CHAPITRE PREMIER

Du goût pour les cours publics.

Pourquoi, chez un peuple qui a de tout temps goûté l'art de bien dire,

le brillant professeur qui avait plus fait, par l'éclat de sa parole,

pour fonder l'université de Paris, que les papes par leurs bulles;

pourquoi cet Abélard qui peuplait une solitude de la Champagne en y

portant sa chaire, n'a-t-il trouvé qu'au dix-neuvième siècle, dans la

personne d'illustres maîtres de la Sorbonne et du Collège de France, des

héritiers de son talent et de sa popularité? Pourquoi, si l'on excepte

la période de la Renaissance, où la science d'un Budé, d'un Turnèbe,

aidée de la noblesse de leur caractère et de l'enthousiasme du temps,

amenait à leurs cours quelques gentilshommes, la montagne

Sainte-Geneviève voyait-elle si rarement avant notre siècle le grand

public se mêler aux habitués du pays Latin? Sans doute, les exercices

publics des collèges, surtout quand les jésuites en réglaient

l'ordonnance, les joutes de la Faculté de théologie, surtout quand

Arnauld y déployait sa dialectique passionnée, attiraient un concours

nombreux de personnages marquants; tel professeur à la parole mordante,

d'un tour d'esprit bizarre, un Guy Patin, par exemple, voyait

quelquefois survenir un auditeur illustre qu'il saluait d'un compliment

improvisé. Mais c'étaient là des circonstances extraordinaires: on peut

dire, d'une manière générale, que les candidats aux grades

universitaires fréquentaient seuls l'Université.

Essayons d'expliquer ce fait.

Le public, dans les derniers siècles, n'aimait certes pas moins la

littérature que de nos jours; mais il la cultivait autrement. Aimer les

lettres, c'était d'abord pour lui lire et relire les auteurs classiques

de l'antiquité ou des temps modernes. On sortait jeune du collège; mais

on y avait pris le goût d'un commerce intime avec un petit nombre

d'auteurs du premier ordre; et comme en entrant dans le monde on y

retrouvait ces auteurs en possession d'un égal crédit, on leur gardait

une fidélité qui occupait une bonne part des loisirs de la vie. On ne

désirait point un commentaire éloquent ou spirituel de ces grands

écrivains: on préférait les étudier soi-même. C'est une des raisons pour

lesquelles l'époque qui a le plus universellement, le plus vivement

goûté Cicéron et Virgile, nous a bien laissé quelques pages admirables

offertes en tribut à l'antiquité, mais non un bon livre de critique sur

les orateurs ou sur les poètes anciens; et c'est aussi la raison pour

laquelle on ne se remettait plus, à l'âge adulte, sur les bancs de

l'école.

Aimer les lettres, c'était encore s'essayer à écrire. Même parmi les

personnes les plus résolues à ne point compromettre leur réputation

d'esprit au profit d'un imprimeur, presque tous ceux qui se piquaient de

goûter la littérature se hasardaient à rimer dans le secret de

l'intimité, à enfermer dans d'élégantes maximes quelques ingénieuses

remarques sur les moeurs, à esquisser le portrait d'un ami où l'on

tâchait de mêler d'une main légère l'éloge et l'avertissement, à définir

le sens précis des expressions de la bonne compagnie; ils soignaient

leurs lettres, leurs entretiens des jours de réception: la

correspondance épistolaire et la conversation formaient deux genres

littéraires où l'on se risquait à huis clos. Ainsi passait la part de

loisirs que la lecture ne prenait pas. On n'avait que faire de traverser

la Seine pour aller chercher la littérature, puisqu'on la trouvait chez

soi.

Aussi, au dix-septième siècle, les précieuses ridicules mêmes ne

songent-elles point à réclamer pour elles la fondation de cours publics:

elles vont, à la vérité, dans leur impuissance à renverser les lois de

la nature, prendre une idole dans le sexe dont elles prétendent

s'affranchir; mais c'est un oracle qu'il leur faut, ce n'est pas un

professeur; elles comptent monter à leur tour sur le trépied. Elles lui

prêtent leur attention pour recevoir ses conseils, mais aussi pour qu'il

les écoute ensuite. Elles lui soumettent leurs productions, mais à

charge de revanche; et l'on ne voit même pas qu'elles tiennent de lui la

science qui a brouillé leur jugement: ce n'est pas lui qui a installé

chez elles la grande lunette à faire peur aux gens; elles ne doivent

leur sottise qu'aux livres et à elles-mêmes.

Durant la majeure partie du dix-huitième siècle, le public garda les

mêmes usages. Le ton et la matière des exercices auxquels on s'amusait

avaient changé: le persiflage se cachait sous la politesse; les

discussions sur la philosophie de l'histoire remplaçaient les analyses

de morale; mais on continuait à croire que le plus sûr, pour apprendre à

marcher, comme pour prouver le mouvement, est de marcher plutôt que de

regarder marcher; c'est-à-dire que, du moins l'adolescence passée, la

lecture et la conversation valent encore mieux pour former l'esprit que

de brillantes leçons que rien ne grave dans la mémoire et sur lesquelles

rien ne force à réfléchir.

La manière dont nos pères parachevaient leur instruction dans l'âge mûr

marquait donc peut-être plus d'énergie que celle qui a prévalu depuis,

et préparait un public plus véritablement cultivé; une époque où toute

la société polie se divertissait à penser et à écrire avait plus de

chances de produire des hommes de génie qu'une époque où cette même

société s'amuse à écouter. Toutefois, la vogue des cours publics, outre

qu'elle témoigne d'un goût honorable encore, quoique passif, pour les

lettres, a grandement servi les progrès du genre où notre génération

réussit le mieux: la critique. À mesure que beaucoup d'oeuvres

brillantes, mais improvisées par des esprits plus fougueux que profonds

perdent de leur prestige, on comprend mieux que ce genre, qui ne

requiert point de facultés créatrices, est celui qui soutiendra la

réputation de la fin du dix-neuvième siècle. Or, quoique la philosophie

française et la philosophie allemande, l'école de Rousseau représentée

par Mme de Staël et Chateaubriand, et l'école de Kant puissent

revendiquer l'honneur d'avoir découvert les principes qui ont donné à

la critique moderne sa finesse et sa portée, la nécessité d'intéresser

un auditoire nombreux et aussi avide de plaisir que d'instruction a

conduit les maîtres à chercher des vues plus neuves et plus vastes.

Aussi le plus brillant élève de Mme de Staël a-t-il été Villemain; et

depuis soixante ans que la foule se presse devant les chaires de

l'enseignement supérieur, les hommes qui l'y retiennent ont découvert

dans l'histoire de la littérature plus de vérités que leurs devanciers

n'en avaient aperçu en bien des siècles.

Mais, dira-t-on, ce préambule conviendrait si le haut enseignement ne

s'adressait qu'aux amateurs, et nous le voyons, au contraire, former de

sérieux adeptes à la sévérité des bonnes méthodes et ne pas seulement

décrire les résultats brillants de la science, mais frayer la route qui

y conduit.

Nous répondrons que c'est de l'enseignement supérieur libre, et non des

Facultés de l'État que nous esquissons l'histoire, et que les faits vont

nous montrer que les cours libres dont nous exposerons le rôle et

l'influence, ont dû aux gens du monde leur naissance et leur durée.

Étudier ces cours, ce ne sera donc pas simplement ajouter quelques

traits à l'histoire anecdotique de notre littérature, à la biographie de

beaucoup d'hommes célèbres, et défendre contre un injuste oubli

plusieurs associations qui ont longtemps occupé l'attention publique;

ce sera, de plus, s'éclairer sur les avantages et les inconvénients

attachés, au moins dans notre patrie, aux Universités libres. Nous ne

parlerons pas de celles qui existent aujourd'hui sous nos yeux, parce

qu'elles sont encore trop récentes. Les associations qui les ont

précédées nous offrent dans leur longue carrière un champ d'observation

plus vaste, plus sûr même, parce qu'il est plus aisé d'y demeurer

impartial.

L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle · 第 33 / 96 题