À la fin de 1794, le Lycée Républicain n'était pas délivré de toute
inquiétude: trouverait-il dans une population d'où la terreur était
enfin bannie, mais où l'aisance, la liberté d'esprit n'étaient pas
encore revenues, assez de souscripteurs pour subvenir à ses frais? Les
administrateurs du Lycée s'adressèrent à la Convention; mais celle-ci se
borna à ordonner l'impression du rapport très favorable de Boissy
d'Anglas, qui concluait à une subvention de 20,000 francs, en retour de
laquelle 96 auditeurs peu aisés seraient admis gratuitement, et ajourna
le projet de décret[97]. Réduits à leurs seules ressources, les
administrateurs du Lycée s'ingénièrent à en multiplier les attraits: le
10 nivôse an III, la bienveillante _Décade_ annonça qu'ils tenaient à la
disposition des amateurs un salon de conversation, un salon de lecture
avec une bibliothèque nombreuse et choisie, d'autres pièces garnies de
tableaux, de gravures, de dessins, de modèles de machines, un salon
particulier pour les dames qui désireraient se réunir à part, avec un
_forte piano_. (Qu'on ne s'étonne pas de cette attention mondaine! Rien
n'était à dédaigner pour recomposer les auditoires dispersés par la
Terreur. Un curieux article de la _Décade_ du même jour, qui peint
vivement l'état de délaissement, de délabrement où végétaient plusieurs
cours de physique, y compris celui du Collège de France, nous apprend
que, dans un cours plus suivi qui se faisait au Louvre, on apportait une
chaufferette à chaque citoyenne.)
Le Lycée Républicain offrit au surplus, à partir de la rentrée de 1794,
un attrait plus puissant; il offrit un soulagement à la conscience
publique. Dès le 11 nivôse de l'an III (31 décembre 1794), La Harpe y
commença la série de ses ardentes diatribes contre la Terreur par son
discours sur la guerre déclarée par les tyrans (révolutionnaires) à la
raison, à la morale, aux lettres et aux arts. Le sujet, annoncé à
l'avance par la _Décade_ du 10 nivôse, avait attiré une foule
considérable, qui écouta l'orateur, dit La Harpe, _avec une sorte de
silence sombre et inquiet; il semblait que l'on eût peur d'entendre ce
qu'il n'avait pas peur de dire; et, quand les applaudissements rompaient
le silence, c'étaient les cris de l'indignation soulagée_[98].
Dès lors, jusqu'à la fin de la vie de La Harpe, la haine de la Terreur
forma comme l'esprit du cours le plus suivi du Lycée: elle en fut même
quelque temps l'unique inspiratrice; car les leçons qui suivirent le
discours du 31 décembre 1794 furent consacrées à une ample étude de
l'abus des mots dans la langue révolutionnaire, dont l'auteur put
composer plus tard tout un volume qu'il fallut réimprimer deux fois
sur-le-champ pour satisfaire l'empressement du public[99]. Les auditeurs
de La Harpe lui demandaient beaucoup moins alors de former leur goût que
de traduire publiquement leurs douleurs, leurs colères, leurs craintes
et leurs espérances. La _Quotidienne_ du 10 décembre 1795 rapporte les
propos fort libres qu'ils tenaient sur le compte de Tallien. Jusque sous
le Consulat, c'était, dit Dussault, un désappointement pour eux quand La
Harpe se renfermait dans la littérature pure[100]. À peine sur les trois
ou quatre cents personnes qui l'écoutaient, un mécontent se hasardait-il
à l'interrompre; la minorité dissidente n'éclatait qu'après la séance,
soit dans la salle même, soit dans les journaux[101]. D'ailleurs, bien
que La Harpe ne soit plus là pour soutenir ses réquisitoires par
l'habileté de son débit[102], la pitié pour les victimes, surtout la
colère contre les oppresseurs, le souvenir de ses propres périls, le
repentir de ses écarts, le zèle du néophyte y respirent encore.
L'éloquence véritable ne s'y rencontre pas, parce que La Harpe n'a pas
assez mûri sa colère; il s'y abandonne au lieu de la dominer, et
l'exhale dans des pages rarement déclamatoires, rarement injustes, mais
toujours diffuses. L'ensemble n'en demeure pas moins animé, et le détail
offre de la couleur et du trait.
Le Lycée qui applaudissait La Harpe lui-même n'avait pas encore rompu
avec la République. C'est une erreur que de croire, comme on le fait
d'ordinaire, qu'il était sorti monarchiste de la prison du Luxembourg:
il en était seulement sorti chrétien. Ce qui a trompé, c'est qu'on a
jugé de ses opinions par son cours de littérature où, comme il le dit
lui-même, et comme les contemporains l'avaient remarqué, il a retouché
ses discours et ses leçons du Lycée; il suffit, pour sortir d'erreur, de
se reporter aux journaux du temps.
Rappelons d'abord que La Harpe est l'auteur de la pièce de vers
officielle lue dans la fête célébrée le 20 octobre 1794 (30 vendémiaire
de l'an III), à l'occasion de l'évacuation complète du territoire de la
République, et que cette ode exprime non seulement l'amour de
l'indépendance, mais celui de la liberté. Puis, interrogeons sur le
langage tenu par La Harpe au Lycée le 31 décembre 1794, non plus le
texte remanié du _Cours de littérature_, mais le _Journal de Paris_, qui
en publia la péroraison d'après un texte communiqué, peu de jours après
la séance, par La Harpe lui-même. Voici un passage de cette péroraison:
«Non, tous ces crimes ne sont point notre Révolution: car ils ne l'ont
pas détruite, et le crime se détruit toujours lui-même. Non, leur
tyrannie n'est point notre liberté; car leur tyrannie a passé, et notre
liberté ne passera point. Redisons à l'Europe et à la postérité: Jugez
notre République non par ce qu'elle a souffert, mais parce qu'elle a
fait.» Par ces derniers mots, il entend, outre les victoires remportées
sur les ennemis, la conduite de la France depuis le 9 thermidor; il
appelle les conventionnels qui se sont unis contre Robespierre les
_dignes représentants_ de la nation, les loue d'avoir révoqué de
mauvaises lois, vante la gravité, l'énergie des rapports de Johannot, de
Grégoire, des deux Merlin, de Chénier, de Boissy d'Anglas, de Ramel,
_les discours véhéments et courageux_ de Laignelot, de Legendre, de
Tallien, de Fréron, de Clauzel contre les terroristes: «La Convention,
depuis qu'elle s'est si fièrement affranchie, a-t-elle fait autre chose
que du bien? N'est elle pas sans cesse occupée à fermer des plaies que
le temps seul peut cicatriser? Sachons attendre, puisque nous avons su
souffrir... Que tous se persuadent bien que, notre Révolution ayant pour
but une constitution républicaine fondée sur les droits de l'homme, ce
qu'il y a de plus éminemment révolutionnaire, c'est la raison, la
justice et la vérité!» La Harpe concluait ainsi, après un appel à la
concorde: «S'il reste encore quelques mécontents entêtés de leurs
anciens préjugés, ils ne seront ni écoutés ni même aperçus. Leurs
plaintes stériles et leurs impuissants murmures se perdront dans la
félicité universelle, comme dans l'immensité de la mer, quand un vent
favorable porte le navire, on n'entend que l'heureux bruit du sillage
régulier, si doux à l'oreille du navigateur qui se livre à l'espérance
et à l'allégresse, sans savoir et même sans songer si quelque vent
ennemi siffle loin d'eux dans quelques détroits obscurs ou sur des
roches inconnues[103].» Voilà qui est catégorique! Ni Benjamin Constant,
ni Ginguené, ni aucun des publicistes qui défendirent plus tard la
République contre La Harpe, n'eût désavoué ce langage; aucun d'eux
n'exprimait même alors avec cette netteté et cette chaleur la
possibilité et le devoir de procurer à la France l'ordre et la liberté
par un gouvernement républicain.
Le même sentiment se rencontre dans un autre morceau lu par La Harpe
quelques jours après au Lycée, et communiqué également par lui au
_Journal de Paris_; car si La Harpe s'y prononce avec énergie sur le
devoir d'imposer silence aux tribunes qui essayaient encore d'intimider
la Convention, il s'écrie aussi: «Enfin, grâce à la Révolution,
l'éloquence est rentrée ainsi que nous dans tous ses droits[104]!» Aussi
bien les plus fermes républicains le tenaient-ils pour un des leurs: non
seulement dans un _Rapport sur les destructions opérées par le
vandalisme_ et sur les moyens de les réprimer, Grégoire l'avait compté,
le 14 fructidor an II, parmi les hommes paisibles que les hébertistes et
les amis de Robespierre avaient fait incarcérer pour leur esprit et
leurs talents, mais nous avons vu Boissy d'Anglas le présenter, le 18
brumaire de l'an III, comme un républicain de la veille, et quelques
jours plus tôt le gouvernement lui demander une ode patriotique. Enfin
sa nomination de professeur à l'École normale, le 19 nivôse an III (8
janvier 1795)[105], prouve l'accord persistant de ses vues avec celles
de la Convention. Il défendit même publiquement, le 15 mars 1795, le
plan d'études tracé par elle pour cette École dans une verte réplique à
l'auteur du pamphlet _la Tour de Babel_, qui disait qu'on voulait faire
entrer en quatre mois l'Encyclopédie dans la tête des élèves[106]! Dans
son cours à l'École normale, il combattit l'athéisme aux
applaudissements de ses auditeurs; mais quand il exhortait les futurs
instituteurs à _mettre toujours Dieu entre leurs élèves et eux_, il
déclarait les engager par là _à remplir les vues bienfaisantes de nos
représentants_; c'est dans la chaleureuse péroraison du discours qu'il
prononça pour la clôture annuelle des cours, et que le _Journal de
Paris_ publia le 14 prairial an III (2 juin 1795), que se trouvent ces
expressions.
Il n'est même pas sûr qu'en rompant avec la Convention La Harpe et son
élégant auditoire aient tout d'abord rompu avec la République; car,
malgré les factums dans lesquels La Harpe attaqua vivement les
précautions que les conventionnels projetaient contre un revirement de
l'opinion, le _Journal de Paris_, qui avait loué son attachement à la
Révolution et qui plus tard se distinguera parmi les adversaires de La
Harpe, loue sa brochure _le Salut Public ou la Vérité dite à la
Convention, par Un homme libre_[107]. Les harangues que, d'après le
Mémorial de Sainte-Hélène, La Harpe prononçait alors dans les Sections
contre les conventionnels, le mandat d'arrêt lancé contre lui au
lendemain de la canonnade de Saint-Roch, et le grief, d'ailleurs fort
vague, fondé sur les papiers de Lemaître, qui pendant treize mois
l'obligèrent à vivre au moins à demi caché[108], n'interrompirent pas
les bonnes relations de La Harpe avec ce journal: le 5 frimaire an V (25
novembre 1796), les rédacteurs le félicitent chaleureusement de pouvoir
enfin se préparer à reparaître dans sa chaire.
Il allait donc encore une fois briller parmi ses collègues, dont le même
numéro du _Journal de Paris_ donne la liste[109]: Ant. Deparcieux pour
la physique, Fourcroy pour la chimie, Sue pour l'anatomie, Brongniart
pour la zoologie, Gautherot pour les arts et manufactures, Demoustier
pour la morale, Roberts pour l'anglais, Boldoni pour l'italien,
Coquebert pour les poids et mesures, Sicard pour l'art d'instruire les
sourds-muets. Plusieurs de ces hommes égalaient La Harpe pour le talent
d'exposition et le surpassaient par la portée de leur esprit; mais
devant des gens du monde la partie n'était pas égale. Les
administrateurs du Lycée venaient de supprimer, disent-ils dans leur
programme pour l'an V, le cours d'astronomie et de navigation comme ils
avaient précédemment supprimé celui de mathématiques, parce que ces
sciences ne sont pas propres à être étudiées autrement que dans le
silence du cabinet: la vérité était évidemment que leur public n'avait
ni les notions ni l'application qu'exigent de pareilles études. La
morale elle-même, quoique fort populaire alors (nous ne disons pas fort
respectée), devait prendre un air de galanterie pour paraître devant
lui: Demoustier avait, en effet, choisi pour son cours de cette année
les devoirs des femmes, leur mission de dépositaires du bonheur public,
l'union de leurs plaisirs et de leurs devoirs. Comment l'aimable public
du Lycée se fût-il aperçu que Fourcroy, qu'au reste il goûtait fort,
était plus profond que La Harpe? L'époque, d'ailleurs, appelait ces
digressions sur la politique auxquelles la littérature offrait, on en
conviendra, un prétexte plus naturel que la chimie.
Celles auxquelles La Harpe se livra au cours de l'année 1797 prirent un
caractère nouveau.