NOMS NOMS
BARBARESQUES. SUR LA GALÈRE. PATRIE. AGE. SANTÉ.
Papass. Papass.
Acmet. Bufalotto (le Tunis. 45 ans. Bonne.
petit buffle).
Machmet. Marzocco. Tripoli. 40 ans. Estropié à
la mer.
Mesaud. Piantaceci. Alger. 45 ans. Bonne.
Machmet. Mezza Luna. Alger. 35 ans. Bonne.
Aamor. Bella camiscia. Alger. 35 ans. Bonne.
Braim. -- Tripoli. 30 ans. Bonne.
Gizenn. -- Alger. 30 ans. Bonne.
Salem. -- Alger. 30 ans. Bonne.
Machmet. Il Gabbiano. Alger. 30 ans. Bonne.
Ali. Nettuno. Tunis. 40 ans. Médiocre.
Aamor. Carbone. Tripoli. 30 ans. Bonne.
Un an plus tard, le même capitaine Clarelli écrit une note sur
l'inconvénient qu'il y aurait à relâcher Papass et Ali, sans compter
l'estropié Marzocco, en échange d'un renégat chrétien. Papass, qui a
longtemps navigué sur les navires pontificaux, est un garçon sérieux;
il connaît certainement les côtes de l'État ecclésiastique et pourrait
«servir de lumière aux corsaires». Ali serait moins dangereux; c'est
une brute, toujours «appesanti par le vin». Si l'on retient le pauvre
Papass, que l'on rende à sa place Mezza Luna, un butor aussi, et, de
plus, un fieffé voleur. Le mieux serait de relâcher Gizenn et Salem,
deux Algériens, qui n'ont point navigué, et dont le premier est au
service privé de Clarelli. L'estropié serait rendu par dessus le
marché. Il s'agissait de tirer des griffes barbaresques un Italien de
l'île d'Elbe, Giovanni Nuti, qui, depuis quatre ans, suppliait les
cardinaux, les négociants riches et le pape de pourvoir à son rachat.
Ceci se débattait à la fin de 1795. Il y a vingt ans, quelque très
vieux bourgeois de Civita-Vecchia pouvait encore se souvenir d'avoir
donné, tout enfant, un baïoque à Papass ou à Mezza Luna. N'était-il
pas bon que le grand coup de vent de la Révolution française passât
par là?
V
Les papes qui jugeaient utile d'acheter des esclaves pour le service
de leurs galères ne pouvaient trouver mauvais l'esclavage privé; le
droit des particuliers à posséder des êtres humains au même titre
qu'un bœuf de labour leur paraissait sacré. Ils n'y mettaient
obstacle que dans le cas où l'esclave fugitif pouvait gagner, comme un
lieu d'asile, le Capitole, et témoigner devant les conservateurs, par
preuves sûres, de sa conversion et de son baptême. Une supplique du
XVIe siècle, de Jean-Baptiste, originaire de Bône, esclave qui s'est
enfui de Gênes à Rome, nous fait connaître un malheureux qui, dépourvu
de certificat de baptême, n'a que le choix entre deux extrémités: être
rendu à son maître ou mourir de faim. Il écrit au pape pour lui
exposer sa détresse et lui demander l'aumône. Celui-ci fait passer le
placet au Gouverneur de Rome et non aux conservateurs du Capitole; il
le livre ainsi à la police criminelle qui le rendra à son tour à son
maître gênois.
Le 24 mai 1608, l'archevêque d'Otrante, Marcello Acquaviva, réclame,
par son agent Polidoro Baldassino, aux magistrats pontificaux, un
jeune esclave donné à Monseigneur par les Vénitiens et baptisé depuis
deux ans. Il s'est échappé, dans un voyage où il accompagnait son
maître et s'est sauvé jusqu'à Rome où il est en prison, par ordre de
l'illustrissime Gouverneur. Le 26 mai, la police du Saint-Siège
interroge dans les _Carceri Salvelli_ Teodoro, que l'on qualifie de
_néophyte_, c'est-à-dire de chrétien, et à qui l'on défère le serment.
Voici sa déposition:
«Je suis prisonnier ici depuis trois jours. Quand j'étais très petit,
en Grèce, on m'a livré comme esclave aux Turcs, la Grèce étant forcée
de payer un tribut de ses enfants au Grand-Turc. J'étais du nombre:
on m'a fait Turc et musulman. Comme j'allais sur les galères de mes
maîtres, nous avons rencontré les galères des Vénitiens qui nous ont
pris; ils ont taillé en pièces tous les Turcs, et parce que j'ai dit
que j'étais Grec de naissance, ils m'ont laissé la vie; quand nous
sommes passés près des Abruzzes avec les vaisseaux vénitiens, on m'a
donné comme esclave à Mgr l'archevêque d'Otrante, avec qui je suis
resté six ans; à la dernière Pâque, il y a deux ans que je me suis
fait chrétien. Comme j'ai entendu dire à la maison que l'archevêque
voulait me vendre, je me suis enfui et je suis venu à Rome _où l'on ne
fait pas de ces choses_; Monseigneur l'a su, il m'a fait arrêter et
enfermer ici dans la prison Savelli.» Le magistrat lui demande si
vraiment Monseigneur avait l'intention de le vendre: «Tous les
serviteurs m'ont assuré que Monseigneur voulait me donner à un de ses
neveux en me vendant, et pour cela je me suis enfui.» Au procès-verbal
de l'interrogatoire sont jointes les pièces relatives à l'état civil
du jeune Grec et l'acte de son baptême, signé par l'archevêque
lui-même, contre-signé et scellé par le juge royal et les officiers de
l'Université d'Otrante. Et cependant Rome le rendit au prélat, à qui
il était permis d'en user à son gré, la violence exceptée, «parce
qu'il était chrétien».
En 1609, Vincenzo David, Turc, pris à l'âge de six ans par les
chrétiens, en Hongrie, puis vendu cent ducats à Naples, au duc della
Castelluccia, a reçu le baptême, en échange duquel son maître lui
promettait la liberté. La liberté n'est pas venue, mais le duc a voulu
revendre l'enfant, qui s'est sauvé jusqu'à Rome. On l'y emprisonna,
sur la requête de Castelluccia, et on le vendit, quoique chrétien,
comme le jeune Grec d'Otrante. En 1668, un conseiller royal de Naples
court après son esclave Ali, toujours jusqu'à Rome. «Il supplie,
écrit-il dans son mémoire, la _souveraine bonté_ de Votre Sainteté,
d'ordonner qu'il soit emprisonné _ad correctionem_, et puis remis à
son service.» En 1670, le docteur Antonio Bolino, Napolitain, a
recours à la même bonté souveraine; celui-ci a perdu deux esclaves
qu'il avait achetés depuis sept ans et qui l'ont quitté «pour s'en
retourner à leurs maisons en Turquie, mais l'état mauvais de la mer
les ayant arrêtés, ils ont été forcés de se réfugier dans l'état
ecclésiastique». Les pauvres gens eussent été plus avisés s'ils
s'étaient confiés à une mer furieuse, sur une planche; fugitifs chez
le pape, ils étaient perdus sans espérance. En effet, _Sanctissimus
annuit_, le _Très-Saint a consenti_, est-il écrit en marge du
document. Ils furent donc rendus au docteur.
Je termine ce long martyrologe par les aventures de trois esclaves,
Jean Baptiste, Salvatore Giacinto et Antonio Maria, trois esclaves
baptisés, d'après le témoignage même de leurs maîtres, des Gênois, qui
semblent leur avoir servi de parrains, et leur ont donné leurs propres
noms, Orero, Savignone et Grimaldi. Le trio «après de longues années
d'une âpre et très sévère servitude», est parvenu jusqu'à Rome, mais
avant d'avoir touché à l'asile du Capitole, il a été arrêté par le
Gouverneur qui a décidé, avec l'approbation du pape, de le renvoyer à
Gênes. Les suppliants font observer que leur châtiment sera effroyable
«pour détourner par l'exemple les autres esclaves de la fuite»;
peut-être même seront-ils mis à mort. Ils sont chrétiens, et offrent à
leurs maîtres le prix de leur rançon, conformément aux lois
pontificales. Ils furent néanmoins livrés par l'Église, à la condition
«qu'on ne les maltraiterait pas et qu'on ne les vendrait pas aux
galères, sous peine de deux cents écus d'amende». Quelque temps après,
le pape reçut un mémoire signé de Grimaldi, maître d'Antonio Maria.
Grimaldi se plaignait de l'insolence des esclaves qui, confiants dans
la condition imposée par le Saint-Siège, ont d'abord refusé de
travailler et n'ont cessé de préparer une nouvelle évasion. Il a fallu
mettre Giacinto en prison, aux _Carbonari_ «où l'on enferme un grand
nombre de personnes pauvres». Mais le frère du captif, Jean Baptiste,
l'excitant du dehors à la fuite, sans que son maître Nicolo Orero
consentît à punir le provocateur, deux patrons sur trois se
querellèrent, se battirent, et Orero fut tué. Savignone, le meurtrier,
est en prison, accusé d'homicide, quoique innocent, assure Grimaldi.
Celui-ci qui, outre Antonio Maria, a _sept_ esclaves dans sa maison,
craignant que l'esprit de révolte ne soufflât sur ce bétail humain, a
donc pris la résolution d'envoyer au marché de Cadix le turbulent
Antonio. Mais le rusé compère, sachant que son maître ne pouvait,
grâce à la défense du pape, le vendre aux galères, a si bien joué son
rôle d'esclave indocile et paresseux, que personne n'a consenti à
l'acheter. Notre Gênois s'est donc vu forcer de recevoir, de nouveau,
à Gênes, l'incommode personnage, dont l'impertinence, encore excitée
par celle de Jean Baptiste, n'a plus connu de bornes. On l'a donc jeté
dans les prisons publiques. Mais il faut en finir et l'honnête
Grimaldi ne voit, à cet insupportable désordre, qu'un seul remède: que
le pape lève la défense et l'autorise à vendre, sur place, aux galères
gênoises, Antonio Maria. La peur, dit-il, fera rentrer l'esclave dans
l'obéissance. S'il persiste, eh bien! les galères le rendront sage, et
avec lui tous ces misérables qui n'ont d'autre pensée que de retourner
dans leur pays, de renier la foi catholique et de revenir à leur
ancien paganisme. Que Sa Sainteté considère que «refuser cette grâce»,
serait d'un grand préjudice aujourd'hui et dans l'avenir «à un grand
nombre d'esclaves»; beaucoup de familles gênoises, nobles ou
bourgeoises, se servent communément des esclaves «et à Gênes, dans
cette nation d'une si solide piété, l'esclavage est le bienfait qui
conduit, _par tous les moyens profitables_, à la foi catholique». Le
pape daignera considérer la difficulté que ces pieux Gênois éprouvent
à retenir leurs esclaves, à qui la fuite par mer est si facile; que si
le Saint-Siège, à l'ombre duquel ils parviennent trop souvent à se
sauver, ne les rend qu'à cette dure condition de ne point les revendre
aux galères, les Gênois auront tout avantage à les vendre--à
bénéfice--le jour même où ils les auront achetés et sans attendre
qu'ils acceptent le saint baptême «au grand préjudice de leurs âmes».
Et l'intérêt du ciel est tout ce qui me touche!
Le pape ne répondit point au mémoire de Grimaldi, qui s'empressa de
lui en adresser un second. Alexandre VII manda alors le Gouverneur de
Rome pour conférer de cette affaire. Le 9 octobre 1663, le Saint-Père
et son conseiller résolurent de charger d'une enquête l'archevêque de
Gênes. Celui-ci donna son avis le 2 novembre. C'était un archevêque
esclavagiste; selon lui, Grimaldi n'a jamais maltraité son esclave,
mais, _con maniere soavi_, avec des procédés d'une douceur suave, l'a
seulement sollicité de bien servir. Antonio, fort de la certitude où
il était de n'être point châtié rudement, «a toujours vécu avec
licence et insolence». Suit l'incident du voyage à Cadix, tout à
l'honneur du patron. «Les choses étant ainsi, continue le bon évêque,
et la douceur (_dolcezza_) du digne Giuseppe m'étant bien connue, je
jugerais convenable que Sa Sainteté permît _bénignement_ au susdit
maître de revendre son esclave aux galères ou à des particuliers,
mais, quant à ceux-ci, sous la condition de ne le revendre point à
leur tour aux galères»; le tout, après un délai raisonnable, qui
permettra à Antonio Maria de réfléchir et de se résoudre «à servir en
paix et avec amour son présent maître qui, en ce moment, le tient
enfermé dans les prisons publiques de cette ville.» La cause était
entendue. On ne sait ce que décida Alexandre VII. Mais trois pauvres
esclaves, qui avaient cependant le droit d'invoquer leur baptême et le
sang du Sauveur versé pour leur salut, durent lui paraître bien légers
dans les balances de sa justice.