II

Au contraire, la prospérité du Musée de Pilâtre croissait toujours: on

accourait en foule aux fêtes qu'il y donnait, soit qu'il célébrât la

réouverture de ses cours dans un nouveau local, rue de Valois, 1, par

une illumination en feux de couleur et qu'il y fît couronner par

Suffren un buste de Buffon qu'il aurait, de plus, honoré d'une cantate

sans un manque de parole de la Saint-Huberti; soit qu'il amusât un

prince nègre par des expériences de physique. Ses rivaux pouvaient bien,

en effet, le lui disputer pour l'entregent et l'esprit de ressources,

mais non pour le courage et le dévouement à la science: on savait qu'au

milieu même de ses fêtes, il préparait l'entreprise où il laissa la

vie[77]. Il perdit, il est vrai, par la faute de quelques-uns de ses

auditeurs, un de ses collaborateurs les plus distingués, le chimiste

Proust, qui, froissé de certaines critiques sur sa méthode, donna sa

démission; lui-même il essuya quelques réclamations blessantes quand il

se fit suppléer pour préluder à l'entreprise où il périt; mais il ferma

la bouche aux mécontents par l'offre de leur rendre le prix de

l'abonnement. La Société Patriotique Bretonne, les dissidents du Musée

de Gébelin lui demandèrent et obtinrent l'hospitalité pour leurs

séances[78]. À la date du 18 décembre 1784, les _Mémoires secrets_

fixent à 40,000 livres la somme des abonnements à son Musée: si la

cotisation était encore de trois louis, Pilâtre avait alors plus de 650

souscripteurs.

La Bibliothèque Carnavalet possède, pour l'année suivante, la «Liste de

toutes les personnes qui composent le premier Musée autorisé par le

gouvernement, sous la protection de Monsieur et de Madame.» On y voit, à

la suite de la famille royale, les plus grands seigneurs et les plus

grandes dames de France; on y trouve aussi la liste des administrateurs

de l'établissement, où l'on apprend que Pilâtre, laissant la présidence

à M. de Flesselles, se contentait des titres de garde des archives et de

trésorier; vient ensuite la liste des cours: chimie, physique,

hippiatrique, anatomie, mathématiques et astronomie, italien, anglais,

espagnol, allemand. Deux de ces sciences, tout au moins, la physique et

l'anatomie, sont enseignées par des hommes distingués, Deparcieux le

neveu et Pierre Sue; la nomenclature des journaux reçus au Musée est

curieuse, parce qu'elle montre chez les souscripteurs de Pilâtre une

curiosité à la fois très étendue et peu exigeante: on les abonne, en

effet, à des feuilles très spéciales, comme le _Journal de Physique_, le

_Journal Militaire_; mais on ne leur donne aucun journal en langue

étrangère. Bientôt on les pourvoira beaucoup mieux à cet égard, et ce

sera un des mérites de cet établissement d'avoir toujours beaucoup

travaillé à augmenter chez nous le nombre des hommes capables de goûter

les écrits venus du dehors. Déjà, aux cours d'anglais et d'italien, il

venait d'ajouter ces cours d'espagnol et d'allemand que, par malheur, on

maintiendra beaucoup moins longtemps que les deux premiers.

Le préambule de la liste en question montre que Pilâtre projetait

d'assurer à ses souscripteurs, si la fortune lui demeurait fidèle, tous

les avantages offerts par ses concurrents: «On verra,» disait-il,

«s'élever un Panthéon littéraire dont la correspondance s'étendra de

plus en plus. Le savant, l'amateur et l'artiste pourront suivre les

progrès des arts et trouver au Musée tout ce qui peut flatter leur

curiosité.» Sa mort tragique, le 15 juin 1785, fit plus que rompre ces

projets: elle faillit ruiner son oeuvre; sur le premier moment, on vendit

la bibliothèque et les instruments de physique. Mais le comte de

Provence se déclara protecteur à perpétuité du Musée, le racheta aux

héritiers et en paya les dettes. Des personnes qui avaient aidé de leur

argent Pilâtre à le fonder, firent de nouvelles avances, et l'on réunit

ainsi la somme de cinquante mille francs que valait le cabinet de

physique et les fonds nécessaires pour acquitter le loyer de quinze

mille francs. Le Musée devint le Lycée et garda ses auditeurs[79].

C'est même à partir de cette époque qu'il commença à faire parler de

lui, non plus seulement par ses fêtes, mais par l'éclat de ses cours:

deux professeurs nouveaux y introduisirent brillamment l'enseignement

des lettres auquel, comme on l'a vu, on n'avait pas ménagé de place à

l'origine; c'étaient Garat et La Harpe, qui, le 8 janvier 1786,

inaugurèrent au Lycée, le premier l'enseignement de l'histoire

proprement dite, le second celui de l'histoire littéraire[80]. Garat

continuera ses leçons, avec de fréquentes interruptions, il est vrai,

jusque sous l'Empire, et La Harpe attachera indissolublement son nom au

Lycée. Par l'institution de ces deux chaires, comme, dès l'origine, par

celle des chaires de sciences, l'établissement de Pilâtre se trouvait

remédier à l'insuffisance de l'enseignement public, puisque, malgré les

efforts de Rollin, l'étude de la littérature française, sauf à Paris, où

on la pratiquait dans une certaine mesure, et celle de l'histoire,

étaient communément négligées dans les établissements universitaires.

Pour l'étude de l'histoire surtout on peut en voir d'amusantes preuves

dans le livre de M. Liard: on saura, par exemple, qu'elle s'y enseignait

au moyen d'un abrégé dont on lisait quelques pages un quart d'heure par

classe pour distraire les élèves par _une variété agréable_ et procurer

un _délassement aux maîtres, puisque ce sont les élèves qui lisent_; et

l'on recueillera ce témoignage d'un ancien élève des Universités: «Le

nom de Henri IV ne nous avait pas été prononcé pendant mes huit années

d'études; et à dix-sept ans j'ignorais encore à quelle époque et comment

la maison de Bourbon s'est établie sur le trône.»

Les sciences, on n'en sera pas surpris, étaient encore mieux partagées,

puisque à partir de cette époque l'enseignement des mathématiques est

confié à Condorcet, celui de la chimie à Fourcroy, celui de la physique

à Monge, et que Sue garde l'anatomie. Il est vrai que plusieurs des

nouveaux venus ne prêtent au Lycée que le concours de leur nom, de

leurs conseils, et ne paraissent guère dans leurs chaires: Condorcet a

pour adjoint, ou plutôt pour suppléant, De la Croix; Gingembre remplit

le même office auprès de Monge, de même que c'est Marmontel qui est le

professeur titulaire de la chaire occupée par Garat. Mais tous ceux qui

enseignent réellement au Lycée font vaillamment leur devoir, titulaires

ou suppléants. Fourcroy ne possède peut-être pas encore ce talent

d'exposition bientôt si universellement goûté que, quand il enseignera

au Muséum, il faudra deux fois en élargir le grand amphithéâtre. Mais la

leçon d'ouverture du cours de mathématiques que Condorcet a bien voulu

faire en personne, celles des cours d'histoire et de littérature, ont eu

tant de succès qu'on en a demandé une seconde audition. Le nombre des

souscripteurs s'élève à six ou sept cents, parmi lesquels les femmes les

plus distinguées de la cour et de la ville; car l'auditoire se compose,

non de gens de lettres, mais de gens du monde. Ce sont les seigneurs du

plus haut étage, les marquis de Montesquiou et de Montmorin, le duc de

Villequier qui ont obtenu l'aide de Monsieur, rédigé le nouveau

prospectus, recruté les nouveaux professeurs. L'abonnement coûte quatre

louis; et moyennant ce prix, qui se payait pour un seul cours dans les

établissements analogues, on a droit à suivre tous les cours ci-dessus

et de plus les cours de langues vivantes. Les professeurs, qui ont

devant eux jusqu'à trois cents auditeurs et au delà, sont écoutés dans

le plus profond silence, et le Lycée occupe une assez grande place dans

la vie intellectuelle de Paris pour que, non seulement La Harpe, mais

Grimm, en entretienne les souverains étrangers[81].

D'autre part, c'est aussi vers ce temps que le Lycée commença à donner

dans l'esprit frondeur. Tandis que La Blancherie poussait la discrétion

jusqu'à soumettre aux ambassadeurs des puissances étrangères les

nouvelles littéraires qui lui venaient du dehors; tandis que Pilâtre,

pour sceller à sa manière l'union des Bourbons de France et des Bourbons

d'Espagne, avait accordé des faveurs particulières aux Espagnols, et que

de son côté le roi catholique lui payait l'abonnement aux cours pour six

de ses sujets[82], Condorcet, en décembre 1786, dans son discours

d'ouverture, attaquait le Parlement. On crut, disent à ce propos les

_Mémoires secrets_, que, comme ce n'était pas la première incartade des

professeurs du Lycée, le gouvernement allait soumettre à la censure

préalable leurs discours d'ouverture[83]. Déjà, du vivant de Pilâtre,

Moreau de Saint-Méry, en qualité de secrétaire perpétuel, élu par les

souscripteurs, y avait lu, le 1er décembre 1784, un discours sur les

droits de l'opinion publique à juger des assemblées littéraires où

beaucoup des arguments s'appliqueraient tout aussi bien à la politique

qu'à la littérature. Mais depuis, on s'expliquait plus nettement encore.

Garat et La Harpe surtout représentaient au Lycée l'esprit nouveau. La

parodie du songe d'Athalie, publiée en 1787 sous le nom de Grimod de la

Reynière, en témoigne. La Harpe a cité dans le _Mercure_ du 10 mars 1792

un passage très hardi pour le temps, où en décembre 1788 il avait, dans

une des cinq séances où il combattit certaines doctrines de Montesquieu,

déclaré devant cinq cents personnes que l'autorité n'est que _le pouvoir

donné par la loi de veiller à l'exécution de la loi_: que celle-ci

n'est que l'expression de la volonté générale, et que, _où il n'y a

point de loi il n'y a point de roi_, que _Dieu n'a point fait de rois

mais des hommes_; à ces mots, dit-il, _la salle retentit

d'acclamations_. Longtemps après, à la Convention, le 18 brumaire an

III, Boissy d'Anglas rappelait que les leçons du Lycée et _surtout

celles qui avaient pour objet l'histoire et les lettres_ n'avaient pas

tardé à _déplaire aux despotes d'alors_: «Leur suppression,» disait-il,

«fut plus d'une fois arrêtée dans les conciliabules de Versailles;

d'Éprémesnil dénonça plus d'une fois au Parlement le Lycée où La Harpe,

en analysant Montesquieu, avait combattu ses erreurs sur la monarchie,

et où Garat, en traçant l'histoire des républiques anciennes, façonnait

déjà nos âmes à l'énergie républicaine. Séguier prépara des

réquisitoires et Breteuil des lettres de cachet[84].»

Boissy d'Anglas, au reste, se trompe, quand il prétend que les nobles

protecteurs du Musée avaient cherché dans cette institution un moyen de

consolider le pouvoir absolu: ce sont au contraire les novateurs qui,

bien plus inventifs alors que leurs adversaires, cherchèrent à employer

l'enseignement à répandre leurs doctrines. Brissot, en 1784 et 1785,

voulait fonder à Londres, sous le nom de Lycée, un salon de

correspondance qu'il rattachait à un plan de propagande en faveur de la

Révolution prochaine[85].

Ce que Brissot eût voulu tenter par la conversation et la presse, Garat

et La Harpe le firent un peu après par leurs cours.

Pendant ce temps on ne corrigeait pas le défaut à la fois séduisant et

radical du plan de Pilâtre. Pour s'en convaincre, il suffît de lire les

discours que Condorcet prononça au Lycée.

Les vues ingénieuses et philanthropiques qui abondent dans le premier

n'en voilent pas la chimère. Lui-même, par la promesse de prémunir les

gens du monde contre le charlatanisme des faux savants et les mères

contre le dédain de leurs fils, il avoue que c'est à un auditoire

incapable de profiter des leçons, que le Lycée enseignera les sciences

qu'il énumère: calcul par les logarithmes, théorie des machines simples

et application de cette théorie; problèmes sur la construction des

vaisseaux, méthode pour calculer les différentes forces motrices

employées dans la construction des machines, etc. Il confesse qu'on ne

donnera que des connaissances superficielles et que les développements

philosophiques remplaceront les preuves; mais, dit-il, des connaissances

superficielles très répandues diminuent le prestige des imposteurs qui

spéculent sur l'ignorance. Il se trompe: ce n'est pas la demi-science

qui nous met à l'abri des impostures, c'est la modestie ou dans certains

cas la résignation au sort commun de l'humanité; Condorcet les faisait

peut-être prêcher par son suppléant après la démonstration des

théorèmes; mais que devait comprendre le public aux préliminaires du

sermon? Peu de chose. C'est Condorcet lui-même qui le donne à entendre

dans le second discours, car il y déclare qu'on va désormais insister

davantage sur les conséquences des principes, expliquer la folie des

joueurs qui poursuivent une martingale, combattre l'abus des rentes

viagères, préconiser les placements en vue de la vieillesse ou de la

famille du déposant.--Excellents conseils, mais qui ne fournissent pas

la matière d'un cours, et qui cessent d'être intelligibles pour les

gens du monde quand on les explique par les mathématiques.

L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle · 第 35 / 96 题