III

Les lecteurs qui ne sont pas doués du tempérament chevaleresque ont

parfois un faible pour Sancho Pança, et le préfèrent à don Quichotte

lui-même. Plus d'un moraliste affirme que Sancho représente le sens

commun en face de la pure déraison, la prose opposée à la poésie. Sans

doute, l'écuyer distingue clairement entre un troupeau de moutons et

une armée en marche; il aime mieux être arrêté sur son chemin par une

valise pleine d'écus que par une volée de bois vert; enfin, quand il

se donne le fouet, afin de désenchanter le cher maître, ce n'est point

le cuir même des Pança, mais l'écorce d'un robuste chêne qu'il frappe

avec l'entrain d'un franc casuiste, compatriote de saint Ignace.

J'accorde qu'il ne prend pas en général la vie par son côté héroïque,

très semblable en cela aux gens raisonnables à l'excès: il est

poltron, égoïste, paresseux, menteur et gourmand. Brave cœur

toutefois, patient, résigné, fidèle et aimant à la manière d'un vieux

chien de berger. Mais, avouons-le, il est fou, lui aussi, par

contagion, fou à lier quelquefois, car certaines extravagances de

l'écuyer ne sont pas moins fortes que celles de son seigneur. Il a

beau voir et toucher chaque jour les folies de don Quichotte et en

recevoir le contre-coup fâcheux sur les épaules ou ailleurs, il

s'entête dans sa chimère aussi obstinément que l'hidalgo dans la

sienne. Ce rustre a la maladie des grandeurs; par ambition, afin

d'obtenir l'île qui lui a été promise, il accepte toutes les

mésaventures, comme fait don Quichotte, par amour de la gloire; qu'on

le berne sur une couverture, qu'on le bâtonne, qu'on lui vole son âne,

il fera bon visage à la fortune, tout en caressant son propre rêve.

Et, s'il n'était pas encore plus fou que sensé, le roman de Cervantes

eût tourné court. D'abord, un écuyer, c'est-à-dire un interlocuteur,

était nécessaire au chevalier. Seul, et s'abandonnant au lyrisme de

ses longs monologues, don Quichotte fût devenu assez vite ennuyeux.

Remarquez que la première sortie est bientôt terminée. C'est un lever

de rideau où le héros n'a presque rien à nous dire. Il s'y montre dans

toute son originalité maladive; mais l'isolement même où il se meut

l'oblige à une perpétuelle et monotone divagation. L'attention du

lecteur serait lasse au bout de quelques chapitres. La vraie comédie

ne commence donc que par l'entrée en scène de Sancho. En effet, le

caractère de chacun des deux personnages n'a toute sa valeur et sa

complexité qu'opposé à celui de son compère. Chaque fois que don

Quichotte bat la campagne, Sancho, tout à coup dégrisé, parle et

prêche comme l'un des sept Sages, et, quand l'écuyer ne dit ou ne fait

plus que des sottises, le chevalier raisonne d'une façon parfaite. La

démence de l'un se mesure toujours à l'aide du bon sens ou de l'esprit

de l'autre. C'est pourquoi ces deux visionnaires sont comiques au plus

haut degré. L'un, qui est la dupe naïve de l'autre, lui fait sans

cesse la morale des pères de famille, et le galant homme qui le

premier a embrouillé la cervelle de son valet s'efforce de lui

redresser l'entendement et de lui ennoblir le cœur. Ironie

excellente, qui n'a rien de forcé, car elle répond aux contradictions

intimes de la vie humaine; conflit toujours et partout renouvelé, et

plus apparent peut-être que réel, de l'ange et de la bête. Seulement,

comme nous avons la prétention de n'être ni celle-ci ni celui-là, nous

rions tout aussi volontiers des déconvenues de l'ange que des misères

de la bête.

Certes Sancho méritait bien de jouer un instant le premier rôle dans

le drame héroï-comique de Cervantes. Chose curieuse! c'est au moment

même où le rêve se réalise pour lui qu'il s'en dégoûte à tout jamais,

comme si le bonheur n'était qu'affaire d'imagination et

s'évanouissait dès qu'on croit en jouir. On sait qu'il fut pendant

sept grands jours chef d'État, président d'une république qui n'était

que provisoire, une petite ville de terre ferme qu'il prenait pour une

île et où il fut abreuvé d'amertumes. Il y fit tout le bien possible,

ne pendit personne, rendit la justice aussi paternellement que saint

Louis, aussi finement que Salomon, et faillit mourir de faim dans le

palais même de sa seigneurie. Il entre dans sa capitale au son des

fanfares: les magistrats lui présentent les clefs de la ville et le

populaire crie vivat sur son passage. Dès le premier jour, un homme

néfaste, son médecin, empoisonne toutes ses joies, l'empêche de boire

et de manger à sa guise, et voilà l'île en proie au dangereux régime

d'un gouvernement de mauvaise humeur. Sancho s'assombrit: il veut tout

réformer à la fois, il promulgue des statuts et des pragmatiques, il

glisse sur la pente du pouvoir personnel. Évidemment, il tombera

bientôt. Il fait des rondes de nuit qui inquiètent les amoureux:

entouré de son conseil de cabinet, y compris le maudit médecin, à la

lueur d'une lanterne, il dévisage de trop près une fillette déguisée

en page. Cette police excessive mécontente la jeunesse qui passe tout

entière au parti de l'opposition. Or, la septième nuit de son

gouvernement, Sancho fut réveillé par le tocsin, les tambours et les

clameurs de la foule: c'était une révolte, pour ne point dire une

révolution. On lui crie aux armes. Il invite ses partisans à quérir

très vite don Quichotte, pour qui les armes n'ont pas de secret. Ses

gens lui répondent qu'étant gouverneur il commande l'armée et doit

marcher à l'ennemi. On l'incruste donc entre deux gros boucliers

reliés par une corde, où il se trouve plus empêché qu'une tortue

couchée sur le dos. Il tombe et passe une nuit horrible: l'île entière

piétine sur le chef de l'État. Jamais l'autorité politique ne fut plus

cruellement avilie. Le matin venu, il s'évanouit entre les bras de ses

serviteurs, puis, tranquillement, magnanimement, quoique vainqueur de

la sédition, il abdique. Il descend à l'écurie, embrasse en pleurant

son âne, le cher grison des heureux et des mauvais jours, le bâte et

le bride de ses propres mains, monte en selle, dit adieu à ses

derniers fidèles, prononce quelques paroles profondes sur le néant de

l'ambition et de la puissance, puis s'en va au petit pas, tout seul,

n'emportant de ses grandeurs qu'une poignée d'orge, un morceau de

fromage et une croûte de pain. _Et nunc, reges, intelligite!_

Tel est le livre le plus universellement aimé, le plus européen de

tous les romans, que Cervantes a pu inventer, malgré ses ennuis. Nos

pères ont fêté le _Don Quichotte_, vingt ans avant le _Cid_, dans

cette même traduction qui, longtemps oubliée, reparaît à la lumière.

On estimera peut-être que la langue en laquelle elle est écrite

justifiait la réimpression qui nous rend en quelque sorte une

intéressante relique de la vieille littérature française.

La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire · 第 17 / 47 题