II

D'ailleurs, des livres nouveaux, des idées nouvelles n'étaient pas le

remède propre de la folie de don Quichotte. En lui, ce n'est pas la

raison même qui est atteinte le plus profondément. Elle n'est malade

que par contre-coup. Ni le sophisme, ni l'ironie, ni le mensonge ne

l'ont gâtée. Jamais il n'a essayé de justifier une action vile par un

raisonnement faux. C'est pourquoi le cœur est intact en ses parties

les meilleures. Le chevalier est demeuré bon, courtois, loyal,

héroïque. Sa conscience était droite, sa parole fut, jusqu'à la fin,

comme son épée, d'un vrai gentilhomme. Et cependant, c'est bien au

cœur qu'est le siège du mal. C'est par l'excès de l'enthousiasme et

l'essor immodéré des passions généreuses que don Quichotte s'est

perdu. Quelques siècles plus tôt, au temps des preux, il eût paru à

sa place, parmi les pairs de Roland, sous la bannière du Cid; mais il

est venu trop tard, en un âge vieilli, paladin suranné que les sages

tournent en dérision. Si les empereurs légendaires qui dorment au fond

des cavernes, sur les hautes montagnes, si Charlemagne et Barberousse,

se redressant tout à coup, descendaient, avec leurs armures rongées

par la rouille, dans les plaines et dans les villes, ils ne

donneraient pas un spectacle plus étrange. Quand les dieux sont morts,

les gens avisés soufflent gaiement sur la dernière lampe du

sanctuaire, et il faut avoir l'âme bien enfantine et bien grande pour

essayer de la rallumer.

Tel avait été, pour son malheur, Michel Cervantes, et, dans le

personnage de don Quichotte, il a mis le sentiment mélancolique de sa

propre vie. Son roman, commencé dans une prison, terminé dans un logis

d'aventure, a le charme triste d'une confession: un lien douloureux y

unit les rêves et les déboires du héros aux espérances et aux

désillusions de l'auteur. Cervantes traîna toute sa vie le fardeau

d'une longue misère. Aucune des choses qu'il entreprit ne réussit, et

les entreprises de l'Espagne ou de la chrétienté auxquelles il prit

part allègrement tournèrent pour lui d'une façon plus ou moins

lamentable. Véritable chevalier errant, il servit son pays sur terre

et sur mer en Italie, à Tunis, en Portugal, aux Açores; il assista,

dans les eaux de Lépante, au suprême effort de l'Europe contre

l'islamisme. Deux coups de feu dans la poitrine, la main gauche

brisée, sept mois de fièvre dans les hôpitaux de Sicile, quatre années

de captivité aux bagnes d'Alger, des procès, un peu de prison de temps

en temps, la pauvreté toujours, la demi-domesticité de l'homme de

lettres attaché à la clientèle des grands personnages, la course

haletante du poète dramatique en quête d'un théâtre et du petit

fonctionnaire au service du fisc; enfin l'effronté plagiat et les

injures d'Avellaneda qui osa continuer le _Don Quichotte_, tel fut

ici-bas le lot de Cervantes. Certes, il eût eu le droit d'imaginer un

Hamlet espagnol dont l'histoire eût témoigné d'une façon amère de la

vanité du génie, du courage et de la bonté, toujours trahis par la

malice des hommes, l'insolence de la fortune et la médiocrité de la

vie. Mais il y avait, dans cette âme méridionale, trop de bonne grâce

et de douceur, et peut-être aussi cette idée qu'après tout, l'idéal

étant une joie très noble, les fous ont dès ce monde une part au

royaume de Dieu. C'est pourquoi il faut avoir l'oreille assez fine

pour reconnaître, à travers le franc éclat de rire du _Don Quichotte_,

le cri tragique du malheureux grand écrivain.

Ici, en effet, domine la comédie, parce que la passion touchante du

chevalier pour l'héroïsme ne se peut manifester que par des chimères

ou des actes ridicules. Il plane à une telle hauteur au-dessus des

réalités de la vie qu'il ne les aperçoit plus, sinon transfigurées par

un mirage éblouissant. S'il aborde de front les choses, il s'y heurte

avec une telle maladresse que, du choc, il tombe piteusement, et nous

rions de la culbute; s'il se mêle à la vie des autres hommes, à leurs

plaisirs ou à leurs peines, c'est toujours à contre-temps, et nous

rions encore. Lui seul est profondément sérieux et convaincu. Il

marche, avec une allure magnifique, le front perdu dans les nuages:

moulins à vent et moulins à foulons, troupeaux de moutons ou de

flagellants, hôtelleries campagnardes, châteaux de grands seigneurs,

muletiers égrillards, vénérables duègnes, espiègles caméristes,

relaveuses de vaisselle, renouvellent ou exaspèrent l'idée fixe du

chevalier: au violent soleil d'Espagne, dans le désert poussiéreux,

dans la campagne blanche et morne, au fond des gorges horribles de la

Sierra Moréna, il passe tout droit, avec la sérénité d'un poète: la

nuit, toujours debout et chargé de ses vieilles armes, il veille et

songe encore, et, tandis que Sancho ronfle entre Rossinante et le

grison immobiles, pensif et tout pâle sous un rayon de lune, il

écoute comme en extase le bruissement infini de la nature. S'il

rencontre sur sa route les amours violentes ou les passions naïves de

Cardénio et de Lucinde, de don Fernand et de Dorothée, de Claire et de

don Louis, l'émotion qu'il en reçoit rallume encore les fantaisies de

son cerveau. Il ne s'éveille qu'à la suite de la plus humiliante de

ses aventures: battu en combat singulier, condamné par son serment

chevaleresque à une longue inaction, il ouvre enfin les yeux,

reconnaît sa folie et retombe d'une chute si lourde du ciel sur la

terre que ce jour est le dernier de sa vie. Il meurt le cœur brisé,

car il a perdu tout à coup les deux plus grandes forces de l'âme, la

foi et l'amour. Il n'a pas le courage de recommencer une vie nouvelle.

Il ne saurait survivre aux glorieux fantômes qui l'ont consolé de tant

de misères. Tant qu'il a cru en eux, il a accueilli les coups de bâton

avec la résignation d'un amant ou d'un martyr; maintenant qu'il sait

que peiner et lutter pour le relèvement du droit et l'exaltation de la

justice, c'est ferrailler contre de simples moulins à vent, il n'a

plus qu'à faire sa dernière sortie du côté de l'autre monde. Paix à

votre mémoire, chevalier de la Triste-Figure! Vous avez été vaincu.

C'est la destinée des grandes âmes et des grandes causes. Mais vous

nous avez bien amusés, et, pour le bon sang que nous vous devons,

nous vous pleurerons éternellement!

La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire · 第 16 / 47 题