Naissance de l'enseignement supérieur libre à la veille de la
Révolution.
I
Certes, si jamais, en fondant des cours libres, on a pu légitimement
concevoir le dessein de suppléer à l'insuffisance de l'enseignement
officiel, ça été à l'époque où Pilâtre de Rozier ouvrit son Musée. On se
souvient de l'émotion, de l'ardeur généreuse qu'excitèrent un peu après
1870 les hommes qui révélèrent courageusement à la France tout ce qui
manquait aux Facultés de l'État. Les hommes compétents étaient encore
beaucoup moins satisfaits de nos Universités dans les années qui
précédèrent 1789, et ne gardaient pas davantage le silence. M. Liard a
fortement marqué, dans son histoire de l'Enseignement supérieur en
France, le contraste qui existait au dix-huitième siècle entre les
savants libres qui remplissaient de leur nom l'Europe entière, qui
découvraient non pas seulement des vérités, mais des sciences nouvelles
et les maîtres des Universités, routiniers et obscurs, qui ne savaient
même pas se faire honneur des inventions d'autrui. La faute n'en était
pas uniquement à l'insouciance de Louis XV: il n'était pas, en effet,
dans la tradition que le gouvernement provoquât des réformes
pédagogiques favorables au progrès des lumières. Sauf l'heureuse
dérogation par laquelle François Ier avait créé le Collège de France (et
ce collège, créé pour chasser la routine, avait été envahi par elle),
les rois récompensaient par des honneurs et des pensions la science déjà
illustre; mais la science encore obscure et la transmission de la
science ne les intéressaient pas. C'était sous le patronage de l'Église
que les Universités avaient grandi, et l'on ne pouvait raisonnablement
exiger que l'Église traitât les connaissances profanes avec la
sollicitude qu'elle avait témoignée à la théologie. Aussi, nombre des
chaires, locaux, mérite des professeurs, méthodes, tout était
défectueux, tout appelait une réforme.
Il semblerait donc que la pensée de Pilâtre dût être d'offrir aux jeunes
gens qui voulaient se vouer à l'étude l'initiation à la fois prudente et
hardie qu'ils auraient inutilement cherchée ailleurs. Pourtant Pilâtre
ne songea pas surtout à eux. Je ne voudrais pas dire que ses défauts
l'en détournèrent aussi bien que ses qualités; il répugne d'employer un
mot désobligeant à propos d'un homme si sympathique par son courage, son
activité, et dont l'esprit de ressources a été, en somme, beaucoup plus
utile aux autres qu'à lui-même. Peut-être, cependant, n'eût-il été que
médiocrement flatté d'avoir pour uniques auditeurs des étudiants,
c'est-à-dire des jeunes gens pour la plupart sans nom, sans crédit, sans
fortune. Quelques-uns de ses imitateurs penseront davantage à ces
auditeurs modestes; mais ses continuateurs véritables, ceux qui
s'inspireront fidèlement de son esprit, ne songeront que très tard à les
attirer. Quand Pilâtre pensait à la jeunesse, c'était probablement
surtout, comme les rédacteurs d'un programme publié pour son
établissement vers décembre 1785, quelques mois après sa mort, à la
jeunesse aristocratique qu'il songeait particulièrement, aux futurs
chefs d'armées et gouverneurs de provinces. Mais cette préférence
n'était pas de sa part une pure faiblesse. Il lui fallait des appuis et
il connaissait la légèreté des puissances de son temps: il savait
qu'incapables de s'intéresser à ce qui était uniquement sérieux, elles
ne se faisaient pourtant pas une règle de l'indifférence, mais que
l'empire de la mode pouvait seul les en tirer. Comme elles n'accordaient
qu'une protection, et même qu'une tolérance précaire aux efforts des
hommes de bonne volonté, ceux-ci étaient obligés de sacrifier à la
frivolité pour la mettre de leur côté; il fallait se placer sous la
protection de son caprice: l'appui du gouvernement, de la noblesse,
était à ce prix. Pilâtre dut tenir compte de cette considération, qui
faisait souvent échouer ou dévier les tentatives les plus généreuses.
On pourrait également croire, parce que l'établissement qu'il a fondé
rappelle surtout le nom de La Harpe, que l'amour des lettres en a
suggéré la fondation. Il n'en est rien: le fondateur obéit à la pensée
qui avait inspiré la partie scientifique de l'Encyclopédie. Le
dix-huitième siècle, sans placer exclusivement le bonheur dans le
bien-être, voulait que la science se proposât principalement de rendre
la vie plus commode: de là, les soins que prend Diderot pour exposer les
progrès des arts mécaniques, la célébrité qui, dès le premier jour,
récompensa à des titres divers, les Jacquart, les Parmentier, les
Jenner, les Franklin; de là, les sociétés qui se formèrent dans la
seconde moitié du siècle pour encourager les découvertes applicables à
l'agriculture ou aux métiers. Les lettres ne furent admises dans la
maison de Pilâtre que quelques années plus tard. Mais toutes les fois
qu'elles s'allient aux sciences dans une oeuvre commune, comme elles
sont plus accessibles à la foule, elles demeurent seules dans sa
mémoire: le mot d'école d'Alexandrie fait surtout songer au poème sur
l'expédition des Argonautes, à des hymnes, à des églogues, et pourtant
Eratosthène et Hipparque avaient plus de force de génie que les poètes
des Ptolémées. Déjà en 1808, un railleur s'étonnait que la salle des
cours ressemblât fort peu à une bibliothèque de lettrés: «Quel aspect,»
disait _La Gazette de France_ du 20 juillet, «offre à l'étranger cet
asile des Muses! Un vaste fourneau, espèce d'antre représentant assez
bien les forges de Vulcain, telle est la décoration du fond de la salle.
Au-dessus de la tête des lecteurs, brillent des bocaux étiquetés et qui
nous transportent dans ces laboratoires de l'alchimie que les peintres
flamands se sont plu à rendre avec leur minutieuse et précieuse
exactitude; des cornues, des alambics complètent l'illusion...; des
globes métalliques suspendus à la voûte et propres à receler des feux
dont Jupiter formera la foudre... frapperaient de terreur si l'oeil ne se
reposait enfin sur le modeste verre d'eau sucrée placé à la gauche du
lecteur, comme un symbole des douceurs qu'il se prépare à débiter.» Mais
laissons dire les railleurs: nous verrons que les sciences ont fourni à
cette chaire plus d'hommes supérieurs que les lettres.
Ce fut donc surtout pour intéresser les gens du monde à la physique et
aux mathématiques que le hardi et brillant Pilâtre fonda, sous le
patronage du roi et du comte de Provence, le Musée de Monsieur, qu'il
ouvrit le mardi 11 décembre 1781, rue Sainte-Avoye[67]. Mais alors ne
faut-il pas recommencer sa justification? Car la témérité était encore
beaucoup plus grande que s'il se fût agi de cours de littérature ou
d'histoire. Mais M. Guizot vient à notre aide: dans une notice sur Mme
de Rumford, la veuve de Lavoisier, il reproche aux hommes spéciaux de
trop dédaigner l'intérêt que les gens du monde peuvent porter à leurs
études: «L'estime, le goût du public pour la science, et la
manifestation fréquente, vive de ce sentiment, sont pour elle d'une
haute importance... Les temps de cette sympathie un peu fastueuse et
frivole ont toujours été pour les sciences des temps d'élan et de
progrès.» C'est bien plutôt pour la pédagogie qu'il faut redouter
l'intérêt du grand public parce qu'ici il s'agit d'établir des
règlements, de légiférer, et que, en matière d'éducation surtout, ni la
bonne volonté, ni l'intelligence, ni les lectures et la méditation, ne
sauraient suppléer au défaut de pratique. Mais, pour les autres
sciences, la popularité n'a guère que des avantages: elle stimule les
savants, elle leur procure les ressources nécessaires à leurs
recherches, sans qu'on ait rien à redouter de la foule médiocrement
compétente qui la distribue.
Au surplus, Pilâtre avait bien compris à quelle condition un
établissement du genre de celui qu'il fondait pourrait contribuer
véritablement aux progrès des sciences; et ce n'est pas un médiocre
honneur pour lui que d'avoir tenté le premier d'offrir des laboratoires
aux savants, des cours aux amateurs: «On y fera,» disent les _Mémoires
secrets_, qui assignent à son Musée ce double objet[68]: «1° un cours
physico-chimique servant d'introduction aux arts et métiers, dans lequel
on fera connaître l'histoire naturelle des substances qu'on y emploie;
2° un cours physico-mathématique expérimental, dans lequel on
s'appliquera spécialement aux arts mécaniques; 3° un cours sur la
fabrication des étoffes, la teinture, les apprêts; 4° un cours
d'anatomie dans lequel on démontrera son utilité dans la sculpture et la
peinture, auquel on joindra les connaissances physiologiques nécessaires
à un amateur; 5° un cours de langue anglaise; 6° un cours de langue
italienne.» On le voit, dès 1781, Pilâtre fondait une sorte d'École
pratique des sciences et de Conservatoire des arts et métiers. C'est
sans doute à cette pénétrante intelligence des besoins de son temps
qu'il dut le suffrage de l'Académie des sciences, de l'Académie
française, de l'Observatoire, de la Société royale de médecine, de
l'École royale vétérinaire, encouragements auxquels il répondit en
instituant de nouveaux cours sur les mathématiques, l'astronomie,
l'électricité, les aimants[69].
Mais Pilâtre aimait les applaudissements autant que la science: il était
très répandu dans la haute société; au titre de premier professeur de
chimie de la Société d'émulation de Reims, il joignait celui d'attaché
au service de Madame, d'inspecteur des pharmacies de la principauté de
Limbourg[70]; et il voulait, non pas un simple auditoire d'hommes
studieux, mais un parterre de personnes de marque; il s'était donc fait
autoriser à admettre les dames aux cours de son Musée[71]. D'ailleurs,
en homme avisé, il devinait que les élèves ne viendraient pas tout
d'abord, parce que les familles n'envoient leurs enfants aux écoles
supérieures que quand il est bien avéré qu'ils y apprendront une science
lucrative; et le titre d'ingénieur ou de chimiste leur paraissait alors
beaucoup moins plein de promesses qu'aujourd'hui. Il fallait donc se
ménager les moyens d'attendre les écoliers, de subvenir aux frais du
laboratoire. Pardonnons-lui donc les innocents artifices dont il se
servit pour éblouir et amuser un auditoire superficiel! Épargnons-lui
les qualifications injustes de charlatan, d'aventurier que lui donnent
parfois les _Mémoires secrets_[72]! N'eût-il dû recruter aucun adepte
sérieux, la foule qu'il attirait concourait à son louable dessein.
Son programme, tel que nous l'avons résumé, offre déjà un aperçu des
moyens inventés par lui pour séduire la foule: la multiplicité des
cours, le choix de sciences nées de la veille, les avances faites aux
purs amateurs, la promesse de trouver un même homme qui enseignera
l'anatomie aux artistes et la physiologie aux gens du monde, tout cela
marque l'intention d'attirer les curieux. La rivalité de deux
établissements qui avaient quelque peu précédé le sien, la
_Correspondance générale et gratuite pour les sciences et les arts_
fondée par le sieur de La Blancherie, et le Musée de Paris, présidé par
Court de Gébelin, stimulèrent son imagination[73].
Certes il ne faut pas juger uniquement de ces sociétés par les sarcasmes
des _Mémoires secrets_. Court de Gébelin ne manquait pas de mérite, et,
pour La Blancherie, la lecture des_ Nouvelles de la République des
lettres_, journal où il rendait compte des assemblées des savants et des
artistes auxquels il s'offrait comme intermédiaire, prouve que durant
dix années il a véritablement offert aux hommes d'étude dispersés à
Paris, ou de passage à Paris, un moyen de s'entretenir; aux peintres et
aux sculpteurs, un Salon permanent; qu'il a entretenu effectivement dans
l'intérêt de la science des relations actives et étendues avec
l'étranger; en somme, il ne s'est montré indigne ni de l'appui qu'il
trouva longtemps près de la plus haute noblesse, ni du témoignage que
Franklin, Leroi, Condorcet et Lalande avaient rendu en sa faveur le 20
mai 1778, dans un rapport présenté à l'Académie des sciences. Mais, en
même temps qu'on rivalisait de zèle, on se disputait la vogue. Dès le
premier jour, on tenta de part et d'autre de se dérober les visiteurs:
La Blancherie se fit donner, comme Pilâtre, la permission d'ouvrir ses
séances aux dames, et Pilâtre riposta en dispensant les amateurs de
payer la cotisation de trois louis par an qu'il exigeait d'abord[74],
faveur dont il empruntait l'idée à La Blancherie, et que d'ailleurs il
n'accorda que partiellement ou provisoirement. Bientôt la Société de La
Blancherie ne fit plus que végéter: en vain il en multiplia les attraits
au point de changer ses séances littéraires en bals et en concerts; elle
ne se releva de plusieurs faillites que pour disparaître un peu avant la
Révolution[75]. Il est vrai que Pilâtre était mort avant elle. Court de
Gébelin commença aussi par se défendre avec succès: en mars 1782,
l'affluence était si grande aux lectures publiques qu'il présidait le
premier jeudi de chaque mois, qu'il fallait, pour y trouver place,
arriver longtemps d'avance; il dut rebâtir son Musée à neuf, mettre des
Suisses aux portes; et les gens en redingote s'en virent exclus.
Toutefois la discorde s'y glissa au milieu de 1783; Court de Gébelin,
qu'on voulait évincer, expulsa les dissidents et Cailhava d'Estandoux
leur chef. Il commençait à s'applaudir des progrès de son oeuvre, quand
il mourut en mai 1784. Ses adhérents ne surent qu'élaborer à la fin de
l'année des règlements pédantesques où l'on sent des hommes gonflés de
l'importance qu'ils s'attribuent, qui croient que l'honneur d'appartenir
à leur Compagnie met à leur disposition les loisirs et le talent de tous
les amis de la science; on les voit fixer gravement le cérémonial et
presque le Code pénal de leur association. Cette naïveté gourmée n'était
pas celle qui plaisait alors. Le Musée de Paris, qui comprenait
pourtant, jusque hors de France, un nombre de membres assez
considérable, ne fit plus guère parler de lui[76].