Villemain a dû un pareil succès tout d'abord à son talent de parole,
puis aux qualités qu'on lui reconnaît universellement, et dont nous
avons dit que nous ne recommencerions pas l'analyse, à l'étendue de sa
science, qui embrasse l'antiquité, le moyen âge dans tout ce qu'on en
savait alors, et les temps modernes, qui s'étend des lettres sacrées aux
lettres profanes, des oeuvres originales aux livres de critique et aux
journaux, de l'histoire littéraire à l'histoire politique, qui n'est
guère moins familière avec l'Angleterre et l'Italie qu'avec la France,
et cela dans un temps où l'on ne possédait pas encore ces manuels de
toute nature qui aujourd'hui permettent à un homme adroit de feindre
d'avoir tout étudié; il l'a dû aussi à sa prompte et souple
intelligence, à sa manière neuve de concevoir la critique. Mais, puisque
nous étudions en lui le professeur, c'est sa méthode d'exposition, et
non sa doctrine avec toutes les qualités d'esprit qu'elle suppose, que
nous examinerons. Cherchons donc si en lui le professeur acheta par de
graves concessions la vogue qui ne l'abandonna pas.
Il semble que nous ayons tranché d'avance la question par
l'affirmative; car nous avons dit que durant plusieurs années son cours
eut une visée politique. Étudier le dix-huitième siècle, c'était traiter
une question brûlante; on ne s'échauffait guère moins à propos de
Voltaire et de Jean-Jacques qu'à propos de Chateaubriand et de Villèle.
Encore Villemain ne se bornait-il point à l'appréciation du talent que
les philosophes du dix-huitième siècle avaient déployé dans leur lutte
contre l'ancien régime; il s'intéressait à cette lutte, il y prenait
parti, puisque tout son enseignement tendait alors à inspirer l'amour
des conquêtes de la Révolution; par exemple, c'était évidemment ce désir
qui lui faisait consacrer tant de leçons aux orateurs de l'Angleterre;
car on ne dira pas que lord Chatam et son fils aient eu dans la France
de leur temps des maîtres ou des élèves, et par conséquent ils ne se
rattachent guère à l'histoire de notre littérature au dix-huitième
siècle.
Cela est vrai. Mais d'abord il faut remarquer que Villemain n'est arrivé
à cette époque si voisine de la sienne que conduit en quelque sorte par
la marche de son enseignement; en effet, il avait pris l'étude de notre
littérature à son origine, et mis plus de dix ans pour parvenir à
Voltaire; le dix-huitième siècle une fois étudié, il retourna
immédiatement en arrière et revint au moyen âge. Il travaille à faire
aimer la liberté, mais la liberté telle précisément que la Charte la
définit et la garantit: ce n'est pas sa faute si le roi rêve la
destruction de la Charte. Enfin, les allusions qu'il se permet ne
sortent pas de ces généralités dont la forme fait tout le prix et dont
ceux mêmes qu'elles pourraient atteindre seraient les premiers à
sourire. Un prêtre se serait-il fâché pour lui entendre appeler le Père
Isla _bon prédicateur et assez bon romancier_? Lorsqu'en réponse aux
personnes qui l'accusent d'avoir fait l'apothéose _de ce vil, de cet
infâme Rousseau_, il promet «d'être plus ennuyeux parce que cela est
plus orthodoxe,» ce mot vif passe à la faveur de sa position d'accusé.
Les hommes en place ne pouvaient guère s'offenser davantage de quelques
railleries sur le goût naturel aux ministres pour le pouvoir, sur ceux
d'entre eux qui, avec toute leur habileté, n'ont pas assez de génie pour
s'accommoder de la libre discussion. À peine relèverait-on dans tout son
cours un trait qui porte contre les hommes et les choses du jour, ici un
regret pour l'École normale supprimée, là une allusion aux fournées de
pairs, à l'article de la Constitution qui retarde outre mesure l'âge de
l'éligibilité. À propos de la fin prématurée de quelques orateurs
anglais, il rappelle, en terminant une leçon, Camille Jordan, de Serre,
le général Foy; mais bien peu de royalistes eussent incriminé cette
piété envers de pareils morts. Un mot sur Burke, à qui les ministres
donnaient des maisons, pourrait tomber sur Azaïs, qu'on avait jadis
accusé de s'être vendu à Decazes pour un semblable présent; mais
Villemain et ses auditeurs se rappelaient-ils, en 1828, les sarcasmes
que nous retrouvons dans les journaux de 1819? Seuls, les Jésuites ont à
se plaindre de lui: il laisse percer sa joie quand cette _corporation
puissante et vivace, mais moins indestructible que les Provinciales_, et
qui, à la fin du dix-huitième siècle, _n'était plus qu'intrigante,
tracassière et bonne à être chassée_, est _enfin_ abolie en France et
dans d'autres États; il pense à elle, même quand son sujet ne l'y invite
pas, puisqu'il appelle le sacre de Napoléon Ier _cette grande
escobarderie du conquérant_; mais sous la Restauration, les évêques qui
entraient au conseil des ministres se déclaraient gallicans et ne
prenaient pas fait et cause pour la Compagnie de Jésus. En somme,
Villemain ne touche pas à la politique courante.
Mais, dira-t-on, vous en jugez d'après le cours imprimé où il a pu
effacer ce qu'il a voulu; la première édition même, celle qui parut
leçon par leçon grâce aux soins des sténographes, avait été revue par
lui; Sainte-Beuve, dans un passage cité tout à l'heure, ne semble-t-il
pas autoriser à croire que la parole de Villemain a été plus hardie que
sa plume?--Je ne crois pas que sa malice ait souvent dépassé la limite.
D'abord, et c'est un argument de poids, Guizot, dans ses Mémoires,
précisément à propos de l'époque où l'on a dit depuis que Villemain se
vengeait de sa radiation du Conseil d'État, déclare que Villemain et
Cousin s'interdisaient comme lui-même les allusions aux événements du
jour. Puis, ceux des contemporains qui attaquent Villemain, qui vont
jusqu'à demander la suppression de sa chaire, l'accusent, les uns, comme
on l'a vu, de trop louer Rousseau, les autres de méconnaître l'influence
du christianisme sur la littérature du moyen âge, d'autres de
discréditer les études classiques; mais on ne voit pas qu'on lui
reproche des incursions dans la polémique des partis.
Il ne faudrait pas conclure de quelques brocards contre les jésuites
qu'il ait systématiquement flatté les passions de ses auditeurs. Il est
vrai que, comme la plupart des libéraux de la Restauration, il pèche par
un optimisme un peu confiant; il croit, non pas que la liberté suffit à
tout, mais qu'elle produit nécessairement toutes les vertus dont la
société a besoin, qu'elle corrige de toutes les erreurs, que, par
exemple, la France est irrévocablement désabusée de celles qui ont égaré
Jean-Jacques, et c'est pourquoi il prononce à son sujet la phrase qui
souleva la colère des journaux royalistes: «Dans cette apothéose que
fait la gloire, les erreurs de l'homme s'effacent par ses services.» Il
n'aperçoit pas le ferment caché qu'il eût pu reconnaître à la
persistance du bonapartisme, au peu de scrupule des libéraux à s'allier
avec lui, à entrer dans des sociétés secrètes. Mais avouons que c'est la
lumière des événements postérieurs qui nous éclaire sur ces indices. Si
Villemain se trompe sur l'avenir, ce n'est ni qu'il flatte le présent,
ni qu'il se méprenne sur le passé. Il a très nettement démêlé toutes les
parties répréhensibles de l'oeuvre et de la vie de Rousseau; car s'il
exalte son génie et son caractère, c'est par rapport aux autres hommes
du dix-huitième siècle; Rousseau lui paraît beaucoup moins grand comparé
aux hommes de l'âge antérieur: «Sa libre rêverie», dit-il, «en étant
plus abandonnée que celle des écrivains du dix-septième siècle n'est pas
toujours plus naïve; en s'arrêtant à plus de détails, elle n'est pas
plus vraie. Le naturel que peint Rousseau est celui d'un malade plutôt
que d'un homme en santé.» Il déclare courageusement que Jean-Jacques, du
moins en France, n'a subi _ni persécution ni martyre_: «Nous disons les
choses comme elles sont; il faut que nul enthousiasme trompeur, nulle
réminiscence exagérée ne vienne altérer pour vous la vérité dont vous
êtes dignes par votre âge et par l'époque où vous vivez. Il faut encore
moins sous la Charte s'indigner comme Rousseau sous le bon plaisir; et,
pour être juste, on doit reconnaître que dans ce bon plaisir même il y
avait souvent plus d'indécision et de faiblesse que de tyrannie.» Il ose
davantage encore; il met les _Confessions_ de Jean-Jacques, pour la
valeur morale, au-dessous des _Confessions_ de saint Augustin. Ce n'est
pas la seule fois qu'il ait en Sorbonne rendu justice aux Pères, puisque
son beau tableau de l'_Éloquence chrétienne au quatrième siècle_ avait
été esquissé dans les dernières séances de l'année où il acheva l'étude
du dix-huitième siècle. Chateaubriand lui en avait sans doute donné
l'exemple; mais au lendemain de la Révolution, l'éloge de tout ce qui
touche à l'Église ne rencontrait pas plus de défiance qu'à l'époque où
l'entourage de Charles X compromettait le clergé. Quant à l'heureuse
influence du christianisme, il ne l'a jamais méconnue, quoiqu'on l'en
ait alors accusé; et c'est parce qu'il en était frappé, autant que par
sympathie pour les victimes de la persécution, qu'il a consacré une de
ses plus belles leçons, une de celles qui frappèrent le plus les
contemporains à réfuter les froids et lourds sarcasmes de Gibbon contre
les chrétiens morts pour leur foi.
Il n'a pas davantage cherché le succès dans ce qu'on a nommé l'art de
confire le fruit défendu. C'était une innovation hardie de la part du
professeur et séduisante pour le public que de traiter du roman dans une
chaire de Sorbonne. Il a senti le besoin de s'en justifier; mais il y a
réussi aisément; si l'on admet qu'à l'étude isolée du genre oratoire on
substitue celle du génie des peuples, il est clair que ce génie s'accuse
dans les fictions en prose et dans la peinture des moeurs bourgeoises,
comme dans l'épopée et dans la tragédie. Tout ce que l'on doit exiger,
c'est qu'il en parle avec la réserve d'un homme tenu à se faire
respecter. Villemain s'est assujetti à cette réserve avec une rigueur
singulière. La Harpe avait montré, dans quelques pages fort
intéressantes sur Manon Lescaut et sur Clarice Harlowe, qu'un homme de
bonne compagnie peut analyser, même devant des dames, un roman hardi
sans alarmer trop vivement aucune des parties de l'assistance. Villemain
a pensé qu'il fallait encore plus de retenue devant un auditoire
universitaire que devant un auditoire mondain, car là où le public mûr
de l'Athénée n'observait que l'art du romancier, le public juvénile de
la Sorbonne ne verrait que l'intrigue dont le romancier se sert pour
caractériser ses personnages. Le passage où il touche au roman de
Prévost est une merveille de délicatesse: l'essentiel s'y trouve
indiqué, mais sans que les auditeurs puissent s'arrêter à rien de
scabreux; c'est au milieu d'observations sur l'habitude qu'avait
l'auteur de se peindre lui-même dans ses ouvrages, que Villemain jette
le jugement auquel il ne pouvait se soustraire sur «cette aventure
vulgaire dont les détails offrent souvent des moeurs dégradées,» mais
«qui s'élève, en finissant, au sublime de la passion.» S'agit-il de
romans dont l'appréciation n'est pas indispensable pour en faire
connaître les auteurs? Il les rappelle d'une manière encore plus
expéditive. Il montre la portée des _Lettres Persanes_; mais quant à la
fiction même dans laquelle Montesquieu a caché son prélude à l'_Esprit
des Lois_, il l'appelle «un ouvrage que nous ne pouvons pas lire ici.»
«Ce n'est pas ici,» dira-t-il ailleurs, «que nous pouvons juger la
_Nouvelle Héloïse_.» Il désigne l'_Ingénu_, de Voltaire, par ces mots:
«un ouvrage que je ne nommerai pas.» On sait que Fénelon, dans la
_Lettre sur les Occupations de l'Académie_, s'excuse de citer Catulle:
Villemain demande également pardon de citer le _Satyricon_, de Pétrone,
«ce livre qu'il ne faut pas lire et qu'il est à peine permis de nommer,»
tant il est vrai qu'il est inutile d'étaler la licence d'un siècle pour
en marquer la conséquence! Villemain doit être d'autant plus loué de
cette retenue, qu'il ne paraît pas avoir prévu combien elle était
opportune; car il était optimiste en matière de morale comme en matière
de littérature, et ne semble pas avoir prévu que l'adultère allait,
dans quelques années, devenir le thème obligé et presque le héros du
drame et du roman.
Villemain s'interdit aussi l'appât moins dangereux en apparence du
paradoxe. Avec plus de lecture et d'ouverture d'esprit que La Harpe,
avec un tact plus sûr que Mme de Staël et Chateaubriand, libre des
partis-pris qui abusaient Schlegel, il ne pouvait se laisser surprendre
par un système exclusif; mais on feint souvent par calcul les erreurs
dont on n'est pas dupe. Il pouvait donc imaginer comme un autre un
système à lui, auquel il aurait fait semblant de croire, auquel il
aurait bientôt obtenu du ciel la faveur de croire; car la prédication
peut donner la foi au prédicateur même. Rien ne frappe autant la foule
qu'un système; et l'heure était particulièrement propice, puisque de
toutes parts alors, en économie politique comme en littérature, on
élaborait des plans de renouvellement universel. Nous avons souscrit,
dans l'étude qui précède la présente, au jugement d'Artaud, qui croit
que les romantiques auraient mieux fait de ne pas débuter par publier
des manifestes; mais ce qui nuit à la gloire durable sert souvent à la
vogue. Villemain, qui apercevait mieux que pas un de ses contemporains
le fort et le faible de la littérature classique et de celle qui
aspirait à la remplacer, eût frappé encore bien davantage l'opinion
s'il s'était érigé en défenseur intransigeant de l'une ou de l'autre.
Loin de là: jamais les imperfections de nos tragiques ne lui ont fait
méconnaître la profondeur avec laquelle ils ont représenté les passions.
Il déclare positivement à plusieurs reprises que la littérature est une
science expérimentale, qu'on ne peut prévoir toutes les formes du beau,
à plus forte raison imposer celles d'un siècle à un autre; mais
affranchir les génies à venir, ce n'est pas pour lui les soulever contre
les génies d'autrefois; l'ingratitude et le dédain lui paraissent une
mauvaise école de liberté. Il montre d'ailleurs que, s'il y a des règles
purement transitoires, il en existe d'éternelles. Il prévoit les
inévitables changements de la langue; mais il n'en maintient pas moins
qu'il y a pour chaque idiome un point de maturité après lequel il se
gâte. Il ne veut pas plus qu'on copie les siècles barbares que les
siècles polis, et prémunit contre l'engouement pour les littératures
étrangères dans le moment où il en inspire le goût; il avertit par
exemple que «la récente poésie du Nord est savante, réfléchie,
artificielle,» que Goethe appartient à une école subtilement naturelle,
laborieusement téméraire, que Byron cherche avec effort des émotions
nouvelles. En un mot, il s'expose par amour pour la vérité, à déplaire
tour à tour aux deux partis entre lesquels se partageaient alors à peu
près tous les amateurs de littérature.
L'amour de la vérité ou plutôt la malignité qui en prend le nom
désaccoutume quelquefois d'une sorte de réserve différente de celle que
nous avons relevée chez lui et dont il est plus méritoire de ne pas se
départir parce que tout le monde n'a pas la finesse nécessaire pour y
manquer. Lorsqu'on réfléchit notamment sur quelques passages des leçons
qu'il consacre à Jean-Jacques, on se persuade qu'il n'a tenu qu'à lui
d'égaler par avance la perspicacité presque diabolique avec laquelle
Sainte-Beuve, dans l'instant même où il vient de louer comme un fervent
solitaire de Port-Royal la vertu ou le grand sens d'Arnaud et de Nicole,
signale leurs faiblesses et leurs ridicules. Dans le passage pénétrant
où il montre que c'est plus par rapport à son siècle qu'absolument
parlant que Jean-Jacques est original, il glisse cette remarque: son
originalité réelle se marque par le pathétique familier et _la
mélancolie dans les petites choses_. Quand Sainte-Beuve fait une
découverte de ce genre, il n'appuie pas lourdement, mais il insiste
d'une main légère et cruelle; il tient, non pas à humilier la raison
humaine, mais à nous tenir en joie par le spectacle de ses faiblesses et
à nous prémunir par là, en passant, contre les doctrines qui nous
attribuent, à nos risques et périls, une origine et une destination
d'ordre supérieur; personne ne prêche moins que lui, mais, s'il ne
dogmatise jamais, il insinue toujours. Eût-il été difficile à Villemain
d'expliquer agréablement ce qu'il entendait par la mélancolie dans les
petites choses, et d'arriver enfin, de réflexions malignes en
expressions pittoresques, à prononcer ou à suggérer les mots
d'enfantillage charlatanesque? Il possédait, lui aussi, l'art de tout
dire; il était sûr de retrouver à point, après un mot spirituel, sa
sensibilité pour admirer le beau et le faire sentir. Dans la vie
quotidienne, dans la polémique, il a su fort bien mêler les épigrammes
aux compliments; il pouvait dans sa chaire exercer ce talent pour le
plaisir de son auditoire; il n'a pas voulu l'exercer sans péril, aux
dépens des grands écrivains et de la jeunesse même qui, en riant d'eux,
aurait perdu l'habitude salutaire du respect. Ce cours si amusant ne
forme point à l'irrévérence. Villemain avait trop d'esprit pour régenter
le génie, mais il en avait assez pour oublier et faire oublier à ses
auditeurs la distance qui les sépare, eux et lui, des grands hommes. Il
s'en garde bien. Ce qu'il cherche à exciter en eux, plus encore que le
sens critique, c'est l'enthousiasme.
Cette dernière assertion, qui, aujourd'hui, étonnera peut-être, n'eût
pourtant pas été contredite par ceux mêmes qui trouvaient, qu'en
dernière analyse, le cours était surtout amusant. Qu'on se reporte aux
éloges que nous avons cités plus haut, on verra que si Sainte-Beuve a
surtout goûté l'agrément de Villemain, les revues du temps lui accordent
le don de ressentir et de communiquer la passion du beau. Charles
Lacretelle, dans son discours de 1823 à la Société des bonnes lettres,
rappelle «un phénomène d'instruction et de facilité à qui l'expression
éloquente ne coûte pas plus que l'expression spirituelle.» Comme nous
lisons moins les livres de Villemain que nous ne discutons ses
doctrines, comme aussi le don oratoire est allé chez lui s'affaiblissant
du jour où il a plus écrit que parlé, nous nous étonnons un peu
d'entendre vanter sa verve éloquente; nous lui concéderions seulement la
verve spirituelle. Mais, de quelque épithète qu'on la distingue, la
verve ne va jamais sans quelque chaleur; chez un homme dont le sens est
juste et dont le coeur n'est pas corrompu, il suffit pour qu'elle change
de nom, qu'elle passe d'un objet à un autre. Celle de Villemain, quand
il s'émeut, n'est jamais factice ou déclamatoire, elle part de faits
rassemblés et médités. Un jour, ses auditeurs applaudirent ce trait:
«L'Angleterre a mis partout des gardes aux barrières de l'Océan.» Dans
le passage où il se rencontre, ce mot oratoire n'est autre chose que la
conclusion d'un raisonnement: Villemain veut établir qu'une nation
libre, au milieu même de ses fautes et de ses revers, travaille
efficacement au bonheur du monde et à sa propre gloire, et il le prouve
en montrant que la politique qui a fait perdre à l'Angleterre, sur la
fin du siècle dernier, sa plus belle colonie, a donné naissance à une
grande nation capable de se passer désormais de la métropole, et a
remplacé cet empire perdu par l'Inde et par les clefs de tous les
détroits du monde. Ailleurs, un instant après avoir approuvé Montesquieu
d'attribuer à chaque climat une religion différente, il affirme que le
christianisme sera un jour la religion de l'univers: est-ce une
précaution de rhéteur prudent qui rachète une proposition hardie par une
contradiction? Non. À lire le passage, on voit que, dans l'intervalle de
ces deux déclarations qui s'accordent mal, la pensée des pointes
aventureuses que les soldats, les négociants, les missionnaires anglais
et russes, poussent chaque jour sur le continent asiatique, l'imposante
perspective du triomphe final des lumières a frappé son imagination et
entraîné sa parole[197]. Quand on pense qu'il avait fait sa rhétorique
sous le premier Empire, à l'époque où la littérature d'opposition et la
littérature officielle, très inégalement riches d'idées, cultivaient
toutes deux l'emphase, on s'étonne de le trouver si sobre dans l'usage
des procédés oratoires. Dans ses leçons, il fait des parallèles; le
cours en comprenait même un peu plus que n'en contient le livre; mais on
n'y sent pas l'antithèse arrangée à plaisir: le morceau où il oppose la
mort de lord Chatam à celle de Richelieu et de Mazarin, est plus
expressif encore par l'idée que par les mots, et l'idée du morceau est
la morale même du cours dont il fait partie. Au reste, la chaleur ne se
marque pas seulement dans quelques passages isolés; elle anime des
leçons entières, par exemple celles où il fait l'apologie de
Jean-Jacques, et celle où, comme nous l'avons dit, il défend le
christianisme contre Gibbon.
Une preuve qu'au milieu de toutes ses saillies, de toute sa coquetterie,
il se faisait une haute idée de sa profession, c'est la sympathie, on
dirait presque l'onction, avec laquelle, pour expier, disait-il, son
enseignement et mille choses qui lui échappaient, il a tracé le portrait
de Rollin. Les contemporains admirèrent, on le voit par les journaux du
temps, l'affectueuse loyauté de la leçon où, tout en expliquant ce qui
manque à l'auteur du _Traité des études_, il dépeint sa charmante et
noble candeur. Ici encore, il diffère à son avantage de Sainte-Beuve,
qui veut bien admirer la vertu, mais qui, lorsqu'elle n'a pas l'excuse
du génie, en fait la consolation des esprits bornés.
L'homme qui a dignement parlé de Rollin n'a pu, malgré son désir de
succès, courtiser son auditoire. La tentation était grande; car la
jeunesse de la Restauration, ces étudiants en droit qui formaient, non
pas la totalité, mais la pluralité de son assistance[198], méritaient
des éloges et étaient habitués à en recevoir. On pressentait tout ce que
la jeune génération allait produire, on voyait ce qu'elle donnait déjà
par les mains de Lamartine et de Victor Hugo, et les hommes politiques
ne se faisaient pas faute de lui révéler les espérances fondées sur
elle. Chateaubriand lui a en personne décerné des félicitations qui, du
reste, ne dépassent pas la mesure de la vérité. Pourtant, ni le
spectacle de l'attention qui dénotait le zèle de cette jeunesse, ni la
reconnaissance pour l'admiration qu'elle lui témoignait n'ont décidé
Villemain à l'aduler. Il loue très volontiers les débutants qui viennent
de faire leurs preuves; le nom d'Augustin Thierry revient presque aussi
souvent dans son cours que celui de Chateaubriand[199]; mais il ne dit
pas à ses auditeurs, précisément parce qu'il le pense, qu'ils sont,
suivant la phrase dont on abusait tant, l'espoir de la patrie ou de la
science; il exprimait quelquefois des souhaits ambitieux pour elle, mais
ne lui adressait pas de compliments. Il ne fait pas non plus étalage des
lettres très nombreuses sans doute qu'il recevait de ses auditeurs: on
le voit seulement en mentionner quatre qui contenaient des critiques et
y répondre en homme uniquement occupé d'instruire l'auditoire et non de
récompenser un flatteur ou de gagner un rebelle. Son éclatant succès,
celui de Cousin et de Guizot avaient changé les rapports de l'auditoire
et des professeurs; il n'a rien fait pour accélérer ce changement.
Auparavant, c'était chose insolite dans une Faculté que d'applaudir un
professeur; car, dans le réquisitoire prononcé contre Bavoux, ces
marques d'approbation sont qualifiées de _non moins extraordinaires dans
l'École que son genre d'enseignement_; ce n'était point là une vaine
phrase; jusque vers 1825, l'interdiction d'applaudir fut assez rarement
violée, sauf dans les séances d'ouverture et sauf pour des incidents
étrangers aux leçons des maîtres pour qu'à propos d'une leçon de
Villemain de décembre 1824; le _Globe_ constatât que c'était la deuxième
fois qu'on l'enfreignait en son honneur[200]. Mais Villemain, tout en
travaillant à mériter d'être applaudi, a toujours, comme Guizot, essayé
de réprimer cette dérogation à l'usage, aussi bien quand l'hommage
allait à son talent que quand il allait à son intervention en faveur de
la liberté de la presse[201]; et il ne faut pas dire que c'était calcul
de sa part, puisqu'il n'employait pas le moyen le plus sûr pour être
applaudi, les compliments.
Ajoutons que, si ses empiétements ont pu mécontenter Laya, il n'a, du
moins, jamais cherché à traverser le succès des seuls collègues qu'il
pût considérer comme ses rivaux. Il ne fait jamais que les plus
honorables allusions à leurs cours, même quand il discute franchement
une de leurs opinions. Bien plus: c'est par leur retour à la Faculté en
1828, que dans une préface il explique l'accroissement, à partir de
cette époque, de son propre succès.