CHAPITRE VI.

Conjectures sur l'avenir de l'enseignement supérieur libre en France.

Aujourd'hui une association libre de cette nature, sans attache avec

aucune Église, absolument réduite à ses propres forces, comme l'était

celle-là, car c'est seulement d'une manière toute accidentelle qu'elle a

reçu des secours du gouvernement, pourrait-elle prétendre à une aussi

longue carrière? Pourrait-elle même s'installer aussi convenablement, ne

fût-ce que pour vivre d'une existence éphémère? Il est permis d'en

douter.

D'abord les conditions matérielles ont changé: les loyers coûtent plus

cher, les professeurs aussi; les progrès de la science ont rendu

beaucoup plus dispendieux l'approvisionnement d'un cabinet de physique;

enfin, l'agrandissement de Paris a dispersé les amateurs. Ce n'est pas

tout: l'esprit public a changé aussi. Ce qui avait soutenu l'Athénée

aux heures de détresse qui furent fréquentes, au milieu de sa gloire,

c'était le reste d'un sentiment jadis très énergique et qui va

s'affaiblissant tous les jours, l'esprit de corps. Fondateurs,

professeurs, abonnés, tous l'aimaient avec fidélité, avec fierté,

souvent avec abnégation. Ils avaient pour lui quelque chose de

l'affection, sinon du religieux pour son ordre, au moins du bourgeois

pour sa province et son quartier. C'est ce même sentiment qui, dans la

première moitié de notre siècle, donnait encore tant de force à la

camaraderie de collège, et en faisait une des formes proverbiales de

l'amitié. Ce sentiment s'efface. Où est le temps où un ancien barbiste

n'eût point, pour ainsi dire, osé envoyer son fils ailleurs qu'à

Sainte-Barbe? Les succès d'un Lycée dans les concours académiques

excitent-ils, parmi ses élèves présents ou passés, le même enthousiasme

qu'autrefois? Les associations d'anciens élèves vivent toujours parce

que, Dieu merci! la bienfaisance n'est pas morte; mais il suffit de se

rendre à leurs réunions annuelles pour se convaincre que les anciens

condisciples n'éprouvent pas un impérieux désir de se revoir, même une

fois par an. Une autre sorte de camaraderie est née, celle que Scribe a

décrite: les gens habiles savent fort bien se réunir et s'entendre; les

intrigants découvrent à merveille l'homme qu'il est utile de louer,

sauf à glisser dans l'éloge et jusque dans l'expression du respect et de

la reconnaissance un peu de perfidie et de méchanceté; car aujourd'hui

la louange la plus lucrative est celle qui fait craindre une satire.

Mais l'attachement naturel, désintéressé, dévoué, qui naît du

rapprochement des personnes, des habitudes communes, des émotions

partagées, n'existera bientôt plus. Aucun établissement privé ne

survivrait donc à une suite un peu longue de mauvais jours.

Un autre sentiment, qui aide à comprendre l'attachement des

souscripteurs de l'Athénée pour leur établissement, s'est affaibli

aussi: la sociabilité. On a vu que l'Athénée était un cercle en même

temps qu'une sorte d'université. Il avait été fondé à une époque où le

goût, le talent de la conversation, où la courtoisie atteignirent en

France leur apogée; car à cet égard le règne de Louis XVI l'emporte même

sur celui de Louis XIV, parce que l'esprit libéral a déjà rapproché les

rangs sans que l'esprit démocratique ait encore gâté les manières. Les

hommes des différentes classes se sentaient alors le besoin et la

faculté de s'entretenir, d'autant que le nombre des objets qui

éveillaient l'intérêt public avait fort augmenté. C'était l'époque où

l'on portait si loin la persuasion que les conditions et les sexes

peuvent se rencontrer partout impunément, que les femmes honnêtes se

rendaient aux bals publics de l'Opéra et dans ce qu'on nommait des

vauxhalls. Aujourd'hui un cercle pourra bien donner des fêtes où il

invitera les dames, mais il n'osera pas inscrire, comme faisait

l'Athénée, des dames au nombre de ses abonnés, et ouvrir un salon pour

elles; ce sera désormais une association exclusivement masculine; encore

l'âme des cercles véritablement vivants est-elle de nos jours, non plus

la conversation, mais le jeu.

Privé des soutiens que l'esprit de corps et la sociabilité fournirent

longtemps à l'Athénée, un établissement de ce genre n'est donc plus

possible. Cependant une considération adoucira nos regrets: c'est bien

l'esprit d'association qui a soutenu l'Athénée, mais c'est aussi quelque

chose de beaucoup moins bon et qui, sans en être inséparable assurément,

s'y joint souvent et le renforce: l'esprit de parti. Il dut dans une

certaine mesure, nous l'avons montré, ses derniers beaux jours au zèle

obstiné qu'il conservait en tout pour les doctrines du dix-huitième

siècle. Chose curieuse! L'enseignement de l'État s'est renouvelé

beaucoup plus vite que le sien. Ce n'est pas l'Athénée, c'est la

Sorbonne qui a rompu la première avec une philosophie étroite, sèche,

creuse, avec une école historique généreuse sans doute, mais dénuée de

vigueur et de couleur, mais où la philanthropie tenait souvent lieu

d'érudition solide et de vues originales. C'est la Sorbonne et non

l'Athénée qui a fait la première, de bonne grâce, les concessions

nécessaires aux adversaires des classiques. Nous reviendrons sur ce

point dans l'étude qui va suivre celle-ci. Les professeurs de l'État ont

eu, je ne dis pas seulement plus de talent, du moins dans l'ordre des

lettres[177], mais plus de hardiesse et d'ouverture d'esprit que les

maîtres de l'Athénée.

Expliquons cette apparente anomalie: il ne faut évidemment pas reporter

aux gouvernements le mérite de cette supériorité. Ni Fontanes, ni

Corbière, ni l'évêque d'Hermopolis, ne se souciaient de rajeunir les

doctrines, et, à vrai dire, tel n'est pas l'office d'un grand-maître de

l'Université. Mais le gouvernement, qui avait le tort de s'effrayer trop

vite quand le trône ou l'autel lui paraissait menacé, avait le mérite de

ne pas prendre fait et cause contre des systèmes philosophiques ou

littéraires qui ne menaçaient ni l'un ni l'autre. Le ministre demandait

aux professeurs de l'État de ne pas le gêner dans sa marche, et non de

l'entretenir dans les opinions qu'il avait jadis apprises sur les bancs

du collège. D'autre part, les auditeurs de Villemain, de Cousin, de

Guizot leur arrivaient sans doute, pour la plupart, prévenus en faveur

des systèmes que la Sorbonne attaquait ou modifiait, mais, ne se sentant

nul droit d'empêcher qu'on pensât différemment, ils écoutaient et se

laissaient convaincre. Au contraire, les auditeurs de l'Athénée, qui

payaient leur abonnement, qui, au besoin, subvenaient à l'insuffisance

de la recette, exigeaient des maîtres, non pas seulement du talent, mais

une doctrine de leur goût. Ils laissaient une entière indépendance aux

mathématiciens et aux physiciens, parce que, dans ces matières

spéciales, le public est toujours plus docile, et c'est ce qui aide à

comprendre pourquoi, dans ces branches, l'Athénée a brillé plus

longtemps. Mais dans les matières où chacun croit pouvoir émettre un

avis, il fallait que les professeurs fissent à l'auditoire la galanterie

de lui prouver qu'il avait raison. Il y a un inconvénient, disions-nous

à propos de l'_Ateneo_ de Madrid, à ce que les professeurs ne soient pas

payés; il y en a un autre à ce qu'ils le soient par leurs auditeurs. On

dira que c'est la condition de tout homme vivant de sa plume, puisque le

débit des livres dépend de la satisfaction des lecteurs. Non; car

l'écrivain s'adresse à tout le public; la pièce que les habitués des

premières représentations accueillent froidement peut se relever le

lendemain devant d'autres spectateurs. Mais le professeur qui débute

dans un Athénée conservera, pour unique juge, une assistance

invariablement composée de la même manière; puis, il se sent comme

introduit dans une famille étrangère; il y trouve une tradition sur

laquelle sans doute on ne lui fait pas prêter serment, mais qu'il se

croit engagé d'honneur à ne pas choquer. Il aperçoit sur les visages

gracieux ou respectables qu'il a sous les yeux la confiance que donne

une adhésion paisible, invétérée à une doctrine et il se conforme peu à

peu à l'opinion qu'il trouve établie; ou bien, comme Lingay et Artaud,

il essaie doucement de la modifier, et l'inutilité de ses efforts

l'avertit de les cesser un instant avant qu'on l'y invite.

En dernière analyse, un professeur était et sera d'ordinaire moins libre

dans l'enseignement libre que dans renseignement de l'État. L'Athénée

n'aurait pas remercié Cousin et Guizot pour les motifs qui firent

suspendre leurs cours en Sorbonne; mais, quant à Cousin tout au moins,

il l'aurait certainement moins longtemps supporté que ne fit le

ministère.

Est-ce à dire que l'enseignement libre n'ait pas servi et ne doive plus

servir aux progrès de la science? Nullement, puisque nous avons vu les

heureux effets du talent, du zèle des maîtres de l'Athénée. Qui sait si,

par la routine même où une partie d'entre eux s'engagea, ils

n'aiguillonnèrent pas d'une autre manière encore les professeurs de

l'État? Puis il peut fort bien arriver qu'une doctrine, une science

nouvelle née hors de l'Université ne parvienne pas tout d'abord à y

trouver sa place légitime, soit que l'État la juge à tort futile, soit

qu'il la voie d'un mauvais oeil. En effet, il y a des revirements dans

l'esprit des peuples et, par suite, des gouvernements, comme dans celui

d'un seul homme: à certaines époques l'État est prodigue, à d'autres il

est avare; tantôt il se préoccupe un peu trop du devoir de n'imposer

aucune doctrine, tantôt il prend un peu plus à coeur qu'il ne convient le

devoir de veiller au salut de la société. Ce salut il l'entend, suivant

les époques, de manières fort opposées. De la meilleure foi du monde, il

juge pernicieuses, à certains moments, des opinions qu'il jugeait

bienfaisantes quelques années plus tôt. C'est alors que l'enseignement

libre méritera son nom, ou, pour mieux dire, car cette expression fait

équivoque, il se formera, à la faveur de la liberté, des établissements

aussi intolérants peut-être, mais animés d'un autre esprit, et les

systèmes opposés pourront se faire entendre et se balancer.

Mais il se produira bientôt une conséquence après tout fort heureuse: la

science dédaignée, la doctrine suspecte s'imposeront, si elles sont

fondées, à l'État lui-même qui les installera dans ses chaires; et

alors cessera la raison d'être, non pas de la liberté de l'enseignement

supérieur qui est essentielle là comme partout, mais de tel ou de tel

établissement qui, indissolublement attaché à la vérité qu'il aura fait

triompher, ne voudra pas voir les vérités qui limitent celle-là.

Certains établissements libres d'enseignement supérieur pourront rendre

des services permanents lorsque, comme notre École des sciences morales

et politiques, ils prépareront à des examens spéciaux; mais quant aux

Facultés libres, quoiqu'il puisse s'y rencontrer quelques hommes d'un

grand mérite, elles ne brilleront jamais chez nous de l'éclat qu'a

longtemps jeté l'Athénée, et elles ne rendront à la science que les

services intermittents dont nous venons de parler, ce qui suffit, au

reste, pour qu'on leur souhaite de vivre.

L'État a eu beau abdiquer le monopole de l'enseignement supérieur, la

force des choses lui rend, de nos jours et dans notre pays, une sorte de

monopole de la haute culture. De même que les collections particulières

de livres et de tableaux viennent une à une se fondre dans ses vastes

Musées, dans ses immenses bibliothèques, de même toutes les sciences

viennent à lui pour se répandre par ses soins dans les intelligences. On

peut lui faire une concurrence durable dans l'enseignement primaire ou

secondaire; on ne peut lui faire qu'une concurrence momentanée dans

l'enseignement supérieur. De là pour lui le devoir, auquel du reste il a

travaillé avec ardeur, de porter à la perfection qu'elle peut

atteindre cette partie de nos institutions pédagogiques.

L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle · 第 45 / 96 题