II

La tolérance ininterrompue accordée à Villemain prouve encore que le

gouvernement opposa plus de résistance qu'on ne croit aux ennemis de

l'Université. L'opinion publique s'était si fort habituée à ne point

séparer son nom de ceux de Guizot et de Cousin que certaines personnes,

Étienne Delécluze, par exemple, ont cru qu'il avait été suspendu comme

eux sous l'administration de Villèle, de même que beaucoup de personnes

croient que Cousin et Guizot furent frappés dans un seul et même jour.

L'erreur est excusable, parce que, du moins dans son cours sur le

dix-huitième siècle, c'est-à-dire à l'époque où Villemain fut exclu du

Conseil d'État pour avoir courageusement défendu la liberté de la

presse, la politique inspira plus fréquemment sa parole qu'elle n'avait

jamais fait celle de ses collègues. D'autre part, les gages qu'il avait

donnés à la Restauration n'étaient pas plus marqués que ceux qu'elle

avait reçus de l'un et de l'autre; il avait accepté la fonction de

Directeur de l'Imprimerie et de la Librairie, mais Guizot avait accepté

celle de secrétaire général du ministère de l'intérieur; il avait

complimenté, en 1814, l'empereur de Russie et le roi de Prusse, mais

Guizot était allé où l'on sait pendant les Cent Jours, et il n'avait pas

tenu à Cousin qu'à cette même époque les Normaliens ne couvrissent de

leurs corps Louis XVIII, menacé par le retour de Napoléon. Villemain a

loué Charles X dans les termes les plus gracieux, les plus caressants,

mais c'était en 1824, dans un moment où l'amabilité du nouveau roi, la

suppression de la censure faisaient oublier les fautes du comte

d'Artois, et chacun de ces éloges cachait le plus opportun des

conseils[187]. Néanmoins il fut, jusqu'en 1827, l'objet d'une

bienveillance particulière. L'autorisation de ne faire qu'une leçon par

semaine qu'on lui accorda dès le 6 novembre 1822 avait été accordée, au

moins provisoirement, le 27 avril 1816, à Laya, à Raoul Rochette, alors

suppléant de Guizot, à Cousin[188]; mais dès 1826 il était officier de

la Légion d'honneur, distinction que pas un de ses collègues, ni le

doyen, ni Guizot, ni Cousin n'avaient encore; et, lorsqu'on voulut

l'incriminer pour l'accueil fait par ses auditeurs au général Foy,

Frayssinous, c'est Villemain lui-même qui le rapporte, répondit que le

professeur d'éloquence française aurait bien mal fait son devoir si les

étudiants n'avaient pas pris un goût vif pour la parole brillante de cet

orateur.

On lui avait même accordé une faveur bien autrement précieuse pour lui

que les décorations et qui tourna au bien de la littérature, mais dont

la justice pourrait prêter à la contestation: on l'avait laissé changer

absolument la nature de sa chaire et annexer à son domaine celui de son

collègue Laya. Ce n'est même pas assez dire: Villemain était professeur

d'éloquence française, et Laya professeur d'histoire littéraire et de

poésie française; Laya, son aîné de trente ans, son ancien à la

Faculté, après avoir obtenu de Fontanes une rhétorique pour ce débutant,

s'était laissé, à la mort de Delille, transférer de la chaire

d'éloquence à la chaire de poésie française, pour que la première de ces

deux chaires pût être donnée à Villemain. Que Villemain s'attribuât pour

son cours, non seulement les orateurs, mais tous les prosateurs, nul ne

pouvait s'en étonner; mais si un des deux professeurs était fondé à

embrasser dans son ensemble la littérature d'un siècle, c'était celui

dont l'enseignement comprenait, d'après le titre de la chaire,

l'histoire littéraire, c'est-à-dire Laya. Le gouvernement laissa

Villemain renverser les choses et ajouter à la supériorité du talent

l'avantage du rôle. Laya en fut probablement mal satisfait. Scribe

aurait peut-être trouvé là l'occasion d'expliquer, suivant sa coutume,

les grandes choses par les petites; il aurait dit que, par cette

extension de son domaine, qui entraîna une révolution dans la critique,

Villemain se vengeait de la brochure où Laya, en 1819, lui avait

attribué «ce courage de persévérance qu'il faut pour arriver aux places,

cette constance obséquieuse qu'il faut après cela pour s'y maintenir,»

enfin, une reconnaissance qui ne survivait jamais au pouvoir des

protecteurs[189]. Quoi qu'il en soit, et bien que le dossier de

Villemain aux Archives ne porte pas trace d'une autorisation analogue à

celle qui, dans le dossier de Cousin, autorise une incursion dans

l'histoire de la philosophie ancienne, il est clair qu'en laissant faire

Villemain, le gouvernement lui témoignait une bienveillance très

caractérisée; on allait jusqu'à lui permettre de railler l'_objet

officiel_ de son cours, ce qu'il appelait son _devoir ostensible_ et

d'affirmer, contrairement à l'avis de tous les grands orateurs qui,

depuis Démosthène jusqu'à Bourdaloue, ont cru à la rhétorique, que

l'éloquence qu'il était chargé d'enseigner ne s'enseigne pas[190].

D'où vient que le parti qui frappait Cousin et Guizot traitât Villemain

avec tant de condescendance?

Le premier motif est qu'une chaire de littérature donne toujours moins

d'ombrage qu'une chaire d'histoire ou de philosophie. Sans doute, le

siècle précédent avait fait voir quel allié redoutable l'esprit de

révolution trouve dans le talent d'écrire; mais toute la génération qui

lui avait survécu, Louis XVIII le premier, gardait au fond du coeur pour

la littérature l'idolâtrie dont Rousseau, qui en était lui-même atteint,

n'avait pu la guérir. Puis Villemain, aussi répandu dans le monde que

Guizot et beaucoup plus que Cousin, était de sa personne plus séduisant

que tous deux. Sa redoutable causticité ne lui nuisait pas, parce qu'il

ne s'y livrait qu'à bon escient; et il portait dans les salons une

grâce, une aisance que la nature leur avait refusées. Ce charme le

suivait dans ses cours et en dissimulait la portée à ceux de ses

auditeurs qui auraient pu s'en choquer. On les trouvait instructifs,

mais par-dessus tout amusants. C'est le jugement de Charles de Rémusat

dans une lettre à sa mère, de Dubois et de M. Patin dans le _Globe_, de

Sainte-Beuve dans le premier volume des _Causeries du Lundi_. Les

ouvrages où il a recueilli son enseignement des quatre dernières années

ne peuvent donner une idée exacte de l'agrément qu'on y trouvait, parce

que son goût, plus délicat que le nôtre, l'avertissait de sacrifier, en

travaillant pour l'impression, certaines fantaisies piquantes de

l'improvisation qui, dans un livre, eussent paru entachées tantôt de

négligence, tantôt d'affectation.

Obligés de croire sur l'attrait de sa parole vivante ceux qui l'avaient

entendu, nous citerons quelques lignes des journaux du temps et un

charmant passage de Sainte-Beuve que, d'ailleurs, M. de Loménie a déjà

cité. Voici l'appréciation des _Annales de la littérature et des arts_:

Il commence, disent-elles, par un morceau très brillant et très

substantiel dont l'Académie avouerait l'élégance soutenue, puis entre

pour ainsi dire en conversation avec l'auditoire, lui communique son

enthousiasme, l'électrise, l'égaye par des saillies qui vont jusqu'à la

naïveté et à la bonhomie; si un trait de satire lui échappe, il

gourmande avec grâce et autorité les rires ou les applaudissements

indiscrets et se condamne lui-même avec une modestie qu'on peut trouver

extrême. Le _Globe_ dit qu'on peut jusqu'à un certain point se figurer

l'action oratoire de Cousin et de Guizot sans les avoir entendus, mais

qu'on ne saurait s'imaginer «cette éloquence toute en saillies, en

originalités, en caprices» de Villemain, «ce désordre d'un esprit

inspiré par le spectacle d'un chef-d'oeuvre, et pourtant si présent pour

en interpréter les beautés, ces agaceries d'une coquetterie charmante

mêlées aux impétuosités d'une verve irréfléchie, ces élans comprimés

tout à coup par un sourire et une suspension maligne.» Écoutons enfin

Sainte-Beuve: «Il ne ramène pas à lui impérieusement son auditoire sur

un point principal autour de la monade _moi_, comme faisait dans sa

manière différemment admirable M. Cousin; mais penché au dehors,

rayonnant sur tous, cherchant, demandant à l'entourage le point d'appui

et l'aiguillon, questionnant et pour ainsi dire agaçant à la fois toutes

les intelligences, allant, venant, voltigeant sur les flancs et comme

aux deux ailes de sa pensée, quel spectacle amusant et actif, quelle

délicieuse étude que de l'entendre!... Si la saillie est trop forte,

trop hardie (jamais pour le goût), il la ressaisit au vol, il la retire,

et elle échappe encore; et c'est alors une lutte engagée de la vivacité

et de la prudence, un miracle de flexibilité et de contours, et de

saillies lancées, reprises, rétractées, expliquées, toujours au triomphe

du sens et de la grâce[191].»

Aussi, Villemain était-il encore plus goûté que Cousin et Guizot. La

preuve n'en est pas seulement dans le nombre encore plus grand

d'auditeurs qu'il réunissait au pied de sa chaire: car, outre qu'on ne

s'est point avisé de mettre un tourniquet à l'entrée des cours et qu'il

faut se défier des évaluations approximatives[192], un cours de

littérature est plus attrayant pour la foule qu'un cours d'histoire ou

de philosophie; mais on peut noter que, dès le premier jour, Villemain

fit courir les amateurs: sa première leçon sur la littérature française,

le 8 décembre 1815, alors qu'il n'était encore connu du public que pour

avoir quelque temps suppléé Guizot, amena à la Faculté, au dire du

_Moniteur_, une assistance nombreuse qui avait réussi à découvrir la

date de la séance, que nulle annonce n'avait indiquée. Les revues du

temps rendent bien plus souvent compte des leçons de Villemain que des

leçons de Cousin et de Guizot, et les comparaisons qu'elles établissent

parfois entre eux sont d'ordinaire à son avantage. Tout en déclarant que

l'ascendant de Cousin «est déjà très marqué sur une partie de son

auditoire», les _Annales de la Littérature et des Arts_ estimaient qu'il

plairait surtout aux _amateurs indigènes de la philosophie allemande_;

elles croyaient également Guizot fait surtout pour plaire aux _enfants

de la Germanie_: «M. Villemain a, plus que ses deux collègues, ce qu'il

faut pour captiver des esprits éminemment français[193].» La

_Quotidienne_ du 2 juin 1828 accusait Guizot de vouloir dérober à

Villemain «les formes de son ingénieux et pittoresque langage», de se

livrer à des _boutades d'imitation_; elle dit qu'elle comprend les

expressions hasardées chez un littérateur ou chez M. Cousin, qui

ressemble à un enfant racontant son rêve de la nuit, et qui, d'ailleurs,

finira par trouver la vérité qu'il cherche avec tant d'ardeur; mais elle

blâme ce langage aventureux chez un professeur d'histoire. Personne ne

croira que Guizot ait copié Villemain; toutefois, la _Quotidienne_

aurait touché juste, en disant qu'il avait dû acquérir lentement

l'aisance dans la parole que Villemain avait apportée en venant au

monde. Le _Globe_ constatait, en effet, en 1828, que Guizot avait gagné

et non perdu dans la retraite: «Autrefois, il y avait plus de solennité

apprêtée; maintenant c'est de la force qui va sans calcul, jaillit

tantôt en mots spirituels et tantôt en émotions[194].» La réfutation

qu'Armand Marrast a prétendu faire à cette époque du cours de Cousin

marque un esprit aussi étroit qu'élégant, mais il ne se trompe pas quand

il compare Villemain, qui s'assied négligemment dans sa chaire et ne

cherche pas ses mots, et Cousin, qui compose ses attitudes et médite

ses expressions: «M. Cousin, dit-il, se tient debout, ne s'assied qu'à

temps fixes, et il n'est pas jusqu'à son verre d'eau qu'il ne boive d'un

air méditatif et consciencieux.» Marrast nous apprend que, tandis que

dans l'auditoire du premier on distingue des vieillards et de hauts

fonctionnaires de l'Université, celui du deuxième est exclusivement

formé de jeunes gens; il affirme même que, vers la fin, Cousin n'aurait

plus eu pour auditeurs que _la cour de Victor Hugo_, y compris

Sainte-Beuve, et Armand Marrast n'est pas absolument seul à soutenir

qu'en 1829 l'auditoire de Cousin a diminué[195]. Au contraire,

l'auditoire de Villemain est toujours allé s'accroissant; et c'est pour

son cours, je crois, qu'en 1828 on ouvrit pour la première fois, aux

étudiants, les tribunes de côté de la salle de distribution des prix du

Concours général, mise depuis six ans à sa disposition[196].

L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle · 第 48 / 96 题