À la vérité, la méthode choisie par Villemain n'offrait pas tout à fait
de son temps les inconvénients qu'elle aurait aujourd'hui, parce que le
public, beaucoup moins bien préparé alors pour suivre un cours
d'histoire (Guizot dans ses _Mémoires_ le reconnaît), était beaucoup
mieux préparé à suivre un cours de littérature; il avait une
connaissance préalable de la plupart des auteurs anciens ou modernes,
français ou étrangers sur lesquels Villemain court trop vite. Les
journaux et les revues étant alors beaucoup moins nombreux et beaucoup
moins longs laissaient plus de temps pour lire les auteurs originaux;
l'érudition de détail, ce gouffre où s'engloutissent nos heures,
attirait moins les esprits; les théâtres jouaient beaucoup plus souvent
et beaucoup mieux le répertoire des deux siècles précédents et
entretenaient ainsi les amateurs dans la familiarité de notre passé
dramatique. Enfin, on lisait avec plus d'ardeur parce qu'on lisait avec
plus de foi; car les uns croyaient ou que la France avait atteint la
perfection au dix-septième siècle ou qu'elle allait l'atteindre au
dix-neuvième, les autres croyaient que les grands hommes de tous les
pays conspiraient à l'établissement de la fraternité universelle.
Villemain a évidemment compté sur cette heureuse conjoncture. Sa leçon
sur Richardson, pour ne parler que de celle-là, suppose absolument que
la presque totalité de l'assistance avait lu _Clarisse Harlowe_: non
seulement, comme nous l'avons remarqué, il y glisse sur les situations
hardies du roman, mais il n'y donne pas la plus légère analyse de
l'ouvrage sur lequel il insiste néanmoins très longuement; une pareille
leçon faite à une assistance qui n'aurait jamais lu Richardson, y aurait
jeté un malaise, un froid dangereux pour la popularité du professeur. On
ne remarquait rien de pareil chez les auditeurs de Villemain. Aussi les
journaux qui insinuaient parfois qu'on aurait moins de peine à retenir
ses entraînantes improvisations si elles formaient toujours un tout
homogène, approuvaient-ils sans réserve les résumés où, en une seule
leçon, il appréciait tous les écrivains d'un genre, par exemple, la
leçon supprimée plus tard, où il appréciait tous les poètes épiques,
depuis l'_Iliade_ jusqu'aux _Martyrs_, et jusqu'au _Philippe-Auguste_ de
Parseval-Grandmaison[205].
Mais il appartenait à Villemain de ne pas profiter des lectures
préalables que son auditoire avait faites pour le dispenser de les
recommencer; autre chose est de lire seul, à dix-huit ans, sur la foi de
la renommée, un ouvrage de Montesquieu, de Jean-Jacques, autre chose de
le relire pendant qu'un maître éloquent et fin explique comment la vie
de l'auteur et l'histoire de son temps amenèrent l'auteur à l'écrire,
fait entrer dans le détail de son génie, prémunit contre ses erreurs.
Villemain donne certes l'envie d'approfondir tous les livres dont il
parle; mais dans la plupart de ses leçons il en signale trop pour que le
plus grand nombre de ses auditeurs, ne sachant par lequel commencer, ne
se décident pas à n'en ouvrir aucun. Villemain répliquerait peut-être
qu'il entend faire oeuvre d'art en même temps que d'enseignement, et que
c'est pour cela qu'il s'abandonne à sa libre allure, qu'au reste il ne
prévarique pas, en n'assujettissant pas son cours à la marche lente et
aux proportions exactes d'un livre; car le comte de Gormas aurait
probablement dit à don Diègue que les étudiants apprennent mal leur
devoir dans un livre et que les exemples vivants ont un autre pouvoir;
si donc le professeur est tour à tour éloquent ou spirituel, il inspire
une admiration, une émulation qui valent bien, pour le profit des
auditeurs, une lecture à tête reposée; si, au cours d'une séance ou
d'une séance à l'autre, il court au gré de sa fantaisie, c'est pour
frapper plus sûrement les auditeurs.
_Ils apprendront_ à vaincre en me regardant faire.
L'erreur de Villemain consisterait en ce cas à ne pas voir que l'art
s'accommode fort bien, dans les sciences, de la logique, de ses
exigences, et que la marche qu'elle impose n'enchaîne aucunement
l'esprit et l'éloquence. Villemain, qui démêlait fort bien
l'inconvénient de calquer des plans d'Homère et de Pindare, se
tromperait là comme les auteurs qui croyaient que dans une épopée
l'exposition des faits antérieurs à l'action doit nécessairement être
différée jusqu'à un récit placé après les premiers chants: il introduit
dans ses leçons le _beau désordre_ dont il dénoncerait l'artifice s'il
le rencontrait dans une ode. C'est là qu'on surprend le calcul chez ce
professeur dont la parole était pourtant toute verve et toutes saillies.
Il n'a pas osé procéder plus simplement: pour expliquer le défaut de sa
méthode, il faut joindre à son insuffisante expérience de l'enseignement
la crainte d'ennuyer son auditoire. Cette crainte est manifeste chez
lui; il la laisse très souvent percer. Cet homme, à qui la vie avait
souri dès son enfance, qui fut maître de conférences à l'École normale
et professeur en Sorbonne presque au sortir du lycée, qui fut membre de
l'Académie française à trente et un ans, cet homme, non moins brillant
dans le monde que dans sa chaire, non moins goûté dans le salon de la
duchesse de Duras que dans celui de M. Suard, cet homme qui portait
partout avec lui une amabilité irrésistible ou une causticité
redoutable, doutait de lui-même. Plus tard, secrétaire perpétuel de
l'Académie française, pair de France, après avoir siégé dans les
conseils de la couronne, il éprouvera pour un instant le délire de la
persécution; car Victor Hugo a involontairement arrangé sans doute la
conversation que dans _Choses vues_ il rapporte à l'année 1845, date du
trouble d'esprit de Villemain; mais il n'a pas dû l'inventer. Sous la
Restauration, Villemain n'en est encore qu'à redouter de fatiguer son
auditoire. De là, son soin de lui présenter sans cesse de nouveaux
objets, de lui ménager de perpétuelles surprises; en un mot, une
préoccupation qui rend d'autant plus méritoires tous les scrupules dont
nous l'avons loué, mais qui explique pourquoi il a, comme à plaisir,
empêché son enseignement de porter tous les fruits qu'on en pouvait
attendre.
Mais d'où provenait cette défiance de soi? Dans la conversation que je
viens de rappeler, Villemain, à qui Victor Hugo conseille de dédaigner
ses ennemis, d'être fort, répond en indiquant à la fois l'étendue et la
limite de ses propres facultés, et se résume ainsi: «La force, mais
c'est précisément ce qui me manque!» Le mot est juste: Villemain sait
tout voir et tout exprimer: il ne sait ni dominer ni imposer ses idées.
Sainte-Beuve, dans un article du 19 novembre 1843, lui reprochait
doucement de ne pas conclure avec assez de netteté dans ses
appréciations littéraires; ce n'est pas que son jugement hésite ou qu'il
ne le laisse pas très clairement apercevoir; c'est qu'il n'a point la
force d'esprit nécessaire pour le mettre en relief. Ainsi, lorsqu'on lit
dans la XLe leçon du cours sur le dix-huitième siècle son histoire de la
critique, il est impossible de n'être pas frappé des remarques profondes
qu'il y sème, mais il est impossible aussi de ne pas se dire qu'un
Guizot les eût fait ressortir davantage, les eût plus fortement
enchaînées les unes aux autres. Villemain a touché vingt fois à la
querelle des classiques et des romantiques, il a donné aux deux parties
les avis les plus judicieux, sans jamais laisser aucune indécision sur
sa pensée; mais jamais il n'a traité la question à fond. Il veut donner
un cours complet et non un cours méthodique; mais ce n'est pas
uniquement de peur d'ennuyer qu'il renonce à être dogmatique, c'est
aussi parce qu'il sent qu'il n'y réussirait pas.
La force de l'homme tient à deux racines, l'énergie de sa volonté d'une
part, les grandes idées auxquelles il s'attache, de l'autre. L'énergie
pèche chez Villemain, et de plus, il n'est pas également touché des
différentes idées qui fortifient l'homme. Son cours repose sur une idée
morale très élevée, mais non pas sur la plus élevée de toutes. On
reconnaît en lui pour cette double raison un élève du philosophe qu'il
exaltait sans se méprendre sur ses faiblesses et dont il avait reçu la
tradition vivante par Mme de Staël. Reprenant à son grand honneur une
noble thèse gâtée par les paradoxes de Rousseau, il montre sans cesse
qu'il n'y a rien de plus vide, de plus froid qu'une littérature qui
prétend se suffire à elle-même, que les bibliothèques, les salons, les
académies, les applaudissements des lettrés, les faveurs du pouvoir ne
forment pas à eux seuls un poète, qu'ils pourraient même, dans certains
cas, l'empêcher de naître, et que la littérature trouve en revanche de
grandes chances de prospérité là où le titre de citoyen est porté avec
honneur. Mais il y a quelque chose de plus grand que la liberté, c'est
la vertu, cette condition de la liberté. Villemain respecte et fait
aimer la vertu partout où il la rencontre, fût-elle, nous l'avons
montré, séparée du génie; mais il ne pense à elle que quand il la voit.
Il ne lui échappe jamais rien dont elle puisse s'offenser, quoique
plusieurs fois, dans son aversion pour la carrière routinière des gens
de lettres, il ait été sur le point de dire, comme le feront les
romantiques, qu'un peu de désordre dans la vie ne nuit point au
génie[206]; toujours il s'est retenu à temps. Mais il se contente de ne
jamais donner de mauvais conseils et d'en donner quelquefois de bons.
Son enseignement, pénétré de l'amour de la liberté, n'est pas pénétré de
l'amour du bien, comme l'eût été celui, je ne dis pas seulement d'un
Bossuet, mais d'un Platon, comme l'eût été celui d'un Démosthène s'il
était descendu de la tribune pour monter en chaire. Il ne se moque pas
intérieurement de Rollin quand il l'admire, mais il ne se soucie pas
assez de lui ressembler. Qu'on ne dise pas que nous proposons là un
modèle un peu terne à un fort brillant esprit! Nous proposerions sur le
champ d'autres modèles dont l'imitation ne ferait rien perdre au talent
le plus soucieux de se déployer librement; car le _Gorgias et le Traité
de l'Éducation des Filles_ ont prouvé que l'éloquence, la malice,
l'élégance, la grâce se concilient sans effort avec les visées les plus
austères. Si l'on disait que ce qui est possible dans un livre ne l'est
pas dans un cours, nous rappellerions les leçons si spirituelles, si
appréciées dans lesquelles Saint-Marc Girardin a réfuté plus tard les
doctrines dangereuses répandues par les drames contemporains.
Ce qui précède explique pourquoi Villemain, né avec des dons oratoires,
et qui, par la suite, a pris une part plus active que Cousin aux débats
des assemblées, n'y a pas, à beaucoup près, obtenu le même succès que
Guizot. Lui, dont les journaux disaient que souvent à la Sorbonne il
_électrisait_ les mêmes auditeurs qu'il venait d'égayer, passait à la
Chambre des Pairs pour plus élégant qu'éloquent. Il ne suffit pas en
effet de dire que la scène avait changé, que tel qui brille sur un
théâtre plaît moins sur un autre: plus d'un morceau du cours sur le
dix-huitième siècle trouverait sa place dans les discussions d'un corps
politique, surtout si l'on se rappelle que le goût du temps et la
composition des collèges électoraux conservaient au style parlementaire
une couleur littéraire qui s'est effacée depuis. Or, tandis que le
doctrinaire Guizot se formait de plus en plus à l'éloquence politique,
Villemain, qui s'était souvent moqué devant ses auditeurs de l'éloquence
académique, s'en est rapproché de plus en plus. Ce qui a transformé la
parole de Guizot, ce n'est pas la pratique des affaires, laquelle
n'apprend qu'à penser, c'est l'habitude de rassembler ses idées, d'en
chercher les rapports, et d'attendre dans une forte méditation le moment
où l'unité qui résulte de ces rapports, clairement aperçue, soulage la
mémoire et anime l'intelligence. Au contraire, c'était chez Villemain le
feu de la jeunesse qui suppléait à la profondeur de la méditation; il
distribuait les différentes parties de sa leçon dans un ordre un peu
factice que sa mémoire exercée retenait sans peine; fraîche encore,
riche d'idées et de souvenirs, elle lui suggérait pendant qu'il parlait
une foule de remarques; et la joie de ces bonnes fortunes échauffait son
discours. Mais, aux environs de la quarantième année, ce feu commença à
s'amortir, d'autant que les immenses lectures auxquelles sa méthode
l'obligeait, avaient souvent dérangé sa santé; car, bien que sous la
Restauration il n'ait pris qu'une fois un suppléant, Pierrot, qui le
remplaça dans l'année 1819-1820, il avait dû, en 1822, en 1823, manquer
bien des leçons, et même lorsqu'il entreprit, au début de 1827, l'étude
du dix-huitième siècle, il y avait deux ans qu'il n'avait professé[207].
Dans la leçon de clôture du cours de 1827-1828, il confiait à ses
auditeurs qu'il sentait s'affaiblir en lui la prompte mémoire, l'action
naturelle, la facilité d'apprendre nécessaires à sa profession. Plus
heureux qu'Hortensius qui perdit tout son talent avec sa jeunesse, il ne
parvint du moins qu'à une maturité autre et moins parfaite que celle
qu'on eût pu espérer pour lui.
La prépondérance donnée par Villemain à la politique sur la morale
achève d'expliquer pourquoi le talent oratoire a diminué plutôt que
grandi en lui. Le découragement est fatal aux orateurs; si le dernier
que nous possédions des discours de Démosthène est le plus beau de tous,
c'est qu'après Chéronée il ne désespérait pas; mais une pareille trempe
d'âme est rare, et dans la vie des peuples il se rencontre des heures
tellement tristes, que celui qui met toute la dignité de l'homme dans la
liberté politique, risque fort de perdre courage. Guizot, quelque
attaché qu'il fut au régime parlementaire, en a supporté vaillamment la
longue éclipse, parce que pour lui l'individu, même privé de ses droits
de citoyen, conserve une noble tâche à remplir. Villemain, qui ne l'eût
pas nié, mais qui n'arrêtait pas souvent son esprit sur cette pensée, a
dû sentir son optimisme s'ébranler bien avant l'époque où, sous le
second Empire, il exhalait en épigrammes son mécontentement du présent
et son manque de confiance dans l'avenir; car, bien qu'il ait été
ministre sous Louis-Philippe, ses discours à la Chambre des pairs
prouvent que le gouvernement de Juillet ne lui paraissait pas toujours
tenir ses engagements. Sa foi dans le triomphe facile de la liberté
avait été sa meilleure inspiratrice; quand elle diminua, il ne trouva
rien pour la remplacer.