Moi, Vincent, trompette, j'ai proclamé ledit ban autour de
l'enceinte et du quartier fermé (_Seraglio_) des juifs cejourd'hui
23 mars 1573.
En 1592, le pape, afin d'entraver les relations entre juifs et
chrétiens, décrète les prohibitions suivantes:
Défense aux hébreux de laisser entrer des étrangers dans leurs
synagogues, sous peine de 50 écus d'amende;
D'entrer dans les maisons privées des chrétiens, excepté des juges,
avocats, procureurs, notaires, sous peine de 50 écus, et du fouet pour
les femmes;
De recevoir des chrétiens après les vingt-quatre heures (à la nuit);
De boire et de manger avec les chrétiens, sinon en voyage;
De vendre de la viande et du pain azyme aux chrétiens;
De faire tuer les bêtes de boucherie par des chrétiens;
D'enseigner aux chrétiens l'hébreu, à chanter, à danser, à faire de la
musique, ou quelque art que ce soit, ou de recevoir des leçons des
chrétiens, sous peine de 10 écus pour chacune des deux parties.
S'ils enseignent des enchantements, des superstitions, la divination,
ils encourront _ipso facto_ la peine du fouet, des galères et autres
châtiments _arbitraires_.
Défense aux juifs d'exercer la divination, ou de prédire, soit pour le
passé, soit pour l'avenir, par exemple à l'occasion de vols commis ou
d'autres choses semblables. Peine: le fouet, les galères et autres
châtiments légaux, tant pour le devin que pour celui qui l'a consulté.
Défense d'employer des domestiques chrétiens, d'aller aux étuves et
chez les barbiers des chrétiens; de laver dans le Tibre, sinon le long
du Ghetto; de se servir de sages-femmes et de nourrices chrétiennes;
de soigner ou de médicamenter les chrétiens; d'avoir des chrétiens
pour tuteurs, exécuteurs testamentaires ou curateurs; de prêter de
l'argent ou d'en promettre aux chrétiens, hommes ou femmes; enfin, de
jouer avec les chrétiens.
Ils doivent porter bien apparent un signe jaune au chapeau, et les
femmes ne doivent pas cacher ce signe sous un mouchoir. Il leur est
interdit de trafiquer des _Agnus Dei_, des reliques, des bréviaires,
des missels, des ornements d'église. Le soir, à la tombée de la nuit,
ils sont astreints à rentrer tous au Ghetto, d'où ils ne pourront
sortir avant le plein jour, sous peine de 50 écus et de trois tournées
de corde pour les hommes et du fouet pour les femmes.
En 1603, nouveau règlement pour la clôture du Ghetto. Le portier
commis par le cardinal-vicaire fermera les cinq portes à la première
heure de nuit, de Pâques à la Toussaint, à deux heures, le reste de
l'année (sept heures du soir, en hiver). Les portes une fois closes,
le portier ne les ouvrira, jusqu'à trois heures de nuit en été, et
jusqu'à cinq en hiver, qu'aux juifs restés dehors pour cause juste et
nécessaire, et munis d'une police délivrée par un juge ordinaire ou
toute autre personne connue, honorable et digne de foi; ces polices
seront prises par le portier et remises par lui au notaire pontifical.
Au delà du délai légal, le portier ne laissera plus entrer que les
juifs étrangers arrivant à Rome la nuit; il prendra leurs noms. En
cas de nécessité, rixes, enterrements, le portier laisse sortir, mais
accompagne au dehors les juifs, après les avoir comptés au départ; il
les compte de nouveau au retour, et dès le matin il dénonce au notaire
pontifical les noms et prénoms. Les juifs qui tenteront de rentrer en
fraude, par quelque porte particulière ou quelque fenêtre, recevront
trois tournées de corde. Quiconque, juif ou chrétien, offrira de
l'argent au portier pour enfreindre le règlement, sera flagellé et
paiera 10 écus, dont la moitié pour le dénonciateur.
Fouetter les femmes et les enfants, écharper les hommes, c'est bien;
convertir, par la force ou par la séduction, une race maudite, c'est
mieux encore. Le petit Mortara n'a été que la fin d'une longue
tradition apostolique. Le Ghetto vit jadis des scènes extraordinaires,
dont témoigne la supplique d'un malheureux, Sabato d'Alatri,
emprisonné à la suite d'une émeute religieuse: les juifs, voyant un
jour entraîner à travers leurs rues une jeune fille que les sbires
menaient en prison «sous prétexte qu'elle voulait se faire
chrétienne», avaient jeté des pierres de leurs fenêtres à la police
pontificale; trente d'entre eux avaient été arrêtés, interrogés, puis
remis en liberté; Sabato seul a été retenu; il se prétend innocent,
ajoute que l'affaire est très ancienne, et qu'il est chargé de
famille (1645). Rubino de Cavi réclame son fils Israël, un enfant de
quinze ans, qui, après avoir été persécuté «pendant six semaines» par
des chrétiens pour qu'il embrassât la religion catholique, après avoir
paru consentir, refusa tout d'un coup, et, le jour même, fut emmené
par les sbires, malgré ses cris, aux catéchumènes, puis à la prison;
la loi voulait que, pour un cas pareil, le juif fût détenu quarante
jours sous les saints verrous. Le pauvre Rubino fait observer que le
délai est expiré, et prie que l'enfant lui soit rendu (1662). Mais
ceux-ci, des juifs au cœur léger, que le bagne ennuie, écrivent en
ces termes au pape:
Bienheureux Père,
Dans les galères de Votre Béatitude se trouvent quatre hébreux
condamnés pour différents délits à ramer à temps sur lesdites
galères; tous les quatre ils se sont convertis à la foi chrétienne,
ils supplient votre Sainteté de daigner leur enlever une année de
leur condamnation sur deux, afin que, par cette grâce, ils puissent
plus tôt et avec plus de ferveur servir Notre-Seigneur Dieu; outre
que beaucoup d'hébreux, voyant s'accomplir une telle grâce, se
feront eux aussi chrétiens (1607).
Quatre galériens étaient une maigre aubaine. Ces néophytes en bonnet
jaune promettaient bien étourdiment la conversion de leurs frères. Je
suppose qu'à leur retour dans la ville éternelle, ils ne se sont pas
empressés de prêcher la bonne nouvelle au Ghetto. Évidemment, le
martyre de saint Étienne ne les a point tentés.
Les juifs détenus pour dettes dans la prison du Saint-Siège n'étaient
point sur un lit de roses. Certains dignitaires ecclésiastiques, dont
la charge était de veiller au régime des prisonniers, les laissaient
mourir de faim; d'autres, plus humains, les nourrissaient. La
communauté hébraïque sur laquelle retombait, dans le premier cas, le
soin d'entretenir les malheureux, réclama en 1620, au nom du droit
naturel, afin que l'on donnât aux prisonniers les aliments «que les
hébreux accordent aux chrétiens et accorderaient aux barbares et aux
infidèles». Une congrégation fut tenue à propos de cette requête. Neuf
voix repoussèrent la prière des juifs; trois seulement lui furent
favorables. Dans un second mémoire du même temps, adressé au pape, la
synagogue dévoile les fraudes de ses enfants perdus: «ils contractent
des dettes avec plusieurs marchands, à l'insu l'un de l'autre, puis
ils revendent les marchandises frauduleusement achetées, et en
retirent des centaines d'écus; avec cet argent, les uns marient leurs
filles, paient leurs dettes antérieures, acquièrent leurs droits de
propriété sur leurs maisons, jouent aux cartes ou aux dés; les
autres, s'étant fait une bonne bourse, s'enfuient à Florence, à
Venise, à Mantoue, à Salonique, à Constantinople; d'autres suspendent
malicieusement leurs petits paiements et se font mettre en prison; au
bout d'un mois ou plus de détention, ils ont toute chance d'effacer
leur dette, leurs créanciers juifs se lassant de subvenir à leur
nourriture; remis dès lors en liberté, ils recommencent aussitôt à
duper de nouveaux marchands qui ignorent leurs intentions
frauduleuses.» Les créanciers chrétiens, qui goûtaient tout aussi peu
de contentement à nourrir, dans le Clichy de Rome, ces israélites trop
habiles, sollicitent la même réforme, «bien que la sainte commission
ait déclaré maintes fois que les chrétiens ne doivent pas d'aliments
aux juifs prisonniers, selon la parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ:
_Non est bonum sumere panem filiorum et mittere canibus._» Mais le
pape ordonna que l'on fît à l'avenir comme pour le passé, et la
question demeura en suspens jusqu'au XVIIIe siècle. La communauté du
Ghetto fut même condamnée, par Clément XI, à nourrir ses
coreligionnaires enfermés pour crimes.
Il serait intéressant de faire le compte des vexations dont les juifs
romains furent alors accablés. Les documents édités par M. Bertolotti
nous en révèlent un certain nombre. Ainsi, il était défendu, d'une
façon générale, à tout habitant de la ville, d'acheter quoi que ce fût
aux personnes «inconnues et suspectes». La mesure n'était point
mauvaise: elle entravait la vente clandestine des objets volés. Mais
on en profitait pour mettre en prison les acheteurs juifs qui, de
bonne foi, avaient trafiqué avec des artisans de leur connaissance,
nullement suspects, mais voleurs dans le fond, et qui refusaient net,
avec force injures, de dénoncer leur petite opération au bureau de
police. En 1622, le Ghetto demande un règlement protecteur, d'autant
plus «que, en cette année présente, tous les étrangers sont inconnus
et peuvent être considérés comme suspects».
Si quelque rixe éclatait dans le quartier hébraïque, les sbires, en
quête de témoins, arrêtaient tout le voisinage, «même à l'occasion de
toute petite chute des enfants, qui tombent toute la journée et se
font au front ou à la tête quelque blessure très légère, sans que
personne en soit la cause»; on emprisonnait, dans cette occurrence, le
père, les voisins et les voisines, puis on les interrogeait et on les
relâchait «gratis», mais la tête bien lavée. La communauté observe
«que c'est chose ordinaire aux petits garçons de tomber dans la rue,
et qu'il serait juste de défendre aux espions et aux sbires de
capturer qui il leur plaît, mais seulement ceux qui résistent à
l'invitation de témoigner.»
Le signe distinctif que les juifs devaient porter au chapeau était une
occasion d'avanies fréquentes. Les plus timides mettaient volontiers
le chapeau par dessus le signe. Précaution d'autruche candide qui
croit se rendre invisible en cachant sa tête sous son aile. Le visage
du fils d'Abraham et son allure fuyante trahissaient le délit. Écoutez
ce placet:
A l'illustrissime et révérendissime seigneur Monseigneur le
gouverneur de Rome.
Israël de Bologne, hébreu, très dévoué plaignant de votre
illustrissime Seigneurie, expose humblement que ces jours passés, à
l'Ave Maria, il revenait des Pères de Saint-Barthélemy-en-l'Ile, à
qui il avait porté un peu de foin pour gagner le pain de sa
famille; rencontré par la police, il fut emprisonné sous prétexte
qu'il n'avait pas le signe habituel. Le dit plaignant fut condamné
à cinquante écus d'amende; mais il est si pauvre qu'il ne pourrait
payer un _quattrino_, et puis il est innocent. (Le signe qu'il
prétend avoir porté en ce moment était sans doute dissimulé avec
une dangereuse habileté.) Il a recours à la droite justice de Votre
Seigneurie illustrissime, la suppliant qu'elle daigne ordonner à
qui de droit sa libération.
Le gouverneur fut touché des prières d'Israël. Il écrivit au bas de la
requête: _Rescritto; Publice torsus, fiat gratia de pena._ En bon
français: l'amende est levée et commuée en torture sur la place
publique (1647).
En 1671, le cardinal-vicaire interdit aux juifs et aux juives d'aller
en voiture, et renouvelle l'ordonnance relative au signe jaune sur la
tête: châtiment, trois tournées de corde et cent écus d'or d'amende;
pour les femmes et les mineurs, outre les cent écus, le fouet ou
l'exil. Songez que cet édit féroce est contemporain de Fénelon et de
Racine. Ces prélats, fouetteurs de femmes, écrivaient agréablement en
vers latins; mais ils ne lisaient plus l'Évangile.
Les bruits les plus absurdes trouvaient toujours créance à Rome dès
que les juifs en étaient les victimes expiatoires: enfants chrétiens
assassinés, hosties saintes lapidées, images de la madone outragées.
Voici un mauvais frère qui accuse les gens du Ghetto d'avoir enlevé
les fleurs entourant la vierge de quelque coin de rue, et d'avoir
lapidé et brisé le tableau; on arrête d'abord toute une foule et le
plus d'enfants possible: ceux-ci, mis à la torture, confessent la
profanation. A les entendre, ils auraient à moitié démoli la niche
sacrée; la vérité était que rien ne s'était passé; le pape, intercédé,
fit justice de la calomnie; mais l'avanie avait porté ses fruits, et
les pierres dévotes pleuvaient dans les rues de Rome sur les épaules
d'Israël. Contre ces réprouvés, toutes les méchancetés semblaient
bonnes. Vitale de Segni et sa femme Troher, qui sont chargés de filles
et de nièces, avertissent le gouverneur qu'au prochain carnaval une
compagnie de marchands de fruits et de poissons prépare un char du
haut duquel on criera des infamies contre la pauvre famille (1659).
Salomon de Tivoli a fait arrêter un chrétien masqué en hébreu, et
portant des ornements sacrés décrits dans la Bible; le chrétien a été
assez vite relâché; mais Salomon est en prison, trouve le temps long,
et sollicite sa liberté. Elle lui fut rendue (1780). Un juif, blessé
par un chrétien, meurt sur le chemin de l'hôpital. Le père réclame le
cadavre, mais le prieur de la Consolation exige cent écus de rachat,
puis traite pour cinquante, que la synagogue paya afin d'éviter une
émeute. Le pape fit restituer l'argent (1783). Quand un juif était
assassiné, le cadavre était examiné par le tribunal du gouverneur. Si
l'autopsie était jugée nécessaire, le prix en était fixé à l'écu et
cinquante baïoques pour le chirurgien, son aide et le notaire, plus
vingt baïoques pour les sbires; en tout, moins de neuf francs, prix
vraiment fort doux. Aussi, en 1784 et 1786, le chirurgien et ses
compères exigent-ils tout à coup six écus. Les juifs, tondus de près,
crient miséricorde. Le chirurgien répond que le cas était
extraordinaire. Cependant le gouverneur donne, dans les deux
circonstances, raison aux plaignants.
Certes, les mœurs sont aujourd'hui bien adoucies; le Ghetto est
ouvert, et les juifs ne sont plus poursuivis dans Rome comme des bêtes
de pestilence. Ne croyez pas cependant que le préjugé populaire leur
concède déjà le droit commun. Il y a quelques années, en pleine nuit,
un enterrement parti du Ghetto cheminait, à la lueur de quelques
torches, à travers les rues les plus farouches de la ville; on portait
le mort hors de la porte Saint-Paul, à ce misérable champ où ceux qui
furent le peuple de Dieu attendent le grand jour de justice et rêvent
de la vallée de Josaphat. Au coin de la place Bocca della Verita, des
buveurs chrétiens sifflèrent l'humble cortège qui hâta le pas, après
quelques horions échangés entre les deux Lois, et disparut, comme un
troupeau effarouché, dans cette nuit terrible du désert de Rome. Mais
au retour l'affaire fut plus vive: on se battit solidement, et
l'ancien Testament allongea quelques bons coups au nouveau. Le
cardinal-vicaire, le saint Office et la sainte Rote n'avaient plus
rien à dire sur l'aventure. Mais je crains bien que les «povres juifs»
ne paient encore longtemps d'assez durs intérêts pour les trente
deniers touchés par Judas: le traître a coûté cher à sa race.