IV

Le Lycée des Arts avait de plus justes titres à balancer la célébrité

du Lycée Républicain. Il avait même rendu des services plus immédiats.

Durant ces années où il fallait défendre à la fois la France contre

l'ennemi et contre la famine, ses membres, tout en faisant leurs cours,

s'étaient employés avec un zèle admirable à provoquer, à faire connaître

les inventions utiles, depuis la machine à fabriquer des canons que

venait d'inventer un ancien facteur de pianos, Jean Dillon, depuis les

procédés nouveaux pour faire du salpêtre, jusqu'aux moyens de réserver

toute la farine pour l'alimentation; depuis l'exploitation des mines

jusqu'à l'élève des vers à soie et aux machines à moissonner ou à

fabriquer des rubans[123]. Dès la fin de 1794, le Lycée des Arts avait

rédigé plus de cent cinquante rapports signés des noms de Lavoisier, de

Darcet, de Fourcroy, de Vicq d'Azyr, de Lalande, etc.; en janvier 1797,

il avait récompensé déjà cinq cent quatre-vingts inventions ou

perfectionnements utiles[124]. Il appuyait d'autant plus efficacement

les inventeurs pauvres auprès du gouvernement que ses membres

composaient en grande partie le Bureau de consultation des Arts et

Métiers, établi le 12 septembre 1791 pour leur distribuer 300,000 livres

par an; il payait, nous l'avons dit, une partie des frais de

l'application de leurs théories; il leur offrait un Bureau central des

Arts pour se mettre en communication avec les industriels, une caisse de

dépôts pour la montre et la vente de leurs machines moyennant un droit

de 3 p. 100, leur avançait de l'argent aux mêmes conditions, et

souhaitait que, à l'exemple de l'Angleterre, le gouvernement prêtât

gratuitement à tout homme qui en aurait besoin, sur sa valeur

personnelle estimée d'après sa profession[125]. Cinq sociétés d'utilité

publique recevaient de lui l'hospitalité; la Vendée ravagée lui

demandait un modèle de pressoirs propres à être construits rapidement,

et il promettait d'en fournir un dans les quarante-huit heures;

plusieurs départements, qui manquaient de professeurs pour leurs Ecoles

centrales, en réclamaient de lui.

Nous passerons, à un établissement d'un zèle reconnu, l'apparence de

futilité que lui donnaient ses concerts et ses fêtes[126]. Nous

donnerons acte des encouragements qu'il offrait à la vertu. Nous ne nous

permettrons pas, comme la _Décade_ du 10 germinal an IV, de sourire de

ce voeu adressé à un fabricant de filigrane: «Puissions-nous enflammer

votre génie et l'encourager à produire de nouveaux miracles!» Mais nous

ne lui accorderons pas le sens pédagogique; non que plusieurs de ses

membres ne sussent parfaitement enseigner, mais ils méconnaissaient une

vérité primordiale, savoir: que le talent des maîtres ne supplée pas à

l'insuffisance de préparation des élèves. Il est vrai que sur ce point

le malheur du temps les ramena malgré eux à des visées plus sages; en

l'an II ils avaient professé des cours dont la plupart, pour être

entendus, auraient réclamé des auditeurs une vocation éprouvée dans un

examen: agronomie, mécanique et perspective, calcul appliqué au commerce

et aux banques, physique végétale, chimie appliquée aux arts, harmonie

théorique et pratique, contrepoint, composition, technologie

(c'est-à-dire tout ce qui a rapport aux manufactures); mais l'année

suivante, la réquisition ne laissant à Paris que les jeunes gens

au-dessous de dix-huit ans, le Lycée des Arts ne distribua durant l'an

III, outre l'enseignement primaire, que les connaissances qu'on acquiert

aujourd'hui dans les Ecoles de commerce. Mais en l'an IV, l'anatomie, la

physique végétale, l'économie politique reparurent; la chimie

s'installa à côté d'elles; Sue et Fourcroy remontèrent en chaire,

introduisant avec eux Brongniart: par malheur, pour de tels cours, ce ne

sont pas toujours les maîtres, même illustres, qu'il est le plus

difficile de trouver.

Le directeur du Lycée des Arts n'entendait peut-être pas très bien non

plus les règles d'une bonne éducation. N'était-ce pas exalter par une

récompense disproportionnée l'amour-propre de ses jeunes élèves que de

présenter les meilleurs d'entre eux à la Convention[127]? On nous

répondra que cet honneur était si prodigué qu'il ne devait plus tourner

les têtes. Soit! Mais, même dans un temps où nos soldats observaient

leur _pacte avec la mort_, était-il sage de confier aux quatre cents

élèves gratuitement admis, le soin de rédiger leur règlement d'ordre, et

fallait-il demander à l'âge de l'étourderie un serment de bien

travailler[128]? Espérons du moins que le Lycée des Arts n'avait pas

invité ses écoliers à la séance publique où il laissa une institutrice

de la rue des Champs-Elysées faire réciter par une de ses élèves un

morceau sur l'influence réciproque des deux sexes qu'heureusement, dit

la _Décade_ du 30 thermidor an III, l'enfant n'était pas en état

d'avoir composé!

Mais ces erreurs ne doivent pas faire oublier les services qu'il a

rendus à la science, surtout si l'on se souvient qu'il donnait son zèle

gratuitement, que l'entrée aux séances publiques même était gratuite, et

que les deux artistes qui prirent à leur charge les frais que le

désintéressement des savants ne pouvait supprimer ont caché leurs

noms[129].

Ce n'est qu'en l'an III que l'administration revint à l'espérance de

faire payer l'entrée aux cours et aux séances: on espérait tirer de là

quelques ressources qui, jointes au produit de la vente du _Journal des

Arts_ et de notices sur les inventions examinées par le Lycée et aux

cotisations des membres de son directoire, permettraient de subvenir à

des dépenses qui en l'an IV allaient monter à 500,000 francs par an; on

aurait aussi voulu, à partir de l'an IV, assurer quelques honoraires aux

professeurs[130]. Encore réservait-on quatre cents places pour les

sujets pauvres; et le _Journal de Paris_ put annoncer le 23 février et

le 10 mars 1795 que, _à la prière de quantité de nos frères des

départements_, appelés à l'École normale, le Lycée des Arts ouvrait dix

cours dialogués où il leur offrait six cents places également gratuites.

Malheureusement les recettes n'atteignirent pas la somme qu'on espérait:

bien que les membres se décourageassent si peu qu'en l'an V ils étaient

trois cents[131], il fallut solliciter l'appui du gouvernement. Déjà, le

17 messidor an III, le directoire du département de la Seine avait

recommandé le Lycée des Arts à la libéralité de la Convention, et, le 19

vendémiaire de la même année, Grégoire avait demandé et obtenu que

l'État imprimât à ses frais les rapports lus dans les séances publiques

du Lycée des Arts[132]; mais cela ne suffit pas. Enfin le 1er

vendémiaire de l'année suivante, Lakanal, au nom du comité d'instruction

publique, obtint pour lui, à titre d'encouragement, une somme de 60,000

livres.

Pourtant des infiltrations détérioraient le local, l'architecte ayant eu

l'ingénieuse idée de mettre les salles en contre-bas du jardin et

d'entourer l'édifice d'une pièce d'eau. Ne pouvant obtenir qu'on le

réparât[133], Désaudray sollicita, comme compensation, un prolongement

de bail ou, à charge d'entretenir en bon état le Jardin-Égalité, la

jouissance gratuite; mais certaines personnes mal disposées crièrent au

charlatanisme, prétendirent qu'il ne cessait de demander de l'argent; et

en ventôse an V, sur un rapport de Camus, les Cinq-Cents passèrent à

l'ordre du jour sur la proposition[134]. Le gouvernement songeait même à

s'épargner les frais d'assainissement que réclamait le quartier du

Palais-Royal en faisant passer des rues sur l'emplacement du jardin, et

laissait la _Décade_ penser toute seule qu'il conviendrait en pareil cas

de donner un autre local au Lycée des Arts[135].

Une circonstance imprévue dispensa le gouvernement de commettre une

injustice: le 26 frimaire an VII (6 décembre 1798) un incendie consuma

entièrement le cirque où le Lycée des Arts était installé; et il faut

bien croire que l'établissement passait pour faire mal ses affaires; car

certains accusaient, sans preuves d'ailleurs, les administrateurs

d'avoir allumé eux-mêmes le feu[136].

Cet événement porta un coup sensible au Lycée des Arts. Il erra quelque

temps de salle en salle; un de ses membres, Frochot, préfet de la Seine,

lui donna asile à l'Oratoire, alors sécularisé, puis à l'Hôtel de ville.

Mais l'imminente réorganisation des écoles publiques fournit un prétexte

opportun pour cesser les cours[137]. Réduit au rôle plus aisé à soutenir

de société d'encouragement, le Lycée des Arts, devenu l'Athénée des

Arts, continua tant à publier qu'à récompenser des travaux littéraires

et surtout scientifiques. Ses séances publiques, où l'on entendit, entre

beaucoup d'autres poètes, Mme Anaïs Ségalas, et auparavant la belle

Théis, qui s'appelait alors Mme Pipelet avant de s'appeler la princesse

de Salm, attirèrent encore longtemps la foule. Car il ne cessa

d'exister qu'à la fin de 1869. Mais le grand public avait peu à peu

perdu la mémoire de son désintéressement, de ses services, de ses

exemples. Toutefois, la science contemporaine se souvient de lui: M.

Berthelot l'a mentionné avec honneur en août 1888 dans le _Journal des

Savants_[138].

V

Le Lycée Républicain, avec des cours plus attrayants et plus de

professeurs célèbres, se maintint beaucoup mieux. L'absence de La Harpe,

entre le 18 fructidor et la fin de l'année qui suivit le 18 brumaire,

lui causa sans doute quelque préjudice. Il l'avait remplacé par Mercier,

qui, dans une leçon, prit Newton à partie et replaça, de son autorité

privée, la terre au centre du monde[139]. Du moins l'auditoire ne

s'endormait pas; et La Harpe trouva un public attentif devant sa chaire,

quand il y remonta à la fin de 1800.

Au surplus, il amenait avec lui et plaçait savamment en évidence une

auditrice dont la présence eût suffi pour remplir la salle, Mme

Récamier; mais son talent et ses digressions politiques n'avaient rien

perdu de leur popularité[140]. À la rentrée de l'an IX, on remarqua que

le public était cinq fois plus nombreux que précédemment; et M. Legouvé

m'a signalé le récit[141] d'une curieuse ovation que l'auditoire fit un

jour à son professeur favori: La Harpe, dit Bouilly dans les

_Encouragements de la Jeunesse_, ayant passé la nuit à retoucher un

morceau sur La Fontaine, s'endormit dans la salle d'attente du Lycée,

tandis qu'un de ses collègues occupait la chaire; il dormait encore

quand celui-ci eut fini; on respecta son sommeil, et Luce de Lancival,

prenant ses cahiers, fit sa leçon à sa place; mais La Harpe s'éveille,

écoute, s'approche, se montre sans le vouloir, et la salle éclate en

applaudissements. Mais les clameurs soulevées par la publication de sa

Correspondance Russe et l'intempérance de ses attaques contre les

philosophes, firent oublier à Bonaparte que La Harpe avait exalté le 18

brumaire; et, une troisième fois, La Harpe, sexagénaire et malade, dut

quitter le Lycée et Paris[142]. Il ne revint guères d'exil que pour

mourir le 11 février 1803[143].

Il n'emportait pas avec lui la fortune du Lycée[144]: l'administration

avait acquis à la fin de 1800 de précieux collaborateurs en donnant à

Roederer une chaire d'économie politique, à de Gérando une chaire de

philosophie morale; et celui-ci, résolu à s'interdire les réquisitoires

que La Harpe n'avait pas eu tort de prononcer jadis, mais qu'il avait

tort de répéter sous le Consulat, avait prononcé ces belles paroles:

«C'est parce que nous avons tous souffert qu'il nous convient à tous

d'oublier. Ce serait peut-être aujourd'hui être l'ennemi du présent, de

l'avenir, que d'insister trop sur les souvenirs du passé;» enfin, recrue

bien plus illustre, le Lycée s'était adjoint un peu auparavant Cuvier

pour l'histoire naturelle des animaux[145], et Biot, Thénard et

Richerand y commencèrent, quelques années après, le premier un cours de

physique expérimentale, le second un cours de chimie, le troisième un

cours de physiologie[146]. A.-M. Ampère y enseigna, en 1806-1807, le

calcul des probabilités. Sans avoir une aussi bonne fortune pour

l'enseignement des lettres, le Lycée, à la fin de 1803, put enfin

ressaisir Garat, et s'agréger l'érudit et spirituel Ginguené, pour

lequel il fonda une chaire d'histoire littéraire moderne, et qui

préluda, devant ses auditeurs, à son important ouvrage sur la

littérature italienne[147]. Seule, la chaire de La Harpe ne rencontra

pas un brillant titulaire; on la donna à Vigée. François Hoffmann

s'exprime avec inexactitude dans la première de ses _Lettres

champenoises_ quand il présente Chénier comme ayant succédé à La

Harpe[148]. Chénier ne professa au Lycée que dans les deux années qui

précédèrent les _Lettres champenoises_ de 1807; il y fit alors, d'après

la _Nouvelle Biographie générale_, un cours sur la littérature française

jusqu'à Louis XII; auparavant, il y avait simplement lu quelques

morceaux, par exemple, comme nous l'apprend l'édition des oeuvres de

Chateaubriand de 1836, son jugement sur _Atala_.

La coutume s'était en effet introduite au Lycée de donner des séances

littéraires où ne paraissaient pas seulement les professeurs: Luce de

Lancival, Legouvé, Daru y lisaient des vers. On avait même cessé d'y

dédaigner l'appât de la musique[149]. Les administrateurs, entrant dans

la pensée de Pilâtre de Rozier, voulaient en faire un lieu de réunion

mondaine en même temps que d'étude; de là, l'ouverture des salons de

lecture et de conversation dont nous avons parlé.

Ce mélange de solidité et de frivolité permit au Lycée Républicain de se

soutenir. Le retour de la tranquillité, de la prospérité, le silence

auquel fut bientôt réduite la tribune politique lui profitèrent.

L'épithète qu'il avait prise pendant la Révolution n'allait bientôt plus

être compatible avec les institutions de la France: une conjoncture lui

épargna la mortification de l'immoler à Bonaparte, et lui fournit une

occasion décente de changer de nom. Les établissements nationaux

d'enseignement secondaire ayant reçu en 1803 le nom de Lycées, il prit

celui d'Athénée tout court: l'adjectif compromettant disparut ainsi sans

bruit avec le substantif.

C'étaient d'ailleurs alors des citoyens fort paisibles que les habitués

de ces cours: on nous les représente dormant près du feu ou parcourant

des journaux dans le cabinet de lecture en attendant qu'un des garçons

de service annonçât le commencement d'une leçon[150]. Mais ils étaient

fortement attachés à un établissement où ils trouvaient des plaisirs si

variés: ils le prouvèrent en lui demeurant fidèles malgré l'acharnement

avec lequel certains des adversaires de la Révolution essayèrent de le

déconsidérer. Les rédacteurs des _Débats_, en particulier, Féletz

d'abord, puis Hoffmann, épuisèrent leur ironie sur les leçons et les

lectures qu'on y entendait. Le premier surtout ne cessait de harceler

d'épigrammes poliment désobligeantes Vigée et Ginguené. Les incidents

fâcheux qui, par aventure, se produisaient avant ou pendant la leçon

étaient aussitôt publiés par lui. Vigée perdit enfin patience, et un

procès intenté à Féletz en 1804 délivra pour onze ans l'Athénée d'un

auditeur malveillant. Mais d'autres continuèrent la guerre, en attendant

que les _Débats_ revinssent à la charge à partir de 1807 avec les

_Lettres champenoises_ d'Hoffmann et que la _Gazette de France_ pour des

raisons analogues s'acharnât contre le cours d'éloquence de Victorin

Fabre que le _Mercure_ soutenait.

Les adversaires de l'Athénée lui reprochaient deux choses, le caractère

superficiel de son enseignement et sa partialité contre le

christianisme: griefs en partie fondés. Néanmoins le parti pris,

l'insistance de Féletz lui font peu d'honneur. Autant on approuverait

quelques articles où l'esprit du cours de Ginguené ou du Lycée en

général serait exposé et critiqué, autant cette réfutation ironique,

composée au jour le jour, fatigue même le lecteur désintéressé ou acquis

aux idées que le journaliste défend. Aussi éprouve-t-on du plaisir à

constater par les aveux répétés de Féletz et d'Hoffmann que les cours

attiraient encore beaucoup d'auditeurs. On aime à entendre un de nos

détracteurs, Auguste de Kotzebue, avouer, dans ses _Souvenirs de

Paris_, qu'il est impossible de trouver à aussi bon marché un plaisir

plus varié et qui flatte plus agréablement l'esprit. Pourtant on cessa

de faire salle comble: les embarras financiers un instant conjurés

reparurent. Mais l'Athénée restait en possession de la faveur publique.

Vers 1810, deux nouveaux professeurs y avaient contribué; Gall, en

exposant son système sur la _cranioscopie_, Lemercier par le cours de

littérature dramatique qu'il publiera plus tard en 1820 après l'avoir

repris sous la Restauration. Ces deux cours furent plus remarqués encore

que les professeurs ne l'auraient désiré: Gall fut poursuivi de brocards

par les journalistes ennemis de l'Athénée, et Lemercier faillit payer

encore plus cher son succès. Les esprits cultivés étaient alors si las

du despotisme impérial, des guerres éternelles où Napoléon épuisait la

France, que le sage Guizot, dans sa leçon d'ouverture du 11 décembre

1812 à la Faculté des Lettres, faussait par instants l'histoire pour

censurer, non sans excès, le gouvernement de l'Empereur. Lemercier, de

son côté, employait les auteurs anciens à rappeler aux auditeurs de

l'Athénée que le despotisme tue la poésie. Ses paroles étaient

rapportées au maître, et, en attendant que l'autorité punît ces

insinuations, un fanatique de Napoléon prit sur lui de tirer sur

Lemercier un coup de pistolet qui heureusement rata. Lemercier dut

interrompre son cours[151].

L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle · 第 39 / 96 题