Fin du plus illustre des établissements d'enseignement supérieur libre,
en 1849.
I
D'ailleurs, nous l'avons dit, l'enseignement avait eu moins de fond à la
Société des bonnes lettres qu'à l'Athénée, qui, souvent aussi, à la
vérité, se piquait surtout d'amuser les loisirs, de flatter les passions
de son auditoire, mais qui du moins y mettait plus de suite. Devenu plus
positif qu'élégant, depuis qu'il se considérait comme un asile de
l'esprit moderne menacé par la Restauration, il cultivait avec éclat les
sciences sociales. Il trouva pour les enseigner des hommes vraiment
supérieurs: ses abonnés entendirent quelques morceaux de Daunou, deux
cours consécutifs, dont un sur l'histoire de l'Angleterre, de Mignet, un
cours sur la constitution anglaise de Benjamin Constant qui, l'année
précédente, avait donné plusieurs conférences sur l'histoire du
sentiment religieux[170], un cours de Charles Dupin sur les forces
productives et commerciales de la France. Si l'Athénée courut une
aventure en s'adressant à M. Considérant (1836-1837), il avait été fort
bien inspiré en appelant à lui Jean-Baptiste Say et en priant Adolphe
Blanqui de décrire la civilisation industrielle des nations de l'Europe
(1827-1828).
Mais c'est surtout pour les sciences proprement dites qu'il peut étaler
avec orgueil la liste de ses maîtres. L'assemblée qui rédigea la liste
de ses cours pour 1821-1822 était présidée par Chaptal, et l'on citerait
difficilement un chimiste, un physicien, un mathématicien, un
physiologiste illustre du temps de la Restauration qui n'y ait pas
enseigné dans la chaire de Fourcroy, de Biot, de Cuvier, d'A.-M. Ampère,
de Thénard; parmi ceux qui la remplirent dignement, nommons Chevreul,
Orfila, de Blainville, Fresnel, Pouillet, Robiquet, Dumas, Trélat. Et
qu'on ne croie pas que c'était à leurs débuts, et encore obscurs, que
ces hommes acceptaient de professer à l'Athénée. Ils y ont pour la
plupart accru et non commencé leur renommée. Qu'on ne pense pas que
chacun d'eux se montrait un instant par complaisance aux abonnés et
s'éclipsait après quelques leçons. Cuvier, Thénard, de Blainville y ont
enseigné de longues années, Fourcroy y avait professé presque jusqu'à
son dernier jour.
L'éclat de ces cours prolongea la vie de l'Athénée: vers 1836, le nombre
des cours s'éleva jusqu'au chiffre de quinze, comme à l'époque de sa
plus grande prospérité; on en compte même vingt et un pour l'année
1840-1841 et pour l'année 1842-1843. La raison en est sans doute que, à
la suite de la révolution de 1830, l'Athénée avait eu la bonne fortune
de mettre la main sur de spirituels causeurs qui, malheureusement, lui
échappèrent bientôt, mais qui y relevèrent pour un temps l'enseignement
de la littérature: ce furent d'abord M. Ernest Legouvé qui établit une
comparaison ingénieuse entre la biographie de Byron et celle de
Benvenuto Cellini; puis Léon Halévy, dont le onzième volume de la revue
_la France littéraire_ a conservé la piquante leçon d'ouverture; Jules
Janin, qui raconta l'histoire des journaux en France; Philarète Chasles,
qui étudia tour à tour la littérature du seizième siècle et les romans
anglais. Mais ensuite, pour cette partie de l'enseignement, la liste des
professeurs recommença à offrir des noms inconnus. Tel d'entre eux,
pour suppléer à l'originalité véritable par un adroit mélange de
paradoxe et de flatterie à l'adresse des auteurs en vogue, donnera une
analyse philosophique du livret de _Robert-le-Diable_ et la conclura en
disant que cette oeuvre de Scribe _est peut-être la plus capitale et la
plus magnifique conception dramatique de la scène française_.
Réfléchissons toutefois que parmi ces maîtres médiocres, il a pu s'en
rencontrer à qui l'accent d'une énergique conviction donnait une réelle
puissance de parole, témoin cet Ottavi, dont Gozlan s'est fait le
biographe, et qui, estropié dans l'accomplissement d'un acte de courage,
allait d'un auditoire à un autre, prodiguant et communiquant son
enthousiasme, jusqu'à l'heure où un dernier effort lui coûta la vie.
Une circonstance faillit pourtant hâter la fin de l'Athénée en lui
suscitant un rival redoutable dans l'Institut historique, fondé le 24
décembre 1833, constitué le 6 avril 1834. Michaud, de Monglave, et les
autres fondateurs de cette société se proposaient surtout en effet de
provoquer, de publier, de discuter des ouvrages historiques, mais ils
projetaient aussi de fonder des chaires de toute nature; une commission
des cours se forma, composée notamment d'Alex. Lenoir, du marquis de
Sainte-Croix, de Villenave, de Mary Lafon, d'Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire. Un moment, en 1837 et en 1838, il ne manqua plus qu'un
local convenable; l'Athénée tenta de parer le coup en offrant le sien;
les deux établissements se seraient fondus, mais son offre fut déclinée,
bien que plusieurs de ses amis, outre Villenave, fissent partie de
l'Institut historique. Déjà la liste des cours était dressée; on avait
élaboré une règle où l'on voit qu'on interdisait toute discussion à la
suite des leçons professées, afin, disait le secrétaire perpétuel,
d'éviter les désordres que ces discussions avaient produits à l'Athénée:
constatation fâcheuse pour l'Athénée, d'une conséquence naturelle de la
place qu'il avait souvent faite à la politique militante. Mais la
défiance d'un propriétaire qui, prenant l'Institut historique pour
l'honnête couverture d'une conspiration, n'en voulut pas pour locataire,
fit ajourner indéfiniment la concurrence dont l'Athénée s'inquiétait.
L'Institut historique entendit quelques conférences faites par des
hommes de talent, mais demeura surtout une sorte d'Académie[171].
Néanmoins le déclin de l'Athénée était visible. Le nombre des cours
retombe à onze en 1844-1845, et, ce qui est beaucoup plus grave, la
liste n'offre plus aucun nom célèbre, même pour les sciences, alors que,
durant les années précédentes, elle présentait encore dans cet ordre
d'enseignement, sans parler de Payen et d'Audoin, des noms tels que ceux
d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, de Babinet, de Raspail. L'Athénée
vivait sur sa réputation, qui suffisait encore à lui amener des
auditeurs bénévoles, mais non des maîtres de génie. Les directeurs
avaient cherché dans leur mémoire et dans leur imagination des moyens
d'attirer le public; ils avaient rétabli les concerts dont les
programmes ne faisaient plus mention depuis 1815, institué des
_répétitions chorales de musique religieuse_; des séances de
déclamation, inventé le _feuilleton dramatique parlé_, ouvert des
discussions littéraires et philosophiques: tout s'usa, même des attraits
plus sérieux ménagés à une curiosité légitime. Car, fidèle à l'esprit de
son fondateur, l'Athénée se piquait de donner à son auditoire la primeur
des découvertes. Il enseignait donc l'homéopathie au moment où Hahnemann
venait de s'établir en France, la phrénologie, quand Spurzheim venait de
modifier et de baptiser le système de Gall, la théorie des machines à
vapeur, quand on lançait les premières locomotives; l'art photogénique,
pendant que le nom de Daguerre était dans toutes les bouches; enfin la
sténographie et l'écriture hiéroglyphique; il plaida le droit social des
femmes, par la bouche de Mme Dauriat. Que dis-je? soit amour de la
nouveauté, soit parce qu'il se sentait vieillir, peu s'en faut qu'il ne
se soit fait ermite: il chargea Glade et Emile Broussais de lui prêcher
le néo-catholicisme. Sainte-Beuve n'hésitait pas, et voyait là une
marque irrécusable de sénilité. Il faut bien avouer que le second des
deux apôtres annonçait, sur un ton étrange, _une nouvelle Église, un
nouveau Dieu pour un autre univers_: «Je parais ici le coeur à la gêne,»
s'écriait le fils du célèbre physiologiste, «les membres contractés,
l'oeil étincelant, comme un lion traqué dans son fort, mais ce n'est que
la vérité de ma position vis-à-vis de l'influence prépondérante du
monde. Je l'ai trouvé traître, féroce, implacable.» Em. Broussais
anathématisait d'ailleurs l'Église et la sommait de ne pas
répliquer[172]. La piété de quelques autres professeurs de l'Athénée
n'avait rien d'hétérodoxe: la religion bienfaisante à laquelle Dréolle
veut ramener, paraît être purement et simplement le christianisme, et
son collègue pour l'histoire, Henri Prat, a fondé entre deux cours, à
l'Athénée, le _Mémorial catholique_, un des adversaires les plus ardents
du monopole de l'Université.
Au demeurant, l'attention publique se portait ailleurs: on en trouve la
preuve jusque dans l'indulgence des satiriques, qui épargne
l'établissement: sans doute Louis Reybaud abonne encore le vaniteux
Paturot _à tous les Athénées_, mais c'est aux cours de la Sorbonne et du
Collège de France qu'il l'envoie satisfaire sa curiosité crédule et
narquoise: quarante ans plus tôt, il l'aurait adressé rue de Valois, en
compagnie du Champenois Lourdet d'Hoffmann.
L'Athénée avait assez duré pour sa gloire. La Révolution de 1848 le
trouva non plus rue de Valois, mais galerie Montpensier, n° 6; l'abandon
du local, que pendant plus de soixante années il avait rendu célèbre,
fut un symptôme inquiétant. Il cessa d'exister à la fin de 1849. Il ne
figure plus, en effet, dans l'Almanach du Commerce de 1850. C'est
peut-être lui qui renaît un instant en 1852, rue du 24 Février, 8, et
Cour des Fontaines, 1, sous le nom d'Athénée National, qu'il avait pris
en 1849, puis sous un autre nom rue de Valois, 8, en 1853; mais ces
résurrections, s'il faut les appeler ainsi, n'appartiennent plus à son
histoire.