II

Soit que cette tolérance déplût aux royalistes intransigeants, soit

qu'ils espérassent battre l'adversaire par ses propres armes, ils

résolurent de donner un rival à l'Athénée, de même qu'ils avaient fondé

le _Conservateur_ pour l'opposer à la _Minerve_. Ils résolurent de

fonder un établissement aussi royaliste et religieux que l'autre était

libéral et philosophe, et d'offrir, là aussi, aux gens du monde et aux

dames, des fêtes littéraires, une bibliothèque, un cercle. Ils

imaginèrent même, ce dont l'Athénée ne s'avisa qu'à leur exemple,

d'attirer les jeunes gens par une réduction de prix. Tous leurs

prospectus portent en effet que l'abonnement sera seulement de cinquante

francs, au lieu de cent, pour les étudiants en droit et en

médecine[162]. Toutefois, Decazes, qui avait autant de raisons pour

redouter que pour souhaiter leur concours, n'accorda jamais

l'autorisation nécessaire; ce fut seulement après sa chute qu'on put

préparer l'ouverture des cours qui eut lieu le 2 février 1821. Encore

n'osa-t-on d'abord fonder l'association que pour trois années. Plus d'un

an après, un vice-président de cette société appelée par un archaïsme

significatif Société des bonnes lettres, flétrissait en ces termes les

ministres qui s'étaient défiés d'elle: «Ils tremblaient pour leur

déplorable système qui n'osait avouer la vertu par égard pour le vice,

qui imposait silence aux honnêtes gens par la crainte des factieux, et

qui ne connaissait d'autres moyens d'étouffer les cris de révolte que

d'interdire aux Français le cri de vive le roi! Grâce à la Providence

qui ne permet jamais en France un long empire à la sottise, ce système

est tombé[163].» Le ministère de Villèle voyait assurément la nouvelle

société d'un oeil favorable; mais il ne paraît pas lui avoir octroyé

autre chose que le titre de Société royale qu'elle porta depuis 1823.

En revanche, le faubourg Saint-Germain et la jeunesse royaliste

affluèrent dans les salons de plus en plus spacieux où elle s'installa

tour à tour, rue de Grenelle, 27, rue Neuve-Saint-Augustin, 17, rue de

Grammont, où elle occupa l'ancien hôtel de Gesvres. Présidée par

Fontanes d'abord, puis par Châteaubriand, puis par le duc de

Doudeauville, ayant pour rapporteurs attitrés de ses concours de poésie

et d'éloquence des membres de l'Académie française: Roger, Charles

Lacretelle, comment n'aurait-elle pas attiré un auditoire choisi? Un

heureux hasard y avait aidé en donnant à quelques-uns de ses

fondateurs, à Roger, à ses deux confrères Auger et Michaud, au baron

Trouvé, des femmes et des filles charmantes qui furent là ce qu'avait

été Mme Récamier au cours de La Harpe: on vint les regarder tout en

écoutant les orateurs. La Société eut même assez longtemps un journal à

elle: _Les annales de la littérature et des arts_, dont les trente-trois

volumes fournissent beaucoup de documents sur son histoire, et qui lui

prêtèrent pour ses séances et pour ses cours la plupart de leurs

rédacteurs, lui empruntèrent à un certain moment son nom comme

sous-titre. Le royalisme le plus pur, le plus exalté régnait dans cette

réunion; les infortunes des Bourbons, leur rétablissement imprévu y

excitaient un attendrissement simulé chez les uns, très sincère chez les

autres; la Vendée, la guerre de 1823 y inspiraient des dithyrambes. On

n'y mettait pas seulement au concours la réfutation du sensualisme mais

l'entrée de Henri IV à Paris, l'exposition des avantages de la

légitimité, l'éloge du duc d'Enghien. La politique était d'ailleurs

alors tellement inséparable de toute assemblée qu'on y prononçait des

discours spécialement consacrés à réclamer l'intervention de l'Europe en

faveur des Grecs, et qu'on imagina, ce que l'Athénée avait également

omis, de célébrer par des banquets les dates qui rappelaient des

événements agréables: bien que la Société eût applaudi dans une de ses

séances cette jolie épigramme lancée aux _ventrus_: «La gastronomie ne

saurait plus être un ridicule sous le gouvernement représentatif,» elle

célébra la Saint-Louis et le sacre de Charles X, en écoutant, le verre

en main, les couplets de Martainville, le fougueux rédacteur du _Drapeau

blanc_[164].

Cependant, les historiens de la Restauration exagèrent lorsqu'ils

présentent la Société des bonnes lettres comme uniquement occupée des

intérêts du trône et de l'autel, et lorsqu'ils ne donnent ses exercices

littéraires que comme un appât offert, presque comme un piège tendu à la

jeunesse. L'illustration nobiliaire ou littéraire de quelques-uns des

patrons de la Société lui amena quelques maîtres d'un grand mérite. Il

est vrai qu'elle donnait des honoraires bien supérieurs

proportionnellement à ceux qu'avait jamais proposés l'Athénée, puisque

Véron nous dit dans ses Mémoires qu'elle payait chaque leçon ou lecture

cent francs. Aussi, outre Michaud, on vit dans sa chaire des hommes d'un

talent vraiment estimable, dans différents genres, comme Laurent de

Jussieu, l'auteur d'un des meilleurs ouvrages de morale populaire,

Capefigue, Cayx, Alf. Nettement et même des hommes dont le nom demeure

attaché à l'histoire des sciences ou des arts qu'ils ont cultivés; car

Abel Rémusat y étudia les moeurs de la Chine, Raoul Rochette y disserta

sur l'histoire et la littérature de la Grèce, M. Patin y lut l'ébauche

de son ouvrage sur les tragiques grecs et, en parcourant les extraits

que le _Journal de l'Instruction publique_ donnait alors de ses leçons,

on se demande si L'ébauche a gagné de tout point aux patientes, aux

lentes retouches qui en alourdirent l'agrément et en défraîchirent

l'originalité. Enfin, Berryer y fit un cours pratique d'éloquence:

observa-t-on bien dans ce cours la résolution qu'on avait prise d'en

écarter les questions brûlantes? je l'ignore; mais ces discussions sur

la morale, la politique, l'économie politique, l'histoire ancienne et

moderne, instituées entre jeunes gens et dirigées par un des hommes les

plus éloquents de notre siècle, ont certainement contribué à former les

brillants publicistes et orateurs qui ont fleuri à la fin de la

Restauration et sous le gouvernement de Juillet.

Il faut, toutefois, reconnaître que, à la Société des bonnes lettres,

l'enseignement fut d'ordinaire moins solide, moins sérieux qu'il ne

l'était, certains cours mis à part, à l'Athénée. D'abord, dès l'origine,

il n'y eut que trois jours de leçons par semaine et ce chiffre fut

promptement réduit à deux: très peu de professeurs étaient chargés de

plus de deux leçons par mois: et plus d'un se faisait peu de scrupule de

manquer une leçon ou d'interrompre son cours avant la clôture de

l'année. Puis, les sciences physiques et naturelles n'y furent jamais

enseignées par des hommes vraiment supérieurs; on avait compté sur Biot

pour l'astronomie, il fallut se contenter de Nicollet. Pour l'hygiène,

Pariset, qui s'était vu remercier par l'Athénée pour avoir accepté une

place de censeur, et qui finit par être suspect aussi à la Société des

bonnes lettres[165], cherchait surtout à plaire par les grâces de sa

parole; son jeune collègue pour la physiologie, Véron, le futur

directeur de journaux et de théâtre, aurait eu quelque peine, sans

doute, à donner un enseignement grave. Pour les sciences morales et

politiques, la Société nouvelle le cédait également à sa rivale:

qu'est-ce que son professeur de droit public, M. de Boisbertrand,

comparé à Benjamin Constant, à Mignet qu'on entendit à l'Athénée? Il est

singulier que ni l'auteur de la _Monarchie selon la Charte_, ni celui de

la _Législation Primitive_, qui ne dédaignaient pas le titre de

journalistes, se soient peu souciés de celui de professeurs, surtout

alors que la chaire devait ressembler fort à une tribune; l'absence de

loisirs ne l'expliquerait pas, car, sauf durant son court ministère et

durant ses plus courtes ambassades, Chateaubriand était beaucoup moins

occupé que Constant. On se serait moins aperçu de son silence, si Guizot

avait consenti à consacrer à la Société une partie des vacances

indéfinies que le gouvernement lui avait faites, mais je ne sais comment

le rédacteur du prospectus de 1822-3 avait pu se bercer d'une telle

espérance: il y avait trop longtemps que Guizot était revenu du voyage

de Gand.

On croirait que la Société des bonnes lettres prenait sa revanche dans

les cours de littérature moderne, d'abord parce qu'ici elle n'était plus

gênée par ses scrupules politiques et religieux, ensuite parce que,

comme on admet généralement que le Romantisme est né à l'ombre du parti

monarchique, on penserait que l'enthousiasme pour une doctrine vraie ou

fausse, mais neuve, a dû vivifier son enseignement. Mais la célèbre

préface où Alfred de Musset range tous les partisans de l'ancien régime

sous la bannière du romantisme, tous les libéraux sous l'étendard

opposé, n'est pas absolument d'accord avec les faits; car, si les

romantiques fournirent plus d'adeptes que les libéraux à la nouvelle

école, celle-ci pourrait se réclamer du très libéral auteur de

_l'Allemagne_ à meilleur titre encore que de Chateaubriand. La

divergence en littérature ne se réglait pas sur la divergence en

politique. D'une manière générale, entre 1820 et 1830, la grande

pluralité des littérateurs en renom, et, dans le public, la plupart des

hommes faits, aussi bien parmi les amis que parmi les ennemis de la

Restauration, tenait pour l'école classique; ce fut la jeune génération

qui donna la victoire aux Romantiques.

Aussi, dans la Société des bonnes lettres comme à l'Athénée, le

romantisme ne se glissait-il qu'à la dérobée; le grand monde royaliste

applaudissait Victor Hugo comme il applaudissait Guiraud, Soumet et bien

d'autres, mais il ne distinguait pas sa poétique d'avec la poétique

traditionnelle, par la raison simple que Hugo écrivit d'abord dans le

goût classique et que, dans le _Conservateur Littéraire_, il se

prononçait nettement contre quelques-uns des procédés dont il allait

bientôt faire un usage retentissant. L'opinion dominante de la Société

des bonnes lettres s'est exprimée dans les leçons où Duviquet réclamait

pour nos poètes classiques toutes les qualités que s'attribuait le

Romantisme naissant, dans le discours d'ouverture du 4 décembre 1823, où

Lacretelle déclarait qu'un des objets de la Société était de combattre

les novateurs littéraires, se prononçait pour la règle des trois unités

et se moquait des poètes pleureurs qui prêtaient au joyeux moyen âge

leur lugubre mélancolie. Sans doute M. Patin démêlait plus

judicieusement du vrai goût classique la fausse délicatesse qui s'y

était mêlée au cours du dix-huitième siècle, et raillait spirituellement

La Harpe pour avoir dédaigné des beautés simples que Racine osait sentir

s'il n'osait pas les copier: mais on peut voir dans le journal officiel

de la Société que, tout en appréciant la finesse de son esprit, elle ne

lui donnait pas raison[166]. Il n'aurait pas fallu moins qu'un

Villemain, c'est-à-dire un véritable enchanteur, pour lui faire admettre

que Voltaire l'avait pris de trop haut avec Shakespeare; encore

Villemain n'y réussira-t-il en Sorbonne et peut-être ne s'en

apercevra-t-il que dans les dernières années de la Restauration. Au

reste Villemain, quoique Lacretelle dans le discours d'ouverture que

nous venons de rappeler l'eût fait espérer à ses auditeurs, ne parut

jamais dans la chaire de la Société des bonnes lettres.

Aussi le _Globe_, qui rendait justice à cette Société comme à l'Athénée,

mais qui ne cachait pas son éloignement pour la superstition intolérante

des classiques de son temps, confondait à cet égard les deux maisons

dans un même blâme. Le 4 décembre 1824, à propos d'un discours

d'ouverture où Villenave avait maladroitement laissé voir l'inquiétude

qu'une ardente concurrence faisait éprouver aux professeurs de la rue de

Valois, le _Globe_ disait que l'Athénée, fort d'un passé illustre, de la

sympathie attachée à _la seule société littéraire libérale de France_,

n'éprouverait pas de pareilles craintes s'il gardait aussi bien ses

avantages dans l'enseignement littéraire qu'il les gardait dans

l'enseignement scientifique; le public, d'après le _Globe_, n'hésitait

entre les deux maisons que parce que, dans le domaine de la critique, la

routine y régnait également.

L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle · 第 41 / 96 题