L'éducation des filles en Italie avant la Révolution.--Première
tentative de réforme au temps de la République Cisalpine.--Admirable bon
sens avec lequel Napoléon approprie ses vues en pédagogie aux besoins de
l'Italie.--Collèges de jeunes filles fondés par lui et par ses
représentants, ou protégés par eux, à Bologne, à Naples, à Milan, à
Vérone, à Lodi.
Dans une satire d'Alfieri, un noble passe marché avec un prêtre pour
l'éducation de ses enfants. Le précepteur en expectative proteste qu'il
sait très bien le latin. «Votre latin,» répond le seigneur, «sent son
antiquaille; ne me faites pas d'eux de petits docteurs; qu'ils sachent
seulement parler un peu de tout pour ne pas faire figure de bois dans la
conversation.» Puis, il rabat la prétention du pauvre homme qui voudrait
être payé au moins autant que le cocher, et l'avertit qu'il devra se
lever de table quand on apportera le dessert. Tout est réglé, quand le
noble s'aperçoit qu'il a omis un petit détail: «J'oubliais: vous ferez
faire de temps en temps un semblant de lecture à ma fille, Métastase,
les ariettes; elle en est folle. Elle étudie toute seule, car je n'ai
pas le temps de m'occuper d'elle, et la comtesse encore moins. Mais vous
les lui expliquerez. Dans deux ans, je compte la mettre au couvent pour
qu'on achève d'orner son esprit.»
_Mi scordai d'una cosa: la ragazza
Farete leggicchiar di quando in quando
Metastasio, le ariette; ella n'è pazza.
La si va da sè stessa esercitando;
Ch'io non ho il tempo e la Contessa meno:
Ma voi gliele verrete interpretando.
Finchè un altro par d'anni fatti sieno;
Ch'io penso allor di porta in monastero,
Per ch'ivi abbia sua mente ornato pieno._
Quand c'est sur un pareil ton qu'un père traite de semblables matières,
on devine ce que doit être l'instruction publique. Parini confirmerait
au besoin le témoignage d'Alfieri sur l'indifférence des hautes classes
en Italie à la fin du dix-huitième siècle pour l'éducation des filles.
Les historiens vont nous prouver que ce ne sont point là des boutades de
satiriques.
Voici, d'après un érudit italien, comment l'éducation des filles était
comprise avant l'arrivée des Français dans une des plus grandes villes
de l'Italie: «À Naples, en fait d'institutions féminines, il y avait le
conservatoire du Saint-Esprit avec soixante religieuses et cent
soixante-trois enfants nées de mères qui exerçaient la prostitution.
Comme on y dotait les filles, les femmes honnêtes employaient cadeaux et
recommandations à se faire passer pour courtisanes. Le principal objet
de l'éducation consistait à préparer le service de la chapelle. Il y
avait d'autres maisons pour les repenties, pour les filles en danger,
pour les filles tombées; on y recevait plusieurs milliers de vierges et
de non vierges, qui, grâce aux aumônes, trouvaient un morceau de pain à
manger, et à qui leur quenouille donnait des habits. Le nombre total de
ces conservatoires était de quarante-cinq, dont plus de vingt
renfermaient environ cinq mille pauvres femmes, la plupart sous la
direction du clergé qui les préparait seulement à la vie mystique. Dans
la maison royale du petit Carmen, près le Marché, il n'y avait point de
religieuses: on enseignait à deux cent trente jeunes filles à tisser le
fil, la soie et le coton[21].» Ainsi, des ateliers de charité, peuplés
en partie de filles de mauvaise vie ou de mauvaise extraction, et plus
semblables à notre maison des Madelonnettes ou à des hospices qu'à nos
ouvroirs, tels étaient les pensionnats féminins de Naples en 1789.
Certes, les provinces du nord ne se réglaient pas sur ce modèle. Nous
avons nous-même montré ailleurs que beaucoup d'Italiennes, à cette
époque, se piquaient, non seulement de poésie, mais de science, que
plusieurs occupaient des chaires publiques[22]. Mais c'était précisément
l'ignorance, l'insignifiance générale du sexe qui, en excitant le dépit
de quelques femmes de coeur, les avait portées à rivaliser de savoir avec
les hommes. À la fin du dix-huitième siècle, les grandes dames de Milan
n'étaient ni plus corrompues ni plus frivoles que les grandes dames de
Paris, dont les faiblesses ont fait alors assez de bruit; mais, faute
d'étude, de lecture, de conversation, elles étaient beaucoup moins
capables de ces échappées de raison, de ces accès d'enthousiasme pour
toutes les grandes causes, qui honoraient chez nous l'aristocratie
féminine. Dans des couvents où les luttes religieuses n'avaient point,
comme chez nous, retrempé le catholicisme, elles apprenaient la
superstition et la paresse; le monde trouvait son compte à cette
éducation et la conservait soigneusement.
De là, un étrange affaissement de l'esprit public. On en connaît, sous
le nom de sigisbéisme, le témoignage le plus curieux. Un trait moins
connu en France montrera combien la conscience était égarée, même dans
les familles à qui le génie et la gloire semblaient donner mission de
guider les autres: en 1806, quand mourut le comte Carlo Imbonati, avec
lequel la mère de Manzoni, abandonnant son époux, avait parcouru
l'Italie et la France, Manzoni le célébra dans une composition poétique,
qu'il dédia à sa mère et publia, du vivant même de son père, sans se
douter qu'il déshonorait par là l'une et l'autre. Ainsi, à cette date,
l'homme qui plus tard composera un des livres les plus purs, les plus
délicatement édifiants qu'on ait jamais lus, croyait faire oeuvre de bon
fils en chantant un nom que son père ne pouvait entendre sans rougir, en
essuyant des larmes qui n'étaient malheureusement pas celles du remords,
en révélant aux contemporains et à la postérité cette coupable douleur!
Et c'était à une fille de Beccaria que s'adressait l'étonnant hommage de
cette piété filiale, et sa tendresse maternelle en était accrue!
À plus forte raison ne pouvait-on compter sur la plupart des femmes
italiennes pour conserver ou refaire le patrimoine des familles. Une des
choses qui surprirent à Paris le marquis Malaspina, quand il visita la
France en 1786, ce fut de voir à combien d'emplois se prêtait la souple
intelligence de la Française, et quelle somme d'activité on pouvait
obtenir d'elle, alors qu'ailleurs le sexe ne lui semblait propre qu'à
mettre des enfants au monde ou à végéter dans des couvents. Personne ne
me reprochera de citer presque tout au long la spirituelle analyse que
M. d'Ancona donne dans la _Nuova Antologia_ du 16 décembre dernier, de
cette partie de sa relation de voyage: «Malaspina a besoin à Paris de
faire réparer sa montre, et c'est une femme qui la lui répare; il lui
faut des souliers, une femme lui en prend mesure. Les églises ont des
femmes pour gardiennes; à la bibliothèque du roi, beaucoup de lectrices;
des femmes aux tribunaux pour enregistrer les actes. Il apprit que dans
certaines contrées de la France les femmes exerçaient le commerce de
préférence aux hommes, et il affirme que, généralement, une Française
parvient plus vite à la maturité de la réflexion qu'un Français. Les
marchandes ont des manières qu'une femme de la meilleure éducation
pourrait leur envier; elles occupent leurs moments de loisirs, en
attendant les clients, à la lecture. Sur l'article de ces marchandes
l'admiration de Malaspina prend feu comme celle de Sterne racontant son
aventure avec la jolie gantière.»
À peine la France avait-elle pris pied au delà des Alpes, qu'un effort
fut tenté pour changer l'éducation des femmes d'Italie: la République
cisalpine, instituée et surveillée par nous, ne comptait pas encore cinq
mois d'existence lorsqu'elle s'en occupa. Le 28 brumaire an VI, 18
novembre 1797, son ministre de l'intérieur envoya une circulaire à
toutes les maisons religieuses ou laïques vouées à l'éducation des
filles, pour les informer que «les soins paternels du Directoire
exécutif, pour préparer à la République un bonheur durable, s'étaient
tournés vers l'éducation républicaine des filles,» que la citoyenne
veuve Visconti Saxy avait été chargée de la surintendance sur toutes les
personnes adonnées à l'instruction du sexe, notamment dans les couvents,
et qu'on espérait que celles-ci voudraient bien se conformer aux
observations qu'elle pourrait leur faire[23]. Le choix fait pour la
fonction de surintendante était heureux: Mme Visconti, née Carlotta de
Saxy, était entrée par son mariage dans une des familles qui donnaient
alors le plus de gages à la France, puisque, sans parler d'Ennio
Quirino Visconti, bientôt ministre de la République romaine, puis
Français de fait et de coeur, Francesco Visconti acceptait une place
importante dans le gouvernement de la Cisalpine, et qu'un autre Visconti
ira sous peu étudier au collège de Sorèze; d'autre part, cette famille
était une des plus illustres de la Lombardie. La surintendante devait
avoir un âge respectable, puisque le comte Pompeo Litta, dans les
_Famiglie celebri ltaliane_, dit qu'elle avait été la troisième et
dernière femme d'Alessandro Visconti, mort en 1757. Enfin, le même
historien souscrit aux éloges que le ministre de 1797 donnait à Mme de
Saxy-Visconti, puisqu'il l'appelle «une femme très distinguée par
quelques oeuvres destinées à l'éducation du peuple.»
À la vérité, les divers programmes rédigés par elle et fortifiés par le
droit de visite conféré à la surintendante sur tous les établissements
d'éducation féminine, eurent pour objet de tempérer autant que de
seconder l'effet des principes que la France apportait en Italie. Le
préambule en est invariablement consacré à l'importance de prémunir les
élèves, dans l'intérêt de l'ordre public, contre l'abus des mots de
liberté, d'égalité, de souveraineté populaire: on sentait que les folies
ruineuses, sinon sanglantes qui s'étaient mêlées dans la Cisalpine à
l'enthousiasme pour le nouveau régime, risquaient de tout compromettre;
aussi, les programmes recommandaient expressément d'expliquer que la
liberté consiste pour une nation à faire ses propres lois et non à y
désobéir, que l'égalité devant la loi n'implique pas le mépris des
supérieurs, et que la souveraineté du peuple n'est pas le règne de la
licence. On y exprimait la confiance la plus courtoise dans le zèle et
l'habileté des religieuses pour l'éducation des filles; on y considérait
comme une des autorités dont la Révolution n'affranchissait pas
l'Evangile, cette _expression la plus pure de la loi naturelle_; et
c'était peut-être pour faire abandonner les _robes à la guillotine_
réprouvées dans une ode célèbre de Parini qu'on recommandait aux enfants
les habits de leur pays. Mais aussi ces programmes, sans récriminer d'un
seul mot contre le passé, prescrivaient de former les élèves à une piété
toute différente de celle que jusque-là les jeunes Italiennes
apprenaient, puisqu'on prescrivait de les former aux vertus morales et
sociales. La surintendante se réserve de leur expliquer la Constitution
et même le recueil des lois de la Cisalpine; mais elle compte sur les
maîtresses pour façonner le caractère des jeunes filles. La franchise
est spécifiée parmi les qualités qu'on devra leur enseigner; les
maîtresses s'interdiront de frapper les élèves. On fera lire des livres
qui leur donneront une idée précise des droits de l'homme et des
avantages qu'on trouve à remplir les devoirs sociaux et les devoirs
propres à chaque condition. On accoutumera les jeunes filles à la plus
grande propreté du corps, des dents et des mains, «aussi nécessaire
qu'utile à la santé.»
Quant à l'instruction, dans les établissements d'un ordre supérieur,
outre les travaux de leur sexe, les élèves apprendront à lire et à
écrire en italien, et, si cela se peut, en français; elles sauront
autant d'arithmétique qu'il leur en faudra pour l'usage de la vie; on
leur fera connaître le prix des denrées, et les pensionnaires des
couvents seront employées à tour de rôle dans l'administration du
monastère. Elles apprendront un peu de géographie, surtout celle de leur
patrie. Surtout, on leur fera connaître les parties les plus
intéressantes de l'histoire naturelle pour qu'elles touchent du doigt en
quelque sorte la Providence. «On leur donnera une idée de l'histoire
universelle si bien traitée par Bossuet;» elles étudieront l'histoire de
leur pays. Pour les écoles réservées aux enfants pauvres, en sus des
travaux à l'aiguille, on y enseignera seulement, et dans la mesure où ce
sera praticable (_per quanto è fattibile_) la lecture, l'écriture; mais
l'éducation hygiénique et morale y sera la même que pour les enfants des
riches: l'eau et un peu de diligence ne coûtent rien, dit Mme de
Saxy-Visconti; donc, tout le monde peut être propre; à plus forte
raison, pour les écoles inférieures et pour les écoles plus relevées,
elle propose un même modèle de vertu.
Quelque modeste que fût ce programme, surtout pour les petites écoles,
on voit qu'il témoignait la volonté de réveiller l'intelligence, de
relever le coeur de la femme italienne. L'erreur de nos amis de la
Cisalpine, la nôtre aussi, car ils s'inspiraient de nous dans tous leurs
actes, consistait seulement à procéder en ces matières délicates par
voie d'autorité au lieu de procéder par voie d'exemple. L'État peut
régler les conditions auxquelles on obtiendra des diplômes publics,
pénétrer même dans les établissements particuliers pour y exercer une
sorte de police; mais là s'arrête son droit. Il n'a pas qualité pour
imposer un plan d'éducation, surtout un plan qui comporte de la
politique, d'exiger, comme le fait Mme de Saxy-Visconti, qu'on plante un
arbre de liberté dans les couvents, qu'on n'y emploie pas d'autre
appellation que celle de citoyenne, qu'on proscrive la lecture des
biographies d'ascètes. Imposer ce plan, c'était le rendre odieux à la
moitié des maîtresses qui, si l'on s'y fût pris d'une autre manière, en
eussent accepté une partie et la plus essentielle. Enfin, par la raison
même qu'on rédigeait des programmes obligatoires pour toutes les
écoles, on n'entrait pas, par crainte de multiplier les résistances,
dans les minutieuses exigences qui sont nécessaires toutes les fois
qu'on propose une réforme à laquelle il faut tout d'abord façonner ceux
à qui l'on en remettra l'application. Il aurait mieux valu fonder en
Lombardie un ou deux établissements dont, sans violenter personne, on
eût rédigé la règle en toute liberté.
Napoléon, devenu empereur, n'oublia ni ce qu'il y avait d'excellent, ni
ce qu'il y avait de défectueux dans la tentative que nous venons de
raconter. On sait comment il a repris et modifié pour la France le plan
tracé par Mme de Maintenon. Comme elle, il voulait qu'on formât tout
d'abord les jeunes filles à une dévotion, tout ensemble exacte et
raisonnable, et que l'on cultivât leur raison plus que leur imagination;
mais, tandis que Mme de Maintenon avait entendu pourvoir à un besoin
particulier de son temps, il voulait pourvoir à un besoin général du
sien. Vivant dans une société aristocratique, c'est-à-dire établie sur
l'inégalité des classes, la fondatrice de Saint-Cyr avait travaillé pour
les filles des gentilshommes pauvres; elle avait pour objet de les
préparer à soutenir et l'illustration de leur naissance et la médiocrité
de leur fortune; c'est sur l'exiguïté de leur patrimoine qu'elle réglait
la simplicité, la gravité de l'éducation qu'elle leur offrait, en les
séparant à la fois des filles de la noblesse riche et des filles de la
bourgeoisie. Napoléon, travaillant pour une société démocratique,
admettait à Ecouen des enfants de toutes les classes, pourvu que leurs
pères eussent bien servi l'État; c'est à elles toutes qu'il voulait que
l'uniforme et une règle sévère enseignassent l'esprit d'égalité,
d'économie, de discernement. Puis, s'il fallait continuer à former des
femmes chrétiennes, il fallait les préparer à vivre dans un monde qui
n'était plus fort chrétien, où l'hérétique, l'athée même, avaient
légalement le droit de propager leurs doctrines, où, en matière de
politique aussi, les esprits, sinon la presse, étaient définitivement
affranchis; il ne suffisait donc plus de préserver les jeunes filles des
écarts du mysticisme; il fallait les former à la tolérance, les préparer
à entendre sans scandale les libres discussions. Aussi prenait-il des
mesures pour que toute la partie saine de la philosophie du dix-huitième
siècle pénétrât dans ses maisons d'éducation.
Si ces innovations d'une prudente hardiesse devaient rencontrer
l'approbation du public français, combien ne devaient-elles pas être
accueillies plus favorablement encore en Italie, où elles étaient plus
nécessaires, par tous les bons esprits qui souhaitaient une
régénération de leur patrie et se sentaient impuissants à l'accomplir
seuls!
Ce fut à Bologne que le gouvernement français tenta son premier, son
moins heureux essai. La maison qu'il y fonda ou plutôt dont il consentit
à prendre le patronage, ne fit jamais que végéter parce que, au moment
où le prince Eugène accorda (19 décembre 1805) à une Française, Mme
Thérèse Laugers, une subvention et le titre de _Casa Giuseppina_ pour le
pensionnat qu'elle venait d'établir dans cette ville, les esprits
n'étaient point assez préparés, parce qu'on ne prit à Bologne que des
demi-mesures, enfin parce que la directrice ne réunissait pas toutes les
qualités requises. La pièce suivante, dont nous donnerons une traduction
intégrale, fera comprendre les difficultés de l'entreprise; et la
sévérité avec laquelle on s'y exprime en plusieurs endroits sur la
personne de Mme Laugers fera ressortir l'hommage rendu à l'esprit
pédagogique qu'elle apportait en Italie; c'est un Rapport adressé le 31
août 1808 au ministère de l'intérieur du royaume d'Italie par le préfet
de Bologne[24].
«À Monsieur le conseiller d'État, directeur de l'instruction
publique, etc.
»Milan,
»31 août 1808.
»La maison Joséphine doit son origine aux efforts incessants de Mme
Laugers, à qui il sembla que Bologne pouvait offrir un vaste champ pour
introduire en Italie de nouvelles méthodes qui donneraient aux femmes
une éducation plus relevée et plus achevée.
»Il faut avouer toutefois que l'éminente institutrice ne fut pas très
heureuse dans ses débuts. La nouveauté qui plut à quelques-uns inspira
des soupçons à beaucoup d'autres, d'autant qu'il s'agissait d'une
étrangère qui ne rendait pas d'elle-même un compte très précis (_la
quale non rendeva di se conto e ragione precisissima_); beaucoup aussi
voyaient d'un mauvais oeil qu'elle n'était pas fort pourvue de moyens de
subsistance, si bien que son oeuvre semblait inspirée par le besoin et le
calcul. Il est certain que l'opinion se divisa, qu'un parti peu
nombreux, peu énergique, se déclara pour elle, que les autorités locales
ne lui prêtèrent jamais une assistance efficace, et que le projet se
serait évanoui dans sa naissance, si la Préfecture n'avait interposé
plusieurs fois ses offices pour procurer au pays un aussi sensible
avantage que celui d'élever moins grossièrement les jeunes filles (_un
sensibile vantaggio quale lo è quello di educare men rozzamente le
fanciulle_).
»Les choses étaient dans cet état, lorsque, s'étant rendu à Bologne,
notre excellent prince daigna accorder sa haute faveur au pensionnat.
Alors tout obstacle sembla disparaître et l'on put croire que les
meilleurs résultats étaient assurés. La municipalité devait s'occuper du
détail, c'est-à-dire s'enquérir des besoins, trouver les ressources
nécessaires, fixer la discipline, veiller sur le bon ordre et donner à
l'établissement vie et dignité. On ne doit pas dissimuler que si l'on
avait procédé de cette sorte, la répugnance publique aurait fait place à
la faveur la plus décidée. Le nombre des élèves se serait alors
multiplié, et par suite les moyens de balancer les dépenses et les
recettes. Mais ce serait trahir la vérité que de ne pas dire que la
municipalité ou bien négligea absolument l'enquête nécessaire, ou s'en
remit à des personnes inexpérimentées et indolentes, ou ne sut pas ou ne
voulut pas écarter les inconvénients et surmonter les difficultés. Ainsi
le fruit de la faveur précieuse qui avait érigé le pensionnat en collège
honoré d'un titre auguste ne sortit pas de son germe, et ainsi la Maison
royale languit, déchut et périt presque entièrement[25].
»Le nombre des élèves n'y a jamais dépassé vingt-deux; et on y
comprenait des pensionnaires du prince, quelques autres enfants qui
payaient très peu, d'autres qui ne payaient rien. Les malveillants
s'industrièrent à répandre certains bruits qui portèrent atteinte à la
réputation de l'établissement. Cela suffit pour que la plupart des
jeunes filles fussent rappelées dans leurs familles et que tout
expédient tenté en vue de repeupler le collège échouât. Présentement on
n'y compte que neuf élèves dont quatre ne payent pas; c'est la
directrice qui supplée pour elles (_La direttrice supplisce per esse_).
»Les cours se font tous les jours. Le matin on enseigne les lettres et
les beaux-arts, dans l'après-midi les travaux de femme[26]. Les leçons
dites du matin sont données de huit heures à trois heures. Il faut
convenir que le temps n'est pas perdu; car les élèves apprennent et se
développent. Qui les comparerait avec les élèves des couvents ou des
autres pensionnats privés remarquerait une différence capitale et
inexprimable (_Bisogna convenir che il tempo non è perduto giacchè le
alunne apprendono e si sviluppano. Chi le confrontasse con quelle
de'Monasterj o delle altre scuole private rimarcherebbe una differenza
somma e inesprimibile_). Les Bolonais peuvent s'en convaincre dans les
séances publiques que la Maison donne[27]. IL est vrai d'autre part
que, autant dans ces circonstances ils montrent de surprise, de plaisir,
d'approbation, autant l'établissement demeure en mauvais état et désert.
»Les besoins dont il souffre actuellement sont d'une double nature. Les
uns regardent la réparation des bâtiments, les autres la tenue du
pensionnat. Relativement aux premiers, on peut consulter l'expertise
avec plan rédigée par M. Venturcii, ingénieur public; on y indique les
réparations les plus urgentes. Il en faudrait d'ailleurs beaucoup
d'autres, et, quand on les exécuterait toutes, la Maison resterait
imparfaite et défectueuse. Elle est située dans un quartier écarté;
irrégulière et grossière, elle n'offre rien qui flatte l'oeil; de
misérables constructions habitées par la basse classe l'entourent, de
sorte que les élèves sont exposées à mille regards curieux et
indiscrets. On ferait donc beaucoup pour cet établissement, si on
l'installait dans une autre propriété domaniale. Mais il est
indispensable d'avertir que, parmi les édifices de cette catégorie, il
n'en reste qu'un sur lequel on pourrait utilement compter. C'est celui
du collège supprimé de Montalto. Fondé pour une maison d'éducation et
d'instruction, il semble expressément fait pour la circonstance. On
n'aurait même pas besoin de l'occuper tout entier; on laisserait libre
une élégante salle qui servirait pour les réunions des corps
considérables; et l'on ne toucherait pas à la vaste salle d'archives où
l'on a réuni les livres et papiers des corporations supprimées.
»Relativement à la tenue journalière du pensionnat, on peut voir le
mémoire avec tableau remis par Mme Laugers. Il a été rédigé en
conséquence de la visite que M. le podestat a faite à l'établissement et
on le trouvera ci-inclus[28].
»Il semble que le nombre des maîtres, leurs honoraires, le nombre des
gens de service, leurs gages, les dépenses d'entretien et de nourriture
n'excèdent pas les limites que trace une juste et sage économie. Une
réforme opérée sur ce point ne donnerait qu'un résultat minime et ne
rétablirait pas la balance du budget de la maison.
»L'article de l'église exige une réflexion. Elle est comprise parmi
celles qui, aux termes du décret royal du 10 mars 1808 cessent d'être
publiques, et par conséquent ne réclamerait pas dorénavant une dépense
aussi forte que par le passé. Mais il est vrai aussi que la perception
des revenus assignés par le domaine ne se fera pas bien tant qu'elle
sera entre les mains d'une femme peu estimée et peu considérée des
débiteurs et à qui au surplus il ne conviendrait pas de tenter des
démarches vigoureuses et offensives; car elle a trop besoin de se
concilier l'estime et la bienveillance.
»Pour faire face au passif, et pour soutenir ultérieurement la maison,
un nouveau subside du gouvernement est absolument indispensable. Mais,
tant que les choses resteront sur le pied actuel, ce serait se jouer du
gouvernement lui-même que de l'assurer du moindre changement heureux.
Peut-être les tentatives les plus énergiques ne donneraient pas un
résultat satisfaisant, parce que, après tant et de si amères
vicissitudes, elles pourraient être intempestives. Néanmoins, au cas où,
pour l'honneur d'un établissement érigé par un prince et décoré d'un nom
très auguste, on voudrait essayer des améliorations, il semble qu'on ne
pourrait imaginer et suggérer que les suivantes:
»La première de toutes les réformes devrait être le choix d'un meilleur
local. Autant, du reste, l'édifice actuel inspire de répugnance au
physique et au moral, autant il est permis de répéter, avec fermeté, que
celui de Montalto plairait généralement.
»En second lieu, il conviendrait de concevoir un plan de discipline
intérieure plus circonstancié et plus libéral. Celui d'aujourd'hui est
trop aride d'une part, et peu philosophique de l'autre. Il laisse
subsister beaucoup de préjugés sans prévenir et rendre impossibles
beaucoup d'inconvénients.
»En troisième lieu, il importerait que la nomination des personnes de
service et des maîtres fût faite par la Préfecture ou par le Ministère
sur une double liste présentée par le Podestat, et après avoir pris,
comme il est convenable, l'avis de la Directrice. Il est indispensable
que la maison ne soit accessible qu'à des personnes d'âge mûr, de sens
éprouvé et de moeurs garanties par la voix publique.
»En quatrième lieu, on pourrait proposer une mesure qui induirait les
pères de famille à envoyer leurs enfants dans ce pensionnat: ce serait
d'engager la Congrégation de Charité de Bologne à réserver un certain
nombre de ses meilleures dots pour celles des élèves en qui l'on
reconnaîtrait les qualités demandées par les testateurs. Tout dépend
d'un premier pas, et il est incontestable que, dès que pour un motif ou
pour un autre, l'établissement acquerrait un peu de crédit par un
accroissement de sa population, la multitude, qui ne se rend qu'aux
faits accomplis, applaudirait et dicterait presque la loi à la volonté
des particuliers.
»Enfin, il serait à souhaiter qu'une des dames les plus distinguées et
les plus honorées de la ville fût chargée de la surintendance de la
maison, et en garantît l'ordre et la discipline. Il n'est ni convenable,
ni possible à la Préfecture et à la Municipalité d'exercer dans
l'intérieur du pensionnat une surveillance assidue et efficace; et les
choses sont à un tel point, que c'est seulement en plaçant la Directrice
sous la suprématie ininterrompue et absolue d'une personne
universellement considérée qu'on peut réfréner les langues malveillantes
et rendre l'institution profitable.
»Tel est, Monsieur le conseiller, le rapport circonstancié et sincère
que je vous soumets, en réponse à votre honorée dépêche du 16 du mois
dernier, n° 3002. Permettez qu'en attendant le retour des papiers
originaux ci-inclus, je vous renouvelle les sentiments de ma parfaite
estime et profonde considération.
»F° MOSCA.»
Le Ministère approuva la proposition de nommer une surintendante, de
rédiger une règle nouvelle pour l'établissement, le transporta, non
dans l'ex-collège Montalto qui ne se trouva point disponible, mais dans
le _Conservatorio di Santa Croce e San Giuseppe_, rue Castiglione[29];
en 1810, par la nomination d'un économe, il déchargea Mme Laugers du
soin de l'administration. La maison n'en prospéra pas beaucoup plus; en
cette année 1810, le nombre des élèves, tant boursières que payantes,
était de seize. L'entreprise avait été mal commencée et ne s'en releva
jamais.
Il en fut tout autrement partout où le gouvernement français s'occupa
dès le premier jour de choisir le personnel, d'élaborer les règlements
et d'en assurer l'observation; c'est ce qui eut lieu dans le royaume de
Naples d'abord, puis à Milan, à Vérone et à Lodi enfin. Je nomme cette
dernière ville quoique le collège qu'on y institua ait été une fondation
particulière, parce que le bailleur de fonds était le chancelier même du
prince Eugène, le duc Melzi. Il ne faut d'ailleurs pas exagérer
l'initiative de ce dernier: lady Morgan dit, dans son _Voyage en
Italie_, qu'elle croit l'origine de tous ces établissements due au duc
Melzi, en sa qualité de fondateur du pensionnat féminin de Lodi; mais
tous les papiers relatifs au collège de Milan et de Vérone prouvent que
c'est la maison française de la Légion d'honneur que le gouvernement
prenait pour modèle; de plus, une notice que M. Agnelli, de Lodi, a bien
voulu rédiger pour moi, assigne la date de 1812 au collège de cette
ville[30]; or les collèges du royaume de Naples et celui de Milan, sans
parler de la maison de Mme Laugers, sont antérieurs.
Le plus ancien de tous ces collèges est celui de Naples. Le 11 août
1807, Joseph Bonaparte décréta la fondation «d'une maison honorée d'une
distinction particulière pour l'éducation des jeunes filles à qui
l'éclat de leur nom, l'illustration de leurs parents dans les emplois
éminents et les dignités suprêmes de l'État peuvent donner une influence
prépondérante sur leur sexe et dont l'exemple peut plus facilement
contribuer à répandre les vertus qui rendent les familles heureuses.»
Cent places gratuites étaient réservées à des filles de hauts
fonctionnaires, et vingt-quatre mille ducats de rente étaient assignés à
l'établissement. Un sixième des places vacantes serait réservé aux
élèves des pensionnats établis dans les provinces qui en seraient
dignes, chaque élève, après sa sortie du collège, recevrait cent ducats
par an jusqu'à son mariage, puis une dot de mille ducats. Joachim Murat,
successeur de Joseph, plaça cette maison, par un décret du 21 octobre
1808, sous la protection de la reine sa femme et d'un président qui
serait nommé par elle et qui fut l'archevêque de Tarente, ministre de
l'intérieur[31]. Ce fut le collège d'Aversa, après lequel s'ouvrirent,
dans le même royaume, ceux de S. Marcellino à Naples, de San Giorgio, de
Frasso, de Muratea, de Reggio[32]. Le collège de Milan fut fondé par un
décret de Napoléon, daté de Saint-Cloud, 19 septembre 1808 et ouvert le
3 mars 1811; celui de Vérone fut fondé par un décret du prince Eugène du
8 février 1812 et s'ouvrit le 3 septembre de la même année. Je ne parle
pas du collège de Bologne décrété en même temps que celui de Vérone,
parce que les événements en empêchèrent l'ouverture.
Parmi tous ces collèges, c'est celui de Milan que nous choisirons comme
type, en priant seulement le lecteur de ne pas tirer un argument contre
nous des dates que nous venons de citer: si ces maisons d'éducation
s'ouvrirent bien peu d'années avant le décret de Napoléon, l'oeuvre du
fondateur, on le verra, ne tomba pas avec lui.