Quant aux musulmans, que les vieux documents qualifient
indistinctement de Turcs, leur condition était encore plus triste.
L'esclavage leur était réservé, l'esclavage à la façon antique.
Il s'agit d'abord ici des malheureux capturés en mer, soit par les
galères pontificales, soit par les flottes de l'Espagne ou des
chevaliers de Malte. Le pape, afin d'armer ses navires, achetait les
captifs au Roi catholique ou à «la Religion de Malte»; il payait
argent comptant, ou donnait en échange ceux de ses galériens que
quelque infirmité rendait impropres à la pénible manœuvre de la
chiourme. Cet usage n'était pas, d'ailleurs, particulier au
Saint-Père: la correspondance de Louis XIV et de Louvois a montré que
les choses se passaient de même pour la marine française. Mais Louis
XIV n'était pas obligé de gouverner l'Évangile à la main.
En 1604, un galérien, d'origine calabraise, condamné, en 1595, _pour
le temps qu'il plairait_ (_a beneplacito_) à Son Excellence Francesco
Aldobrandino, et livré à l'ordre de Malte, contre un Turc, réclame sa
liberté. L'Excellence était morte, et son bon plaisir avait disparu;
mais on avait écrit, par mégarde, sur les registres des chevaliers:
«Au bon plaisir du gouverneur de Rome», magistrat perpétuel, quel que
fût son nom; notre homme, grâce à ce détail de comptabilité, pouvait
attendre dans les fers jusqu'au jugement dernier. Le gouverneur fit
rechercher le registre pontifical pour y trouver le texte premier de
la sentence. Autre mésaventure: le Tibre l'avait emporté dans
l'inondation de 1598. «La cause de la permutation, écrit ce magistrat,
fut que la galère de Malte a consigné un Turc par chrétien.» Le
plaignant ne fut rendu à la liberté qu'en 1608.
Voici un billet autographe d'Innocent X, du 8 juillet 1645, qui
constate le détail de cette barbare opération: «A Mgr Lorenzo Raggi,
notre trésorier-général. Nous avons ordonné au prince Nicolo
Ludovisio, général de nos galères, de les pourvoir de cent esclaves
turcs. Nous vous adjoignons, pour les frais d'achat de ces esclaves,
d'obéir à la volonté et aux ordres dudit prince, même purement
verbaux, et de faire un ou plusieurs mandats qui seront acceptés par
notre Trésor et portés comme bons à son compte après paiement.»
Il y avait bien un moyen, pour ces Turcs qui ramaient sur la barque de
l'Église, de recouvrer la liberté: c'était le baptême, moyen garanti
par des décrets de Paul III et de Pie V. Mais ils avaient beau crier
qu'ils voulaient embrasser la religion catholique; tant qu'ils
pouvaient manœuvrer sous le fouet de leurs chefs, on se riait de leur
conversion. Je laisse, à la supplique douloureuse qui suit, sa forme
et sa ponctuation enfantines; le lecteur en imaginera, s'il le peut,
l'orthographe italienne:
Très bienheureux Père,
Amor de Viman, d'Anatolie, esclave déjà depuis vingt ans de Sa
Sainteté, il y a longtemps qu'il désire se faire chrétien et venir
à la très fidèle (Église). Et en elle persévérer et mourir pour
sauver son âme. Et pour cela étant vieux. Et infirme. Et vingt
années de souffrances sur la galère. Qu'il n'en peut plus. Il
recourt à Votre Sainteté. Et pour l'amour de Dieu. Il la supplie en
grâce d'ordonner précisément qu'il soit conduit aux catéchumènes de
Rome. Afin qu'il y soit enseigné. Et instruit parvenir à la
connaissance de tout ce qui est nécessaire pour vivre. Et recevoir
la Très Sainte foi qui sera cause de son salut, et puis il priera
Dieu pour Sa Sainteté.
_Quam Deus_, etc. (1608).
Amor Viman, d'Anatolie, esclave depuis vingt ans sur la galère
_Sainte-Catherine_ de Votre Béatitude.
Le pape fit passer la demande au Gouverneur, mais elle demeura sans
résultat. Amor, l'esclave de Smyrne ou de l'Archipel, mourut sur son
banc, à bord de la _Sainte-Catherine_, désespéré et païen.
Cependant, trois documents signés d'Alexandre VII, un demi-siècle plus
tard, nous apprennent que, de loin en loin, les galères abandonnaient
leur proie, mais dans quelles conditions! Ceux-ci sont trop inhabiles
à la rame, trop faibles de santé: ils se rachèteront pour le prix
qu'ils ont coûté; on vendra jusqu'à leurs haillons au profit du trésor
pontifical; et, de cet argent, écrit le pape à son trésorier-général,
«nous voulons et ordonnons que vous fassiez acheter d'autres esclaves,
soit à Livourne, soit dans le Levant». Cet autre, enlevé dans les mers
de Candie, affirme, depuis treize ans de chiourme, qu'il est chrétien,
mais il ne peut donner la preuve certaine de son baptême. Alexandre
VII finit par céder à ses prières; il sera libre, dès qu'il aura
livré, en échange de sa personne, «_deux_ esclaves turcs, jeunes et de
bonne santé, très bons pour le service des galères». En 1638, le pape
est moins âpre pour le remplacement de Romadad, de Jérusalem, et de
Sciaba, de Nauplie; il ne leur demande à tous les deux ensemble qu'un
seul esclave, jeune et habile marin. Il est vrai que les deux Turcs
ont l'un, soixante-dix, l'autre soixante-quinze ans et qu'ils sont à
bout de forces. Plutôt que d'attendre leur mort, le Saint-Siège
faisait réellement une bonne affaire. Le 1er février 1687, Innocent
XI, le pape humaniste à qui Bossuet écrivait des lettres en latin,
pèse d'un seul coup, dans les saintes balances, comme un tas de
vieilles ferrailles, tous les esclaves caduques ou infirmes, et, de la
main qui bénit la ville et le monde, marque le prix qu'ils paieront
pour leur liberté: Ali Grosso, 350 écus; Ameth di Salé, 250; Aggi
Braim, 250; Fascilino, 120; Ramadà, 300; Aggi Regeppe, 225; Asaime,
120; Mustafa, 120; Ameth Constantino, 170; Salemme, 120. Le Saint-Père
ajoute que des gens si malades sont bien encombrants; toutefois, on ne
brisera leurs chaînes qu'après avoir reçu le dernier baïoque de la
rançon de chacun. Il dut toucher ainsi environ douze mille francs, et
j'aime à croire que, ce jour-là, il ne relut point le Sermon sur la
montagne.
D'où venait donc l'argent du rachat? d'une longue mendicité dans les
ports pontificaux ou italiens, de travaux pour le compte de
particuliers. Mais il est certain que les misérables amassaient sou à
sou le prix de leur délivrance, comme le prouve un rapport officiel du
XVIIe siècle:
Note sur les esclaves des galères de Notre-Seigneur, impropres au
service de mer; plusieurs offrent une somme d'argent pour leur
liberté; ils ont été reconnus par le médecin et le chirurgien
mauvais pour les galères.
Salem d'Ali, d'Alexandrie, esclave sur la galère capitane, souffre
des yeux; treize ans de service sur les galères; âgé de
cinquante-cinq ans; il offre deux cents écus; il ne peut presque
plus manœuvrer.
Ali di Mustapha, de Constantinople, esclave sur la capitane, vendu
cinquante écus par les galères de Malte à celles de Notre-Seigneur;
a servi dix ans; souffre de rhumatismes et de sciatique; incapable
de servir; il offre trois cents écus. (C'était un gain de deux cent
cinquante écus. Le placement avait été bon.)
Ibrahim d'Amur, de Constantinople, esclave sur la capitane;
soixante ans environ; douze ans de services; impropre à la
manœuvre, il offre deux cents écus. Un marchand de Venise est prêt
à payer jusqu'à la fin de mai prochain.
Mahmoud d'Abdi, esclave sur la capitane, vingt-deux ans de
services, âgé de soixante ans; mauvais rameur, offre cent écus.
La note est longue et j'abrège. Celui-ci, venu de la mer Noire, a
trente ans de services et soixante-cinq ans d'âge; il présente
timidement 80 écus; cet autre, 30 seulement. Les estropiés, les
rachitiques, les décrépits n'ont pas un baïoque; ainsi, Iousouf,
d'Alger, qui a soixante-dix ans d'âge et vingt-sept de services à la
mer. Voici enfin les _néophytes_ qui demandent le saint baptême, tous
sexagénaires; l'un d'eux, Giorgio Greco, de Salonique, pris jadis sur
une barque grecque, crie merci; il rame pour le pape depuis trente-six
ans; et depuis trente-six ans on ne veut pas reconnaître qu'il est
chrétien de naissance, malgré les témoignages des aumôniers et des
officiers de sa galère.
A la fin du XVIIIe siècle, après les papes spirituels qui ont lu
Voltaire et plaisanté avec de Brosses, les documents sur l'esclavage
pontifical sont, dans leur précision administrative, tout aussi
tristes. Un capitaine de galère a reçu une provision fraîche
d'esclaves. D'après le rapport de l'officier qui a surveillé
la mise à la chaîne, et comme le mauvais temps bouleversait
quelque peu le navire, il a d'abord dénoncé à Rome le chiffre de
vingt-sept nouveaux-venus. Le lendemain, il compte lui-même et n'en
trouve que vingt-six. Il s'empresse alors de demander pardon au
cardinal-secrétaire de l'État et à Son Excellence Mgr le Trésorier
«de cette équivoque involontaire». Le document est de 1788.
Le 17 décembre 1794, le commandant Clarelli réclame, à propos de
l'esclave qui lui sert d'_ordonnance_, certaines pièces à la chambre
apostolique. Il donne en même temps l'état civil et sanitaire de ses
Turcs: