CHAPITRE III.

Influence sur l'esprit public des qualités et des défauts de

l'enseignement de Villemain.

On voit donc ce qui a dû manquer à l'influence exercée par Villemain. Il

a, en homme sage et pratique, inspiré à ses auditeurs une ambition plus

relevée et plus facile à satisfaire en même temps que celle d'être de

grands écrivains; il leur a inspiré l'ambition d'être des citoyens

utiles; mais il n'a pas assez cherché à leur inspirer l'ambition encore

plus relevée et encore plus permise à tous d'être, dans l'intimité de

leur vie, des hommes de bien.

Dans l'ordre intellectuel, sa méthode a pu contribuer à former des

esprits superficiels, en ne laissant pas le temps de vérifier les

théories du maître. J'ai peur que tous ceux de ses auditeurs qui avaient

un peu d'esprit et de faconde n'aient fait à son cours pour toute leur

vie provision de jugements littéraires, ou, ce qui ne vaut guère mieux,

ne se soient enhardis en voyant juger dans le préambule d'une leçon tous

les écrivains d'un genre depuis l'époque la plus reculée jusqu'à nos

jours, à improviser des systèmes nécessairement faux, puisqu'ils ne

reposaient ni sur la science, ni sur la réflexion. L'instruction de

Villemain était prodigieuse pour l'étendue et la solidité; mais la

science chez lui paraît si facile qu'elle finit par sembler inutile, ou

du moins il devait sembler, après l'avoir entendu, qu'avec un peu de

lecture tout homme d'esprit pouvait disserter sur l'histoire de

l'intelligence humaine. Je mettrais donc volontiers à sa charge

l'imperturbable assurance avec laquelle, dans la fameuse préface de

_Cromwell_, V. Hugo émet les plus étonnantes assertions sur les

vicissitudes de la poésie; sans doute, Villemain eût pu envier la

vigueur de style qui y règne, le ton d'autorité qui y alterne avec les

déclarations les plus modestes, et il eût souri d'entendre affirmer que

toute la littérature de l'antiquité a le caractère épique, qu'avant la

chute de l'empire romain les catastrophes qui frappaient les États

n'atteignaient pas les individus, que de l'invasion des Barbares date

l'introduction dans le monde de l'esprit de libre examen; mais je ne

serais pas surpris que V. Hugo ait écrit sa préface au sortir d'une

leçon de Villemain, trompé par l'apparente facilité des aperçus qu'il

venait d'entendre. Villemain pouvait transmettre sans trop

d'inconvénients sa méthode à des esprits déliés comme J.-J. Ampère et

Saint-Marc Girardin, qui l'un et l'autre procèdent de lui, le premier

par la rapidité avec laquelle sa curiosité change d'objet, le second par

les rapprochements, très judicieux d'ailleurs mais un peu inattendus,

qui donnent à son cours de littérature dramatique la forme d'un

enseignement à bâtons rompus. Mais déjà Saint-Marc Girardin n'a pas

toujours pratiqué cette méthode que personne aujourd'hui ne pratique

plus.

Villemain n'est assurément pas responsable des dangereuses utopies de

ceux qui, entre 1830 et 1850, portèrent dans l'économie politique la

légèreté présomptueuse que sa méthode, corrigée chez lui par la solidité

de sa science et de son jugement, avait involontairement encouragée. On

ne peut légitimement lui demander compte que de son influence dans la

littérature et plus spécialement dans la critique. Mais aussi dans ce

domaine on peut lui imputer, non seulement comme nous venons de le

faire, ce que cette influence a produit directement, mais ce qui s'est

produit par l'effet d'une réaction. Si Villemain n'avait pas procédé

d'une manière par trop expéditive, Sainte-Beuve n'aurait peut-être pas

dépensé son incomparable finesse dans les innombrables articles qui

composent les _Causeries du Lundi_, véritable mine d'observations

psychologiques plutôt que monument littéraire. Né pour composer plus de

vrais livres qu'il n'en a laissé, il ne se serait pas si curieusement

attaché à tant de personnages voués à l'oubli, si Villemain n'avait pas

paru quitter les grands hommes presque aussitôt qu'il les abordait;

Sainte-Beuve aurait laissé à d'autres le soin de peindre des modèles qui

ne méritaient pas d'être si bien peints, et il aurait travaillé à des

oeuvres plus importantes. L'esprit public fût devenu moins mobile et

moins léger. Nous avons innocenté les ingénieux caprices de la parole de

Villemain, en faisant remarquer que, dans la rédaction de son cours, il

les avait sacrifiés. Mais la séduction de ces caprices a piqué

d'émulation Sainte-Beuve, qui, formant son style sur le modèle d'une

improvisation enjouée, a rempli ses livres, souvent aux dépens de la

brièveté et de l'élégance, de toutes les saillies de son imagination et

de son esprit. On dira que, s'il en est ainsi, il faut remercier

Villemain de nous avoir valu le style de Sainte-Beuve. Mais à mon sens

Sainte-Beuve eût pu encore mieux écrire. Si, lorsqu'on vient de lire une

page des _Causeries du Lundi_, on lit une page de La Fontaine ou de Mme

de Sévigné, on comprend combien un écrivain, à qui la nature a donné une

grâce pittoresque et une science délicate du langage populaire, gagne à

être difficile pour lui-même et à ne pas lâcher la bride à sa fantaisie.

Le style de Mme de Sévigné et de La Fontaine ne vieillira pas, tandis

que dans cinquante ans celui de Sainte-Beuve paraîtra souvent diffus et

bizarre. On rendra toujours hommage aux qualités de fond ou de forme

dont il n'a pas fait le meilleur emploi; mais un jour on lui reprochera

d'avoir mis à la mode l'habitude d'écrire, non pas avec ces expressions

simples et naturelles qu'on trouve les dernières, mais avec ces

expressions contournées ou triviales qu'on rencontre d'abord et dont on

prend l'étrangeté pour l'originalité véritable. La complaisance de

Villemain pour sa propre verve dans son cours, sinon dans ses livres, a

peut-être répandu le goût d'un travail incomplet qui, dans la recherche

du naturel, s'arrête à l'affectation.

Mais, avant de conclure, rappelons-nous que Villemain, dans sa fonction

de professeur de Faculté, a dû, pour ainsi dire, se former tout seul. Il

avait lu le cours de La Harpe, les ouvrages critiques de Chénier et de

quelques autres; mais il n'avait entendu, ni même lu ce que nous

appellerions des leçons bien composées. Quand il débuta, ses collègues

ou bien en étaient encore pour la plupart à lire des cahiers ou à

commenter péniblement un texte, ou, quand ils savaient parler

d'abondance et avec animation, leurs leçons étaient plutôt des homélies

d'hommes instruits qu'un cours d'enseignement supérieur. Voici, d'après

le Moniteur du 18 décembre 1820, le résumé d'une leçon faite la veille à

la Faculté des lettres par Charles Lacretelle, le professeur d'histoire

ancienne. Le sujet en est la bienfaisance dans l'antiquité: Lacretelle a

montré par l'usage des caravansérails que cette vertu n'était pas

inconnue de l'Orient, que par malheur, dans ces contrées, le despotisme

a tout corrompu, qu'Athènes avait, par une pensée généreuse, établi le

Prytanée, mais que dans les républiques anciennes les distributions de

vivres ruinaient l'État et disposaient le peuple à vendre sa liberté;

passant aux peuples chrétiens, il a opposé la charité de saint Vincent

de Paul qui recueillait les enfants des pauvres aux législations

païennes qui permettaient de les exposer; il a montré la science

s'alliant de nos jours à la charité, enseignant l'importance hygiénique

de la propreté; il a loué le courage, l'habileté, la discrétion des

médecins préservant la population civile de la contagion au moment où

les hôpitaux de la France envahie regorgeaient de blessés de toute

nation; il a terminé en exhortant ses auditeurs à pratiquer la

bienfaisance dont le devoir s'impose aux particuliers comme aux

gouvernements. On le voit: c'est une conférence judicieuse et

chaleureuse dont le succès, attesté par le _Moniteur_, ne surprend pas:

mais ce n'est point là ce qu'on attend d'un professeur de Faculté.

Villemain donnait donc des leçons trop pleines ou trop discursives,

parce que autour de lui on distribuait souvent un enseignement trop peu

nourri ou trop terre à terre. Son cours ressemblait un peu plus qu'il

n'eût été nécessaire à une conversation d'ailleurs étincelante parce que

ses prédécesseurs rebutaient souvent par la froideur ou par la

déclamation.

Il faut le dire cependant: quoiqu'il ait eu encore plus de vogue que

Cousin et que Guizot, il ne les égale pas comme professeur, c'est-à-dire

dans l'art de former les esprits. Pour Guizot, on l'admettra sans peine;

mais pour Cousin on dira que ses artifices de comédien convenaient

encore moins à sa mission que la coquette agilité de la méthode de

Villemain. Il est vrai que depuis on s'est fort égayé des grands airs de

Cousin et nous avons même vu que dès 1828 Armand Marrast les avait

percés à jour. Mais à cette époque, pour échapper à l'ascendant de

Cousin, il fallait presque nécessairement être tenu en garde soit par un

invincible attachement aux doctrines du dix-huitième siècle, soit par

l'inaptitude à la philosophie. La plupart des jeunes gens nés avec une

véritable vocation se laissèrent ravir et provisoirement subjuguer. Près

de Cousin on riait tout au plus sous cape, et les disciples qui avaient

la hardiesse de rire tout bas n'avaient pas celle de se révolter. Leur

esprit n'était pour cela ni enchaîné pour toujours ni stérilisé: tout au

contraire. Car, bien loin qu'on brise chez les jeunes gens le ressort de

la volonté quand on leur parle d'un ton d'autorité, on leur enseigne par

là à vouloir: dans toute société, plus l'individu a été formé à

l'obéissance, mieux ensuite il sait commander; la république romaine,

l'état militaire, les corporations religieuses en fournissent la preuve.

C'est seulement sous le régime des castes, là où l'inférieur sait que,

quoi qu'il fasse et quoi qu'il vaille, il obéira toujours, que la

soumission tue la volonté. Le ton d'autorité de Cousin n'inféodait donc

pas les auditeurs à sa doctrine, mais les obligeait à se pénétrer de la

part de vérité qu'elle contenait et dont plus tard chacun profitait à sa

manière, de même que la pluie qui arrose bon gré mal gré les plantes les

aide toutes à produire les fruits que chacune comporte. L'autorité de

Cousin venait de ce que, comme Guizot et à la différence de Villemain,

il avait autre chose que du talent. Sa gravité n'eût-elle été qu'un

_mystère du corps_ eût déjà imposé parce que c'est une qualité ou, si

l'on veut, une disposition rare en France. Mais on sentait que, quoique

calculée, elle tenait, comme celle de Guizot, à une autre qualité rare

dans tous les pays, à une volonté énergique, et que cette volonté, pure

ou non de tout égoïsme, servait de bonnes causes, d'abord la

restauration du spiritualisme, puis l'union de l'histoire et de la

philosophie, enfin l'oeuvre fort délicate de l'enseignement de la

philosophie dans les lycées. M. Janet a fort bien établi en 1884, dans

la _Revue des Deux-Mondes_, ce dernier point trop oublié et a prouvé que

celui qui sous le gouvernement de Juillet avait régenté la philosophie

universitaire l'avait aussi sauvée. Cousin avait discipliné les jeunes

philosophes comme Guizot avait discipliné la Chambre des députés.

Villemain, avec plus d'admirateurs que l'un et l'autre, eut bien

quelques imitateurs, mais n'eut point véritablement de disciples. Ses

anciens auditeurs ne l'oublièrent pas puisqu'on voit un d'eux, M. Alex.

Nicolas, le défendre en 1844 contre un écrit de M. Collombet. Mais il

n'a point réuni un groupe autour de lui: après quinze ans de

l'enseignement le plus applaudi, après avoir été ministre de

l'instruction publique, il demeurait isolé.

Il n'en a pas moins, dans la mesure où sa doctrine s'accordait avec

celle de Guizot et de Cousin, contribué à un progrès des esprits. Ils se

partagent tous trois le grand honneur d'avoir enseigné l'équité à notre

intelligence. Pour mesurer ce qu'ils ont fait, il faut les comparer, non

pas à Voltaire (on nous dirait que la Révolution avait désabusé de

l'esprit voltairien), non pas à La Harpe (on nous dirait que La Harpe

n'était pas assez original), mais à Chateaubriand et à Mme de Staël.

Combien les vues systématiques dominent encore chez l'un et chez

l'autre! Combien elles triomphent souvent de la courtoisie chevaleresque

du premier, de la générosité impétueuse de la seconde! Tous deux nous

ont appris des vérités nouvelles, nous en ont réappris d'anciennes, mais

avec eux on perd toujours d'un côté ce qu'on gagne d'un autre; ils nous

instruisent toujours au prix d'une erreur, aux dépens d'une vérité. En

1815, Mme de Staël n'avait plus que deux ans à vivre, et Chateaubriand

s'enfermait dans la politique; mais la partialité demeurait la règle des

jugements. Les hommes les plus respectables et les plus instruits, les

esprits les plus libres en apparence, Daunou par exemple, ne voulaient

rien voir au delà du cercle étroit où ils s'étaient placés; longtemps

après, Daunou s'effraiera de la méthode d'Augustin Thierry, des

généralisations hardies et fécondes enseignées à Cousin par Vico[208];

et l'on sait de reste que, dans la querelle des romantiques et des

classiques, les deux partis rivalisaient d'injustice. C'est à Villemain,

à Cousin, à Guizot que nous devons notre véritable affranchissement.

Lacordaire disait un jour, à Notre-Dame, que si les libres penseurs

répandus dans son auditoire avaient vécu au douzième siècle, ils

auraient apporté des pierres pour bâtir la cathédrale. Sans les trois

hommes dont nous parlons, nous nous partagerions encore en détracteurs

de Shakespeare et du moyen âge, ou de Racine et de Voltaire.

L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle · 第 52 / 96 题