CHAPITRE III.

Période de la Révolution et de l'Empire.

I

La Révolution, du moins à ses débuts, ne jeta point de trouble dans un

établissement déjà pénétré de son esprit. Le Lycée s'appliqua d'ailleurs

à la seconder: estimant que l'enseignement doit embrasser plus d'objets

à mesure qu'une nation assiste à de plus grands spectacles, il annonça

dans son programme pour 1790 que La Harpe allait étudier Mably, J.-J.

Rousseau et la philosophie de Voltaire, puis les historiens, se

réservant, au reste, de délasser l'auditoire par l'examen des romans et

de la littérature agréable; que Garat allait recommencer l'histoire de

la Grèce et montrer ce que peuvent de petites nations éprises de

liberté, qu'il traiterait aussi de la philosophie et des arts en Grèce;

que l'avocat au Parlement De la Croix allait inaugurer un cours de

droit public, que Fourcroy exposerait la chimie animale avec ses

applications, qu'Ant. Deparcieux, avant d'aborder le cours de géométrie

par lequel il terminerait l'année, présenterait des recherches sur la

population, sur la durée de la vie, et qu'il tirerait la conséquence de

ces observations relativement à des questions de finances[86]--Le

_Journal général de la Cour et de la Ville_ se plaignit même, le 17

janvier 1791, que le Lycée eût fait fuir les honnêtes gens, effrayés du

_vertige démocratique_ qui l'avait saisi: le Lycée avait pourtant,

disait ce journal, renoncé aux services du professeur de droit public,

mais il avait conservé dans la chaire d'histoire _l'emphatique,

inintelligible et très ennuyeux auteur du «Journal de Paris»_ (Garat).

Les administrateurs du Lycée se soucièrent trop peu de dissiper ces

alarmes: à la vérité, il n'est pas sûr qu'ils aient prescrit, au mois

d'avril de la même année, qu'à l'occasion de la mort de Mirabeau, les

auditeurs prissent le deuil, les hommes en noir, les femmes en blanc; la

_Feuille du Jour_ du 21 de ce mois leur impute cette injonction d'un

patriotisme indiscret, qui, d'après elle, excita des plaintes parmi les

habitués français et étrangers; mais on n'en trouve pas trace dans les

Registres du Lycée conservés à la Bibliothèque Carnavalet, ni dans la

_Chronique de Paris_ du 20 avril, qui rapporte qu'on y exposa un très

beau portrait de Mirabeau et son buste par Houdon, qu'on y lut la notice

sur sa dernière maladie par Cabanis, que Joseph Chénier y déclama une

ode en son honneur.

Quoi qu'il en soit, en se prononçant d'une manière aussi éclatante, on

s'aliénait une partie des habitués. Or, pour faire face à des frais

généraux considérables, on avait besoin que le grand monde tout entier

fût favorable à l'établissement. Dans les premières années de la

Révolution, l'aristocratie avait continué à s'y intéresser; les

registres précités montrent les noms des Laval-Montmorency, des

Pastoret, des Béthune-Charost unis à ceux de Sieyès, de Fourcroy, de

Lavoisier dans le conseil d'administration, en 1790 et en 1791. La plus

simple prudence conseillait de s'interdire les démonstrations

politiques.

Le Lycée commença donc à souffrir de la perturbation générale: les

recettes diminuaient; le professeur le plus en vue partit. Le 20

novembre 1791, une lettre de La Harpe, publiée dans la _Feuille du

Jour_, déclarait que, l'année suivante, ce serait chez lui, rue du

Hasard, 2, qu'il continuerait son cours. La Harpe expliquait franchement

ses motifs: durant l'année qui venait de s'écouler, les recettes du

Lycée n'ayant guère fait que couvrir les frais, les professeurs

n'avaient pas touché d'honoraires; La Harpe s'y serait résigné, si la

suppression des privilèges et la suspension des pensions n'avaient

détruit toutes ses ressources; il n'avait pas été fâché de montrer que

son attachement à la Révolution était désintéressé, mais il fallait bien

qu'il vécût de son travail.

L'année 1792 ramena La Harpe au Lycée, mais suscita à cet établissement,

qui avait déjà peine à se soutenir, une rivalité redoutable par la

fondation du Lycée des Arts. Ce nouveau Lycée menaçait l'ancien, aussi

bien, pour ainsi dire, par la concurrence qu'il ne lui faisait pas que

par celle qu'il lui faisait: si, en effet, en ouvrant des cours de

sciences, il pouvait détourner quelques-uns des habitués de la rue de

Valois, d'autre part, en n'offrant aucun des cours littéraires que

l'autre avait fini par instituer, il semblait inviter le public à les

délaisser comme inutiles à une démocratie et à une nation en péril.

Le Lycée des Arts, fondé en juin-août 1792 sous les auspices de la

Société philomathique[87], par Gaullard de Saudray ou Désaudray,

auparavant secrétaire d'ambassade et militaire qui y professa

différentes sciences, s'ouvrit solennellement quelque temps après la fin

de la Législative, sous la présidence de Fourcroy qui allait désormais

se partager entre les deux établissements. Il était situé dans le cirque

du Jardin-Égalité et comprenait, entre autres pièces, un salon pouvant

contenir trois mille personnes, une jolie salle pour concerts, bals,

spectacles, une bibliothèque et un cabinet littéraire, quatre salles

pour les cours et pour les écoles primaires, une salle pour un _dépôt

des arts_, un vauxhall et un salon pour des assemblées du soir, des

emplacements pour bains, café, restaurant[88].

On voit que si le Lycée des Arts n'enseignait pas les lettres, il ne se

piquait point d'austérité spartiate ou genevoise. Mais on voit aussi,

par la part faite aux études primaires, qu'on commençait à s'apercevoir

que c'est surtout aux écoliers que les leçons profitent. Au surplus, la

société fondée par Désaudray, et qui, sans parler de quelques

littérateurs tels que Lebrun, Millin, Sedaine, du peintre Redouté, de

l'acteur Molé, comprenait (outre Fourcroy) Berthollet, Darcet,

Daubenton, Jussieu, Lavoisier, Vicq d'Azyr, se proposait d'encourager

aussi les sciences en récompensant les inventeurs par des mentions, des

médailles, des couronnes qu'on décernait dans des séances solennelles,

après que le public avait confirmé le suffrage du directoire du Lycée;

elle promettait de les appuyer auprès du gouvernement, d'exécuter pour

eux les expériences dispendieuses, de les aider de son argent à

poursuivre leurs recherches; elle publierait un _Journal des Arts_.

Ajoutons que bientôt par l'effet des circonstances, tout fut gratuit

dans ce Lycée: on ne recruta en effet qu'un très petit nombre de

souscripteurs, étrangers pour la plupart, si bien que les professeurs à

qui l'on avait promis vingt-quatre francs par leçon ne touchèrent à peu

près rien, et que Désaudray ne retira rien de ses avances[89]. Mais on

ne se découragea pas. Tous donnèrent leur peine sans rémunération. Nous

pouvons avouer maintenant que, en vrais pédagogues du dix-huitième

siècle, ils avaient établi, à côté de leurs écoles primaires, une école

de danse et de déclamation. Pardonnons-leur d'avoir oublié qu'il est

imprudent d'honorer toutes les muses dans un même temple! C'étaient des

patriotes que ces hommes qui donnaient, sans compter, leur argent, leur

temps, leur talent à la France, dans un moment où chacun perdait ses

ressources habituelles et où d'un autre côté on risquait, à se mettre en

avant, sa liberté et sa vie[90]!

Les professeurs du Lycée des Arts traversèrent pourtant moins d'épreuves

durant la Terreur que leurs collègues du Lycée de Pilâtre: on conçoit en

effet que les séances en partie littéraires de celui-ci excitassent plus

d'ombrage chez les terroristes que les séances exclusivement

scientifiques ou artistiques de celui-là: la tyrannie, quelque nom

qu'elle porte, s'est toujours beaucoup plus défiée des lettres que des

arts et des sciences. Aussi le _Journal de Paris_ du 23 nivôse an III

(12 janvier 1795) dira-t-il de l'établissement de la rue de Valois: «Il

avait _mérité la préférence de nos derniers tyrans_.» Le désir d'obtenir

du gouvernement des subsides devenus nécessaires avait amené les

administrateurs à de tristes sacrifices. Déjà le 19 novembre 1792,

Roland, en leur annonçant un secours de 10,000 livres, s'était plaint de

quelques propos tenus dans leur établissement et de l'esprit de

plusieurs des cours; le 14 brumaire an II, Fourcroy, en rendant compte

de démarches faites en vue d'une nouvelle subvention, exposa aux

actionnaires du Lycée que la Société encourrait l'_indignation du

gouvernement_ tant qu'elle compterait des _émigrés_, des

_contre-révolutionnaires_; on le chargea en conséquence, de concert avec

Garat, Suë, Houel, Anach. Clootz et quelques autres, de l'épurer. Sur

cent membres, soixante-douze, parmi lesquels Lavoisier, furent évincés,

spoliés de leurs actions et remplacés[91]. Cette régénération de

l'établissement appelé dès lors Lycée Républicain, ne lui procura ni les

subsides espérés ni la tranquillité. Les terroristes s'imposèrent dans

les séances publiques. Un de ces intrus, Varlet, lut à la tribune du

Lycée un ridicule éloge de Marat que l'assemblée écouta dans le plus

profond silence, cherchant à étouffer son horreur et par instants

parvenant à peine à s'empêcher de rire[92]. Chaque jour, ses pareils

_promenaient_ sur l'auditoire l'_oeil hagard de la superstition pour y

trouver des victimes_, dira encore la _Décade_ du 20 nivôse an III; ils

intimidèrent les administrateurs du Lycée au point que ceux-ci, non

seulement décidèrent à la reprise des cours de l'année 1793-94 qu'on

professerait en bonnet rouge, mais songèrent à interdire de prononcer le

nom de Dieu, vu que, suivant Garat, _le système de l'athéisme était plus

républicain_ que le système opposé; c'était, paraît-il, sur la

proposition d'un Espagnol, introduit par la faction dominante dans le

directoire du Lycée, que cette proscription de Dieu faillit être

votée[93]: il serait piquant que cet Espagnol eût été un des

pensionnaires de Sa Majesté catholique auxquels Pilâtre avait ouvert son

établissement.

Il devenait périlleux de monter dans les chaires du Lycée, de s'asseoir

même sur ses bancs; La Harpe était incarcéré: le Lycée ne ferma pas ses

portes, comme l'ont cru Peignot et M. Thiers, mais ses recettes

tombèrent bien au-dessous des dépenses[94].

Pour le Lycée des Arts, on n'a jamais contesté qu'il soit demeuré

ouvert. Son _Annuaire_ pour l'an III donne la liste ininterrompue de

ses séances publiques sous la Terreur. Ce n'est pas, on l'a vu plus

haut, qu'il ait dû son salut à sa pusillanimité[95]. Désaudray avait eu

d'ailleurs l'honneur d'encourir, comme auxiliaire de La Fayette dans la

répression du désordre, l'animadversion de Danton[96]. Mais, comme nous

l'avons dit, l'enseignement plus technique du Lycée des Arts le

compromettait moins.

L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle · 第 36 / 96 题