Le _Roman de Renart_, l'épopée de la bête astucieuse qui se dérobe
lestement à la prise des puissants, la satire piquante du monde
féodal, n'appartiennent qu'à l'Europe occidentale: le Midi, l'Italie,
où la vie fut moins dure et plus noble, les mœurs plus élégantes,
l'âme plus sereine, eurent de bonne heure un art plus délicat, formé
de poésie et de volupté. Un sentiment qui a trop souvent manqué à
notre moyen âge, du moins dans les pays de langue d'_oil_, le culte de
la femme avait, dès l'origine, donné à l'inspiration littéraire des
Provençaux et des Italiens une grâce inconnue aux écrivains des
fabliaux. Boccace, dont la mère était Française et qui recueillit à
Paris même bon nombre des histoires du _Décaméron_, n'est pas moins
supérieur à tous nos conteurs par l'enthousiasme et le goût de la
beauté que par les qualités d'une langue déjà parfaite. Les sept dames
qui, fuyant la peste de Florence, écoutent, sous les ombrages d'une
villa de Toscane, le récit de si plaisantes aventures, n'entendent que
des paroles discrètement choisies, dont le charme couvre d'un voile
léger des images voluptueuses; mais le voile y est, et tout est là:
l'art du conteur n'est point chaste, mais le conteur est artiste
consommé. Il fut le maître de La Fontaine, et, avec lui, l'Arioste,
Machiavel et le Tasse, non moins que Rabelais et la reine de Navarre:
Boccace n'est pas le seul qui me fournit:
Je vais parfois en une autre boutique;
Il est bien vrai que ce divin esprit
Plus que pas un me donne de pratique.
Le disciple, il est vrai, fut, dans ses peintures, moins réservé que
ses modèles italiens: il transpose, en quelque sorte, la musique de
ceux-ci; il chante les mêmes airs, mais sur le ton gaulois; c'est
encore _maître François_ qui lui bat la mesure de ses _Contes_. Et
cependant, on sent bien passer dans ses ouvrages le souffle
méridional. Boileau lui-même a reconnu dans le _Joconde_ de La
Fontaine, qu'il met au-dessus du récit de l'Arioste, «ce _molle_ et ce
_facetum_ qu'Horace a attribué à Virgile, et qu'Apollon ne donne qu'à
ses favoris». C'est à l'Italie et à Boccace qu'il dut de peindre une
fois, parmi tant de récits légers ou licencieux, le véritable amour,
très profond et très simple. Il s'agit du _Faucon_, où l'auteur du
quatorzième siècle avait mis l'abnégation touchante de la passion,
comme il en avait montré, dans son beau roman de _Fiammetta_, les
fureurs jalouses. Un cavalier de Florence aimait une dame qui se rit
de ses soins et prit un autre pour mari. L'amoureux s'était ruiné en
fêtes, cadeaux et tournois; il ne lui restait plus, tout près du
château de la belle, qu'une pauvre métairie, avec un jardinet qu'il
cultivait de ses mains, et un faucon merveilleux, son dernier ami,
compagnon de ses chasses et pourvoyeur de son garde-manger. La dame
devint veuve. Elle avait un fils, enfant maladif qui, caressé et gâté
par Frédéric, s'éprit d'amour pour le faucon, tomba malade, et, déjà
mourant, demanda l'oiseau à sa mère. Celle-ci, oubliant ses dédains,
se rend à la métairie où elle s'invite à déjeuner. Hélas! il ne
restait rien au logis, pas un gâteau, pas un fruit. Frédéric met
stoïquement à la broche le faucon. Le repas fini, la veuve présente sa
requête:
Souffrez sans plus que cette triste mère,
Aimant d'amour la chose la plus chère
Que jamais femme au monde puisse avoir,
Son fils unique, son unique espérance,
S'en vienne au moins acquitter du devoir
De la nature..........
Hélas! reprit l'amant infortuné,
L'oiseau n'est plus: vous en avez dîné!
L'oiseau n'est plus! dit la veuve confuse.
Non! reprit-il, plût au ciel vous avoir
Servi mon cœur, et qu'il eût pris la place
De ce faucon!
Les personnages chantés par les grands poètes de l'Italie reparaissent
çà et là dans les vers de La Fontaine: Armide, Angélique, Renaud,
Alcine; et parfois un cri passionné ou plaintif, ou quelque aveu
mélancolique rappelle la sentimentalité profonde des méridionaux:
Ah! si mon cœur encor osait se renflammer!
Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?
Ai-je passé le temps d'aimer?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Aimez, aimez, tout le reste n'est rien.
Ou bien encore, telle peinture d'un charme exquis nous donne comme la
vision d'une fresque aérienne du Corrège, endormie au plafond de
quelque vieux palais de Parme ou de Mantoue:
Par de calmes vapeurs mollement soutenue,
La tête sur son bras, et son bras sur la nue,
Laissant tomber des fleurs et ne les semant pas.