III

La concurrence entre les deux établissements dictait quelquefois des

mots un peu vifs. C'est bien, je crois, la Société des bonnes lettres

que vise un passage assez obscur du discours précité de Lingay, où il

parle des «passions mal inspirées qui ont élevé aux Lettres qu'elles

n'osent appeler belles, aux Arts qu'elles frémiraient de nommer

libéraux, un autel rival consacré aux Muses par trois soeurs qui ne sont

point les trois Grâces.» Roger, dans un rapport sur un concours

d'éloquence présenté à la Société des bonnes lettres en 1827, affirme

que les ennemis de la religion et de la royauté ont «épuisé contre elle

toutes les ressources de la langue perfectionnée des injures et des

calomnies» qu'on a «cherché par tous les moyens les plus odieux, soit à

imposer silence à ses professeurs les plus distingués, soit à écarter de

leurs leçons les auditeurs de tout âge et surtout la jeunesse de nos

écoles.» Mais le _Drapeau blanc_, de son côté, ne ménageait pas

Lingay[167]. Toutefois, ni les feuilles de droite ni celles de gauche ne

marquèrent à cet égard l'acharnement que nous avons vu, sous le premier

Empire, les _Débats_ déployer en pareille matière. Je mettrais plutôt

l'intempérance de langage et les actes d'intimidation dont parle Roger

sur le compte d'étudiants, qui auront porté plus loin qu'il n'est permis

la crainte de se laisser endoctriner.

Il y avait cependant un point sur lequel la Société des bonnes lettres

et l'Athénée s'accordaient sans avoir besoin de s'entendre: c'était sur

l'opportunité de propager chez nous la connaissance des langues et des

littératures étrangères. L'Athénée, en renouvelant sous la Restauration

son personnel pour cette partie de l'enseignement, trouva quelques

étrangers de mérite, tels que Buttura et Michel Beer, le frère du

compositeur, qui plus tard lui reviendra un jour de cérémonie pour

prononcer l'éloge de Benjamin Constant; et, s'il ne posséda pas, lui non

plus, Villemain, Artaud, en étudiant pour lui la littérature comparée,

mérita d'être distingué par le _Globe_ des critiques étroits. La Société

des bonnes lettres fit professer la littérature espagnole par Abel Hugo,

les littératures italienne, anglaise, portugaise par des hommes oubliés

aujourd'hui, mais qui contribuèrent à faire lire, au moins dans des

traductions, Milton, Dante, Byron, Cervantès et Camoëns.

Quelques circonstances étrangères à l'esprit de parti et au goût du jour

aidèrent encore les deux établissements: d'abord, pour les changements

dans le personnel, on n'était plus obligé de choisir parmi les seuls

littérateurs de profession; on pouvait prendre aussi, ce qui rendait le

recrutement plus aisé, des professeurs dans les collèges royaux de

Paris. Avant la Révolution et sous Napoléon Ier, l'Université gardait

encore trop le caractère d'une corporation religieuse, ses maîtres

étaient en général trop exclusivement humanistes, trop timides pour

qu'on pût trouver parmi eux beaucoup d'hommes capables d'affronter un

auditoire de gens du monde. Au contraire, à partir de 1820, elle fournit

un assez grand nombre de professeurs à l'Athénée et à la Société des

bonnes lettres. Ensuite le talent de la parole s'était notablement

développé en France; le don de parler d'abondance commençait à n'être

pas beaucoup plus rare que l'art de bien lire, et le public prenait un

tel plaisir à cette nouveauté qu'il allait en chercher le spectacle

jusqu'au domicile des professeurs. On sait avec quelle émotion était

écouté le cours que Jouffroy faisait dans sa chambre à quelques

disciples d'élite. Azaïs, beaucoup moins profond, n'étonnait guère

moins: «J'habite au sein de Paris une maison solitaire,» disait-il dans

les _Débats_ du 8 décembre 1820 en annonçant un de ses livres, «un beau

jardin l'entoure; tous les jours, pendant deux heures, j'y serai à la

disposition des personnes qui voudraient se procurer l'un de mes

ouvrages et en discuter avec moi les principes. De deux à quatre heures

pendant l'hiver et, pendant l'été, de six heures jusqu'à la nuit, il me

sera très agréable de faire connaissance avec les amateurs des sciences

et de la philosophie, de me promener avec eux dans mon petit domaine, de

répondre à leurs questions, à leurs observations... Si j'osais composer

un mot qui peindrait nos rapports d'instruction et de confiance, je

dirais: nous platoniserons ensemble.» La foule répondait à cet appel que

le plus répandu, le plus à la mode des professeurs de philosophie de

notre génération n'eût pas osé tenter; on dit qu'un jour, entre autres,

deux mille personnes environ, réunies dans le jardin d'Azaïs,

l'écoutèrent dans un silence qu'interrompaient parfois des salves

d'applaudissements. Aussi, quand Azaïs parlait à l'Athénée, ceux même

qui faisaient des réserves sur sa doctrine, subissaient le charme de

_ses paroles qui naissaient sans affectation de ses pensées_[168].

La Société des bonnes lettres avait aussi ses brillants improvisateurs;

on admirait la facilité de Nicollet, la verve pittoresque de Pariset, la

sensibilité toujours prête de Charles Lacretelle, ressource très

appréciée de ses collègues qu'il suppléait au pied levé. Pour

Lacretelle, en particulier, nous pouvons nous faire une idée assez

exacte de l'effet qu'il produisait, parce que les journaux nous donnent

l'analyse de plusieurs de ses leçons et même (car il n'improvisait pas

toujours) le texte d'une partie de ses cours; il n'y faut certes pas

chercher la profondeur ni la méthode; le lieu commun y abonde et

l'apprêt s'y fait sentir quelquefois; mais la chaleur n'en est

assurément pas refroidie, et, même quand on ne partage pas les opinions

qu'il exprime, on est touché des sentiments généreux qui l'inspirent.

La Révolution de 1830 fut fatale à la Société des bonnes lettres. Elle

lui survécut à peine un an[169]. Les principes qu'elle représentait

étaient devenus trop impopulaires, et une partie des hommes qui avaient

contribué à l'établir était passée dans le camp des libéraux.

L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle · 第 42 / 96 题