II

On sait que la Renaissance détacha tout d'un coup les écrivains très

lettrés du seizième siècle français de la langue, des traditions et du

goût de notre première littérature: la langue, les idées et le ton des

contemporains de Ronsard et de Montaigne furent, pour employer le mot

de du Bellay, _illustres et auliques_. En même temps, la Pléiade

renvoyait avec dédain «aux jeux floraux de Toulouse et au Puy de

Rouen» toute la poésie chevaleresque et satirique du moyen âge. Le

dix-septième siècle se sentait déjà si loin des origines littéraires

de la France, qu'au-delà de Villon il n'entrevoyait plus que des

formes confuses, des œuvres barbares et un art grossier tout à fait

indigne de l'attention des beaux esprits. Ceux-ci, renfermés dans la

culture classique, charmés par la conversation polie, la tragédie et

l'oraison funèbre, oublient toutes les vieilles choses, l'histoire,

les mythes et les contes, comme l'idiome et les mœurs de nos pères.

Versailles, cité toute neuve, vers laquelle l'Europe entière regarde,

est comme le symbole du goût nouveau: on y jouit d'un si magnifique

spectacle que personne n'y pense plus guère à Paris, la _grand'ville_

du roi Henry, à la place Maubert, aux rues tortueuses peuplées de si

grands souvenirs. Quant à la pauvre province, si vivante chez les

vieux auteurs, on n'y va plus qu'en exil, on l'abandonne à ses

dialectes locaux, à ses patois campagnards, à ses légendes héroïques

et à ses fables de nourrices.

Il y eut du provincial en La Fontaine, dont la muse familière avait

ses vallons sacrés quelque part entre Reims et Château-Thierry: les

scènes de ses fables s'encadrent, non point entre les charmilles

architecturales de Versailles, mais dans les paysages modestes de

Champagne ou de Brie, dans les rues de village, les carrefours des

petites villes. Ici, le long des haies, il a rencontré, et peut-être

attendu, _légère_ et _court vêtue_, la bonne Perrette portant son pot

au lait; là, dans cet enclos, il a vu passer, au son des trompes, la

meute du seigneur du village chassant le lièvre, et Monsieur le Baron,

qui vient de manger les poulets et de lorgner la fille du manant,

écraser sans pitié chicorée et poireaux, oseille et laitue, orgueil du

pauvre hère. C'est au bord d'une rivière villageoise, peu profonde, où

l'eau rit au soleil, que se promène solennellement son héron, et

_certaine fille un peu trop fière_, qui fait fi des bons partis,

comme celui-ci des brochets et des carpes, a certainement son logis

tout près de cette rivière.

Voici, dans son échoppe qui coudoie l'hôtel d'un financier, le

savetier Grégoire, toujours en belle humeur; sur la place, le

charlatan et la ménagerie où maître Gille, _singe du pape en son

vivant_, arrivé de la veille _en trois bateaux_, émerveille la foule.

Là-haut, sur la colline, en plein midi, dans la poussière crayeuse, au

fond des ornières, chemine sur quatre roues grinçantes le coche de

Paris, escorté de ses voyageurs à pied, chantant, jurant ou priant.

Tout à l'heure, à la lisière de ce bois, les voleurs les

détrousseront. Sur ce point, une lettre du fabuliste montre, sous la

fable, une impression personnelle. Il se rendait en Limousin: dans son

carrosse, «point de moines, mais, en récompense, trois femmes, un

marchand qui ne disait mot, et un notaire qui chantait toujours et qui

chantait très mal». Le chemin devient détestable: «Tout ce que nous

étions d'hommes dans le carrosse, nous descendîmes, afin de soulager

les chevaux. Tant que le chemin dura, je ne parlai d'autre chose que

des commodités de la guerre: en effet, si elle produit des voleurs,

elle les occupe, ce qui est un grand bien pour tout le monde, et

particulièrement pour moi, qui crains naturellement de les

rencontrer. On dit que ce bois que nous cotoyâmes en fourmille: cela

n'est pas bien, il mériterait qu'on le brûlât.» Mais dans la vie de

province, insoucieuse et grasse, une pointe de sensualité chatouille

et réveille souvent les esprits qu'endormirait mortellement la

médiocrité monotone des choses. La Fontaine ne touchait point ce

chapitre avec le chanoine Maucroix: mais, pour sa femme, il n'avait

pas de ces secrets. C'est pour elle qu'il écrit sincèrement son

voyage. «Parmi les trois femmes il y avait une Poitevine qui se

qualifiait comtesse; elle paraissait jeune et de taille raisonnable,

témoignait avoir de l'esprit, déguisait son nom, et venait de plaider

en séparation contre son mari: toutes qualités de bon augure, et j'y

eusse trouvé matière de cajolerie si la beauté s'y fût rencontrée;

mais sans elle rien ne me touche.» Suivent alors toutes sortes de

confidences sur les filles de Châtellerault, de Poitiers et de Bellac,

et ce naïf aveu de ses rêves d'avenir: «Il y a d'heureuses vieillesses

à qui les plaisirs, l'amour et les grâces tiennent compagnie jusqu'au

bout: il n'y en a guère, mais il y en a.» Le contemplateur curieux des

aspects pittoresques et du ménage de la province, cet amateur des

petites aventures de l'amour et du hasard ne serait point complet,

s'il n'était paresseux. «Ce serait, dit-il avec un gros soupir, une

belle chose que de voyager, s'il ne se fallait point lever si matin.»

On le voit, bien des habitudes d'esprit et de goût rattachent La

Fontaine à la vieille France: mais ce ne sont encore là que les traits

extérieurs d'une physionomie morale, et comme les conditions

préliminaires de ce qu'il y eut en lui de profondément gaulois. C'est

par les _Fables_ beaucoup plus que par les _Contes_ eux-mêmes que se

manifeste sa parenté avec nos ancêtres littéraires. Le sel qu'il a

répandu à poignée dans ses _Contes_ est passablement gaulois, je

l'avoue; les moines fort éveillés qu'il y a dépeints sortent tout

gaillards des _Cent nouvelles nouvelles_ et du _Pantagruel_. Mais les

_Fables_, qu'il feint de traduire d'Esope ou de Phèdre, leurs

principaux personnages et leur moralité intime nous ramènent bien plus

près encore des sentiments, des jugements et des rêves du temps jadis.

Nous y retrouvons, condensée en de merveilleuses réductions, toute la

littérature des _fabliaux_, et l'œuvre maîtresse de cette

littérature, le grand _Roman de Renart_, et cette notion mille fois

proclamée par la satire française du moyen âge: «Petites gens et

pauvres gens, qui n'avez pas la force, ni peut-être le cœur, mais qui

peinez et pâtissez beaucoup tout le long de votre vie chétive,

bourgeois et manants, artisans et serfs, vous tous que l'on tourmente

et dont on se raille, vous qui demeurez tapis, l'œil au guet, au

fond du sillon, et que l'ombre de vos oreilles effraie quelquefois,

réjouissez-vous, mes amis, et entendez la _bonne nouvelle_. Vous

n'êtes ni des héros, ni des ascètes, ni de hauts seigneurs, ni des

saints. Toutes les grandes forces de ce monde vous manquent: la

puissance, la sagesse, l'audace, la richesse. Mais vous avez la ruse,

la patience, la prévoyance et la bonne humeur; vous savez attendre et

souffrir, vous pliez comme le roseau, sous la tempête; votre égoïsme

prudent tient en réserve mille artifices subtils pour ne rien

compromettre, pour dissimuler, mentir au besoin. Votre langue est

dorée, elle enchante vos maîtres, et vous savez l'art d'accuser le

voisin s'il est un sot, de faire crier _haro_ sur le baudet, de sauver

votre peau aux dépens de celle du loup. Vous n'êtes point de fiers

barons, mais de malins légistes, et vous humez l'huître au nez des

plaideurs. Dans ce grand combat pour la vie auquel la destinée vous

oblige, vous êtes incomparables pour éventer les stratagèmes de

l'ennemi et flairer le chat qui ne souffle mot sous son masque de

farine. Vous pouvez, il est vrai, perdre votre queue à la bataille,

mais qu'importe un ornement superflu? Le tout, ici-bas, est d'être

alerte, avisé, riche en ressources, d'échapper au chasseur; si l'on

est renard, de croquer les poules; si l'on est loup, pauvre gueux, au

fond des bois, dans la neige, d'être libre; si l'on est rat, dans un

bon fromage, de s'y engraisser, mais tout seul; si l'on est âne, avec

des reliques sur le dos, de respirer largement l'encens et de se

croire un dieu. Bienheureux les petits, armés de malice et légers de

scrupules: ils sont, en vérité, plus forts que les grands, que

l'orgueil aveugle: il n'est pas bien sûr qu'ils entrent tous au

royaume des cieux, mais, en attendant, ils font leur chemin en ce

monde, où la primauté revient toujours aux gens d'esprit. Telle est la

révélation que Renart, le héros de nos pères, manifesta par son

exemple, et dont Panurge fut le dernier prophète.»

C'est ainsi que la morale du moyen âge et l'éclat de rire gaulois

passèrent de l'antique fabliau aux fables du bonhomme. Ici, de même

que dans notre vieille satire, dominent l'ironie et la gaieté. La note

douloureuse est plus rare, mais elle y résonne parfois, et, dans ce

malheureux qui chemine, courbé sous son fagot, lentement, le long des

grands bois en deuil, puis qui tombe au bord du sentier, et repasse

dans sa pensée les amertumes de la vie:

Point de pain quelquefois, et jamais de repos:

Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier et la corvée,

apparaît un instant la misère des vieux âges, de tous les temps,

l'éternelle misère humaine.

La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire · 第 19 / 47 题