Mais voici bien d'autres misères. Les juifs et les musulmans
étaient-ils des hommes semblables aux autres fils d'Adam? Le
Saint-Siège n'en était pas très sûr et il les mettait sans pitié en
dehors de la loi civile et de l'humanité. Naguère cependant, en
Avignon, «les povres juifs, écrivait Froissard, ars et escacés
(chassés) par tout le monde, excepté en terre d'Eglise, dessous les
clefs du pape», s'étaient vus protégés contre l'Inquisition par nos
graves et doux pontifes français. Le Comtat-Venaissin fut, pendant
soixante ans, pour les fils d'Israël une terre promise trop tôt
perdue. Les saintes clefs, qui les avaient abrités sur les bords du
Rhône, leur donneront désormais, à Rome, des coups bien rudes.
L'histoire de la juiverie romaine est encore à écrire: ce sera un
triste chapitre dans l'histoire de l'Occident chrétien. Gregorovius,
en finissant son livre sur _le Ghetto et les Juifs à Rome_, disait:
«Une histoire du Ghetto romain pourrait éclairer pleinement le
développement successif du christianisme à Rome, et contribuerait
singulièrement à compléter l'histoire générale de la civilisation.» Il
faudrait remonter au temps même de saint Paul, à l'arrivée furtive de
ces familles vagabondes venues de Palestine, et accueillies avec
tendresse dans les plus misérables quartiers de la Rome impériale, par
leurs frères si timides et si rapaces, dont Horace s'était moqué. La
paix ne dura guère, dans le sein de la famille d'Abraham: une question
baroque, celle de la circoncision, divisa bientôt la synagogue en deux
partis irréconciliables. Vers la fin du premier siècle, quand la
police des empereurs ne distinguait pas encore clairement les juifs
des chrétiens, ces deux groupes religieux étaient déjà séparés l'un de
l'autre par un abîme. Le jour où les chrétiens entrèrent en maîtres
dans l'État, le vieil Israël dut courber la tête sous un joug
terrible. On ne saura jamais de quelles humiliations il fut abreuvé, à
quel dur servage il fut condamné. M. Bertolotti a publié, dans
l'_Archivio_ de Rome, quelques textes fort curieux, destinés à être
comme un fondement premier de l'histoire que souhaitait Gregorovius.
Ils se rapportent aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles.
Si ces documents peuvent consoler là-bas, aux bords du «Danube bleu»,
_super flumina Babylonis_, la postérité mélancolique de Jacob, je
n'aurai point perdu mon temps en traduisant les découvertes de M.
Bertolotti.