CHAPITRE IV.

Période de la Restauration.

I

Sous la Restauration, l'Athénée perdit quelques-uns de ses titres à la

faveur des juges impartiaux. Il ne faut pas accepter aveuglément

l'affirmation des _Débats_ du 15 novembre 1820, qui le déclarent en

décadence. Pourtant, il est vrai que la maison dut remercier cette

année-là, par raison d'économie, le professeur d'italien Boldoni, qui

lui appartenait depuis vingt-cinq ans, et que le nombre des cours, qui

était d'environ quinze sous le Consulat, tombe à environ dix sous la

Restauration et sous les premières années du règne de Louis-Philippe. Ce

n'est pas, on le verra bientôt, que l'Athénée ne garde point un

auditoire nombreux, enthousiaste. Mais nous avons fait remarquer plus

haut qu'un établissement aussi dispendieux avait besoin de conserver sa

clientèle tout entière, et, sous la Restauration, cette clientèle se

divisa de nouveau.

Le numéro précité des _Débats_ en accuse une mauvaise administration: de

fait, le fréquent changement des professeurs et des cours que l'on

remarquera dans les programmes de cette période marque bien chez les

directeurs un manque d'esprit de suite. Toutefois deux circonstances

indépendantes des administrateurs de l'Athénée lui ont sans doute nui

davantage.

En premier lieu, tant que la Sorbonne et le Collège de France avaient

continué à distribuer sans éclat un enseignement abandonné par le grand

public aux étudiants, il n'avait eu à lutter que contre des

établissements privés qui, dès l'abord ou bientôt, faisaient, comme lui,

payer leurs leçons, et il avait soutenu victorieusement la concurrence.

Le Collège de France avait eu beau se mêler, dès avant la fondation du

Lycée, de tenir des séances solennelles à l'exemple des Académies[152]:

faute d'hommes de talent ou du moins faute d'hommes d'esprit, il n'en

avait pas retiré grand honneur, jusqu'au temps où Delille, sous le

Consulat, réveilla par ses vers, moins spirituels encore que son débit,

l'auditoire endormi par la prose de ses collègues[153]; ses cours

étaient fort arides: la plupart des professeurs exposaient des théories

sans nouveauté, lisaient un texte classique, le commentaient

laconiquement, comparaient, s'il s'agissait d'un ancien, une traduction

avec l'original, et c'était tout[154]. Le cours de littérature française

au Collège de France n'avait encore, en 1805, que cent cinquante

auditeurs, en y comprenant tous les candidats aux grades

universitaires[155]. Les amateurs aimaient mieux payer pour entendre La

Harpe que de s'ennuyer gratuitement sur la montagne Sainte-Geneviève.

Mais, vers la fin de l'Empire, Tissot au Collège de France, La

Romiguière à la Sorbonne, commencèrent à ramener la foule vers les

chaires de l'État auxquelles Cousin, Villemain et Guizot assurèrent sous

la Restauration une popularité sans égale: on trouva dès lors un peu

chères les leçons de l'Athénée.

En second lieu, l'esprit de l'Athénée n'était plus de tout point à la

mode: sa fidélité à la philosophie du dix-huitième siècle diminuait son

influence sur la génération nouvelle. Encore la doctrine de la sensation

se soutenait-elle par son air d'indépendance; mais la timidité d'esprit

qu'elle engendre par ses procédés de minutieuse analyse, la froideur, la

sécheresse dans lesquelles elle enferme ses partisans par la crainte

d'être dupes de l'imagination ou du coeur, ne pouvaient plaire longtemps

à un public charmé des vues générales qui renouvelaient alors l'histoire

des sociétés. L'Athénée avait sans doute avec lui une partie des

libéraux, quand il confiait au jeune Arm. Marrast, à la fin de 1828, un

cours de philosophie destiné à combattre le romantisme et l'éclectisme;

le _Courrier français_ approuvait cette résistance à l'éclectisme, dont

l'apôtre le plus célèbre avait dit, d'après ce journal: «Il y a les

trois quarts d'absurde dans ce que je dis,» et affirmait que cette leçon

facilement et brillamment improvisée avait plu[156]. L'enseignement de

l'Athénée n'en prenait pas moins par là, pour ce qui touche à la

philosophie et à la littérature, un caractère un peu suranné que le

cours de philosophie positive qu'Auguste Comte y professa en 1829-1830

ne lui enleva pas, rien ne ressemblant plus au sensualisme démodé que le

positivisme naissant.

Enfin, pour comble de malheur, l'Athénée repoussait indistinctement tous

les principes du romantisme, auquel ses professeurs, qu'ils

enseignassent l'histoire, la littérature française ou la littérature

italienne, qu'ils se nommassent Jay, Buttura ou Lemercier, déclaraient

une guerre sans merci. Ceux de ses amis qui gardaient plus de mesure,

Benjamin Constant, par exemple, ne se risquaient pas à lui prêcher la

conciliation. Seuls, deux hommes s'y hasardèrent. Le premier, Lingay,

est absolument oublié aujourd'hui; mais le courage, la judicieuse

modération qu'il montre dans sa leçon d'ouverture du 22 novembre 1821,

méritent qu'on s'y arrête un moment. Après avoir déclaré que Lemercier,

auquel il donnait, d'un ton sincère, de grands éloges, avait, dans son

cours, _immolé son génie à son goût_ et développé des théories que le

rigorisme du siècle de Louis XIV eût avouées, mais qui pouvaient

paraître désormais insuffisantes ou excessives, il ajoutait: «Notre

siècle serait un siècle d'imitation, s'il était resté un siècle de

despotisme, de cour et de servitude, ou un siècle de décadence et de

délire sous le règne de cette anarchie déjà si longue en peu de jours

qui atteste si éloquemment la réaction inévitable des institutions sur

les lettres... Laissons dans la tombe de Louis XIV, dans celle de

Voltaire les regrets de toutes les gloires qui ont illustré la

monarchie; hâtons-nous de découvrir et de féconder les espérances qui

reposent dans le berceau de la Charte.» Il accordait que les vieilles

nations ne pouvaient prétendre à la même poésie que les peuples

primitifs, mais il montrait fort bien les inspirations qu'elles

pouvaient en échange tirer de la religion et de la philosophie. N'étant

pas doué du don de prophétie, il se préparait en déniant à la poésie le

pouvoir de peindre les objets physiques, l'irréfutable démenti de Victor

Hugo, mais c'était déjà justifier sa place dans sa chaire que de

comprendre si nettement que Lamartine avait fait une révolution dans la

littérature.

L'autre professeur qui, deux ans plus tard, réclama plus hardiment pour

les poètes le droit de s'affranchir de la tradition, fut Artaud.

Oubliant, comme tant d'autres, que ce sont des clercs de procureurs et

des bourgeois assis aux places à quinze sous, qui ont fondé la

réputation de Corneille et de Racine, il allait jusqu'à appeler notre

système tragique «une littérature morte qui n'a rien de vrai, qui n'est

pas la voix d'un peuple, mais tout au plus l'écho des temps passés,

défigurés par l'ignorance et l'affectation.» Heureusement pour Artaud,

de fines observations firent pardonner cette irrévérence; les plus

intraitables classiques étaient bien obligés de convenir qu'ils

recouraient à un étrange procédé quand ils imputaient leurs propres

torts à leurs adversaires: il nous apprend en effet que les premiers

accusaient les seconds d'employer des inversions forcées, de substituer

la périphrase au mot propre; Artaud renvoyait fort justement la friperie

mythologique dont les novateurs se revêtaient quelquefois par mégarde à

ceux qui prétendaient en affubler de gré ou de force tous les aspirants

à la poésie. On goûtait aussi sa franchise et sa finesse quand il

confessait que le malheur des romantiques était de _se faire les

législateurs d'une littérature qui n'existait pas encore_: «On fait la

poétique de la tragédie romantique, avant d'en avoir. Faites des

ouvrages neufs qui réussissent: on en aura bientôt trouvé la poétique.

Vienne un homme de génie plus profondément ému que les autres à l'aspect

des événements contemporains..., il ne fera qu'exprimer naïvement ce

qu'il aura senti, et par un instinct sûr il ira toucher droit au but.»

Si le romantisme n'a pas tenu toutes ses promesses, c'est parce que le

conseil d'Artaud n'a pas été suivi et parce que son espoir n'a pas été

exaucé; il est bien venu un chef d'école assez grand pour se faire

obéir et admirer, mais aussi peu naïf que possible, qui lui aussi a

rédigé trop tôt sa poétique, et qui a moins étudié l'histoire et la

société que les systèmes débattus autour de lui[157].

Mais tout ce qu'Artaud, comme Lingay, put obtenir, ce fut l'attention

polie des habitués de l'Athénée; son cours ne dura également qu'une

année, et rencontra plus de faveur au dehors que d'adhésion parmi ses

premiers juges. C'est peut-être parce que l'hostilité déclarée de

l'Athénée contre le romantisme limitait ses choix pour les professeurs

de littérature française, qu'il alla souvent les chercher parmi des

hommes incomparablement inférieurs à ses professeurs de sciences: on

comprend fort bien en effet qu'il se soit attaché, pour l'enseignement

de l'éloquence et de la poésie, des hommes tels qu'un Lemercier, un

Tissot, un Jouy; mais l'obscurité d'un Berville, d'un Parent-Réal, d'un

Villenave même, tranche trop vivement, si je puis m'exprimer ainsi, sur

la notoriété ou la gloire de leurs collègues les physiciens ou les

physiologistes.

Toutefois, si les juges impartiaux et clairvoyants commençaient à

mesurer leur faveur à l'Athénée, le gros de la bourgeoisie lui demeurait

fidèle. Il se l'était attachée par une adhésion éclatante au parti

libéral. À la vérité en 1814 il avait envoyé une adresse respectueuse à

Louis XVIII; mais le souvenir des bienfaits du comte de Provence, la

joie d'être enfin délivré de guerres éternelles, d'échapper au

despotisme, de trouver un arrangement qui sauvait l'intégrité du

territoire, suffisent à expliquer cette démarche qui lui est commune

avec le Conseil de l'Université, le Collège de France, la Faculté de

Droit[158]. Au demeurant, les ultras se chargèrent de tuer promptement

la popularité renaissante des Bourbons. Sous ce régime où la censure ne

parvenait pas plus à intimider l'opinion que la Charte à la rassurer, où

l'on avait, si l'on veut parler sans chicane, et le droit de tout dire

et le droit de tout craindre, l'Athénée accueillit hardiment les

discussions politiques.

Benjamin Constant les y introduisit, en effet, tantôt sous la forme de

ces questions générales où il excellait, tantôt sous celle d'hommage

rendu à un étranger de mérite; «L'Athénée,» disait un peu naïvement la

_Minerve_, en 1819, «s'est ouvert une route nouvelle: débattre les

questions politiques est un moyen assuré d'exciter un grand intérêt. La

dernière lecture de M. B. Constant avait pour objet de rechercher la

différence qui existe entre la liberté des peuples anciens et la liberté

des nations modernes. L'assemblée était nombreuse et brillante, et

l'orateur a été souvent interrompu par de fréquents et vifs

applaudissements.» Or ce débat une fois posé avait tout naturellement

amené l'orateur à condamner l'exil politique (c'est-à-dire le

bannissement des régicides), l'intolérance en matière d'éducation

(c'est-à-dire le projet de rendre l'enseignement au clergé), et il ne

lui avait plus fallu qu'un peu de bonne volonté pour louer la loi des

élections qui venait, suivant son expression, de permettre à la

reconnaissance nationale de récompenser trente ans de fidélité aux

principes dans la personne du plus illustre défenseur de la liberté

(c'est-à-dire de Lafayette)[159]. Quand Jouy consacrait une partie de

son cours de 1819-1820 à prouver que les rois ne peuvent se réclamer

d'une morale spéciale, il partait lui aussi d'une thèse générale, mais

les conseils que la même année Viennet donnait à Ferdinand VII, dans une

épître lue à l'Athénée, invitait à l'application des théories. Azaïs,

dans son cours de philosophie générale en 1821-1822, avait invité ses

auditeurs à lui adresser par lettre des objections et des questions:

ils en vinrent très vite, curieux symptôme du temps, à lui demander son

opinion sur les conjonctures politiques; il répondit sans embarras qu'à

son sens les hommes actuellement au pouvoir n'iraient pas jusqu'au bout

de leur système, que la vérité triompherait prochainement puisqu'on le

laissait paisiblement exposer sa doctrine, alors que sous Napoléon qu'il

vénérait, mais qui était obligé de respecter la religiosité, il était

mal vu du pouvoir: il ajoutait que, maintenant que _la glace était

rompue_, il s'ouvrirait avec la même franchise sur tout ce qui

intéresserait l'auditoire. Les administrateurs de l'Athénée firent sur

ces digressions des remarques qui l'année suivante empêchèrent Azaïs de

remonter dans sa chaire. Mais plus tard ils accordèrent à d'autres bien

plus de liberté que n'en avait pris l'ancien pensionnaire du duc

Decazes, puisqu'ils laissèrent Tissot, dans la séance d'ouverture de

l'année 1826-1827, dénoncer, à la joie du _Courrier Français,

l'influence occulte_ qui menaçait les libertés les plus chères de la

France[160].

Encore était-ce là seulement ce que l'on confiait à la presse; les

professeurs de l'Athénée osaient bien davantage. Des rapports de police

conservés aux Archives nationales les montrent discutant hardiment le

projet de loi sur le sacrilège, le licenciement de la garde nationale,

déchirant la fiction constitutionnelle de l'irresponsabilité du

monarque; à propos d'une des mesures de Charles X, qu'il considère comme

une provocation, Villenave disait: «Ce ne serait pas la première fois

qu'on aurait vu des souverains déposés pour avoir méconnu la voix du

peuple.» À propos de la chronique de Turpin, qui qualifie Charlemagne de

très grand et très révérendissime, il s'écriait: «Voilà bien le style

servile et rampant d'un moine! Il n'y avait qu'un prêtre qui fût capable

de commencer ainsi un ouvrage rempli d'ailleurs de prodiges et de

miracles.» Dunoyer, Charles Comte rivalisent de véhémence avec lui,

Crussolle-Lami tient des propos séditieux; Alexis de Junien donne

clairement à entendre que la Constitution des États-Unis pourrait bien

franchir l'Atlantique; il n'est pas jusqu'à un futur recteur qui ne

s'émancipe: Artaud taxe, en effet, les Croisés de fanatisme et de

brigandage. Les rapports ajoutent qu'une assistance nombreuse savourait

par avance ces invectives, les applaudissait avec éclat, les commentait

avec passion.

Il ne faudrait pas suspecter la police, quoique alors insuffisamment

scrupuleuse d'avoir inventé ces propos. Le ministre de la police semble

pourtant nous y inviter, quand il demande au préfet, son subordonné,

s'il ne pourrait pas charger de ces rapports un commissaire de police

qui eût qualité pour verbaliser. Mais le préfet, outre qu'il avertit

judicieusement qu'un personnage officiel serait mal choisi pour une

surveillance occulte, garantit l'exactitude de son agent, et tout

lecteur de ces rapports y verra le cachet de la sincérité: ce n'est pas

une énumération incohérente de propos compromettants que tout délateur

peut imaginer; on y reconnaît un homme qui sait suivre et rédiger une

leçon, qui discerne la thèse générale licite dans ses hardiesses d'avec

le défi, le sarcasme, la menace. Le gouvernement n'a donc pu douter que

l'Athénée ne se transformât à certains jours en un véritable club: il ne

le ferma pas pourtant, et se contenta de refuser, en 1822,

l'autorisation d'ouvrir à Marseille un établissement analogue[161].

Cette longue patience indique de quel prestige la maison de Pilâtre

jouissait encore.

L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle · 第 40 / 96 题