CHAPITRE II.

Défauts de la méthode d'exposition de Villemain.--Limites de ses

qualités intellectuelles et morales.--Pourquoi son talent n'est pas

toujours allé en grandissant.

I

Pourtant, comme professeur, Villemain n'est pas impeccable, et il faut

enfin marquer les défauts de sa méthode.

Gardons-nous cependant de rien exagérer. Avant de lui demander compte de

ces boutades, de ces fantaisies d'expressions qui amusaient les

auditeurs, avant de prononcer qu'elles conviennent peu à la gravité

doctorale, il faudrait les connaître, et nous ne les connaissons pas. Il

les a effacées. Les contemporains disent que c'étaient de gracieux et

charmants caprices; ils n'auraient certainement qualifié ainsi ni des

traits de mauvais goût, ni ces expressions triviales que le vulgaire

aime aujourd'hui à retrouver sous la plume ou dans la bouche des hommes

d'esprit. D'ailleurs, le mauvais goût et la bassesse du langage sont des

défauts dont on se dépouille malaisément; il en serait demeuré des

traces malgré la revision de Villemain. L'extrême limite de la

familiarité était, je pense, chez Villemain des expressions comme: _À la

bonne heure! Je crois bien!_ que nous rangerions presque aujourd'hui

dans le style soutenu. Quant aux boutades, c'étaient probablement des

expressions piquantes dans le goût de La Bruyère, comme celle-ci qui a

trouvé grâce devant la revision: il appelle le succès d'un livre qui

préluda au succès du _Voyage du jeune Anacharsis_ «un commencement

d'admiration qui était prêt et attendait l'ouvrage de l'abbé

Barthélemy;» c'étaient encore des remarques utiles énoncées d'une

manière frivole en apparence, telles que la mention du goût d'Alfieri

pour les chevaux présentée comme par un caprice de la mémoire dans le

moment où Villemain décrit l'impétuosité qui changeait tout sentiment en

passion dans le coeur du poète d'Asti. Rien là qui donne prise au blâme.

On voit bien au style que le cours de Villemain a été fait de vive voix

avant d'être rédigé, et l'on peut dire à cette occasion qu'une des

choses qui ont contribué dans notre siècle à gâter la langue, c'est

qu'un grand nombre de nos meilleurs livres n'ont plus été que des

conversations écrites; nos lectures même ne nous corrigent pas des

négligences, des bizarreries de la parole improvisée; le cours de La

Harpe, fort inférieur, à tout autre égard, à celui de Villemain,

l'emporte par le naturel du style. Mais quant à la langue que Villemain

parlait dans sa chaire, quant à son style considéré comme style

d'improvisateur, rien n'autorise à l'inculper.

Il ne faut pas s'arrêter trop longtemps au reproche qu'un lecteur

pourrait être tenté de faire à Villemain en parcourant la table des

matières du cours sur le dix-huitième siècle: on pourrait dire que

l'ordre n'en est pas lumineux, que Villemain voyage d'un pays à un

autre, qu'il passe de la littérature militante à la littérature

pacifique, sans autre raison que l'amour de la variété, laquelle, s'il

fallait l'en croire, forme son unique plan. Ce grief n'est pas fondé. Le

plan de tout ouvrage qui embrassera la littérature d'une pareille époque

prêtera par quelque endroit à la critique. Si toutes les productions de

ce siècle se rattachaient étroitement à la querelle engagée entre les

philosophes et leurs adversaires, le plan serait tout fait; il suffirait

de suivre la décadence du gouvernement et les progrès de la libre

pensée; mais on rencontre alors des talents trop nombreux, trop divers,

trop complexes pour qu'on puisse ordonner l'ouvrage qui les étudie d'une

manière rigoureusement satisfaisante. Villemain lui-même a voulu

changer son plan pour la partie qui d'abord n'avait pas été publiée; on

le constate en rapprochant le cours imprimé des articles de journaux où

l'on avait rendu compte de ses leçons: l'on verra que le nouvel ordre

qu'il substitue au premier n'est ni meilleur, ni plus défectueux[202].

Voici un défaut plus véritable et plus préjudiciable de sa méthode

d'enseignement: c'est la rapidité excessive, et l'on serait tenté de

dire inconcevable, avec laquelle il court parfois sur les sujets qu'il

traite, le manque de proportion entre les parties essentielles et les

parties secondaires, entre les parties faciles et les parties

difficiles. Villemain voudra se justifier par le titre de son cours: un

tableau, dira-t-il, peut embrasser une foule de personnages, pourvu

qu'il soit animé. Sans doute, mais il faut soigneusement distribuer les

plans et la lumière; encore le travail du peintre nous laisse-t-il,

comme un livre, le loisir de l'examiner. Il n'en est pas de même de la

parole. Aussi une leçon, une suite de leçons qui embrassent trop de

matières diverses laissent beaucoup de confusion dans l'esprit. Dans un

livre même, les détails risquent beaucoup plus que dans un tableau de

faire oublier les idées générales, parce que nos yeux ont, à un plus

haut degré que notre esprit, la faculté de ne voir, quand ils le

veulent, que ce qui est saillant.

Le défaut dont nous parlons est poussé, dans ce cours de Villemain,

jusqu'à un point qui surprend. Nous concevrions fort bien une leçon sur

le bel esprit, avec exemples empruntés à Fontenelle et à Marivaux; mais

une leçon où l'on prétend étudier dans l'ensemble et Fontenelle, et

Mairan, et Terrasson, et Marivaux, est une leçon brillante peut-être,

mais, si l'on peut s'exprimer ainsi, infructueuse. J.-J. Rousseau et

Alfieri occupent chacun dans ce cours trois leçons sur soixante-deux:

c'est bien peu pour le premier, c'est beaucoup pour le deuxième, du

moins dans un cours de littérature française. Villemain estime qu'un

coup d'oeil sur l'histoire de la poésie lyrique est nécessaire pour

saisir le caractère factice des strophes harmonieuses de J.-J. Rousseau:

fort bien, à condition qu'on s'en tienne à des généralités où l'on

portera toute la pénétration dont on est capable; mais si vous

caractérisez, dans la partie de la leçon que vous consacrez à cette

revue, Pindare, la version de la Bible par Luther, le psautier huguenot,

tous les lyriques de l'antiquité, Dante, Pétrarque, Chiabrera et Cowley,

vous éblouissez l'auditoire plus que vous ne l'instruisez.

L'inconvénient est surtout sensible quand Villemain aborde un auteur

aussi profond que Montesquieu. Nous trouvions tout à l'heure J.-J.

Rousseau insuffisamment partagé; mais, après tout, il ne faut pas de

longues heures pour faire comprendre son oeuvre, parce que chez lui le

sentiment domine la pensée; tous ses ouvrages, comme Villemain l'a fort

bien marqué, se ramènent à un petit nombre de propositions, justes ou

non, mais claires et méthodiques. Au contraire, un homme qui porte dans

sa tête la science de tous les jurisconsultes, de tous les politiques,

de tous les historiens, qui ajoute ses vues profondes aux leurs, qui

montre dans ses méditations la prudence d'un sage, la générosité d'un

philanthrope français, quelquefois les préjugés de la noblesse de robe,

un homme qui veut tour à tour ou tout à la fois interpréter le passé,

faire durer le présent, préparer l'avenir, peut-on en deux séances

expliquer son génie à des auditeurs assez âgés pour en comprendre

l'explication, trop jeunes pour y suppléer par eux-mêmes? Évidemment

non. C'est pourtant ce qu'essaie Villemain. Il lui semble même que,

disposant de deux leçons tout entières, il doit se jeter dans quelques

excursions; et il raconte des anecdotes, s'étend sur les théories de

Niebuhr dont il énumère ensuite les prédécesseurs français, apprécie

tous les devanciers anciens ou modernes de Montesquieu et ses

commentateurs, raisonne sur les vicissitudes récentes de l'Angleterre!

Si Villemain entendait émettre cette critique, il tendrait sans doute un

piège à la personne qui lui tiendrait ce langage; il la laisserait

s'échauffer jusqu'à prétendre qu'une pareille méthode conduit

nécessairement à des appréciations superficielles. Alors, il la prierait

de lui dire si, parmi tant d'ouvrages spécialement consacrés depuis le

sien aux divers auteurs du dix-huitième siècle, il en est beaucoup qui

présentent des aperçus qui lui aient réellement échappé, qu'il n'ait

indiqués avec autant de précision que de brièveté, d'élégance et de

vivacité. Villemain a l'air superficiel, mais il ne l'est pas. Son

regard mobile pénètre en un instant les objets que notre attention

obstinée embrasse avec peine. S'il commet une erreur, il la corrige à

l'instant. Dans sa course éperdue à travers les lyriques de tous les

siècles, il a d'abord parlé de Pindare en lecteur de Voltaire; mais

qu'il cite à son auditoire un passage de l'ode à Hiéron, et aussitôt il

aperçoit la piété simple et expressive qui l'a dictée. Trop confiant,

nous l'avons dit, dans la persistance de l'élan qui emportait alors la

France vers la liberté, il lui suffit d'aborder l'étude des orateurs

anglais pour découvrir que c'est un attachement opiniâtre, chicanier si

l'on veut, à la légalité, qui distingue les peuples destinés à demeurer

libres. Presque seul en France, à l'époque où les premières tentatives

de l'Italie pour recouvrer l'indépendance furent en un instant

comprimées, il a deviné, en se rappelant le courage de ses soldats dans

la campagne de Russie, que _l'expression géographique_ de M. de

Metternich deviendrait un jour une patrie vivante[203].

Mais un esprit pénétrant peut donner un enseignement superficiel, et

c'est uniquement ce que nous reprochons à Villemain. Ce n'est pas son

intelligence que nous accusons, c'est sa méthode d'enseignement. Il a

quitté trop tôt le Lycée Charlemagne, il a cessé trop tôt d'avoir des

élèves qu'on peut interroger sur la leçon qu'ils viennent d'entendre et

dont les réponses ou le silence nous apprennent qu'il ne suffit pas

d'énoncer une idée pour la faire comprendre et retenir. Puis il ne

s'oublie pas assez lui-même. Il veut faire passer chez ses auditeurs son

admiration pour les grands écrivains, mais cette admiration il veut, en

quelque sorte, qu'ils la reçoivent de ses propres mains; car il ne leur

laisse pas le temps d'aller la puiser dans la lecture de leurs ouvrages,

puisqu'il les entraîne sans cesse d'un livre à un autre et souvent en

étudie plusieurs à la fois. Un protestant dirait que c'est un catholique

du seizième siècle qui prêche la Bible et n'en permet pas l'usage. Il

distribue à ses auditeurs beaucoup plus d'idées qu'ils n'en trouveraient

seuls; mais il ignore que l'instruction la plus profitable est celle

qu'on se donne à soi-même et que, pour apprendre à un enfant à marcher,

il faut marcher lentement près de lui en le tenant par la main, et non

pas courir en le portant sur son dos. Supposez Villemain consacrant à

l'_Esprit des lois_ un nombre convenable de séances: l'auditoire auquel

il fait aimer Montesquieu, qu'il guide dans l'étude de son génie, a le

loisir de contrôler, de comprendre ses remarques, enfin de se faire, par

la lecture et la réflexion, une opinion personnelle, tout au moins de

savoir pourquoi il adopte celle du professeur. Le peut-il, quand,

suivant une spirituelle expression qui cachait une judicieuse critique,

Villemain, pareil aux dieux d'Homère, est en trois pas au bout du monde?

On pourrait croire que c'est en réimprimant son cours que Villemain,

s'adressant non plus à des auditeurs mais à des lecteurs, a multiplié

les digressions à mesure que sa science s'accroissait. Il n'en est

rien. Les analyses données par la presse du temps prouvent que dès

l'origine il possédait cette science vaste, bien digérée même, mais trop

impétueuse et qui profite moins à l'élève qu'elle n'a profité au maître.

À peine citerait-on quelques passages surchargés ultérieurement, comme

la digression sur les spectacles sous l'Empire romain à propos de la

lettre de Jean-Jacques à d'Alembert, et le passage sur l'histoire de la

pédagogie à propos de l'_Émile_. Au contraire l'épreuve de l'impression

a plutôt averti Villemain du danger de sa méthode; car, à partir du jour

où, pour fermer la bouche à ceux qui dénaturaient sa doctrine, il

consentit enfin à laisser publier après revision les notes des

sténographes[204], il composa ses leçons avec plus de soin. Désormais il

lui arrivera encore de marcher trop vite, mais c'est dans l'intervalle

des séances qu'il fera trop de chemin, quittant trop tôt un auteur pour

un autre; les actes successifs du drame qu'il déroule se passeront

encore dans des régions trop éloignées l'une de l'autre, mais il abusera

moins des changements à vue.

L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle · 第 50 / 96 题