Défauts de la méthode d'exposition de Villemain.--Limites de ses
qualités intellectuelles et morales.--Pourquoi son talent n'est pas
toujours allé en grandissant.
I
Pourtant, comme professeur, Villemain n'est pas impeccable, et il faut
enfin marquer les défauts de sa méthode.
Gardons-nous cependant de rien exagérer. Avant de lui demander compte de
ces boutades, de ces fantaisies d'expressions qui amusaient les
auditeurs, avant de prononcer qu'elles conviennent peu à la gravité
doctorale, il faudrait les connaître, et nous ne les connaissons pas. Il
les a effacées. Les contemporains disent que c'étaient de gracieux et
charmants caprices; ils n'auraient certainement qualifié ainsi ni des
traits de mauvais goût, ni ces expressions triviales que le vulgaire
aime aujourd'hui à retrouver sous la plume ou dans la bouche des hommes
d'esprit. D'ailleurs, le mauvais goût et la bassesse du langage sont des
défauts dont on se dépouille malaisément; il en serait demeuré des
traces malgré la revision de Villemain. L'extrême limite de la
familiarité était, je pense, chez Villemain des expressions comme: _À la
bonne heure! Je crois bien!_ que nous rangerions presque aujourd'hui
dans le style soutenu. Quant aux boutades, c'étaient probablement des
expressions piquantes dans le goût de La Bruyère, comme celle-ci qui a
trouvé grâce devant la revision: il appelle le succès d'un livre qui
préluda au succès du _Voyage du jeune Anacharsis_ «un commencement
d'admiration qui était prêt et attendait l'ouvrage de l'abbé
Barthélemy;» c'étaient encore des remarques utiles énoncées d'une
manière frivole en apparence, telles que la mention du goût d'Alfieri
pour les chevaux présentée comme par un caprice de la mémoire dans le
moment où Villemain décrit l'impétuosité qui changeait tout sentiment en
passion dans le coeur du poète d'Asti. Rien là qui donne prise au blâme.
On voit bien au style que le cours de Villemain a été fait de vive voix
avant d'être rédigé, et l'on peut dire à cette occasion qu'une des
choses qui ont contribué dans notre siècle à gâter la langue, c'est
qu'un grand nombre de nos meilleurs livres n'ont plus été que des
conversations écrites; nos lectures même ne nous corrigent pas des
négligences, des bizarreries de la parole improvisée; le cours de La
Harpe, fort inférieur, à tout autre égard, à celui de Villemain,
l'emporte par le naturel du style. Mais quant à la langue que Villemain
parlait dans sa chaire, quant à son style considéré comme style
d'improvisateur, rien n'autorise à l'inculper.
Il ne faut pas s'arrêter trop longtemps au reproche qu'un lecteur
pourrait être tenté de faire à Villemain en parcourant la table des
matières du cours sur le dix-huitième siècle: on pourrait dire que
l'ordre n'en est pas lumineux, que Villemain voyage d'un pays à un
autre, qu'il passe de la littérature militante à la littérature
pacifique, sans autre raison que l'amour de la variété, laquelle, s'il
fallait l'en croire, forme son unique plan. Ce grief n'est pas fondé. Le
plan de tout ouvrage qui embrassera la littérature d'une pareille époque
prêtera par quelque endroit à la critique. Si toutes les productions de
ce siècle se rattachaient étroitement à la querelle engagée entre les
philosophes et leurs adversaires, le plan serait tout fait; il suffirait
de suivre la décadence du gouvernement et les progrès de la libre
pensée; mais on rencontre alors des talents trop nombreux, trop divers,
trop complexes pour qu'on puisse ordonner l'ouvrage qui les étudie d'une
manière rigoureusement satisfaisante. Villemain lui-même a voulu
changer son plan pour la partie qui d'abord n'avait pas été publiée; on
le constate en rapprochant le cours imprimé des articles de journaux où
l'on avait rendu compte de ses leçons: l'on verra que le nouvel ordre
qu'il substitue au premier n'est ni meilleur, ni plus défectueux[202].
Voici un défaut plus véritable et plus préjudiciable de sa méthode
d'enseignement: c'est la rapidité excessive, et l'on serait tenté de
dire inconcevable, avec laquelle il court parfois sur les sujets qu'il
traite, le manque de proportion entre les parties essentielles et les
parties secondaires, entre les parties faciles et les parties
difficiles. Villemain voudra se justifier par le titre de son cours: un
tableau, dira-t-il, peut embrasser une foule de personnages, pourvu
qu'il soit animé. Sans doute, mais il faut soigneusement distribuer les
plans et la lumière; encore le travail du peintre nous laisse-t-il,
comme un livre, le loisir de l'examiner. Il n'en est pas de même de la
parole. Aussi une leçon, une suite de leçons qui embrassent trop de
matières diverses laissent beaucoup de confusion dans l'esprit. Dans un
livre même, les détails risquent beaucoup plus que dans un tableau de
faire oublier les idées générales, parce que nos yeux ont, à un plus
haut degré que notre esprit, la faculté de ne voir, quand ils le
veulent, que ce qui est saillant.
Le défaut dont nous parlons est poussé, dans ce cours de Villemain,
jusqu'à un point qui surprend. Nous concevrions fort bien une leçon sur
le bel esprit, avec exemples empruntés à Fontenelle et à Marivaux; mais
une leçon où l'on prétend étudier dans l'ensemble et Fontenelle, et
Mairan, et Terrasson, et Marivaux, est une leçon brillante peut-être,
mais, si l'on peut s'exprimer ainsi, infructueuse. J.-J. Rousseau et
Alfieri occupent chacun dans ce cours trois leçons sur soixante-deux:
c'est bien peu pour le premier, c'est beaucoup pour le deuxième, du
moins dans un cours de littérature française. Villemain estime qu'un
coup d'oeil sur l'histoire de la poésie lyrique est nécessaire pour
saisir le caractère factice des strophes harmonieuses de J.-J. Rousseau:
fort bien, à condition qu'on s'en tienne à des généralités où l'on
portera toute la pénétration dont on est capable; mais si vous
caractérisez, dans la partie de la leçon que vous consacrez à cette
revue, Pindare, la version de la Bible par Luther, le psautier huguenot,
tous les lyriques de l'antiquité, Dante, Pétrarque, Chiabrera et Cowley,
vous éblouissez l'auditoire plus que vous ne l'instruisez.
L'inconvénient est surtout sensible quand Villemain aborde un auteur
aussi profond que Montesquieu. Nous trouvions tout à l'heure J.-J.
Rousseau insuffisamment partagé; mais, après tout, il ne faut pas de
longues heures pour faire comprendre son oeuvre, parce que chez lui le
sentiment domine la pensée; tous ses ouvrages, comme Villemain l'a fort
bien marqué, se ramènent à un petit nombre de propositions, justes ou
non, mais claires et méthodiques. Au contraire, un homme qui porte dans
sa tête la science de tous les jurisconsultes, de tous les politiques,
de tous les historiens, qui ajoute ses vues profondes aux leurs, qui
montre dans ses méditations la prudence d'un sage, la générosité d'un
philanthrope français, quelquefois les préjugés de la noblesse de robe,
un homme qui veut tour à tour ou tout à la fois interpréter le passé,
faire durer le présent, préparer l'avenir, peut-on en deux séances
expliquer son génie à des auditeurs assez âgés pour en comprendre
l'explication, trop jeunes pour y suppléer par eux-mêmes? Évidemment
non. C'est pourtant ce qu'essaie Villemain. Il lui semble même que,
disposant de deux leçons tout entières, il doit se jeter dans quelques
excursions; et il raconte des anecdotes, s'étend sur les théories de
Niebuhr dont il énumère ensuite les prédécesseurs français, apprécie
tous les devanciers anciens ou modernes de Montesquieu et ses
commentateurs, raisonne sur les vicissitudes récentes de l'Angleterre!
Si Villemain entendait émettre cette critique, il tendrait sans doute un
piège à la personne qui lui tiendrait ce langage; il la laisserait
s'échauffer jusqu'à prétendre qu'une pareille méthode conduit
nécessairement à des appréciations superficielles. Alors, il la prierait
de lui dire si, parmi tant d'ouvrages spécialement consacrés depuis le
sien aux divers auteurs du dix-huitième siècle, il en est beaucoup qui
présentent des aperçus qui lui aient réellement échappé, qu'il n'ait
indiqués avec autant de précision que de brièveté, d'élégance et de
vivacité. Villemain a l'air superficiel, mais il ne l'est pas. Son
regard mobile pénètre en un instant les objets que notre attention
obstinée embrasse avec peine. S'il commet une erreur, il la corrige à
l'instant. Dans sa course éperdue à travers les lyriques de tous les
siècles, il a d'abord parlé de Pindare en lecteur de Voltaire; mais
qu'il cite à son auditoire un passage de l'ode à Hiéron, et aussitôt il
aperçoit la piété simple et expressive qui l'a dictée. Trop confiant,
nous l'avons dit, dans la persistance de l'élan qui emportait alors la
France vers la liberté, il lui suffit d'aborder l'étude des orateurs
anglais pour découvrir que c'est un attachement opiniâtre, chicanier si
l'on veut, à la légalité, qui distingue les peuples destinés à demeurer
libres. Presque seul en France, à l'époque où les premières tentatives
de l'Italie pour recouvrer l'indépendance furent en un instant
comprimées, il a deviné, en se rappelant le courage de ses soldats dans
la campagne de Russie, que _l'expression géographique_ de M. de
Metternich deviendrait un jour une patrie vivante[203].
Mais un esprit pénétrant peut donner un enseignement superficiel, et
c'est uniquement ce que nous reprochons à Villemain. Ce n'est pas son
intelligence que nous accusons, c'est sa méthode d'enseignement. Il a
quitté trop tôt le Lycée Charlemagne, il a cessé trop tôt d'avoir des
élèves qu'on peut interroger sur la leçon qu'ils viennent d'entendre et
dont les réponses ou le silence nous apprennent qu'il ne suffit pas
d'énoncer une idée pour la faire comprendre et retenir. Puis il ne
s'oublie pas assez lui-même. Il veut faire passer chez ses auditeurs son
admiration pour les grands écrivains, mais cette admiration il veut, en
quelque sorte, qu'ils la reçoivent de ses propres mains; car il ne leur
laisse pas le temps d'aller la puiser dans la lecture de leurs ouvrages,
puisqu'il les entraîne sans cesse d'un livre à un autre et souvent en
étudie plusieurs à la fois. Un protestant dirait que c'est un catholique
du seizième siècle qui prêche la Bible et n'en permet pas l'usage. Il
distribue à ses auditeurs beaucoup plus d'idées qu'ils n'en trouveraient
seuls; mais il ignore que l'instruction la plus profitable est celle
qu'on se donne à soi-même et que, pour apprendre à un enfant à marcher,
il faut marcher lentement près de lui en le tenant par la main, et non
pas courir en le portant sur son dos. Supposez Villemain consacrant à
l'_Esprit des lois_ un nombre convenable de séances: l'auditoire auquel
il fait aimer Montesquieu, qu'il guide dans l'étude de son génie, a le
loisir de contrôler, de comprendre ses remarques, enfin de se faire, par
la lecture et la réflexion, une opinion personnelle, tout au moins de
savoir pourquoi il adopte celle du professeur. Le peut-il, quand,
suivant une spirituelle expression qui cachait une judicieuse critique,
Villemain, pareil aux dieux d'Homère, est en trois pas au bout du monde?
On pourrait croire que c'est en réimprimant son cours que Villemain,
s'adressant non plus à des auditeurs mais à des lecteurs, a multiplié
les digressions à mesure que sa science s'accroissait. Il n'en est
rien. Les analyses données par la presse du temps prouvent que dès
l'origine il possédait cette science vaste, bien digérée même, mais trop
impétueuse et qui profite moins à l'élève qu'elle n'a profité au maître.
À peine citerait-on quelques passages surchargés ultérieurement, comme
la digression sur les spectacles sous l'Empire romain à propos de la
lettre de Jean-Jacques à d'Alembert, et le passage sur l'histoire de la
pédagogie à propos de l'_Émile_. Au contraire l'épreuve de l'impression
a plutôt averti Villemain du danger de sa méthode; car, à partir du jour
où, pour fermer la bouche à ceux qui dénaturaient sa doctrine, il
consentit enfin à laisser publier après revision les notes des
sténographes[204], il composa ses leçons avec plus de soin. Désormais il
lui arrivera encore de marcher trop vite, mais c'est dans l'intervalle
des séances qu'il fera trop de chemin, quittant trop tôt un auteur pour
un autre; les actes successifs du drame qu'il déroule se passeront
encore dans des régions trop éloignées l'une de l'autre, mais il abusera
moins des changements à vue.