CHAPITRE PREMIER.

Goût de la société française sous Napoléon Ier pour la langue italienne,

que de sots propos et des mesures oppressives semblaient

menacer.--Représentation de nos pièces de théâtre, et enseignement de

notre langue en Italie.--Napoléon Ier réorganise en Italie l'instruction

publique.

«Les Italiens avaient absolument abandonné et méprisé leur langue:

arrivent les Français, et, avec leur outrecuidance naturelle, ils

veulent interdire à la meilleure partie de l'Italie l'usage de l'idiome

national. Une indignation générale s'élève dans toute l'Italie; on

n'épargne ni peine ni étude pour recouvrer le patrimoine délaissé, dont

un tyran insolent et insensé voulait nous ravir les derniers restes.»

Ainsi s'exprime Pietro Giordani dans une de ses lettres. Au premier

abord, on qualifierait volontiers d'absurde l'imputation que l'ancien

panégyriste de Napoléon Ier lance ici contre le gouvernement impérial:

tout au plus l'excuserait-on par la fureur où le jetaient ceux qui

voulaient _intedescare_ l'Italie, qui décachetaient les lettres des

patriotes et auxquels il adresse, quelques lignes plus bas, le défi

d'une courageuse exaspération.

Toutefois, la colère de Giordani ne manque pas d'une apparence de

fondement. Usant de ce qu'on appelle le droit de la conquête, Napoléon

avait un instant imposé à toutes les parties de la péninsule qu'il

annexait à son empire, l'emploi du français dans les affaires

judiciaires et dans les actes notariés; et plus d'un Italien avait vu

dans cette mesure, non pas simplement la pratique constamment suivie

pour assurer la prédominance des vainqueurs, mais une tentative pour

évincer progressivement leur langue au profit du français.

Cette crainte était-elle purement chimérique? Assurément, ni Napoléon,

ni les Français en général n'avaient conçu l'extravagant projet de faire

désapprendre la langue de Dante et de Pétrarque. L'inquiétude fort

respectable dont nous parlons s'explique surtout par une ombrageuse

délicatesse qui annonçait le réveil du patriotisme. Les promesses de

Napoléon, la fondation de républiques censées autonomes, d'un royaume où

les Lombards, les Vénitiens, les Romagnols cessaient d'être des

étrangers les uns pour les autres, donnaient aux Italiens, dans

l'assujettissement même, un avant-goût de l'indépendance; et, comme

c'était surtout leur littérature, dont ils étaient fiers, comme c'est là

surtout, dans le patrimoine d'un peuple, le bien que ses vainqueurs lui

interdisent le moins de réclamer, il revendiquait parfois cette gloire

avec plus d'âpreté que d'à-propos. Par exemple, un certain Romaniaco

s'était imaginé que l'_Histoire critique de la République romaine_, de

Lévesque, dirigée contre l'esprit républicain, visait à mortifier

l'Italie[1]. Cependant il n'est pas impossible que l'espérance de voir

notre langue supplanter celle de nos voisins, ait été caressée par

quelques Français. Nos victoires avaient alors tourné bien des têtes, et

la France était non moins infatuée de son génie que de ses conquêtes:

elle comptait un grand siècle de plus que cent ans auparavant; elle

tenait plus que jamais à sa tradition littéraire, parce que Voltaire

avait fortifié en elle le respect de Boileau; à l'école de Condillac,

elle avait même appris à renchérir sur l'Art Poétique: les qualités que

Boileau avait déclarées nécessaires, elle les croyait suffisantes; la

clarté, l'élégance, la finesse lui paraissaient à la fois l'idéal du

style et le cachet de sa propre langue; elle applaudissait à des

tragédies, à des épopées que Boileau eût taxées de prosaïques: quelques

beaux esprits ont pu prendre alors au pied de la lettre le mot sur le

clinquant du Tasse, sur les faux brillants de l'Italie, et, tandis que

jusque-là les lecteurs de Boileau, de Voltaire, de Jean-Jacques étaient

demeurés sensibles au charme de la poésie italienne, ils purent croire

qu'en donnant à nos voisins notre idiome, après lui avoir donné notre

Code, nous lui imposerions un second bienfait. N'avait-on pas entendu

cette étonnante réflexion de Mercier dans un rapport aux Cinq-Cents? «Je

croyais qu'il n'existait plus d'autre langue en Europe que celle des

républicains français!» L'hyperbole déclamatoire, la boutade

impertinente se mêlent vite en France aux naïves suggestions de la

vanité, et ceux d'entre nous qui n'y donnent pas ne les découragent

point assez résolument; il nous semble qu'un propos en l'air ne tire pas

à conséquence, et, quoique persuadés que l'Europe a les yeux fixés sur

nous, nous oublions qu'elle nous écoute. De sots propos sont pourtant

toujours relevés. En 1811, Angeloni, ancien membre du gouvernement de la

république romaine, qui depuis, impliqué dans un complot contre

Bonaparte, avait subi dix mois de captivité, racontait que deux ou trois

ans auparavant on soutenait qu'il fallait supprimer la langue

italienne[2], qu'il avait plusieurs fois soutenu de longues discussions

à ce sujet, contre des Français qui ne savaient d'autre langue que la

leur, et auxquels il avait représenté la difficulté de l'entreprise. De

son côté, Foscolo s'écriait dans son _Hypercalypsis_: «Un Gaulois

s'engraissera des fruits de la terre féconde entre toutes et criera:

Oubliez la langue de vos pères, qui n'est que vanité! Parlez la nôtre,

qui renferme les paroles de la sagesse et qui résonne admirablement sur

le théâtre.»

Du reste, quelques étrangers, et notamment des Italiens même, avaient,

soit pour faire leur cour à la France, soit parce qu'ils subissaient son

prestige, autorisé par leurs doctrines les prétentions de notre vanité.

Ainsi, le savant abbé piémontais Denina, tout en maintenant que

l'italien était plus riche, mieux fait pour la poésie que le français,

avait affirmé publiquement que notre littérature comprenait plus de

livres utiles ou agréables, que le dialecte des Piémontais s'en

approchait plus que de l'italien, et que si l'obligation d'employer le

français dans les actes devait les gêner d'abord, ils s'en trouveraient

bien par la suite; aussi indiquait-il les moyens de leur inculquer notre

idiome: il faudrait, disait-il, reprendre l'usage d'enseigner le

catéchisme en piémontais, puis faire prêcher en français; de plus, on

ferait jouer des pièces dans le patois local, en attendant qu'on eût des

troupes d'acteurs français[3]. Or, quoique Denina louât beaucoup le

prince Eugène et Napoléon, et qu'il eût accepté la charge de

bibliothécaire de l'empereur, il ne faudrait pas voir en lui un traître

à son pays: M. de Mazade nous apprend que, longtemps après, le patriote

Montanelli aimait à répéter que l'Italie finissait au Tessin, et Victor

Amédée II considérait le Piémont comme n'étant ni français, ni

italien[4]. Lorsqu'Alfieri commença à écrire pour le théâtre, il était

obligé de rédiger ses plans en français, et pour acquérir une pratique

facile de l'italien, il dut recommencer ses voyages en Italie.

D'autres, comme s'ils avaient pressenti que la France allait fournir

pendant cinquante années le livret original des plus beaux opéras,

donnaient une nouvelle tournure à la vieille querelle des glückistes et

des piccinistes: le Suisse Escherny, dans un _Fragment sur la Musique_,

déclarait notre langue très mélodieuse[5]; le Sicilien Ant. Scoppa

soutenait que l'accent en français était plus énergique qu'en italien,

que notre idiome fournissait plus aisément des vers iambiques et

anapestiques, les plus heureux de tous, qu'en général les Français sont

naturellement poètes, que chez nous les gens du peuple retiennent

facilement les airs, et les personnes bien élevées sont bonnes

musiciennes, ce qui, d'après lui, se rencontre rarement en Italie; si la

France n'avait pas encore produit beaucoup de bonne musique, c'était, à

l'entendre, parce qu'elle n'avait pas assez confiance en elle-même, que

les librettistes n'appropriaient pas assez les vers aux exigences du

chant, qu'on mettait trop souvent les paroles sur de vieux airs choisis

au hasard, qu'on goûtait trop les accompagnements bruyants, enfin que le

pouvoir n'encourageait pas assez l'étude du chant[6]. Dès 1803,

c'est-à-dire l'année même du livre de l'abbé Denina, Scoppa avait sous

un autre titre donné une ébauche de cette théorie: le français Dépéret

ne croyait donc scandaliser personne en lisant dans cette même année, à

l'Académie de Turin, un Mémoire où il disait: «La langue française est

peut être de toutes les langues vivantes et analogues la plus éloquente,

la plus énergique et la plus propre à la déclamation, parce que l'accent

syllabique y est entièrement subordonné à l'accent oratoire et qu'elle

est sans prosodie... J'ai entendu en Italie déclamer de très beaux vers

et prononcer des discours oratoires par des hommes habiles et j'ai le

plus souvent senti que l'accent syllabique de cette langue, en rendant

trop sensible le son partiel de chaque mot, suspendait l'élan de la

voix, l'entrecoupait, et nuisait entièrement à ce son fondamental qui,

produit par le sentiment, doit retentir et s'étendre depuis la première

jusqu'à la dernière syllabe d'une phrase ou d'une période.»

Mais ces prétentions, encouragées par les uns, impatientaient les

autres. Nous avons mentionné, dans notre livre sur Mme de Staël et

l'Italie, la fermeté avec laquelle certains Italiens rappelèrent alors

les droits de leur littérature au respect des nations; d'autres allèrent

encore plus loin. Angeloni, dans un ouvrage précité, répliquait en ces

termes à Escherny qui avançait que les langues modernes ne sont pas

lyriques: «Fort bien! mais à condition que vous l'entendiez seulement

des langues qui, comme le français, écorchent les oreilles;» il le

raillait de s'en prendre aux chanteurs de notre Opéra de ce qu'ils

criaient, et l'engageait à s'en prendre plutôt à la langue sourde qui

les y forçait; à l'auteur d'un article sur les occupations de la classe

des Beaux-Arts à l'Institut de France, il répondait que, pour rendre

notre langue musicale, il faudrait en refondre tous les sons, et que

tous les Instituts du monde n'y suffiraient pas: il accordait à sa

colère le soulagement de défigurer les noms français, écrivant à

l'italienne Boalò pour Boileau, afin, disait-il, d'en rendre la

prononciation possible aux Italiens, _qui ne peuvent presque pas

s'imaginer qu'il y a au monde une orthographe aussi étrange où tantôt

quatre ou six consonnes d'un même mot sont réputées superflues, tantôt

trois voyelles sont employées pour exprimer un même son_. Corniani,

dans ses _Secoli della letteratura italiana_ (1796), retournant contre

les Français le mot de Boileau, avait dit qu'il voulait montrer à ses

compatriotes l'or qu'ils possèdent, pour qu'ils ne se laissassent plus

éblouir par le clinquant étranger. Dans un langage plus mesuré, De Velo,

professeur à l'université de Pavie, publiait en 1810 des leçons qu'il y

avait faites deux ans auparavant sur l'éloquence, où, non content

d'affirmer que sa nation avait inspiré tous les chefs-d'oeuvre des

lettres et des arts, il imputait à l'étranger, particulièrement à la

France, tous les défauts qui s'étaient ensuite glissés dans les

productions de sa patrie. Le journal dirigé par Monti, le _Poligrafo_,

dira bientôt avec une précision encore plus hardie que Marini et

Achillini avaient _mendié_ presque tous leurs défauts en France[7].

Amanzio Cattaneo, professeur de belles lettres au Lycée du Mincio, lut à

l'Académie de Mantoue, le 1er juillet 1807, un discours où il qualifiait

la langue et la littérature d'outre-mont d'ordure malpropre, _lordante

sozzura_.

Mais les patriotes italiens, quand ils voulaient être justes,

convenaient qu'ils n'étaient pas seuls à réclamer contre l'impertinence

de quelques individus et les mesures gênantes du gouvernement: tout en

relevant les appréciations fâcheuses de Boileau et de Bouhours,

Angeloni rendait hommage à Régnier-Desmarais, à Ménage, pour le zèle

avec lequel ils s'étaient essayés dans la langue poétique de son pays;

il louait du premier sa traduction en italien d'_Anacréon_, des huit

premiers livres de l'_Iliade_, du deuxième ses _Origini italiane_, ses

_Annotazioni sopra l'Aminta del Tasso_; il citait cette généreuse

déclaration de Malte-Brun: «Les classiques italiens ont fondé la

littérature moderne et en sont encore les chefs et les princes, quoi

qu'en ait pu dire l'impuissante envie des autres nations.» Il citait ces

paroles plus belles encore de Ginguené: «La langue italienne n'est plus

pour nous un objet de pure curiosité. À mesure que l'Italie devient plus

française, il devient pour les Français d'une nécessité plus urgente

d'entendre la langue de ce beau pays qui la conservera sans doute. Ce

serait un triste fruit de notre influence sur ses destinées, si elle

s'étendait jusqu'à effacer peu à peu, du nombre des langues modernes,

celle qui en est reconnue la plus belle, la plus riche, la plus féconde

en chefs-d'oeuvre de tous les genres; c'en sera un très heureux, au

contraire, si nous nous trouvons engagés et comme forcés à étudier

enfin, avec l'attention dont elle est digne, cette belle langue et les

grands écrivains qu'elle a produits[8].» Honneur à Ginguené pour avoir

ainsi défendu la gloire d'un peuple non encore affranchi! Trop souvent

homme de parti dans les questions de politique intérieure et de

religion, sec et hautain dans les relations privées, il a, en écrivant

ces lignes, pratiqué celle de toutes les vertus qui est la plus

populaire en France, le respect du faible. Bien plus, il admettait, ce

qui est encore plus rare, que les Italiens se permissent de revendiquer

eux-mêmes la considération qui leur appartenait; car il louait un

discours prononcé par Foscolo à l'université de Pavie, pour la force des

pensées et surtout pour le patriotisme, _la véhémence entraînante qui,

loin de blesser en nous l'orgueil national, nous fait pour ainsi dire

adopter le sien_[9].

C'est une joie pour nous de le constater: de même qu'il s'est trouvé des

Français pour réprouver la spoliation des musées italiens, il s'en

trouva pour repousser la velléité, le rêve aussi coupable que ridicule

de faire tomber une langue en désuétude. On peut le dire hardiment: la

grande pluralité des esprits cultivés de France s'intéressait à la

littérature italienne; le même _Mercure_ qui avait publié le voeu de

Ginguené traduisit, les 14 et 28 septembre 1811, une page de l'_Ape

subalpina_ contre les Italiens qui écrivaient en style francisé, et des

articles de circonstance n'épuisaient point ces bonnes dispositions. La

France était alors le pays où l'on étudiait avec le plus d'amour et

d'intelligence la littérature italienne. Nous ne rappellerons pas tous

les critiques qui s'en occupèrent avec goût et savoir dans des feuilles

spéciales. Nous citerons seulement Amaury Duval pour ses comptes rendus

dans la _Décade_ et dans le _Mercure étranger_; Marie-Joseph Chénier,

qui, à la suite de son conte, _Le maître italien_, prouve l'étendue de

ses connaissances par un aperçu des richesses de la langue italienne;

Dacier, qui, dans, son _Tableau historique de l'érudition française_,

n'omet aucun des savants travaux publiés de son temps au sud des Alpes.

Nous rappellerons surtout que Ginguené commençait alors la tradition

brillamment continuée après lui par Fauriel, Ozanam et M. Gebhart:

esprit moins ouvert, moins pénétrant que ses successeurs, il a mérité

pourtant que Sismondi et Giordani le dédommageassent des appréciations

dédaigneuses émises par Féletz, par Mme de Genlis et par Chateaubriand,

sur son _Histoire littéraire de l'Italie_.

À la vérité, Ginguené se plaint que le public français montre peu

d'empressement pour la littérature italienne; mais l'accueil fait à

Giulia Beccaria par la société d'Auteuil, l'influence affectueuse que

Fauriel exerça sur le jeune Manzoni, les nombreuses éditions et

traductions publiées à cette époque, prouvent qu'il se montre là bien

exigeant. On n'achetait pas assez, paraît-il, des éditions récemment

publiées en France du _Tacite_ de Davanzati et des _Lettres_ de

Bentivoglio: cela se peut; mais entre 1741 et 1815, il a paru cinq ou

six versions françaises du _Roland Furieux_, dont une a été réimprimée

sept fois et une autre cinq durant cette période. Dans le même laps de

temps, on a imprimé ou réimprimé huit fois chez nous des traductions du

_Décaméron_, dix fois des traductions de la _Jérusalem Délivrée_[10]. La

classe cultivée donnait alors, en France, une preuve encore plus

incontestable de son estime pour la langue italienne par l'empressement

qu'elle mettait à l'apprendre. Il est vrai que les événements de la

péninsule avaient déjà commencé à offrir aux amateurs les séduisantes

leçons de patriotes obligés, comme jadis les savants de Constantinople,

de gagner leur pain dans l'exil, et que, en attendant qu'un Foscolo

donnât des conférences à Londres, qu'un Daniel Manin, chez nous,

acceptât des élèves, des hommes distingués, tels que Buttura et Biagioli

à Paris, Urbano Lampredi et Filippo Pananti à Sorèze, distribuaient un

enseignement très apprécié. La liste des souscripteurs à la _Préparation

à l'étude de la langue latine_ par Biagioli, sous la Restauration,

prouve l'étendue de sa clientèle; il se glorifiait, sans doute, d'avoir

eu _pour seul et unique maître l'immortel Dumarsais_, et Ginguené avait

dit spirituellement de lui, en recommandant sa _Grammaire italienne

élémentaire et raisonnée_: «Si je ne craignais de lui faire tort dans le

monde, s'il ne fallait pas être très réservé dans des accusations de

cette espèce, je le croirais entaché d'idéologie.» Mais ce disciple de

nos idéologues n'en était pas moins un intraitable défenseur de Dante,

et personne, à Paris, ne lui en voulait de ne pas capituler sur ce

point. De moindres talents suffisaient encore à rappeler sur les bancs

des dames élégantes et des hommes à barbe grise. Boldoni a enseigné

vingt-cinq ans dans ce brillant Athénée dont nous raconterons

l'histoire: à Lyon, un Niçois instruit, mais fort médiocre, nommé Rusca,

fondait une _Società d'emulazione italiana_, dans laquelle il commentait

les auteurs de son pays; Silvio Pellico se moque de lui et des Lyonnais,

parce qu'il déclamait devant un auditoire qui ne l'entendait pas, et

parce qu'il soutenait dans les journaux d'indécentes querelles avec un

rival; mais comme ces auditeurs payaient, il est, ce me semble, tout au

plus permis de sourire de leur naïve bonne volonté. Au surplus, dès

1785, l'_Année littéraire_ disait que _les dames françaises apprenaient

l'italien avec autant de soin que leur propre langue, et que les hommes

trouvaient beaucoup plus commode de l'apprendre que le latin qu'ont

appris leurs pères_. M. Aulard constate que Danton, qui, comme

Robespierre, savait très bien l'anglais, parlait aussi italien[11].

Sur le sol italien également, en pays conquis, on peut dire d'une façon

générale que les Français qui furent chargés à un titre quelconque de

diriger l'esprit public, professèrent le plus sincère respect pour la

gloire littéraire de l'Italie. On sait les égards de Championnet pour

ses grands souvenirs; M. Ademollo a retracé ceux du général Miollis,

pour l'illustration passée et présente du peuple qu'il gouvernait avec

autant d'intégrité que de fermeté; Moreau de St-Méry, dans les duchés

de Parme, Plaisance et Guastalla, témoigna des mêmes sentiments. Parmi

les agents inférieurs, Charles Jean La Folie, tantôt journaliste, tantôt

employé dans l'administration du vice-roi qu'il a plus tard racontée,

publiait en 1810 des _Tavole cronologiche degli uomini più illustri

d'Italia dal tempo della Magna Grecia fino ai giorni nostri_; Aimé

Guillon, précepteur des pages du prince Eugène, un des principaux

rédacteurs du journal officiel, a pu ne pas comprendre la beauté des

fameux _Sepolcri_ d'Ugo Foscolo, et s'attirer par là quelques ennuis,

mais l'esprit de ses articles prouve qu'il ne l'a pas niée de parti

pris: il préférait le style facile de Monti au style travaillé de son

rival; rien de plus: il loue en effet de très bon coeur, non seulement

des poésies en l'honneur de Napoléon, mais des traités techniques, des

tableaux, Canova et les _Secoli_ de Corniani. Il défend Alfieri contre

Pietro Schedoni, qui accusait ses tragédies d'offenser la morale et de

troubler l'ordre public par des maximes républicaines; il réfute avec

modération les attaques du poète d'Asti contre Racine, et avertit que la

tragédie et la comédie françaises ont des obligations à l'Italie. Se

faisant Italien de coeur, il proteste que les étrangers, et notamment les

Français, ne sont pas seuls à avoir produit de bons romans, ce qu'il

prouve par les poèmes chevaleresques et les nouvelles de l'Italie; il

fait observer que le _Paolo e Daria_ de Gasparo Visconti est bien

antérieur à Paul et Virginie, et loue les Italiens de préférer les vers

à la prose pour les romans. Ailleurs, il félicite Hager, qu'il appelle

son compatriote, parce qu'ils sont tous deux sujets du royaume d'Italie,

de soutenir contre le Français (lisez le Sarde au service de la France)

Azuni, que la boussole n'est pas d'invention française; il voudrait

seulement que l'invention en fût rapportée, non aux Chinois, mais aux

Italiens[12].

Le zèle de Guillon pour sa patrie adoptive ne lui a pas coûté seulement

des phrases de compliment, il lui a coûté aussi des études assez

sérieuses. Foscolo, Monti même, quand la _Spada di Federigo_ eut essuyé

quelques critiques dans le _Giornale italiano_, ont pu prétendre qu'il

n'entendait ni la langue ni la littérature de leur pays: ils auraient

été mal fondés à lui refuser le mérite d'une lecture considérable. Il

faut en accorder autant à Hesmivy d'Auribeau, ecclésiastique français,

qui avait passé en Italie le temps de la Révolution, et que Napoléon

nomma professeur de littérature française à l'université de Pise; dans

le fatras ampoulé de son discours d'ouverture de 1812, on démêle un réel

travail; car, s'il est aisé d'appeler Pétrarque un génie sans égal, il

l'était moins pour un Français de rassembler les éloges que les

écrivains du moyen âge ont donné à Pise, d'énumérer les grands hommes

qu'elle a produits. Tout médiocre qu'il est, ce discours respire une

sincérité touchante; l'auteur ne cache pas que le gouvernement le charge

de travailler à ce que _les Italiens et les Français soient tellement

confondus entre eux qu'ils ne forment plus qu'une même famille_, la plus

polie et la plus éclairée de l'univers; mais, quand il parle de la

France, il est aussi loin du ton de supériorité que de la fausse

modestie: «Renonçons,» dit-il, «de part et d'autre avec une égale

franchise aux anciens préjugés, aux préventions nationales... On peut

être fort bon Français, disait La Harpe, sans regarder exclusivement sa

langue comme la première du monde... Au lieu donc de nous déprécier ou

flatter à l'excès, unissons sincèrement nos efforts pour augmenter nos

mutuelles richesses!» Chargé d'enseigner le français aux jeunes Pisans,

il veut si peu leur faire oublier l'italien qu'il leur dit:

«Défendez-vous sévèrement d'emprunter de la langue française, toute

belle qu'elle est, aucune de ces locutions que les véritables gens de

lettres en France gémiraient sans aucun doute de voir se mêler à vos

discours!»

Mais, dès lors, une réflexion s'impose: si Angeloni, qui écrivait à

Paris, déjà suspect par ses antécédents, sous l'oeil de Napoléon; si

Monti, Foscolo, Cattaneo, professeurs à la nomination du prince Eugène,

ont pu s'exprimer avec liberté sur la même matière; si Auribeau et

Guillon, tous deux fonctionnaires français, marquent tant de

ménagements, il faut croire que le gouvernement ne nourrissait pas de

trop noirs desseins contre l'indépendance littéraire de l'Italie. Pour

le _Giornale italiano_ surtout, le cas est curieux: dans cette feuille

officielle, des rédacteurs qui ne signent que par des initiales, mais

qu'évidemment l'autorité connaissait, se prononcent très franchement. Le

7 mai 1809, par exemple, le journal accueille une très vive réfutation

d'un article où il avait jugé sévèrement une traduction italienne des

_Jardins_, de Delille; l'_Aiace_, de Foscolo, où l'on dit en Italie que

la police impériale vit des allusions hostiles, est jugé bien ou mal

dans le numéro du 15 décembre 1811, mais sans ombre d'insinuation. Si,

dans les numéros des 24 et 26 février 1809, l'autobiographie d'Alfieri

est qualifiée d'oeuvre orgueilleuse, qu'il eût mieux valu ne pas publier,

un autre rédacteur, le 18 août de la même année, décerne l'immortalité

au poète d'Asti. Rien, en un mot, à l'adresse des écrivains d'Italie qui

ressemble à la malveillance systématique que l'empereur passait pour

encourager, en France, à l'égard de nos écrivains indépendants. La

presse était surveillée tout aussi rigoureusement en Italie que chez

nous; mais le langage du _Giornale italiano_ montre que l'autorité

française n'avait pas, sur le point qui nous occupe, les intentions

suspectées assez tard par Giordani.

Elle le prouva au surplus en révoquant, le 9 avril 1809, pour la

Toscane, le 10 août de la même année pour les États de l'Église,

l'obligation d'employer notre langue dans les actes notariés et devant

les tribunaux; seuls, le Piémont, la Ligurie et le Parmesan y

demeurèrent soumis. Quant au royaume d'Italie et au royaume de Naples,

ils y avaient naturellement échappé. Ajoutons que le gouvernement, aussi

bien dans les provinces réunies à l'Empire que dans celles que

Beauharnais administrait sous l'étroite tutelle de Napoléon, a protégé

de toutes ses forces la littérature italienne. Je n'entends pas

seulement par là les pensions, les titres donnés à Monti, à Cesarotti, à

une foule d'écrivains ou de savants; on pourrait n'y voir que le dessein

de payer des dithyrambes ou de s'assurer des hommes qui influaient sur

l'opinion publique; mais la fondation d'une Académie modelée sur

l'Institut de France, la réorganisation de la Crusca, restaurée

spécialement en vue de conserver l'intégrité de l'idiome national, les

prix donnés aux auteurs des ouvrages les plus purement écrits, les

instructions ministérielles, comme celle de Scopoli, directeur général

de l'instruction publique sous Beauharnais, qui, en instituant des

concours d'opéra, requérait expressément _la purità dello stile e della

lingua_ fournissent des arguments péremptoires. Un petit détail montrera

l'esprit dans lequel le gouvernement français entendait les rapports

avec les lettrés d'Italie: le célèbre imprimeur Bodoni avait été traité

d'une manière si flatteuse par Beauharnais et par Murat, qui, tour à

tour, avaient essayé de lui faire quitter Parme, l'un pour Milan,

l'autre pour Naples, qu'il avait commencé, pour leur marquer sa

reconnaissance, une édition in-folio des classiques français; or, en

1813, un voyageur français, se persuadant que Bodoni ne méritait pas sa

réputation, écrivit contre lui; c'était assurément une attaque injuste;

mais il était parti jadis de l'imprimerie de Bodoni une imputation

calomnieuse contre les Didot, et ceux-ci n'avaient eu pour dédommagement

qu'un article de Ginguené; Bodoni ne s'en plaignit pas moins à M. de

Pommereul, directeur général de l'imprimerie et de la librairie en

France, et M. de Pommereul fit saisir la brochure, puis écrivit à

l'imprimeur italien une lettre de consolation[13].

Napoléon a beaucoup moins songé à faire oublier aux Italiens leur langue

qu'à étendre chez eux la connaissance de la nôtre, intention beaucoup

moins tyrannique, on en conviendra. C'est peut-être dans ce dessein

qu'il établit, en 1806, une troupe permanente de comédiens français à

Milan, en quoi il ne commençait pas à exécuter le plan d'éviction

proposé par Denina, puisqu'il établit bientôt après, dans la même ville,

une troupe permanente d'acteurs italiens[14]. Mais l'entreprise offrait

bien des difficultés: une troupe lyrique étrangère peut donner des

représentations très suivies, parce que l'auditoire, sans comprendre les

paroles, peut se plaire à la musique; il n'en est pas de même pour une

troupe purement dramatique. Le désir d'amuser la garnison française

entrava encore davantage le succès: il aurait fallu jouer surtout les

chefs-d'oeuvre de notre répertoire: d'abord parce que la bonne compagnie

serait volontiers venue les voir, les rédacteurs italiens du _Poligrafo_

de Monti étant d'accord avec les rédacteurs, en partie français, du

_Giornale italiano_, pour les louer; ensuite parce que, connaissant par

avance ces pièces pour les avoir lues, elle en aurait plus facilement

suivi la représentation. Au contraire, pour amuser nos militaires, on se

jeta dans la nouveauté, et point toujours dans la plus délicate; on

donna surtout les farces des petits théâtres de Paris, des Variétés, du

Vaudeville, ou quelquefois, en représentant le répertoire de la Comédie

française, on l'assaisonna de mots et de gestes licencieux. Le genre de

comique qui plaisait à nos braves obtenait encore bien plus la

préférence de certaines _donnicciuole_, de certaines _ragazzine_, dont

la présence n'était évidemment pas sans rapport avec la leur; ces

demoiselles, fort paisibles quand on donnait des pièces lubriques ou

lestes, s'ennuyaient au _Misanthrope_ et troublaient la représentation

_comme une bande de moineaux babillards_. Les acteurs achevèrent

d'éloigner le public indigène en ne prenant pas la peine de ralentir

leur débit, en ne donnant pas assez de pièces à spectacle, en ne se

conformant pas, pour le prix des places, aux habitudes du pays. Enfin,

on ne les avait pas recrutés parmi les meilleurs de la capitale: Mlle

Raucourt, qui dirigea d'ordinaire le théâtre français de Milan, n'était

plus dans l'éclat de la jeunesse et de la faveur publique quand on lui

confia cette fonction; sauf Mme Vanhove, ou, si l'on aime mieux, Mme

Talma, qui ne parut qu'un instant, sauf Mme Grasseau et ses filles, elle

n'eut guère que des collaborateurs d'un talent médiocre ou inégal.

Aussi, excepté les jours où le vice-roi se montrait dans sa loge, la

salle était-elle fort peu garnie de spectateurs. Vers la fin de

l'Empire, la troupe espaça beaucoup ses représentations, et, quand elle

les cessa, au retour des Autrichiens, il ne paraît pas qu'on l'ait fort

regrettée[15].

Un moyen plus sûr de faire naître, ou plutôt d'entretenir le goût de

notre littérature, consistait à enseigner notre langue. Le gouvernement

y travailla tantôt en subordonnant certaines faveurs à la connaissance

du français, tantôt en l'enseignant. D'un côté, un décret de

Beauharnais, du 15 novembre 1808, décida que les candidats aux chaires

de toutes les Facultés seraient, entre autres matières, examinés sur le

français, et Fontanes, dans une lettre du 22 février 1811 au recteur de

Pise, l'informe que les écoles consacrées dans le ressort de cette

Académie à l'enseignement du français obtiendraient pour leurs chefs la

dispense du diplôme décennal et pour leurs élèves celle de la

rétribution due à l'Université[16]. D'autre part, on institua des cours

de français dans les Lycées et dans les Facultés. Sans doute, ces

mesures inspiraient quelques inquiétudes à certains Italiens; mais les

esprits avisés ne s'arrêtaient pas à leurs soupçons, plus respectables

que fondés: «Quelques personnes, «disait Scopoli dans un rapport au

ministre,» murmurent de voir introduire l'étude du français jusque dans

nos gymnases, craignant qu'une langue étrangère n'en bannisse la nôtre

ou n'en corrompe la pureté. Mais un penseur a par avance réfuté cette

erreur en faisant remarquer que, s'il était possible d'apprendre toutes

les langues vivantes de l'Europe, les progrès de nos connaissances

seraient plus grands et plus nombreux. Si la richesse du langage va de

pair avec la civilisation et si, à proprement parler, il n'y a pas de

synonymes, la nation où l'on apprendrait le plus de langues étrangères

serait plus riche d'idées et, par suite, plus forte de pensée.» Ce n'est

pas le lieu de chercher s'il n'y a pas quelque excès dans la réflexion

que Scopoli emprunte ici à Condillac; mais le fait même que la réflexion

est d'un Français marque bien que l'enseignement de notre langue en

Italie n'était pas uniquement inspiré par une pensée d'intérêt;

d'ailleurs, la pièce où Scopoli l'insère, porte avec elle la preuve

manifeste que le gouvernement n'entendait pas condamner l'Italie à ne

voir que par les yeux de la France: c'est, en effet, un rapport daté du

1er avril 1813 sur la mission que le prince Eugène lui avait confiée

d'étudier les établissements d'instruction publique en Allemagne[17].

Ce n'est pas tout: de même qu'en France le grand-maître de l'Université

ne se hâtait pas de remplir les cadres, préférant une chaire vide à une

chaire mal occupée, de même on procéda en Italie avec une lenteur

consciencieuse. De plus, on aurait pu réserver ces chaires à des

Français, tant pour faire vivre quelques nationaux aux frais des sujets

de Beauharnais que pour s'assurer des agents de propagande; car nul ne

dira que la France n'aurait pu fournir quinze à seize maîtres sachant

assez l'italien pour enseigner le français dans autant de Lycées. Au

contraire, on décida que ces chaires, comme toutes les autres, seraient

données au concours, sauf le cas où les publications antérieures d'un

candidat autoriseraient à le dispenser de l'examen; et on attendit

patiemment que des sujets convenables se présentassent. Ainsi, sous

l'Empire, Pise n'a jamais eu de Lycée et le Lycée de Turin n'a jamais eu

de professeur de français. Quant à la nationalité des maîtres qui

enseignèrent notre langue dans les Lycées ou Facultés du prince Eugène

(car dans les Facultés comme dans les Lycées c'était tout autant notre

langue que notre littérature qu'on enseignait), on trouve à peu près

deux Italiens pour un Français.

Malheureusement l'enseignement des langues vivantes est le plus

difficile de tous à bien établir, peut-être parce qu'ici l'insuffisance

des maîtres et des élèves se découvre plus aisément: on ne demande à

l'homme qui enseigne une langue ancienne ni de la bien prononcer ni de

connaître ces mille nuances, ces mille expressions familières qui font

le désespoir des étrangers; on admet que bien des points de la

civilisation antique lui échappent puisqu'ils demeurent mystérieux pour

tout le monde; quand il a mis la moyenne de ses élèves en état

d'expliquer à livre ouvert des passages faciles ou d'écrire avec une

correction suffisante quelques pages de latin, on le tient quitte et

avec raison puisqu'avec cette somme de capacité ils sont en mesure de

profiter des aperçus qu'il leur ouvre sur le génie de l'antiquité. Le

maître qui enseigne une langue vivante, à supposer même qu'on le

dispense de contribuer autant que ses collègues à former l'esprit de

l'élève, a bien plus à craindre de prêter au ridicule, et par

l'imperfection presque inévitable et facile à constater des

connaissances qu'on emporte de son cours, de se déconsidérer. Puis la

France avait dû faire ici comme pour la troupe de comédiens de Milan:

elle n'avait pas envoyé ses plus habiles sujets, et le gouvernement

n'avait pas eu, autant qu'il le souhaitait, l'embarras du choix. Il faut

d'ailleurs reconnaître que, sous l'Empire comme au reste dans les deux

siècles précédents, le corps enseignant ne comptait pas en France

beaucoup d'hommes distingués: combien peu de professeurs du

dix-septième siècle et du dix-huitième dont le nom, je dis simplement le

nom, soit arrivé jusqu'à nous! On n'en faisait pas moins de bonnes

études parce que, dans un pays où les gens du monde savaient lire et

causer, c'était surtout une bonne discipline morale et intellectuelle

qu'il importait d'offrir dans les maisons d'éducation: la rectitude

d'esprit, la gravité des maîtres suffisaient avec l'aide de la

tradition. Mais en Italie, pour cet enseignement nouveau, la tradition

manquait. Ces diverses raisons expliquent pourquoi les cours de français

n'eurent pas absolument partout le succès désiré. Le _Giornale Italiano_

dans deux articles, l'un du 8 mai 1809, l'autre du 18 avril 1811,

faisait remarquer qu'on n'y employait pas toujours de bonnes grammaires,

de bonnes méthodes, et que par suite le résultat ne répondait pas

invariablement à la peine prise. Il est évident néanmoins que les

efforts tentés simultanément dans les plus grandes villes de l'Italie

pour répandre notre idiome n'ont pas été perdus.

Aussi bien toutes les branches de l'instruction publique furent alors

notablement perfectionnées. Certes l'Italie comptait, à la fin du

dix-huitième siècle, des écoles florissantes où des hommes supérieurs

avaient formé de brillants élèves: une génération qui comprenait Monti,

Foscolo, Volta, Canova, n'avait assurément pas grandi dans l'ignorance.

Mais les lumières étaient presque toutes concentrées dans le Nord de la

Péninsule. M. Tivaroni nous révèle, par exemple, que dans certaines

provinces des États de l'Église, aucun paysan ne savait ni lire ni

écrire, que dans le royaume de Naples, plus arriéré par endroits, disait

Genovesi, que le pays des Samoyèdes, ces connaissances élémentaires

étaient rares parmi la bourgeoisie même, que le papier, les livres y

coûtaient si cher que les écoles de campagne s'en passaient, enfin que

dans ces deux États l'histoire et la géographie ne faisaient point

partie d'un cours complet d'instruction[18].

Les Français firent deux choses: premièrement, ils firent pénétrer

l'enseignement dans les pays où il n'avait point encore d'accès; car ils

ne s'en tinrent pas à fonder sur le papier des maisons d'éducation,

puisque le même M. Tivaroni constate que le royaume de Naples, à la fin

du règne de Joachim, possédait trois mille écoles primaires gratuites

avec cent mille élèves[19]; secondement, ils établirent un système

d'éducation coordonné; auparavant le zèle d'une corporation religieuse,

le talent d'un maître, une réforme partielle émanée du gouvernement,

assuraient ici un bon enseignement élémentaire, ailleurs faisaient

fleurir un collège ou jetaient un éclat subit sur telle science:

désormais l'enseignement fut à la fois complet et gradué. Nous

n'entreprendrons pas de tracer le tableau de toutes les mesures prises à

cet effet par Napoléon et par ses lieutenants: nous nous bornerons à

renvoyer au Recueil de ses Lois et Règlements concernant l'Instruction

publique, à l'excellent _Rapport sur les établissements d'Instruction

publique des départements au delà des Alpes fait en 1809 et 1810, par

une commission extraordinaire composée de MM. Cuvier, conseiller

titulaire, de Coiffier, conseiller ordinaire et De Balbe, inspecteur

général de l'Université_, enfin aux historiens italiens qui, pour la

plupart, s'accordent à louer cette partie du gouvernement de

Napoléon[20]. M. Cantù a mieux que personne caractérisé l'ensemble de

ces mesures; après avoir montré comment Napoléon imposait l'obligation

du travail aux compagnies savantes, souvent suspectes de préférer les

conversations agréables aux lectures pénibles, après avoir rappelé que

l'Institut italien, fondé par l'empereur, devait rendre compte des

livres ou machines soumis à son examen, exécuter des expériences,

proposer une liste de trois noms pour les places vacantes dans les

Universités, il ajoute: «C'était une institution moins spéculative que

pratique, qui visait encore moins au progrès des lettres qu'à celui de

la civilisation; et l'histoire ne peut taire l'effet que ces réformes

produisirent sur une époque que pourtant de violentes commotions

rendaient bien peu favorable aux études, aux beaux arts, à l'industrie.»

Mais, dans l'ordre de l'instruction publique, un point particulier nous

arrêtera: les collèges de jeunes filles fondés en Italie par Napoléon

Ier. D'abord la matière est neuve; car les historiens, sans méconnaître

l'importance de ces établissements, les ont à peine signalés d'un mot.

Puis l'éducation des femmes en Italie appelait une réforme bien

autrement urgente que celle des hommes. Ces deux raisons justifient

notre choix.

L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle · 第 27 / 96 题