Alors, en effet, il attaque la philosophie du dix-huitième siècle tout
entier, la République et même la Révolution en général. Il embrasse dans
une haine commune tous les partis qui, depuis 1789, ont dirigé la
France. Le terme de républicain devient dans sa bouche une expression
flétrissante; il réprouve _les publicistes actuels qui nous ordonnent
sous peine de la vie de regarder comme des mots synonymes la royauté, le
despotisme, les tyrans_. Ses articles du _Mémorial_ qu'il rédige avec
Fontanes et Vauxcelles, et où il déclare qu'en 1793 la Révolution
comptait déjà quatre années de crimes, ne sont pas plus amers ni plus
violents que ses leçons[110]. J'ignore ses relations avec le
conspirateur royaliste Brotier dont les papiers rangent La Harpe avec
Lacretelle et Richer-Serisy parmi les principaux meneurs des
sections[111]; mais il est manifeste qu'il appartient alors de coeur au
parti royaliste.
Sainte-Beuve, dans un article sur Mme de Staël, émet l'opinion que ce
ne dut pas être au Lycée demeuré fidèle à l'esprit de la Révolution que
La Harpe se rétracta de la sorte, mais plutôt rue de Provence, près de
la rue du Mont-Blanc[112]. Cette conjecture doit être écartée. Car,
outre qu'elle a contre elle une assertion positive de M. Thiers[113], je
n'ai rien trouvé qui l'appuie, ni dans les nombreuses notes ou préfaces
du _Cours de littérature_ où La Harpe fournit des éclaircissements sur
son enseignement, ni dans Daunou, son exact et véridique biographe,
quoiqu'il avance que le Lycée l'avait rayé de sa liste après Vendémiaire
et ne l'y rétablit qu'à la fin de 1796. Nous verrons La Harpe inscrit en
1797 sur la liste des cours d'un autre établissement, mais cet
établissement comptera précisément parmi ses membres plusieurs amis
dévoués du gouvernement. Les procès-verbaux du Lycée conservés à l'Hôtel
Carnavalet prouvent que La Harpe y resta durant tout le cours de l'an V
et que l'on comptait sur lui pour l'an VI[114]; et toutes les fois que
les contemporains relèveront une diatribe de La Harpe, c'est dans leurs
comptes rendus des séances du Lycée Républicain.
Pourquoi donc La Harpe et la société polie qui l'écoutait, si patients,
si confiants sous les thermidoriens, haïssent-ils les hommes du
Directoire à qui ils ne peuvent reprocher la Terreur? La cause en est
dans la politique haineuse et méprisante à laquelle le Directoire se
laissait aller contre le catholicisme. Provoqué par la propagande que
les prêtres insermentés faisaient en faveur de la royauté, il revint sur
la tolérance que la Convention avait fini par accorder[115]. Nourri des
livres de Voltaire et de Rousseau, il constatait avec surprise et
mécontentement l'ascendant que le catholicisme conservait encore; il
avait cru épargner un moribond, et le malade se portait mieux que lui.
Alors ces hommes qui avaient détesté et renversé Robespierre, mais qui
avaient pris sous lui l'habitude de gouverner despotiquement,
employèrent tout un système d'intimidation et de sarcasme contre une
religion qui s'obstinait à vivre et menaçait la République de ses
représailles. Ce fut ce retour partiel à la violence, ce repentir
malencontreux d'hommes modérés tels que Chénier et La
Révellière-Lepeaux[116], qui brouillèrent La Harpe et ses auditeurs avec
le gouvernement. Ce sont les écrits et les instructions de La Révellière
contre le christianisme qui excitèrent sa colère; c'est quand une
administration locale déclare que, _fidèle aux principes républicains_,
elle a _soigneusement défendu_ aux instituteurs publics _de mêler à
leurs leçons rien qui puisse rappeler l'idée d'un culte religieux_,
qu'il s'écrie au Lycée: «Partout on se demandera quel doit être l'état
d'un peuple dont les magistrats parlent ce langage _au nom de la loi_
(souligné) et que peut être une _république_ (souligné) dont ce sont là
les principes.» C'est en haine de ceux qu'il appelle des _oppresseurs
philosophes dont la place n'est déjà plus tenable dans l'opinion et qui
bientôt n'en auront plus aucune_, qu'il conçoit pour la République une
aversion qui va parfois jusqu'à troubler son jugement: ne prétendra-t-il
pas bientôt que la journée du 30 prairial an VII (18 juin 1799), dans
laquelle ses amis, unis à leurs adversaires, ont chassé La Révellière du
Directoire, _a remis au premier rang dans la République les complices de
Baboeuf_?[117].
L'enseignement de La Harpe et ses articles dans le _Mémorial_ jetèrent
les partisans du Directoire dans une irritation qui se marqua, lors du
18 fructidor, par un arrêt de proscription et inspirèrent aux
voltairiens de toute opinion un ressentiment qui n'est peut-être pas
encore apaisé de nos jours[118].
Cependant le Lycée Républicain ne souffrit pas des attaques dirigées par
La Harpe contre le gouvernement. Il se tira également bien d'une autre
difficulté: l'année 1797, qui le priva pour deux ans de La Harpe, lui
avait, dès les premiers jours, suscité un nouveau rival: le 17 janvier,
les fondateurs d'un Salon des Étrangers, qui existait depuis deux ans,
ouvrirent un établissement analogue, le Lycée des Étrangers, appelé
aussi Lycée Marbeuf, du nom de l'hôtel où il fut d'abord installé dans
le faubourg Saint-Honoré, puis Lycée Thélusson quand il eut été
transporté à l'hôtel Thélusson, rue de Provence, en face de la rue
d'Artois, et quelquefois aussi Lycée de Paris[119]. Ce Lycée avait
obtenu que plusieurs des professeurs de la rue de Valois lui prêtassent
aussi leur concours: aux noms peu connus d'Audin Rouvière, de Pinglin,
chargés l'un de l'hygiène, l'autre de la logique, il était fier
d'ajouter ceux de Sue pour l'histoire naturelle, de Demoustier pour la
_morale à l'usage des dames_, de La Harpe enfin pour la littérature. Il
ne faudrait pas croire qu'il eût pour cela dérobé ces trois professeurs
au Lycée de Pilâtre. Les termes dans lesquels la _Décade_ annonce le 30
nivôse an V qu'ils vont enseigner à l'hôtel Marbeuf marquent bien qu'ils
gardent leur première chaire: «Ce qu'il y a de singulier, dit-elle,
c'est que ce sont à peu près les mêmes professeurs qui remplissent les
chaires de l'autre Lycée, c'est-à-dire La Harpe, Sue, Demoustier.» Pour
La Harpe, en particulier, c'est au Lycée Républicain qu'il recommença en
1797 la réfutation d'Helvétius qu'il y avait présentée en 1783. On
retrouve sur tous les programmes ultérieurs du Lycée Républicain, sinon
Demoustier, du moins Sue et même La Harpe dès qu'il ne croit plus le
séjour de Paris dangereux pour lui. Les trois professeurs avaient sans
doute cédé au désir légitime d'accroître leurs ressources[120].
Il ne faudrait surtout pas croire que le nouveau Lycée eût été fondé
dans une pensée d'hostilité contre la République. Si La Harpe y
professe, si en juin 1797 on y couronne son buste, la _Décade_, qui sur
un rapport inexact le raille d'avoir assisté complaisamment à sa propre
apothéose[121], n'attribue au Lycée Marbeuf aucun caractère politique.
Comment l'aurait-elle fait, quand Chénier comptait au nombre des
souscripteurs de ce Lycée, et quand un des statuts en bannissait la
politique? C'est le journal même de Chénier, le _Conservateur_, fondé le
1er septembre 1797, trois jours avant le 18 fructidor, qui nous
l'apprend dans le numéro du 3 floréal an VI. La vérité est que ce Lycée
offrait l'attrait alors plus rare que jamais d'_une douce société_; le
mot est de la _Décade_; les discussions irritantes étaient formellement
exclues des morceaux qu'on présentait à ses concours et bannies même des
conversations. L'on était sûr de goûter, dans un cercle où l'irascible
Chénier consentait, c'est tout dire, à n'être qu'un poète, le plaisir
d'oublier ce qu'on avait fait ou souffert pendant la Terreur. On y
venait dans les instants où l'on était las d'entretenir ses propres
ressentiments. Des femmes du monde, des hommes de lettres, des artistes
de tous les partis ou dégagés de tous les partis, Lebrun, Lemercier,
Ducis, Palissot, Cherubini, Lesueur, Méhul, Mesdames de Beauharnais et
Dufresnoy s'asseyaient auprès de Rouget de l'Isle et de David, l'ancien
ami de Marat. Il aurait fallu que les vers soumis avant la lecture
publique au jugement d'Arnault, de Legouvé, de Laya et de Vigée fussent
bien mauvais pour ne pas plaire à un auditoire heureux et surpris de se
trouver si pacifique. Ce Lycée avait un journal à lui, _les Veillées des
Muses_, qui trouvait des lecteurs. On avait sans doute la même
indulgence pour ses cours, mais on la témoignait en n'en parlant pas.
Nous ferons de même, et nous répondrons au journaliste malin qui
constate que telle leçon n'y a duré qu'un quart d'heure, que dans ces
cours, au moins, on n'avait pas le temps de s'ennuyer[122].