Dans l'histoire de cet établissement, ce qui nous a paru mériter d'être
exposé, c'est le changement dans les moeurs littéraires qui l'avait fait
fonder, ce sont les péripéties qu'il a traversées durant la Révolution,
les établissements analogues qu'il a suscités. Nous nous proposions
moins d'en écrire les annales que d'étudier, à propos de ces
vicissitudes, certaines transformations de l'esprit public. Sa vogue,
quelque part qu'y ait eue la frivolité, fait époque dans l'histoire de
l'enseignement supérieur. Elle a préparé, en se soutenant durant tout
l'Empire, l'auditoire qui allait applaudir sous la Restauration les
illustres régénérateurs de la Sorbonne. Ceux-ci auraient-ils même daigné
monter en chaire, si les bancs, avaient dû être garnis comme quarante
ans auparavant de simples écoliers, si le succès de l'Athénée ne leur
avait appris que le public élégant peut donner à un brillant professeur
une réputation, sinon aussi populaire et aussi fructueuse, du moins
aussi prompte et aussi flatteuse que celle de l'auteur dramatique?
D'ailleurs, une maison qui a compté pendant de longues années tant
d'hommes éminents parmi ses maîtres appartient à l'histoire de notre
patrie, d'autant que ses souscripteurs n'ont pas seuls profité de leur
enseignement. Le _Système des connaissances chimiques_ et la
_Philosophie chimique_, de Fourcroy, les _Leçons d'Anatomie comparée_,
de Cuvier, le _Traité d'Économie politique_, de Jean-Baptiste Say
ont-ils été véritablement composés pour lui, comme ses administrateurs
le disent dans plusieurs de leurs prospectus? La nature de quelques-uns
de ces ouvrages et le silence de leurs auteurs à cet égard permettraient
d'en douter. Mais il est évident que l'obligation d'intéresser un
auditoire mondain auquel ils offraient la primeur de leurs travaux a
fait mieux sentir à ces savants la nécessité de répandre une vive clarté
sur leurs démonstrations. Pour l'_Histoire littéraire de l'Italie_, par
Ginguené, pour le _Lycée_ de La Harpe, il n'y a pas le moindre doute.
Mais je pourrais citer une douzaine d'autres ouvrages dont quelques-uns
fort appréciés ou même plusieurs fois réimprimés qui sont sortis de ces
cours; je signalerai seulement les _Principes élémentaires de botanique
expliqués au Lycée républicain_, par Ventenat, l'ouvrage où Charles
Dupin a traité précisément sous le même titre le sujet qu'il venait d'y
professer en 1826-7, l'_Étude des passions appliquée aux Beaux-Arts_,
par Delestre; c'est évidemment aussi là qu'Adrien de la Fage avait
préparé son _Histoire générale de la Musique et de la Danse_.
L'influence de l'Athénée peut encore se mesurer au nombre des
établissements créés à son image: à ceux que nous avons cités, nous en
pourrions ajouter six autres pour la seule ville de Paris, sans parler
de deux revues littéraires, le _Lycée Armoricain_, fondé à Nantes en
1823 et le _Lycée Français_, de Charles Loyson, qui date de 1829,
auxquelles, sans le vouloir, il servit de parrain. Dans la partie de la
France où le don de la parole est le plus répandu, plusieurs grandes
villes, Bordeaux, Marseille voulurent avoir leurs cours libres
d'enseignement supérieur. Ce fut l'objet, dans la première de ces deux
villes, d'une Société Philomathique qui y remplaça un Musée, fondé sur
le modèle de l'établissement de Court de Gébelin; c'est à l'Athénée de
Marseille, dont l'ouverture avait été enfin autorisée sous le ministère
de Martignac, que J.-J. Ampère fit ses débuts à défaut de Méry et sur le
refus de Sainte-Beuve, et qu'un premier caprice de sa mobile
imagination lui donna bientôt pour successeur Auguste Brizeux[173].
L'Athénée a eu des imitateurs au delà même de nos frontières. Outre les
voyageurs qui de retour chez eux avaient vanté ses agréments de toute
espèce, nombre d'étrangers admis à professer dans sa chaire avaient
donné de lui une idée avantageuse à leurs compatriotes; car, sans
compter les professeurs de langues, il avait vu parmi ses maîtres
Spurzheim, un autre Allemand nommé Gustave OElsner, chargé d'affaires de
Francfort et de Brème, le Suisse Hollard, et un illustre exilé italien,
le comte Mamiani. Aussi s'intéressait-on à lui ailleurs que chez nous.
La feuille célèbre qui travaillait sous l'ombrageuse surveillance de
l'Autriche, à entretenir en Italie l'esprit public naissant, le
_Conciliatore_, le signalait à ses lecteurs, et un de ses plus nobles
rédacteurs, Federico Confalonieri, projetait d'instituer un
établissement analogue à Milan[174]. Sans doute, l'Athenoeum de Londres
ne doit à l'Athénée que son nom; mais c'est déjà quelque chose pour
celui-ci que d'avoir baptisé un des plus luxueux et des plus riches
clubs du monde. Quant à l'_Ateneo_ de Madrid, M. Rafael de Labra, son
historien, a raison de le considérer comme unique dans son genre: une
institution qui, dès le premier jour a excité l'intérêt des patriotes, à
commencer par Castanos, le vainqueur de Baylen, et que Ferdinand VII a
honoré de sa haine, un établissement à qui la Commission chargée de
réformer le Code pénal a demandé une consultation peut légitimement
s'appeler original; c'est la générosité castillane qui en a décidé tous
les professeurs pendant une suite d'années si longue à offrir
gratuitement leur parole, circonstance qui explique pourquoi tous les
cours y ont toujours eu un caractère d'apparat et pourquoi, à la
différence de nos Athénées, l'enseignement des sciences proprement dites
y a toujours langui; des cours dont les applaudissements sont l'unique
salaire seront toujours plus ou moins faits en vue des applaudissements.
Mais notre Athénée que M. de Labra oublie a évidemment fourni le modèle
de l'institution madrilène; c'est à son exemple qu'elle a mêlé la
politique et l'enseignement: toute la différence tient à ce que
l'_Ateneo_ fondé en 1820 lors du soulèvement de Riego, supprimé au
rétablissement de l'absolutisme, réouvert sous Marie-Christine, a sans
cesse recruté plutôt des partisans pour la liberté que des adhérents
pour la science même mondaine. Ce qui achève de prouver que cette
institution encore aujourd'hui florissante fut imitée de la France,
c'est qu'en 1836 Madrid vit naître un établissement assez semblable
sous l'autre des deux noms que nous avions remis à la mode: _el
Liceo_[175].
L'Athénée a donc puissamment contribué à répandre le goût des
conférences à la fois savantes, et mondaines qui est un des caractères
de notre siècle. Mais on demandera quel profit réel ses auditeurs ont pu
retirer de ses leçons. Certes tout l'avantage a été souvent pour les
professeurs qui s'y sont plus instruits dans l'art d'enseigner la
science qu'ils n'ont instruit leurs auditeurs dans la science elle-même:
il faut se faire courageusement écolier pour suivre utilement un cours
de mathématiques ou de chimie. Cependant la génération qui a fait la
Révolution et soutenu pendant plus de vingt ans l'effort acharné de
l'Europe cachait trop d'énergie sous sa frivolité pour ne pas porter
quelque application dans ses divertissements. De nos jours, les gens du
monde qui vont écouter un cours public, s'y rendent, j'en ai peur, ou
par distraction, ou pour y rencontrer leurs amis, ou par bel air; et
c'est beaucoup s'ils s'entretiennent, à la sortie, du cours qu'ils
viennent d'entendre. On peut affirmer qu'aux beaux jours du Lycée, les
gens du monde ne se croyaient pas si tôt quittes envers les sciences
qu'ils se mêlaient d'aimer: de retour chez eux, ils complétaient par des
lectures et des réflexions les connaissances qu'ils venaient d'acquérir.
Pour la botanique en particulier, toute personne qui a pratiqué d'un peu
près la littérature de cette époque conviendra qu'elle leur était alors
très familière. Chateaubriand, pendant son ambassade à Londres, étonnait
son jeune secrétaire, M. de Marcellus, par la sûreté avec laquelle il
lui nommait les plantes que le hasard de la promenade leur faisait
rencontrer. On peut même remarquer que ses descriptions et celles de
Bernardin de Saint-Pierre, à la différence des descriptions de Victor
Hugo, supposent souvent cette connaissance chez le lecteur; pour
apprécier le dessin et le coloris de leurs paysages, il faut connaître
par soi-même la forme, la couleur des arbres, des feuillages qu'ils y
disposent en se bornant d'ordinaire à les nommer; et c'est précisément
parce que leurs indications sommaires ne nous suffisent plus que nous
sommes un peu moins touchés que les contemporains de leur talent
pittoresque. Mais qu'on y regarde bien, et l'on verra que l'on peut leur
appliquer ce qu'on a dit, je crois, de Théodore Rousseau, quand on l'a
loué d'avoir dans ses tableaux substitué à l'_arbre en soi_, si l'on
peut s'exprimer ainsi, dont se contentait l'école du paysage historique,
les arbres vivants et variés que produit la nature. Or c'était à force
de se parer de tous les attraits à la mode, de faire appel à la
galanterie, à la sensibilité sous toutes ses formes, que la science
s'était insinuée dans le grand monde; mais une fois admise, elle se
faisait écouter. Nous sourions aujourd'hui, quand nous feuilletons un
des mille ouvrages où les compliments aux dames et les déclamations
philanthropiques s'entremêlent à l'énumération des plantes, et nous nous
imaginons que les lecteurs ne lisaient que ces digressions. C'est de nos
jours que l'on saute les pages sérieuses des romans d'aventure qui
visent à répandre les découvertes de la science. Les souscripteurs du
Lycée lisaient de pareils livres d'un bout à l'autre avec un intérêt
soutenu; et des ouvrages que nous n'oserions plus appeler savants
inspiraient un goût véritable pour l'étude. Un éminent géologue italien,
M. le sénateur Capellini, me pardonnera mon indiscrétion si je dis que
les Lettres d'Aimé Martin à Sophie sur la physique, la chimie et
l'histoire naturelle lui ont révélé sa vocation. Assurément les amateurs
des deux sexes qui s'amusaient à se composer un herbier n'ont pas autant
fait avancer la science, et la raillerie a beau jeu contre un
divertissement qui peut être aussi stérile qu'il est inoffensif, contre
les chasseurs de papillons, les amateurs de tulipes, les collectionneurs
de cailloux. Pourtant, à intelligence égale, de qui doit-on attendre
des observations plus fines, plus originales, et un intérêt plus sincère
pour la science, de l'homme du monde qui lit dans nos Revues le résumé
des doctrines transformistes ou de l'homme du monde qui savait
reconnaître et classer toutes les plantes de son jardin?
Sur un autre point encore, la peine des professeurs du Lycée n'a pas été
perdue. La connaissance de la langue, de la littérature de deux nations
étrangères, l'Angleterre et l'Italie, était sans contestation beaucoup
plus répandue alors qu'aujourd'hui dans le grand monde. Nous avons
aujourd'hui plus de savants versés dans ces connaissances, plus de
critiques capables d'apprécier justement les écrivains étrangers; nous
envoyons plus d'habiles explorateurs dans les archives de Londres et de
Rome. Mais la haute société compte infiniment moins de personnes
capables de lire dans le texte les poèmes, les romans des deux nations,
de saisir les allusions qui s'y rapportent. Au temps dont nous parlons,
elle comprenait mal Shakespeare, mais Fielding, Richardson, Robertson
trouvaient encore plus de lecteurs parmi ses membres que n'en ont eu
plus tard Dickens et Macaulay. Quant à l'Italie, nous avons vu dans la
précédente étude que les éditions et traductions de ses classiques
formaient un article important de la librairie française. On dira que
la faveur a passé aux romanciers russes, mais combien de personnes ont
imité le courage de M. Ernest Dupuy et appris le russe pour les mieux
goûter[176]? La méthode alors suivie dans l'enseignement et dans la
critique amenait plus directement l'auditeur à prendre par lui-même
connaissance des textes, car elle consistait principalement dans
l'analyse suivie des chefs-d'oeuvre. Fauriel admirait par exemple celle
que Ginguené a donnée de la Divine Comédie, et l'appelait _un
chef-d'oeuvre en son genre_. Cette méthode nous paraît aujourd'hui bien
timide, nous l'accusons de réduire les professeurs aux remarques que
tout lecteur intelligent ferait de lui-même; nous essayons d'entrer plus
avant et de découvrir non plus seulement la beauté des oeuvres mais le
secret de cette beauté, d'autant que l'analyse des chefs-d'oeuvre se
trouvant faite, nous ne pouvons la recommencer. Mais il faut bien
reconnaître que des leçons consacrées au commentaire suivi d'un poème
invitent plus irrésistiblement à le lire que de savantes leçons sur
l'influence de la race et du milieu. Notre méthode requiert assurément
des connaissances plus vastes et plus de force d'esprit; elle forme des
esprits plus philosophes, elle développe davantage le sens de
l'histoire. Les leçons de l'Athénée formaient des _dilettanti_, ou
plutôt, car ce mot implique de nos jours une curiosité mobile et
capricieuse, elles enseignaient à lire et à relire sans cesse un petit
nombre de livres de choix.
Cette méthode si simple nous paraît un peu primitive. Elle était neuve
alors. On peut dire qu'un genre est né dans la maison de Pilâtre, la
critique appliquée. L'école actuelle procède de La Harpe en ce sens que,
tandis que Boileau, Fénelon et Voltaire recherchent surtout les lois de
la littérature et n'apprécient les oeuvres qu'incidemment et pour
contrôler leurs théories, La Harpe s'intéresse déjà plus aux oeuvres
qu'aux principes, et que son dogmatisme, qui le sépare de ses
successeurs, se cache d'ordinaire sous des analyses raisonnées.
Autrefois on discutait sur les lois de l'épopée, sur les règles de
théâtre, ou, comme dirait Cicéron, _de optimo genere dicendi_. Au Lycée
comme aujourd'hui on discutait beaucoup moins sur les règles que sur la
façon très différente dont les différents maîtres de l'art s'y sont
conformés. Resterait seulement à savoir si ce changement n'a eu que des
avantages; en effet, la littérature en général pourrait bien y avoir
perdu autant que la critique en particulier y a gagné. La critique s'est
assuré, par cette transformation, une vaste matière et un avenir
indéfini, puisque à la discussion d'un petit nombre de principes
invariables elle a substitué l'étude successive des innombrables
ouvrages qui forment la bibliothèque du genre humain. Mais ici encore
notre siècle pourrait bien se méprendre: car la critique appliquée, plus
féconde assurément en aperçus, développe peut-être moins le talent
oratoire ou poétique que la critique théorique, puisque, au lieu
d'insister seulement sur les règles obligatoires pour tous et d'inviter
ensuite à composer d'original, elle risque de retenir indéfiniment les
esprits dans la contemplation des ouvrages d'autrui. Quoi qu'il en soit,
le _Cours de littérature_ de La Harpe, tout inférieur qu'il est aux
_Lundis_ de Sainte-Beuve, marque une date comme les célèbres
feuilletons du _Moniteur_.