Conjectures sur l'avenir de l'enseignement supérieur libre en France.
Aujourd'hui une association libre de cette nature, sans attache avec
aucune Église, absolument réduite à ses propres forces, comme l'était
celle-là, car c'est seulement d'une manière toute accidentelle qu'elle a
reçu des secours du gouvernement, pourrait-elle prétendre à une aussi
longue carrière? Pourrait-elle même s'installer aussi convenablement, ne
fût-ce que pour vivre d'une existence éphémère? Il est permis d'en
douter.
D'abord les conditions matérielles ont changé: les loyers coûtent plus
cher, les professeurs aussi; les progrès de la science ont rendu
beaucoup plus dispendieux l'approvisionnement d'un cabinet de physique;
enfin, l'agrandissement de Paris a dispersé les amateurs. Ce n'est pas
tout: l'esprit public a changé aussi. Ce qui avait soutenu l'Athénée
aux heures de détresse qui furent fréquentes, au milieu de sa gloire,
c'était le reste d'un sentiment jadis très énergique et qui va
s'affaiblissant tous les jours, l'esprit de corps. Fondateurs,
professeurs, abonnés, tous l'aimaient avec fidélité, avec fierté,
souvent avec abnégation. Ils avaient pour lui quelque chose de
l'affection, sinon du religieux pour son ordre, au moins du bourgeois
pour sa province et son quartier. C'est ce même sentiment qui, dans la
première moitié de notre siècle, donnait encore tant de force à la
camaraderie de collège, et en faisait une des formes proverbiales de
l'amitié. Ce sentiment s'efface. Où est le temps où un ancien barbiste
n'eût point, pour ainsi dire, osé envoyer son fils ailleurs qu'à
Sainte-Barbe? Les succès d'un Lycée dans les concours académiques
excitent-ils, parmi ses élèves présents ou passés, le même enthousiasme
qu'autrefois? Les associations d'anciens élèves vivent toujours parce
que, Dieu merci! la bienfaisance n'est pas morte; mais il suffit de se
rendre à leurs réunions annuelles pour se convaincre que les anciens
condisciples n'éprouvent pas un impérieux désir de se revoir, même une
fois par an. Une autre sorte de camaraderie est née, celle que Scribe a
décrite: les gens habiles savent fort bien se réunir et s'entendre; les
intrigants découvrent à merveille l'homme qu'il est utile de louer,
sauf à glisser dans l'éloge et jusque dans l'expression du respect et de
la reconnaissance un peu de perfidie et de méchanceté; car aujourd'hui
la louange la plus lucrative est celle qui fait craindre une satire.
Mais l'attachement naturel, désintéressé, dévoué, qui naît du
rapprochement des personnes, des habitudes communes, des émotions
partagées, n'existera bientôt plus. Aucun établissement privé ne
survivrait donc à une suite un peu longue de mauvais jours.
Un autre sentiment, qui aide à comprendre l'attachement des
souscripteurs de l'Athénée pour leur établissement, s'est affaibli
aussi: la sociabilité. On a vu que l'Athénée était un cercle en même
temps qu'une sorte d'université. Il avait été fondé à une époque où le
goût, le talent de la conversation, où la courtoisie atteignirent en
France leur apogée; car à cet égard le règne de Louis XVI l'emporte même
sur celui de Louis XIV, parce que l'esprit libéral a déjà rapproché les
rangs sans que l'esprit démocratique ait encore gâté les manières. Les
hommes des différentes classes se sentaient alors le besoin et la
faculté de s'entretenir, d'autant que le nombre des objets qui
éveillaient l'intérêt public avait fort augmenté. C'était l'époque où
l'on portait si loin la persuasion que les conditions et les sexes
peuvent se rencontrer partout impunément, que les femmes honnêtes se
rendaient aux bals publics de l'Opéra et dans ce qu'on nommait des
vauxhalls. Aujourd'hui un cercle pourra bien donner des fêtes où il
invitera les dames, mais il n'osera pas inscrire, comme faisait
l'Athénée, des dames au nombre de ses abonnés, et ouvrir un salon pour
elles; ce sera désormais une association exclusivement masculine; encore
l'âme des cercles véritablement vivants est-elle de nos jours, non plus
la conversation, mais le jeu.
Privé des soutiens que l'esprit de corps et la sociabilité fournirent
longtemps à l'Athénée, un établissement de ce genre n'est donc plus
possible. Cependant une considération adoucira nos regrets: c'est bien
l'esprit d'association qui a soutenu l'Athénée, mais c'est aussi quelque
chose de beaucoup moins bon et qui, sans en être inséparable assurément,
s'y joint souvent et le renforce: l'esprit de parti. Il dut dans une
certaine mesure, nous l'avons montré, ses derniers beaux jours au zèle
obstiné qu'il conservait en tout pour les doctrines du dix-huitième
siècle. Chose curieuse! L'enseignement de l'État s'est renouvelé
beaucoup plus vite que le sien. Ce n'est pas l'Athénée, c'est la
Sorbonne qui a rompu la première avec une philosophie étroite, sèche,
creuse, avec une école historique généreuse sans doute, mais dénuée de
vigueur et de couleur, mais où la philanthropie tenait souvent lieu
d'érudition solide et de vues originales. C'est la Sorbonne et non
l'Athénée qui a fait la première, de bonne grâce, les concessions
nécessaires aux adversaires des classiques. Nous reviendrons sur ce
point dans l'étude qui va suivre celle-ci. Les professeurs de l'État ont
eu, je ne dis pas seulement plus de talent, du moins dans l'ordre des
lettres[177], mais plus de hardiesse et d'ouverture d'esprit que les
maîtres de l'Athénée.
Expliquons cette apparente anomalie: il ne faut évidemment pas reporter
aux gouvernements le mérite de cette supériorité. Ni Fontanes, ni
Corbière, ni l'évêque d'Hermopolis, ne se souciaient de rajeunir les
doctrines, et, à vrai dire, tel n'est pas l'office d'un grand-maître de
l'Université. Mais le gouvernement, qui avait le tort de s'effrayer trop
vite quand le trône ou l'autel lui paraissait menacé, avait le mérite de
ne pas prendre fait et cause contre des systèmes philosophiques ou
littéraires qui ne menaçaient ni l'un ni l'autre. Le ministre demandait
aux professeurs de l'État de ne pas le gêner dans sa marche, et non de
l'entretenir dans les opinions qu'il avait jadis apprises sur les bancs
du collège. D'autre part, les auditeurs de Villemain, de Cousin, de
Guizot leur arrivaient sans doute, pour la plupart, prévenus en faveur
des systèmes que la Sorbonne attaquait ou modifiait, mais, ne se sentant
nul droit d'empêcher qu'on pensât différemment, ils écoutaient et se
laissaient convaincre. Au contraire, les auditeurs de l'Athénée, qui
payaient leur abonnement, qui, au besoin, subvenaient à l'insuffisance
de la recette, exigeaient des maîtres, non pas seulement du talent, mais
une doctrine de leur goût. Ils laissaient une entière indépendance aux
mathématiciens et aux physiciens, parce que, dans ces matières
spéciales, le public est toujours plus docile, et c'est ce qui aide à
comprendre pourquoi, dans ces branches, l'Athénée a brillé plus
longtemps. Mais dans les matières où chacun croit pouvoir émettre un
avis, il fallait que les professeurs fissent à l'auditoire la galanterie
de lui prouver qu'il avait raison. Il y a un inconvénient, disions-nous
à propos de l'_Ateneo_ de Madrid, à ce que les professeurs ne soient pas
payés; il y en a un autre à ce qu'ils le soient par leurs auditeurs. On
dira que c'est la condition de tout homme vivant de sa plume, puisque le
débit des livres dépend de la satisfaction des lecteurs. Non; car
l'écrivain s'adresse à tout le public; la pièce que les habitués des
premières représentations accueillent froidement peut se relever le
lendemain devant d'autres spectateurs. Mais le professeur qui débute
dans un Athénée conservera, pour unique juge, une assistance
invariablement composée de la même manière; puis, il se sent comme
introduit dans une famille étrangère; il y trouve une tradition sur
laquelle sans doute on ne lui fait pas prêter serment, mais qu'il se
croit engagé d'honneur à ne pas choquer. Il aperçoit sur les visages
gracieux ou respectables qu'il a sous les yeux la confiance que donne
une adhésion paisible, invétérée à une doctrine et il se conforme peu à
peu à l'opinion qu'il trouve établie; ou bien, comme Lingay et Artaud,
il essaie doucement de la modifier, et l'inutilité de ses efforts
l'avertit de les cesser un instant avant qu'on l'y invite.
En dernière analyse, un professeur était et sera d'ordinaire moins libre
dans l'enseignement libre que dans renseignement de l'État. L'Athénée
n'aurait pas remercié Cousin et Guizot pour les motifs qui firent
suspendre leurs cours en Sorbonne; mais, quant à Cousin tout au moins,
il l'aurait certainement moins longtemps supporté que ne fit le
ministère.
Est-ce à dire que l'enseignement libre n'ait pas servi et ne doive plus
servir aux progrès de la science? Nullement, puisque nous avons vu les
heureux effets du talent, du zèle des maîtres de l'Athénée. Qui sait si,
par la routine même où une partie d'entre eux s'engagea, ils
n'aiguillonnèrent pas d'une autre manière encore les professeurs de
l'État? Puis il peut fort bien arriver qu'une doctrine, une science
nouvelle née hors de l'Université ne parvienne pas tout d'abord à y
trouver sa place légitime, soit que l'État la juge à tort futile, soit
qu'il la voie d'un mauvais oeil. En effet, il y a des revirements dans
l'esprit des peuples et, par suite, des gouvernements, comme dans celui
d'un seul homme: à certaines époques l'État est prodigue, à d'autres il
est avare; tantôt il se préoccupe un peu trop du devoir de n'imposer
aucune doctrine, tantôt il prend un peu plus à coeur qu'il ne convient le
devoir de veiller au salut de la société. Ce salut il l'entend, suivant
les époques, de manières fort opposées. De la meilleure foi du monde, il
juge pernicieuses, à certains moments, des opinions qu'il jugeait
bienfaisantes quelques années plus tôt. C'est alors que l'enseignement
libre méritera son nom, ou, pour mieux dire, car cette expression fait
équivoque, il se formera, à la faveur de la liberté, des établissements
aussi intolérants peut-être, mais animés d'un autre esprit, et les
systèmes opposés pourront se faire entendre et se balancer.
Mais il se produira bientôt une conséquence après tout fort heureuse: la
science dédaignée, la doctrine suspecte s'imposeront, si elles sont
fondées, à l'État lui-même qui les installera dans ses chaires; et
alors cessera la raison d'être, non pas de la liberté de l'enseignement
supérieur qui est essentielle là comme partout, mais de tel ou de tel
établissement qui, indissolublement attaché à la vérité qu'il aura fait
triompher, ne voudra pas voir les vérités qui limitent celle-là.
Certains établissements libres d'enseignement supérieur pourront rendre
des services permanents lorsque, comme notre École des sciences morales
et politiques, ils prépareront à des examens spéciaux; mais quant aux
Facultés libres, quoiqu'il puisse s'y rencontrer quelques hommes d'un
grand mérite, elles ne brilleront jamais chez nous de l'éclat qu'a
longtemps jeté l'Athénée, et elles ne rendront à la science que les
services intermittents dont nous venons de parler, ce qui suffit, au
reste, pour qu'on leur souhaite de vivre.
L'État a eu beau abdiquer le monopole de l'enseignement supérieur, la
force des choses lui rend, de nos jours et dans notre pays, une sorte de
monopole de la haute culture. De même que les collections particulières
de livres et de tableaux viennent une à une se fondre dans ses vastes
Musées, dans ses immenses bibliothèques, de même toutes les sciences
viennent à lui pour se répandre par ses soins dans les intelligences. On
peut lui faire une concurrence durable dans l'enseignement primaire ou
secondaire; on ne peut lui faire qu'une concurrence momentanée dans
l'enseignement supérieur. De là pour lui le devoir, auquel du reste il a
travaillé avec ardeur, de porter à la perfection qu'elle peut
atteindre cette partie de nos institutions pédagogiques.