D'ailleurs, des livres nouveaux, des idées nouvelles n'étaient pas le
remède propre de la folie de don Quichotte. En lui, ce n'est pas la
raison même qui est atteinte le plus profondément. Elle n'est malade
que par contre-coup. Ni le sophisme, ni l'ironie, ni le mensonge ne
l'ont gâtée. Jamais il n'a essayé de justifier une action vile par un
raisonnement faux. C'est pourquoi le cœur est intact en ses parties
les meilleures. Le chevalier est demeuré bon, courtois, loyal,
héroïque. Sa conscience était droite, sa parole fut, jusqu'à la fin,
comme son épée, d'un vrai gentilhomme. Et cependant, c'est bien au
cœur qu'est le siège du mal. C'est par l'excès de l'enthousiasme et
l'essor immodéré des passions généreuses que don Quichotte s'est
perdu. Quelques siècles plus tôt, au temps des preux, il eût paru à
sa place, parmi les pairs de Roland, sous la bannière du Cid; mais il
est venu trop tard, en un âge vieilli, paladin suranné que les sages
tournent en dérision. Si les empereurs légendaires qui dorment au fond
des cavernes, sur les hautes montagnes, si Charlemagne et Barberousse,
se redressant tout à coup, descendaient, avec leurs armures rongées
par la rouille, dans les plaines et dans les villes, ils ne
donneraient pas un spectacle plus étrange. Quand les dieux sont morts,
les gens avisés soufflent gaiement sur la dernière lampe du
sanctuaire, et il faut avoir l'âme bien enfantine et bien grande pour
essayer de la rallumer.
Tel avait été, pour son malheur, Michel Cervantes, et, dans le
personnage de don Quichotte, il a mis le sentiment mélancolique de sa
propre vie. Son roman, commencé dans une prison, terminé dans un logis
d'aventure, a le charme triste d'une confession: un lien douloureux y
unit les rêves et les déboires du héros aux espérances et aux
désillusions de l'auteur. Cervantes traîna toute sa vie le fardeau
d'une longue misère. Aucune des choses qu'il entreprit ne réussit, et
les entreprises de l'Espagne ou de la chrétienté auxquelles il prit
part allègrement tournèrent pour lui d'une façon plus ou moins
lamentable. Véritable chevalier errant, il servit son pays sur terre
et sur mer en Italie, à Tunis, en Portugal, aux Açores; il assista,
dans les eaux de Lépante, au suprême effort de l'Europe contre
l'islamisme. Deux coups de feu dans la poitrine, la main gauche
brisée, sept mois de fièvre dans les hôpitaux de Sicile, quatre années
de captivité aux bagnes d'Alger, des procès, un peu de prison de temps
en temps, la pauvreté toujours, la demi-domesticité de l'homme de
lettres attaché à la clientèle des grands personnages, la course
haletante du poète dramatique en quête d'un théâtre et du petit
fonctionnaire au service du fisc; enfin l'effronté plagiat et les
injures d'Avellaneda qui osa continuer le _Don Quichotte_, tel fut
ici-bas le lot de Cervantes. Certes, il eût eu le droit d'imaginer un
Hamlet espagnol dont l'histoire eût témoigné d'une façon amère de la
vanité du génie, du courage et de la bonté, toujours trahis par la
malice des hommes, l'insolence de la fortune et la médiocrité de la
vie. Mais il y avait, dans cette âme méridionale, trop de bonne grâce
et de douceur, et peut-être aussi cette idée qu'après tout, l'idéal
étant une joie très noble, les fous ont dès ce monde une part au
royaume de Dieu. C'est pourquoi il faut avoir l'oreille assez fine
pour reconnaître, à travers le franc éclat de rire du _Don Quichotte_,
le cri tragique du malheureux grand écrivain.
Ici, en effet, domine la comédie, parce que la passion touchante du
chevalier pour l'héroïsme ne se peut manifester que par des chimères
ou des actes ridicules. Il plane à une telle hauteur au-dessus des
réalités de la vie qu'il ne les aperçoit plus, sinon transfigurées par
un mirage éblouissant. S'il aborde de front les choses, il s'y heurte
avec une telle maladresse que, du choc, il tombe piteusement, et nous
rions de la culbute; s'il se mêle à la vie des autres hommes, à leurs
plaisirs ou à leurs peines, c'est toujours à contre-temps, et nous
rions encore. Lui seul est profondément sérieux et convaincu. Il
marche, avec une allure magnifique, le front perdu dans les nuages:
moulins à vent et moulins à foulons, troupeaux de moutons ou de
flagellants, hôtelleries campagnardes, châteaux de grands seigneurs,
muletiers égrillards, vénérables duègnes, espiègles caméristes,
relaveuses de vaisselle, renouvellent ou exaspèrent l'idée fixe du
chevalier: au violent soleil d'Espagne, dans le désert poussiéreux,
dans la campagne blanche et morne, au fond des gorges horribles de la
Sierra Moréna, il passe tout droit, avec la sérénité d'un poète: la
nuit, toujours debout et chargé de ses vieilles armes, il veille et
songe encore, et, tandis que Sancho ronfle entre Rossinante et le
grison immobiles, pensif et tout pâle sous un rayon de lune, il
écoute comme en extase le bruissement infini de la nature. S'il
rencontre sur sa route les amours violentes ou les passions naïves de
Cardénio et de Lucinde, de don Fernand et de Dorothée, de Claire et de
don Louis, l'émotion qu'il en reçoit rallume encore les fantaisies de
son cerveau. Il ne s'éveille qu'à la suite de la plus humiliante de
ses aventures: battu en combat singulier, condamné par son serment
chevaleresque à une longue inaction, il ouvre enfin les yeux,
reconnaît sa folie et retombe d'une chute si lourde du ciel sur la
terre que ce jour est le dernier de sa vie. Il meurt le cœur brisé,
car il a perdu tout à coup les deux plus grandes forces de l'âme, la
foi et l'amour. Il n'a pas le courage de recommencer une vie nouvelle.
Il ne saurait survivre aux glorieux fantômes qui l'ont consolé de tant
de misères. Tant qu'il a cru en eux, il a accueilli les coups de bâton
avec la résignation d'un amant ou d'un martyr; maintenant qu'il sait
que peiner et lutter pour le relèvement du droit et l'exaltation de la
justice, c'est ferrailler contre de simples moulins à vent, il n'a
plus qu'à faire sa dernière sortie du côté de l'autre monde. Paix à
votre mémoire, chevalier de la Triste-Figure! Vous avez été vaincu.
C'est la destinée des grandes âmes et des grandes causes. Mais vous
nous avez bien amusés, et, pour le bon sang que nous vous devons,
nous vous pleurerons éternellement!