La Fontaine, dit en ses _Mémoires_ Louis Racine, «ne parlait jamais,
ou ne voulait parler que de Platon». Il en avait annoté les dialogues
à chaque page; il en gardait chez lui le buste de terre cuite. Un
jour, selon le président Bouhier, il louait Platon devant une
personne qui demanda si c'était un bon raisonneur.--«Oh! vraiment non,
répondit le fabuliste, mais il s'exprime d'une manière si agréable, il
fait des descriptions si merveilleuses qu'on ne peut le lire sans être
enchanté.» C'était donc le poète qu'il aimait en Platon. C'est grand
dommage qu'au lieu du _Dies iræ_, il n'ait point traduit, en prose,
seulement le _Banquet_ et le _Phédon_. Bien qu'il ne fût ni
philosophe, ni platonique, il était de ces écrivains qui, suivant le
mot de Sainte-Beuve, _ont fait le voyage de Grèce_. On les reconnaît
toujours, à je ne sais quel tour noble, à je ne sais quelle forme
délicate de l'imagination, à la pureté de la langue, à la finesse de
l'ironie. On cherche sur leur front la couronne de violettes et les
bandelettes des convives d'Agathon. Certes, si l'on soupe chez les
morts, La Fontaine doit être admis, dans cette compagnie de sages
aimables, à des entretiens qu'il ne comprend qu'à demi quand parle
Socrate, mais dont il goûte la grâce quand Aristophane ou Alcibiade a
repris la parole. Car il n'a pas les ailes assez fortes pour s'élever
aux sublimes hauteurs de la sagesse grecque: s'il est attique, c'est
par toutes sortes de qualités tempérées, par l'éveil et la sérénité de
l'esprit, par le sourire. Il n'a point l'âme assez chaste pour être un
véritable fidèle de Platon, ni assez héroïque pour entrer dans la
famille stoïcienne. Il est mieux à sa place sous les oliviers du
jardin d'Épicure qu'à l'ombre des platanes de l'Académie. C'est un
épicurien qui a écrit ces vers:
Volupté! volupté! toi qui fus la maîtresse
Du plus bel esprit de la Grèce,
Ne me dédaigne pas: viens-t'en loger chez moi;
Tu n'y seras point sans emploi.
J'aime le jeu, les vers, les livres, la musique,
La ville, la campagne.....
C'est Lucrèce encore qui inspira cette maxime:
La mort avait raison! je voudrais qu'à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d'un banquet,
Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet;
Car de combien peut-on retarder le voyage?
Il faut toujours, quand on parle des Grecs, revenir à leur sculpture,
leur art par excellence. La Fontaine confesse, dans ses _Contes_, que
ce n'est pas la grande Vénus céleste de Phidias qu'il eût adorée, mais
une autre beaucoup moins sévère, que l'on voit encore au musée des
antiques de Naples:
... C'eût été le temple de la Grèce
Pour qui j'eusse eu plus de dévotion.
Il détache donc d'Athénée ou d'Anacréon des bas-reliefs spirituels,
d'une fantaisie riante, d'un trait simple comme celui des pierres
gravées; il prend à Pétrone le sujet grec de la _Matrone d'Ephèse_;
il interprète d'une façon familière la belle histoire de Psyché. Son
chef-d'œuvre, en ce genre, fut l'_Amour mouillé_:
Il pleuvait fort cette nuit:
Le vent, la pluie et l'orage
Contre l'enfant faisaient rage.
Ouvrez, dit-il, je suis nu.
La Fontaine ouvrit sa porte à l'enfant, et fit bien. Ce passant de
nuit, battu par la tempête, qui s'arrêtait au seuil du poète, n'était
plus l'Amour éternel, l'aîné des dieux, contemporain du Chaos, que
chantaient Hésiode et Parménide: il n'était pas davantage le symbole
de l'art auguste que la France du dix-septième siècle s'efforçait de
reproduire. Ce petit, trempé de pluie, malin et moqueur, et si curieux
du plaisir, pouvait se réchauffer au foyer du fabuliste et appuyer sa
tête blonde et rieuse sur l'épaule du bonhomme: ce Benjamin de
l'Olympe apportait à son hôte, pour le payer de ses soins,
l'inspiration aimable d'une Grèce moins sublime, mais plus séduisante
que celle de Racine; il pouvait, et sans étonnement, s'endormir dans
ses bras, bercé, comme par une légende maternelle, du récit des
vieilles fables françaises, des contes de Boccace et des romans de
l'Arioste.
LE
PALAIS PONTIFICAL
ET LE
GOUVERNEMENT INTÉRIEUR DE ROME
M. Bertolotti et ses confrères de l'_Archivio Storico_ de Rome ont
fait de bien curieuses découvertes dans les documents, si longtemps
inédits, où était ensevelie l'histoire intime du Saint-Siège et de la
ville Éternelle. Ils nous permettent ainsi de pénétrer avec eux dans
les coulisses de la grande histoire, délassement si fort goûté par les
esprits du temps présent. Ils nous dévoilent l'envers des splendeurs
pontificales. Ce n'est point une œuvre voltairienne ou de polémique
passionnée qu'ils accomplissent, mais d'érudits et d'historiens
consciencieux: les résultats de leurs travaux ne modifieront pas
d'une façon sensible les jugements généraux portés sur les papes des
derniers siècles par Léopold de Ranke et Gregorovius; ils en
confirment singulièrement les vues dominantes par de précieux détails
sur la vie privée ou l'administration intérieure des pontifes. Non,
l'Église romaine n'a été ni en dehors ni au-dessus de l'humanité. Rome
ne fut point une arche mystique élevée sur la chrétienté. Écartez le
voile de pourpre de ce tabernacle: vous y trouverez des faiblesses
innocentes, des passions dangereuses, l'orgueil et les dures pratiques
des anciens régimes, du temps où l'opinion publique était méprisée, où
l'autorité n'était point généreuse, où le privilège outrageait le
droit.
I
_I Papi e le Bestie. Les Papes et les Bêtes rares_, chapitre piquant
extrait par M. Bertolotti des registres de dépenses du Vatican. Au XVe
siècle, ce sont les perroquets et les oiseaux extraordinaires qui
amusent les loisirs du saint Père. Quand Martin V Colonna voyageait,
il confiait à deux officiers la garde de son favori: «15 mars 1418.
Payez un florin d'or à Pietro Stoyss et à Giovanni Holzengot, qui
portent le Perroquet de Notre-Seigneur avec sa cage.» L'aimable Pie II
Piccolomini, le lettré délicat, devait apprendre à son perroquet des
vers latins. «20 avril 1462. Cinq ducats payés par ordre de Sa
Sainteté à maître Giachetto, gouverneur du Perroquet.» «4 décembre
1462. Cinq gros, donnés à Gabazzo, pour l'achat d'une étoffe destinée
à couvrir le Perroquet.» «17 décembre 1462. Trois écus et demi à
Domenico, de Florence, maître menuisier, pour acheter des planches et
des clous destinés à réparer la cage des oiseaux, qui est à
Saint-Pierre.» Ce _Papagallo_ pontifical aurait-il inspiré à Rabelais
le nom et le mythe du _Papegaut_, qui, tout somnolent dans sa cage,
«accompagné de deux petits Cardingaux et de six gros et gras
Evesgaux», fait tomber Panurge «en contemplation véhémente?» «Mais,
dit Pantagruel, faictes nous icy quelque peu Papegaut chanter, afin
qu'oyons son harmonie.»--«Il ne chante, respondit Æditue, qu'à ses
jours, et ne mange qu'à ses heures.»--«Non fay-je, dit Panurge; mais
toutes les heures sont miennes. Allons doncques boire d'autant.»
Pie II entretenait aussi des cerfs, Sixte IV un perroquet et un aigle
qui mangeait chaque jour pour deux baïoques de viande. Léon X, pape
très magnifique, avait des lions et un léopard.
«26 octobre 1513. Payez à Francesco de Ferrare, gardien du léopard de
Notre Très-Saint-Seigneur, dix ducats d'or, à savoir six pour les
dépenses du léopard, et quatre pour un mois de traitement au gardien.»
«2 octobre 1516, la Sainteté de Notre-Seigneur donne dix grands ducats
d'or à l'homme qui a mené les lions de Florence à Rome.» «29 juin
1517, aux Hongrois des ours, dix-huit ducats.» Après les ours, les
beaux-arts: «Plus, ce 1er juillet, vingt ducats aux élèves de Raphaël
d'Urbin, qui ont peint la chambre voisine de la garde-robe.» Autres
comptes relatifs à la Magliana, villa et pavillon de chasse du pape:
«17 avril 1517, quatre ducats à celui qui a retrouvé le chien Setino.»
«15 mai 1517, neuf jules pour une cage du rossignol.» «7 août 1517,
quarante ducats à l'oiseleur florentin qui a apporté les ortolans de
Florence.» «30 mai 1518, au Révérend cardinal d'Ursin, pour envoyer
prendre des faucons à Candie, deux cents ducats.» «1er juin 1518, à
l'homme qui a présenté les gerfauts, quarante ducats.» «2 octobre
1518, deux ducats et quatre jules pour seize perdrix vivantes.» «13
octobre 1518, à deux estafiers qui ont pris un cerf, quatre ducats.»
Sous Paul III Farnèse, le terrible pape du portrait de Titien: «26 mai
1541, au jardinier Lucerta, pour l'achat d'une chèvre qui allaitera
les faons donnés à Sa Sainteté, un écu cinq baïoques.»
Puis ce sont les autours, les faucons, les éperviers pour la chasse
aux cailles, les clous dorés pour ferrer Falbetta, mule de
Notre-Seigneur, des cailles vivantes, les fournitures de chasse. Les
«pêcheurs d'hommes» étaient devenus de grands chasseurs devant
l'Éternel; mais, tandis qu'ils couraient le cerf ou le renard dans
l'âpre désert de Corneto, la chrétienté chancelait éperdue et la
tunique sans couture se déchirait lamentablement.
L'Église ne traversait pas alors une période d'ascétisme, et
Quaresmeprenant n'était point le grand maître de la salle pontificale.
Les registres des saintes cuisines eussent fait pleurer de tendresse
frère Jean des Entommeures. Pie II fut gourmand comme le sont en
général les lettrés, et dépensa pour sa table plus qu'aucun pape du
XVe siècle, plus de deux mille ducats, plus de huit mille francs par
mois. Le chapon était son rôt favori; les pauvres bêtes entraient par
troupe au Vatican. Nous lisons la note suivante: «Pour un chapon gros
et gras destiné à Notre-Seigneur, trente-six bolonais (baïoques).»
Presque chaque jour on lui servait un fromage de buffle, mais il
goûtait fort aussi le parmesan. Le faisan, la perdrix, le pigeon, le
sanglier, les pâtés succulents charmaient son appétit; «trois pâtés
pour Notre-Seigneur», dit le registre. On achetait pour lui des
quantités abondantes de vins des différents crus d'Italie; mais il les
dégustait lui-même avant de conclure le marché. Le 18 octobre 1460, il
fulmina, lui si doux, l'anathème contre Grégoire d'Hembourg, l'un des
plus grands esprits de l'Allemagne, précurseur de Luther. La veille,
il avait dîné d'une poularde à la moutarde et au poivre; le jour de
l'excommunication,--qui n'était point jour de jeûne,--il avait dîné de
deux paires de tourterelles et de deux chapons accompagnés de jambon.
Le lendemain on lui servit quatre grives grasses. L'hérésie naissante
ne lui troublait pas la digestion.
Paul II, pape vénitien, ne dépensait guère que 500 ducats par mois
pour sa table. Il se nourrissait surtout de foie de porc (pro fegato
de porcho per nostro Signore), de saucisses, de boudins et de tripes;
le chapon semble en disgrâce sous ce pontificat; les alouettes, les
grives et les cailles sont plus en faveur; pour les jours maigres, on
prépare au pape des monceaux de poissons de mer. En novembre 1464, la
dépense ne monta qu'à 397 ducats, y compris le festin servi à
Saint-Jean de Latran, «à tous les seigneurs cardinaux, à tous les
ambassadeurs et seigneurs nobles qui étaient à la Cour». Ce banquet ne
coûta que 126 ducats. Ce pape était économe. Il se contentait d'un
petit vin moscatello qui coûtait sept sous la cruche. Mais il
tourmentait les platoniciens et j'aime mieux Pie II.
Sixte IV, fils d'un batelier de Savone et ancien moine mendiant, n'est
point un raffiné. Viande de veau, de vache, de mouton, de chevreau et
poules, tel est son ordinaire; le luxe est pour les vins. Aidé par les
bons moines de son ordre, qui devaient fourmiller autour de lui, il
dépense jusqu'à 900 ducats par mois. A la Noël de 1482, il fait à
chacun des ambassadeurs d'Espagne, de Gênes, de Milan, de Sienne, de
Venise et de Naples, le rare présent d'un veau du prix de 10 francs.
Le vieil Alexandre VI, l'Espagnol dont Giulia Farnèse adolescente
exaspère les sens, recherche les épices brûlantes: poivre, gingembre,
cannelle, noix muscade, safran, cumin, anis, raisin sec, sauces
aromatiques, moutarde; ajoutez les salaisons âcres: sardines, anchois,
saucisses bien pimentées; pour éteindre l'incendie du gosier
pontifical, douze ou quinze vins de crus précieux: vins de Corse, de
Grèce, de Sicile, d'Espagne. La dépense monte en certains mois à
quatre mille ducats. A la Saint-Antoine, le pape envoyait des
quantités de cire à l'église du Thaumaturge, pour la santé de ses
chevaux, haquenées et mules; à Noël et à Pâques, il envoyait à chaque
cardinal un veau et deux chevreaux, sans compter les agneaux bénits de
sa main apostolique et des paniers d'œufs. En 1501, il donna à dîner
aux cardinaux qui l'avaient assisté dans les fonctions pascales, et
leur fit servir une tourte monstrueuse, toute dorée. C'était le temps
des dorures. Dans une mascarade de Laurent le Magnifique, on dora des
pieds à la tête un petit garçon qui parut une merveille, et qui en
mourut. La veille de sa mort foudroyante, un vendredi, Alexandre
mangea des œufs, des langoustes, des citrouilles au poivre, des
confitures, des prunes, une tourte enveloppée de feuilles d'or. M.
Bertolotti ajoute: _et cætera_. Sans doute, il ne but pas, ce jour-là,
de l'eau claire. Et l'on était au mois d'août, si énervant à Rome. La
fortune, qui le réservait au poison, le préserva de l'indigestion.
S'il était mort sur sa tourte dorée, frappé d'apoplexie, César qui, le
lendemain, devait si malheureusement goûter au vin réservé, eût mis
sur l'Église sa main de condottière impudent, et la chrétienté eût
assisté à une incomparable aventure. Cependant le peuple romain
jeûnait bien à son aise, tout le long de l'année, en rêvant au
paradis. On lui jetait un pain horrible, noir, sans substance, tel que
celui dont se nourrissent encore aujourd'hui les misérables paysans de
la Basilicate et de la Pouille. Au moins, s'il avait pu présenter sa
pagnotta aux bonnes odeurs qui montaient des profondeurs des cuisines
papales et se perdaient du côté du ciel! Mais la supplique suivante,
adressée en 1607 à Paul V, montre à quel point il était dangereux
d'étaler cette misère aux yeux du vicaire de Jésus-Christ:
Très bienheureux Père,
Le pauvre et malheureux Andréa Negri, Florentin, indigne de la
grâce de Votre Sainteté, le jour de Saint-Pierre, comme Votre
Sainteté passait près de la Rotonde, lui a montré deux pains, sans
penser à lui faire injure, mais aveuglé par le démon. Il croyait
que Votre Béatitude ne savait pas de quelle façon on vit à Rome.
Sur-le-champ, par ordre de Monseigneur le Gouverneur de Rome, il a
été arrêté, soumis au supplice de la corde, puis exilé de l'État
ecclésiastique, selon le bon plaisir de Votre Sainteté.
Aujourd'hui, le pauvre misérable se trouve infirme, hors de ce
royaume, ayant à Rome un enfant, et sa femme enceinte; la
malheureuse endure bien des misères, n'ayant pas de quoi vivre. Il
supplie donc Votre Béatitude, par les entrailles de N.-S.
Jésus-Christ, qu'elle ait pitié de cette famille en détresse et de
sa grande pauvreté, qu'elle lui pardonne son égarement, et le
relève de son long exil, ce qui sera une œuvre de miséricorde; en
outre, il ne manquera pas de prier sans cesse le Seigneur Dieu pour
la longue et heureuse vie de Votre Sainteté: _Quam Deus..._
(A Monseigneur le Gouverneur, afin qu'il en parle à
Notre-Seigneur.)
Mais Paul V Borghèse édifiait la façade pompeuse de Saint-Pierre, et
la famine pouvait servir à son architecture. «Pontife sévère, très
rigoureux et inexorable en fait de justice», écrit un ambassadeur
vénitien. Je crains fort qu'Andrea Negri n'ait langui dans l'exil
jusqu'au pontificat de Grégoire XV. Une anecdote rapportée par Ranke
sur ce pape, rappelle la dureté des empereurs romains. Un pauvre
diable d'écrivain, Piccinardi, avait composé dans sa solitude une
biographie sur Clément VIII, prédécesseur de Paul, et l'avait comparé
à Tibère. Puis, il avait caché dans sa maison l'innocent manuscrit.
Une servante déroba celui-ci et le fit livrer au pape. Quelques
personnes influentes, des ambassadeurs même, répondaient de
Piccinardi. Paul V les rassura par la bonhomie indifférente avec
laquelle il parlait de l'ouvrage. Un beau matin, on mena l'historien
de Clément VIII au pont Saint-Ange et on lui coupa la tête, sans
jugement.
Cette populace qui meurt de faim et que l'on repaît de spectacles
sanglants, effraye par sa brutalité farouche les bonnes gens qui
aiment la paix. La _sassaiola_, la lutte à coups de pierres, rendait
certains quartiers de Rome extrêmement dangereux. Un dénonciateur,
prudemment couvert du masque de l'anonyme, informe, en 1601, Sa
Béatitude, que les jours de fête, c'est-à-dire tous les dimanches au
moins, quatre ou cinq cents jeunes gens partagés en deux camps, au
lieu d'aller à l'office divin, ou même d'entendre la messe, se battent
à coups de pierres dans le Campo-Vaccino et aux environs. Ils se
qualifient Espagnols ou Français, habitants des Monti ou du
Transtévère, se font des prisonniers pour le rachat desquels ils
exigent une rançon qu'ils vont ensuite jouer et boire à l'_osteria_,
mais bien des blessés restent sur le champ de bataille, la tête
fendue; les sbires n'y prennent point garde et disent qu'ils n'ont
rien à y gagner que des pierres évidemment, et ce scandale va
croissant. Les étrangers en sont indignés et aussi les hérétiques, et
bientôt on ne pourra plus passer ni dans les rues ni sur les places
les jours de fête; les églises seront inaccessibles; que Sa Sainteté
prenne donc la résolution qui paraîtra la plus convenable à son «très
profond jugement». C'était la Rome de Callot et de Piranesi,
pittoresque et sauvage. Jusqu'à l'époque de Chateaubriand, le Colisée
était un repaire où les voleurs faisaient bon ménage avec les chiens
vagabonds. J'ai souvent observé, jadis, au crépuscule, entre l'arc de
Titus et l'arc de Constantin, des personnages patibulaires qui, munis
chacun d'une poignée de paille ou d'un sac, se glissaient furtivement,
à la faveur des premières ombres, comme des reptiles, dans les trous
des ruines. Les recherches archéologiques et une police plus régulière
ont quelque peu dérangé ces carrières d'Amérique. Les gueux reculent
devant l'ordre de cette ville étrange dont le charme s'évanouit à
mesure que la civilisation moderne s'y établit. Quelques cailloux
lancés ça et là par deux ou trois _monelli_ rappellent faiblement la
_sassaiola_ grandiose du XVIIe siècle. C'était le bon temps pour les
artistes. Quelques-uns le regrettent, et je n'affirme pas qu'ils aient
tort.