Arioste_, MM. Picciola et Zamboni

eussent appliqué ce sage principe. Ne suffisait-il pas, disait-il, de

retrancher le vingt-huitième chant (l'aventure de Joconde), qu'Arioste

lui-même autorise à passer? Pour se consoler des retranchements opérés,

il est obligé de se dire qu'on a pourtant conservé _qualche graziosa

lascivia_, et d'en citer un exemple[210]. Quoi donc! Faudrait-il mettre

sous les yeux des écoliers la description à peu près complète des

beautés d'Alcina et d'Olimpia, les entreprises de l'ermite, les

consolations données par le frère de Bradamante à Fiordispina, etc.?

Certes le critique dont nous parlons reculerait devant l'application de

son conseil, s'il donnait à son tour une édition classique du _Roland

furieux_[211], de même que Ugo Foscolo, qui conseillait à deux

demoiselles anglaises de jeter à la mer, comme une offrande à l'ombre

offensée d'Arioste, une autre édition expurgée du poème, n'aurait

certainement pas entrepris de leur commenter le texte intégral.--Mais,

dit-on, la malice des collégiens a déjà deviné les mystères dont on

prétend retarder pour eux la connaissance.--C'était précisément le

langage que tenait un généreux écrivain qui a exposé sa vie pour la

liberté de sa patrie et qui flétrissait la licence quand il la

rencontrait chez d'autres que chez les grands écrivains, Settembrini.

Mais la question ne se pose pas ainsi. M. Rigutini fait très

judicieusement observer dans la préface de son édition classique du

_Cortegiano_, que le respect dû à la classe défend d'y parler de

certaines choses qu'on ne peut empêcher les écoliers de découvrir. Il ne

suffit pas de répondre qu'en classe on n'expliquera pas les passages

scabreux. C'est déjà beaucoup trop qu'on invite pour ainsi dire les

élèves à les lire seuls, qu'on leur présente des tableaux qui, s'ils ne

leur apprennent rien, font cependant sur leur imagination un tout autre

effet que sur celle de l'homme mûr. Ce qui n'était que débauche d'esprit

chez un poète du seizième siècle, tourne facilement en excitation à la

débauche sensuelle auprès d'un adolescent. Le maître, fût-il sûr de

prêcher ensuite la régularité des moeurs avec autant de séduction

qu'Arioste et Boccace prêchent quelquefois le contraire, ferait bien de

ne pas leur donner la parole dans les moments où ils flattent des

passions presque irrésistibles dans la jeunesse.

On pense bien que dans la pratique la théorie de la conservation

intégrale des ouvrages sujets à caution n'a pas été suivie. M. G.-B.

Bolza, qui, lui aussi, a publié le _Roland furieux_ à l'usage des

classes, y a fait, comme MM. Picciola et Zamboni, les coupures

nécessaires. M. Raffaello Fornaciari, l'auteur d'une célèbre grammaire

italienne, a réduit hardiment de cent à vingt-cinq les Nouvelles du

_Décaméron_ dans la dernière recension de l'édition classique qu'il en a

donnée. Inutile de dire que l'on peut en toute confiance mettre entre

les mains de nos élèves l'excellent recueil de morceaux choisis que

l'éminent doyen de l'Université de Rome, M. Luigi Ferri, se souvenant

qu'il est élève de notre Ecole normale, a bien voulu composer pour la

maison Hachette, et où ils trouveront, tant dans les notes que dans la

préface, tout ce qui leur est nécessaire pour l'intelligence du texte et

la connaissance sommaire de la littérature italienne. Néanmoins, la

crainte d'entendre crier à la profanation a empêché quelques éditeurs

d'abréger aussi souvent qu'il aurait fallu. Ainsi, c'est à la vérité une

oeuvre exquise que le _Cortegiano_, et même une oeuvre d'une morale à la

fois délicate et forte pour qui sait la lire; mais, pour en laisser les

interlocuteurs disserter si longtemps sur l'amour, M. Rigutini était-il

assez sûr de la maturité de ses jeunes lecteurs? Il y a loin encore des

passages les plus voluptueux du Tasse au chant de l'_Adone_, qui a pour

titre: _I Trastulli_. Cela suffit-il pour absoudre telle édition

classique de la _Jérusalem délivrée_, de conserver entièrement la

peinture d'Armide arrivant parmi les Croisés ou s'ébattant avec Renaud?

Parini a plaidé avec beaucoup d'esprit et de coeur la cause d'une pauvre

veuve chargée de quatre enfants; mais il lui est arrivé tant de fois de

présenter spirituellement des idées généreuses, qu'on aimerait à en

trouver, dans une anthologie destinée aux classes, d'autre preuve que

la pièce où il finit par appeler de leur nom véritable les lieux que

fréquentait Régnier. Monti a écrit:

_Disse rea d'adulterio altri la madre,

E di vile semenza di convento

Sparso il solco accusó del proprio padre._

Un commentateur conserve sans sourciller ce passage, explique le mot

_solco_ par une périphrase «_la via alla generazione_,» et indique les

endroits où l'on trouvera la même métaphore chez d'autres poètes. En

vérité, c'est compter beaucoup sur la gravité de la jeunesse italienne.

L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle · 第 53 / 96 题