Joubert aurait voulu détourner les professeurs d'écrire pour le public,
ou du moins de se donner ce plaisir avant l'âge de l'éméritat. Il les
engageait avec une douce malice à se contenter du rôle des Muses, qui
inspirent des vers mais qui n'en composent pas. Avait-il tort ou raison?
Nous n'entreprendrons pas de décider ce point. Des deux parts, en effet,
les bonnes raisons abondent. D'un côté, Joubert dirait que la tâche
quotidienne peut souffrir du travail de longue haleine dont on se passe
la fantaisie, que d'ailleurs ce travail, auquel on donne tous les
instants qu'on peut dérober, ménage peut-être bien des mécomptes,
puisqu'un excellent maître peut faire un très méchant auteur, qu'enfin
tout n'est pas agréable dans la préparation d'un ouvrage, et qu'un homme
qui, après avoir donné honnêtement à ses élèves la part de sa journée
qu'il leur doit, réserverait les autres heures pour des lectures, des
réflexions, des conversations de dilettante, mènerait peut-être une vie
non seulement plus douce, mais plus profitable aux autres, qui sait?
plus intelligente même que celle de son confrère obstiné à publier
ouvrage sur ouvrage. Mais, d'autre part, on peut répondre qu'il est bien
dur de s'interdire de prendre la plume quand on passe sa vie à enseigner
l'art d'écrire, et que, comme parle Juvénal, dans un siècle où tout le
monde écrit, c'est une sotte clémence que d'épargner un papier qui n'en
périra pas moins; puis, il n'est pas démontré que le maître qui compose
des livres soit toujours celui qui s'occupe le moins de ses élèves; le
dilettantisme entretient souvent mal l'activité de l'esprit et ne
protège pas toujours contre la tentation de la paresse routinière. En
dernière analyse, tout revient à savoir si le professeur est déterminé à
remplir loyalement ses fonctions, s'il entend gagner ses honoraires ou
s'il lui suffit de les toucher. Dans le premier cas, il accordera ses
travaux personnels avec la préparation de ses cours; dans le second, les
loisirs qu'il se réserve profiteront moins à ses élèves qu'à sa santé.
Aussi, même à l'époque de la plus forte discipline, n'interdisait-on
pas aux professeurs de se hasarder à se faire imprimer. Il est vrai
qu'alors ils publiaient surtout des vers, des discours latins, des
traductions, en un mot des livres qui ne les détournaient pas de leur
enseignement et qui auraient pu passer pour des _corrigés_, tandis que
leurs successeurs ne s'enferment plus dans la limite de ces exercices
d'école. Mais depuis que les savants laïques ont perdu la jouissance
plus commode que canonique des bénéfices d'Église, depuis que le clergé,
beaucoup moins riche et moins nombreux que jadis, contribue beaucoup
moins aux progrès des lettres et des sciences, il faut bien permettre
aux professeurs de remplacer les abbés sans charge d'âmes et les
bénédictins d'autrefois. Si Joubert pouvait ressusciter et compter tous
les bons ouvrages qu'on doit aux universitaires de ce siècle, il leur
pardonnerait de n'avoir pas uniquement composé des livres destinés à
vivre toujours. À tout le moins il ferait grâce à la sorte d'ouvrages
dont nous allons parler, aux éditions classiques.
I
Lorsqu'on écrira l'histoire de l'enseignement au dix-neuvième siècle, un
chapitre sera certainement réservé aux efforts que, dans tous les pays,
on a tentés pour rendre, par de bonnes éditions, l'étude des grands
écrivains plus facile, plus attrayante, plus fructueuse aux élèves; et,
quelque jugement que l'on porte sur les méthodes qui ont prévalu de nos
jours, on rendra hommage à la science, au labeur, à l'esprit de
ressources dont témoignent les livres mis aujourd'hui à la disposition
des enfants. Les pères de famille, quand ils jettent les yeux sur les
volumes dans lesquels leurs fils étudient, sont unanimes à s'écrier,
comme un héros de Rabelais et avec plus de raison encore, que de leur
temps la science se mettait moins en frais pour la jeunesse; et, quand
on vient à penser que les auteurs de ces éditions les ont d'ordinaire
préparées dans les heures que la fatigue de la journée semble assigner
au repos, qu'un travail de cette nature est fort médiocrement payé, que
le nombre des hommes de mérite qui s'y livrent empêche d'en faire un
titre sérieux pour l'avancement, on est forcé de convenir que l'estime
publique n'est pas de trop pour les dédommager.
L'Université de France s'est fait dans cet ordre d'ouvrages un honneur
particulier, et, si je ne nomme personne, c'est pour avoir le droit de
lui rendre témoignage sans être suspect de complaisance pour l'amitié.
Mais l'Italie mériterait aussi à cet égard de grands éloges. Je ne veux
toutefois présenter qu'un petit nombre d'observations suggérées par
quelques-unes des meilleures éditions des classiques italiens récemment
publiées à l'usage des classes. On n'attend pas sans doute que j'aie
l'impertinence de prononcer sur l'érudition et le goût des hommes
distingués à qui on les doit. L'appréciation de leur méthode tombe seule
sous la compétence d'un étranger.
Des mesures récentes et sages que vient de prendre en France le
ministère de l'instruction publique donnent à cet examen un intérêt
présent. Depuis plusieurs années, on se plaignait que dans
l'enseignement secondaire les langues de l'Europe méridionale fussent
sacrifiées à l'allemand et à l'anglais. Pourquoi, disait-on, l'espagnol
et l'italien ne sont-ils enseignés que dans un petit nombre de nos
lycées du Midi? Pourquoi ne sont-ils admis au baccalauréat qu'à titre
supplémentaire? Pourquoi les maîtres qui les enseignent ne peuvent-ils,
faute d'une agrégation spéciale, dépasser le certificat d'aptitude et
les modestes appointements qu'il confère? Comment se fait-il qu'il n'y
ait pas une chaire d'italien ni d'espagnol dans un seul des lycées de
Paris? On faisait remarquer que les littératures de l'Europe méridionale
ne le cèdent nullement en beauté à celles des nations du Nord, qu'elles
ont beaucoup plus souvent influé sur la nôtre, qu'on est beaucoup plus
sûr d'être payé de sa peine quand on enseigne à de jeunes Français des
langues néo-latines comme la nôtre, qu'enfin la condition commerciale et
industrielle de l'Italie et de l'Espagne rend la connaissance de leurs
langues au moins aussi avantageuse pour nos négociants que celle de
l'allemand et de l'anglais. M. Magnabal, dans un très curieux article de
la _Revue internationale de l'enseignement_, M. Ernest Mérimée, dans la
préface de son excellente thèse sur Quevedo, avaient présenté ces
doléances avec l'autorité qui leur appartient. Ce n'est pas en un jour
qu'on pouvait leur donner satisfaction. Mais le ministère a pris des
décisions qu'il nous permettra de considérer comme un gage pour un
avenir prochain. Il a établi une chaire d'espagnol dans un des nouveaux
lycées de Paris, au lycée Buffon, et il a réservé une place aux langues
méridionales dans le système d'éducation qui s'élève en ce moment sur
les ruines de l'enseignement spécial. À ce propos, il s'est occupé de
refondre la partie du programme qui concernait ces langues. L'heure est
donc bien choisie pour faire connaître quelques-unes des éditions
classiques les plus estimées en Italie, tout en discutant librement la
façon dont elles ont été conçues.
Un mot d'abord sur l'aspect extérieur de ces ouvrages. On est surpris de
voir que la plupart sont vendus brochés: les nôtres, on le sait, sont,
pour la plupart, cartonnés, usage préférable sans conteste pour des
volumes qui, destinés à des enfants, ne sauraient être trop solides. Il
semble aussi qu'en Italie on orne moins souvent que chez nous les livres
scolaires de plans, de cartes, de figures destinés à l'explication du
texte; mais, sur ce point, il ne faut pas attacher trop d'importance à
cet avantage, si réellement nous le possédons: trop souvent les
illustrations des livres scolaires sont des dessins faiblement exécutés
ou dont on pourrait contester le rapport avec l'oeuvre où on les insère
et que le libraire a imposés au commentateur pour parer sa marchandise;
trop souvent une ombre grise de forme circulaire traversée par une ligne
noire sinueuse est censée représenter une ville, et une tête aux traits
vagues et effacés est donnée pour le portrait d'un grand homme. Nous
devrions prendre garde de revenir, sans nous en apercevoir, aux
illustrations de ces histoires de France dont on se moquait il y a vingt
ans, et où nous avons, quand nous étions enfants, colorié les portraits
de nos rois. Même bien exécutés, ces dessins ne rendent pas toujours les
services qu'on en espère. Par exemple, dans une des éditions italiennes
qui en possèdent, dans la _Gerusalemme Liberata esposta alla gioventù
italiana_, qui a eu au moins quatre éditions, on voit les machines
militaires du moyen âge; le dessin en est fort net; mais, même avec ce
secours, peu de professeurs seraient en état d'expliquer à leurs élèves
le jeu de ces machines qui, au musée de Saint-Germain où on les touche,
n'est pas fort aisé à comprendre, car une baliste ne dit rien à qui ne
sait pas un mot de balistique. Les libraires italiens n'ont donc point
tort de ménager à cet égard la bourse des familles. Il vaudrait mieux
leur reprocher de ne pas ménager toujours autant la vue des élèves; ils
savent que la jeunesse a des yeux de lynx et quelquefois ils en abusent;
leurs éditions, en général élégamment imprimées, sont souvent d'un usage
pénible, d'abord parce que leurs typographes font usage d'une encre trop
blanche, puis parce que, pour faire tenir beaucoup de matière dans un
volume qui doit demeurer maniable, ils font choix de caractères trop
menus. Dans plusieurs, le corps de l'ouvrage est imprimé en caractères
tout au plus aussi gros que ceux que nous employons pour les notes. Il
faut avouer que nos médecins, dont l'intervention dans la pédagogie
n'est pas toujours heureuse, ont eu raison en demandant aux imprimeurs
de ne pas avancer l'âge de la myopie.
Pour le fond, les auteurs des éditions classiques italiennes paraissent
s'accorder un peu moins sur la méthode à suivre qu'on ne fait en
France. On ne s'en étonnera point. La France est centralisée depuis
longtemps; et, là même où l'autorité ne commande point, la mode établit
une harmonie parmi nous. Aussi toutes les éditions scolaires publiées
chez nous dans une période donnée se ressemblent fort. En Italie on
trouve plus de diversité dans les opinions du corps enseignant.
Il ne faudrait pas insister démesurément sur le premier exemple que j'en
donnerai, mais il ne faut pas non plus le passer sous silence. En
France, on ne trouverait pas un seul universitaire qui proposât de
mettre intégralement Villon ou Régnier au programme de nos lycées; on se
rappelle les justes clameurs que souleva un corps non universitaire pour
avoir donné en prix certains livres. L'Italie est beaucoup moins
d'accord sur ce point. Comme elle a eu ses grands hommes plutôt que
nous, par suite, à une époque où les moeurs n'avaient pas encore la
délicatesse qui ne date en Europe que des environs de l'an 1660, ses
grands écrivains se permettent des libertés que chez nous l'hôtel de
Rambouillet avait déjà proscrites quand les nôtres parurent; et comme,
pendant plusieurs siècles, ces poètes, ces prosateurs de l'Italie ont
fait sa seule consolation, elle leur a voué une piété touchante qui
s'alarme au moindre projet de porter atteinte à leurs écrits. J'ai
raconté ailleurs la résistance victorieuse qu'elle opposa dans le
seizième siècle au projet d'expurger Boccace. Mais alors c'étaient les
hommes faits mêmes à qui l'on prétendait refuser le _Décaméron_ complet,
et d'ailleurs l'esprit de corps avait autant de part dans ce projet que
le respect de la morale. Aujourd'hui même, où l'on ne peut plus
suspecter les intentions des épurateurs, on les voit pourtant d'assez
mauvais oeil. M. T. Casini a eu besoin d'expliquer, dans la _Rivista
critica della letteratura italiana_, qu'on ne pouvait pourtant pas
mettre le _Décaméron_ et le _Roland furieux_ tout entiers entre les
mains des élèves[209]; mais il a si peu convaincu tout le monde que,
dans la même revue, un autre rédacteur a laissé échapper le regret que,
dans une édition classique de l'_Arioste_, MM. Picciola et Zamboni
eussent appliqué ce sage principe. Ne suffisait-il pas, disait-il, de
retrancher le vingt-huitième chant (l'aventure de Joconde), qu'Arioste
lui-même autorise à passer? Pour se consoler des retranchements opérés,
il est obligé de se dire qu'on a pourtant conservé _qualche graziosa
lascivia_, et d'en citer un exemple[210]. Quoi donc! Faudrait-il mettre
sous les yeux des écoliers la description à peu près complète des
beautés d'Alcina et d'Olimpia, les entreprises de l'ermite, les
consolations données par le frère de Bradamante à Fiordispina, etc.?
Certes le critique dont nous parlons reculerait devant l'application de
son conseil, s'il donnait à son tour une édition classique du _Roland
furieux_[211], de même que Ugo Foscolo, qui conseillait à deux
demoiselles anglaises de jeter à la mer, comme une offrande à l'ombre
offensée d'Arioste, une autre édition expurgée du poème, n'aurait
certainement pas entrepris de leur commenter le texte intégral.--Mais,
dit-on, la malice des collégiens a déjà deviné les mystères dont on
prétend retarder pour eux la connaissance.--C'était précisément le
langage que tenait un généreux écrivain qui a exposé sa vie pour la
liberté de sa patrie et qui flétrissait la licence quand il la
rencontrait chez d'autres que chez les grands écrivains, Settembrini.
Mais la question ne se pose pas ainsi. M. Rigutini fait très
judicieusement observer dans la préface de son édition classique du
_Cortegiano_, que le respect dû à la classe défend d'y parler de
certaines choses qu'on ne peut empêcher les écoliers de découvrir. Il ne
suffit pas de répondre qu'en classe on n'expliquera pas les passages
scabreux. C'est déjà beaucoup trop qu'on invite pour ainsi dire les
élèves à les lire seuls, qu'on leur présente des tableaux qui, s'ils ne
leur apprennent rien, font cependant sur leur imagination un tout autre
effet que sur celle de l'homme mûr. Ce qui n'était que débauche d'esprit
chez un poète du seizième siècle, tourne facilement en excitation à la
débauche sensuelle auprès d'un adolescent. Le maître, fût-il sûr de
prêcher ensuite la régularité des moeurs avec autant de séduction
qu'Arioste et Boccace prêchent quelquefois le contraire, ferait bien de
ne pas leur donner la parole dans les moments où ils flattent des
passions presque irrésistibles dans la jeunesse.
On pense bien que dans la pratique la théorie de la conservation
intégrale des ouvrages sujets à caution n'a pas été suivie. M. G.-B.
Bolza, qui, lui aussi, a publié le _Roland furieux_ à l'usage des
classes, y a fait, comme MM. Picciola et Zamboni, les coupures
nécessaires. M. Raffaello Fornaciari, l'auteur d'une célèbre grammaire
italienne, a réduit hardiment de cent à vingt-cinq les Nouvelles du
_Décaméron_ dans la dernière recension de l'édition classique qu'il en a
donnée. Inutile de dire que l'on peut en toute confiance mettre entre
les mains de nos élèves l'excellent recueil de morceaux choisis que
l'éminent doyen de l'Université de Rome, M. Luigi Ferri, se souvenant
qu'il est élève de notre Ecole normale, a bien voulu composer pour la
maison Hachette, et où ils trouveront, tant dans les notes que dans la
préface, tout ce qui leur est nécessaire pour l'intelligence du texte et
la connaissance sommaire de la littérature italienne. Néanmoins, la
crainte d'entendre crier à la profanation a empêché quelques éditeurs
d'abréger aussi souvent qu'il aurait fallu. Ainsi, c'est à la vérité une
oeuvre exquise que le _Cortegiano_, et même une oeuvre d'une morale à la
fois délicate et forte pour qui sait la lire; mais, pour en laisser les
interlocuteurs disserter si longtemps sur l'amour, M. Rigutini était-il
assez sûr de la maturité de ses jeunes lecteurs? Il y a loin encore des
passages les plus voluptueux du Tasse au chant de l'_Adone_, qui a pour
titre: _I Trastulli_. Cela suffit-il pour absoudre telle édition
classique de la _Jérusalem délivrée_, de conserver entièrement la
peinture d'Armide arrivant parmi les Croisés ou s'ébattant avec Renaud?
Parini a plaidé avec beaucoup d'esprit et de coeur la cause d'une pauvre
veuve chargée de quatre enfants; mais il lui est arrivé tant de fois de
présenter spirituellement des idées généreuses, qu'on aimerait à en
trouver, dans une anthologie destinée aux classes, d'autre preuve que
la pièce où il finit par appeler de leur nom véritable les lieux que
fréquentait Régnier. Monti a écrit:
_Disse rea d'adulterio altri la madre,
E di vile semenza di convento
Sparso il solco accusó del proprio padre._
Un commentateur conserve sans sourciller ce passage, explique le mot
_solco_ par une périphrase «_la via alla generazione_,» et indique les
endroits où l'on trouvera la même métaphore chez d'autres poètes. En
vérité, c'est compter beaucoup sur la gravité de la jeunesse italienne.