Vous le voyez, Salimbene et sa chronique sont une relique bien
vénérable du passé. Ils n'engendrent point la mélancolie, ce qui est
bon; mais, ce qui vaut mieux encore, ils inspirent de sérieuses
réflexions ou confirment de graves idées historiques. Chacune des
pages de ce livre montre que la liberté d'invention déployée par les
Italiens du XIIIe siècle dans l'œuvre de la Commune, dans
l'organisation des franchises politiques et sociales, fut tout aussi
grande, aussi féconde, à la même époque, dans l'ordre des faits
religieux. La conscience libre dans la cité libre, telle fut alors la
formule de la civilisation italienne. Certes, l'apostolat même de
saint François et ses résultats immédiats témoignaient déjà, d'une
façon éclatante, de cette vérité. Mais ici, de l'exquise poésie de la
légende sortait peut-être un sentiment trop idéal de la réalité
historique. L'odeur suave des _Fioretti_, telle qu'une vapeur
d'encens, nous trouble les sens et nous donne une illusion
paradisiaque. Le moinillon de Parme, si familier, qui raconte avec
candeur tout ce qu'il a entendu, tout ce qu'il a vu, dissipe quelque
peu l'enchantement et nous apprend que, dans l'ordre séraphique, tous
n'étaient pas des séraphins. On ne connaît pas assez une société
religieuse si l'on n'en visite que les sanctuaires, si l'on n'en
contemple que les fondateurs; il importe aussi de fouiller les grands
et les petits recoins, la sacristie, le cloître, le réfectoire et les
cellules, et de prêter l'oreille aux pieux propos, aux confidences,
aux joyeusetés des plus humbles moines. Pour cet office, Salimbene est
un guide incomparable; on ne fait pas de meilleure grâce aux étrangers
les honneurs de son couvent.
Ce livre a un mérite encore: il confirme une vue qui est absolument
nécessaire si l'on veut bien comprendre le génie religieux de l'Italie
entre les temps de Joachim et de saint François et le concile de
Trente. Dans cette vieille religion italienne, fondée sur la liberté
et vivifiée par l'amour, une notion a manqué, celle de la Vallée de
larmes, l'idée que cette vie est un pèlerinage douloureux, que l'on
poursuit en pleurant, où il convient de déchirer ses mains et ses
genoux à toutes les ronces du sentier. Ils crurent, au contraire, que
cette vie est bonne, que la nature est bienfaisante, que la joie est
permise, que le plaisir n'est pas défendu. Saint François, dans sa
Règle, prescrit comme vertus excellentes la bonne humeur et
l'allégresse: «_Ostendant se gaudentes in Domino, hilares, et
convenienter gratiosos_.» Une telle disposition, favorable déjà à la
santé morale du fidèle, est en outre une grande force pour l'œuvre
générale de la civilisation. Elle attache le chrétien aux réalités et
aux charmes de la vie, lui fait aimer la cité terrestre, le détourne
de l'isolement mystique. Il ne faut pas juger du christianisme italien
d'après des visionnaires lugubres, tels que Dante et Savonarole, qui
ont été des exceptions. L'Italie vraie, celle de Frà Angelico comme
celle de Pétrarque, l'Italie de sainte Catherine de Sienne, du pape
Pie II, de Raphaël, a vécu de sérénité, a fui la tristesse. Elle
semble avoir ajouté une béatitude au Sermon sur la montagne: _Beati
qui rident_. Mais le jour où l'Église menacée, chancelante, s'est
repliée sur elle-même, s'est défendue pour ne point périr et a fait
revenir impérieusement la chrétienté à la discipline austère et à la
rigueur dogmatique, ce jour-là l'Italie a perdu la moitié de son âme.
LE ROMAN
DE
DON QUICHOTTE
Le _Don Quichotte_ est peut-être, de tous les ouvrages étrangers, le
plus populaire parmi nous. Il l'a été dès la fin de la vie de
Cervantes. La première partie de la traduction, rééditée par la
librairie Jouaust, est de 1614. Le grand écrivain languissait alors
tristement dans une petite ferme, près de Madrid. La seconde est de
1618, deux années après sa mort. La France du XVIIe siècle a donc lu
ce texte qui rappelle singulièrement par sa souplesse sinueuse, sa
grâce naïve et son tour latin, la langue de Descartes. Et c'est
justement parce que le français de cette époque était comme une
transposition fidèle de la langue latine, que notre traduction se
moule avec une étonnante facilité sur le castillan de Cervantes. On
sait que, de tous les idiomes romans, l'espagnol est demeuré le plus
proche de la source latine. Je ne crois pas que ni la version, très
scrupuleuse mais un peu dure, de M. Viardot, ni celle de M. Biart, si
spirituelle et d'allure si française, serrent d'aussi près l'original.
L'ouvrage espagnol nous est ainsi rendu avec une bonne foi exquise, en
un texte où l'on croirait lire quelque roman d'aventure du temps de
Louis XIII.
Les grandes œuvres des littératures étrangères, la _Divine Comédie_,
le _Roland furieux_, les drames de Shakespeare, n'entrent guère que
dans les bibliothèques des purs lettrés. Mais l'histoire du bon
chevalier de la Manche fait la joie de tous les lecteurs, des jeunes
et des vieux, des simples et des doctes. Plus encore que les romans de
Walter Scott, elle est le livre de la quinzième année; puis, après
avoir égayé les plus belles heures de l'adolescence, elle charme
encore la maturité et l'automne de la vie; il est toujours doux d'y
revenir, d'y ranimer la flamme de l'enthousiasme, d'y chercher, pour
les mécomptes de l'espérance, de riantes consolations. C'est un livre
de chevet, comme Horace, comme Montaigne, plus cher même que ces deux
écrivains aux âmes généreuses. Car enfin, il donne le spectacle du
devoir, même chimérique, embrassé et accompli, à travers les risées
des sages, jusqu'au sacrifice; le tableau d'un rêve sublime que ne
dissipent point les leçons de la réalité, et qui ne s'évanouit qu'à
l'heure de la mort.
Il y a donc, dans le _Don Quichotte_, comme une philosophie du cœur
humain qui fait de ce roman le patrimoine de tous les peuples
civilisés. Mais c'est aussi une œuvre nationale, qui marque, dans la
littérature espagnole, une date plus importante, un pamphlet de haute
critique, écrit à l'heure où l'Espagne, tardivement sortie du moyen
âge, se livrait enfin à la Renaissance, à l'Italie. Il convient
d'abord d'élucider ce point d'histoire littéraire; nous estimerons
mieux ensuite ce que Cervantes a su ajouter au roman satirique qui
semblait seulement conçu pour l'intérêt de l'heure présente, à savoir
une tragédie et une comédie éternelles.
I
L'Espagne avait été, au moyen âge, la plus naturellement chevaleresque
des nations chrétiennes. Tandis que les autres peuples de l'Occident
portaient la croix en Terre Sainte, sur le Bosphore, ou en Égypte,
elle poursuivait sur son propre sol une croisade de sept cents ans,
et, délaissée du reste de l'Europe, privée de ses plus riches
provinces, luttait contre une race fanatique et savante, fière de sa
noblesse religieuse et de sa civilisation raffinée. Les docteurs
arabes de Tolède et de Cordoue, les continuateurs d'Averroès, dont les
doctrines troublaient toute la chrétienté, devaient mépriser
souverainement ces bandes de montagnards qui se ruaient sur la
_Huerta_ de Valence, brûlaient les bois de citronniers et dérangeaient
avec brutalité les commentateurs d'Aristote. Mais ces barbares
croyaient que le Ciel combattait pour leur cause. Saint Jacques le
Tueur de Maures, qui avait apporté l'Évangile à l'Espagne,
apparaissait souvent à la tête de leur cavalerie, et la mort
chevauchait à la droite de l'apôtre. Le Cid Campéador, mort depuis
plusieurs jours, soutenu par ses compagnons sur son coursier, gagnait
encore une bataille. Saint Jacques et le Cid furent les premiers
chevaliers populaires de l'Espagne. Mais leur légende ne rassasiait
pas l'imagination de ce peuple qui se débattait dans une guerre sans
merci. Ils se souvinrent de Charlemagne, le roi des Francs, l'Empereur
miraculeux, «à la barbe fleurie», vieux de deux cents ans, dont les
chevaliers avaient accompli, aux défilés des Pyrénées, des merveilles
de bravoure. Par la brèche de Roncevaux, les épopées de France
entrèrent en Espagne. Au XIIIe siècle, dans la _Cronica general_
d'Alphonse X et la _Chronica Hispaniæ_ de Rodrigue de Tolède, notre
Roland reparaissait, avec sa grande histoire retouchée, altérée par
l'invention castillane. L'_Historia de l'Emperador Carlomagno_
enchantait les esprits au même titre que le roman du Cid. Les chansons
de geste françaises, et le cycle d'Artus, le magicien Merlin, les
Douze Pairs, l'archevêque Turpin, Lancelot, le saint Graal,
enrichirent à l'envi la littérature chevaleresque de l'Espagne: les
pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle apportaient sous leur manteau
nos récits épiques et les fables de la Table-Ronde, que les croisés
faisaient connaître à la même heure en Orient et à Athènes, et que
copiaient l'Angleterre de Richard Cœur-de-Lion, l'Allemagne de
Barberousse, l'Italie des _Reali di Francia_. En Espagne, comme
ailleurs, les premières chansons françaises, remplies par la légende
carolingienne, d'une trame si simple, et qui laissaient peu de place à
la peinture des passions tendres, durent partager de bonne heure leur
fortune avec le roman d'aventures, le roman fantastique et amoureux
sorti du mythe de la Table-Ronde. L'héroïque _Chanson de Roland_ et
les œuvres de la même famille parurent vite monotones en face de la
nouvelle tradition romanesque, d'origine bretonne, plus favorable à la
passion, à la volupté et au rêve. Cette race délicate des Celtes
bretons qui, sur les bords d'une mer mélancolique, aspirait aux
régions lointaines, indéfinies, aux terres idéales, accessibles
seulement aux saints, aux enchanteurs et aux preux, avait donné à
l'Europe mille touchantes imaginations, que l'Europe n'entendit qu'à
moitié, où elle chercha peu à peu un divertissement plutôt qu'un motif
d'édification et d'enthousiasme, et que bientôt elle modifia
profondément. Les Français du Nord, d'esprit si alerte, les
Provençaux, les Italiens, les Espagnols, afin de contenter leur
curiosité enfantine, demandèrent beaucoup à ces vieux contes bretons:
des miracles, des coups d'épée, des tournois, des géants et des nains,
des sorciers et des fées, surtout des scènes d'amour. L'amour, pour le
moyen âge, était presque une vertu cardinale. Quelques-uns, comme
Amadis, en pâtissaient longuement, en silence, puis en mouraient.
Tristan et la blonde Iseult, brûlés par un philtre d'amour,
languissaient et mouraient. Mais vivre était aussi chose excellente;
la jouissance et la joie avaient leurs bons moments après la
mysticité. La veine sensuelle des fabliaux, la veine gauloise passa
largement à travers les romans d'aventures. On finit par s'amuser fort
à la cour du roi Artus. Des vivacités dignes du Décaméron se
multipliaient dans les histoires chevaleresques. En vain l'Église
protestait et recommandait l'austère chanson de geste: les héros
carolingiens eux-mêmes, Roland par exemple, entraient gaiement dans le
cycle de la féerie et de la galanterie. Et la galanterie l'emportait
bientôt sur la pure chevalerie. Roland, peu soucieux du péril de
Charlemagne et de la détresse de Paris qu'assiègent les païens, court
le monde, cherchant sa maîtresse; mais Angélique s'était abandonnée au
beau Médor, le page sarrasin. La poésie des vieux âges se fondait dans
le songe voluptueux qui berça la Renaissance italienne.
Revenons à l'Espagne. Ce fut seulement à la fin du XVe siècle et dans
le cours du XVIe que s'épanouit chez elle la plus riche floraison du
roman chevaleresque. Jusque-là, elle avait eu trop peu de loisir pour
goûter les plaisirs de l'imagination: elle avait imité et traduit
plutôt qu'inventé. Mais, les Arabes une fois chassés, elle renouvela
pour elle-même la fête poétique dont les autres nations commençaient à
se lasser et qui allait finir en Italie par la grâce ironique de
l'Arioste et les bouffonneries de l'_Orlandino_. Un peu plus tard
encore, la veine romanesque est si complètement épuisée chez les
Italiens que le Tasse revient sans hésiter aux traditions historiques
de la croisade. Mais, en Espagne, entre Ferdinand le Catholique et
Philippe II, et jusqu'à la veille même du _Don Quichotte_,
l'invention chevaleresque est dans son plein. Toute une littérature
éclate au soleil, médiocrement nationale, presque tous les personnages
venant du dehors et de loin, la fée Mélusine, le prophète Merlin, la
légende du saint Graal; puis Josué, David, Hector, Alexandre, Jules
César, confondus dans les mêmes chroniques, pêle-même avec Artus,
Charlemagne et Godefroy de Bouillon, Vespasien, Du Guesclin, Robert le
Diable, Lancelot du Lac, Flore et Blanchefleur; enfin, se détachant de
cette foule, les deux lignées, prolongées jusqu'à la fin du XVIe
siècle, d'Amadis de Gaule et de son frère Florestan, d'une part, de
don Palmérin d'Oliva, de l'autre. Mais Amadis était Français
d'origine. Nous avons l'_Amadas_ français qui faisait partie, en 1265,
des livres d'un chanoine de Langres et qui développait peut-être un
très vieux roman maintenant perdu: le traducteur de l'_Amadis_
espagnol, Herberay des Essarts, prétend qu'il en avait trouvé
«quelques restes écrits à la main en langage picard».
Malheureusement, plus d'un grain d'extravagance se mêlait à cette
littérature chevaleresque. Les antiquités juive, grecque et romaine,
l'Orient, l'Occident, Jérusalem, Constantinople et Rome s'y
rapprochaient par trop naïvement; l'histoire, la géographie, la
raison y étaient trop violentées. Dans le roman du _Chevalier
Marsindo_, on voyait le chevalier de l'Épine défier, à la tête d'un
pont, près de Constantinople, en l'honneur de sa maîtresse, tous les
paladins de Grèce et de mille autres lieux, démonter et vaincre
Garfir, roi de Thessalie, et Pirio, roi d'Argos. Les romans de
_Montésinos_ et le _Fierabras_ brouillent ensemble sans aucun
discernement, plusieurs chansons françaises, tout cela, dans un temps
de critique, de raisonnement et de politique, le temps de Christophe
Colomb et de Charles-Quint. Ces excès d'invention avaient convenu au
moyen âge, qui vécut de merveilleux, et, sans cesse déçu par la
réalité, se consola par le miracle. Mais la Renaissance, qui rendit à
l'Europe le sens de la critique, fut funeste aux légendes. Tout éprise
d'antiquité classique et de paganisme, elle ne retint plus les
traditions chevaleresques que pour s'en égayer: Pulci, Boiardo et
l'Arioste accumulèrent, avec un esprit infini, d'amusantes absurdités,
puisées à pleines mains, de droite de gauche, dans la littérature
antérieure. Mais leurs œuvres élégantes ne s'adressaient qu'aux
lecteurs délicats; en Espagne, elles ne pouvaient supplanter le vieux
roman. Les nobles castillans, qui avaient reçu en Lombardie et dans la
vice-royauté de Naples la culture italienne, et les premiers lettrés
de la Renaissance espagnole qui se formaient à l'école des humanistes
de l'Occident, accueillirent avec ardeur cette interprétation
sceptique des fables chevaleresques. Mais le peuple ne pouvait en
savourer l'ironie. C'est ainsi qu'entre les lecteurs ignorants et
crédules des contes de nourrices et les beaux esprits de Madrid et de
Salamanque se posa, au temps de Philippe II, comme une question des
romantiques et des classiques, du moyen âge et du goût moderne.
Alors apparut le manifeste littéraire de la première partie du _Don
Quichotte_. Dès le premier chapitre, la portée de l'ouvrage se montre
d'une façon générale. Il ne s'agit plus seulement ici, comme dans
l'_Orlando Furioso_, de divertir le lecteur par des merveilles
poussées jusqu'à la folie, mais de faire toucher du doigt la folie du
malheureux que ces merveilles ont troublé, et, par la trivialité des
aventures, de tuer le rêve de l'aventurier. Deux épisodes fort
importants, l'exécution sommaire de la bibliothèque du chevalier et la
conversation du chanoine et du curé escortant la cage du héros
enchanté; plus loin enfin, dans la seconde partie, la conversation
dans l'hôtellerie interrompue par le massacre des outres de vin,
permettent de dégager du roman la critique de Cervantes sur la
littérature populaire de son pays. A la dernière page du livre,
l'écrivain fait dire à bon droit à sa propre plume, au moment où il la
dépose pour toujours: «Les extravagantes histoires de chevalerie,
frappées à mort par celle de mon _Don Quichotte_, trébuchent déjà et
vont tomber tout à fait sans aucun doute.» Il pouvait montrer la
grande foule des romans chevaleresques se heurtant à la tombe de don
Quichotte et s'écroulant comme une ruine. Mais on jugerait mal
Cervantes si on lui imputait, à l'égard du moyen âge tout entier, des
légendes, des poèmes et des récits de jadis, un mépris sans mesure.
Dans tout conflit entre la foi et les idées du passé et celles de
l'avenir, les esprits de second ordre prennent seuls un parti extrême:
les intelligences très hautes, qui voient la suite et la raison d'être
des traditions, s'attachent à une pensée plus libérale. Rappelez-vous
notre Rabelais et son rôle à l'heure même où le génie français
traversa la crise de la Renaissance. Vers 1550, la Pléiade, par la
voix de Joachim du Bellay, renverra superbement aux «Jeux floraux de
Toulouse», c'est-à-dire aux lecteurs de province, les romans de la
Table-Ronde. Mais, dans ce renouvellement profond et un peu hâtif du
XVIe siècle, par son livre et par sa langue, Rabelais osait alors
rattacher notre passé gaulois aux temps qui venaient de s'ouvrir.
Il jeta un pont sur l'abîme qui s'était creusé tout d'un coup
entre les deux grandes époques de notre histoire intellectuelle.
Malheureusement, il fut presque le seul à y passer. Il me semble que
cette tentative de conciliation fut reprise en Espagne par Cervantes,
à l'occasion du dénombrement critique des livres de don Quichotte.
Dans ce chapitre, qu'il faut lire avec une sérieuse attention, il a
voulu séparer le bon grain de l'ivraie. Et, si le bon grain s'est
trouvé rare, la faute n'en est ni à Charlemagne ni à Merlin, mais au
goût particulier d'un gentilhomme de village.
Or, donc, ce matin-là, don Quichotte, vaincu la veille, roué de coups
par un muletier, dormait à poings fermés dans son lit: il voyait en
songe les Douze Pairs, la fée Mélusine et le marquis de Mantoue. Le
curé, le barbier, sa nièce et la gouvernante entrèrent tout doucement
dans la bibliothèque. Il y avait là plus de cent gros volumes et
autant de petits, bien reliés, toute la littérature chevaleresque et
bucolique de l'Espagne. Ces quatre personnages n'aimaient point
l'idéal et n'entendaient rien aux rêves grandioses du cher oncle: ils
avaient décidé que, les livres ayant gâté la cervelle de don
Quichotte, il fallait les brûler. La gouvernante courut chercher un
pot d'eau bénite et un goupillon; le curé sourit de la simplicité de
cette bonne âme; il ne voulut point qu'on jetât au hasard et sans
jugement les coupables dans la basse-cour, et, comme il était lettré
et bon théologien, il épargna les plus distingués et sauva même du feu
ceux dont les fautes lui parurent vénielles.
Le premier qu'on arrache de son rayon, le père d'une longue postérité,
_Amadis de Gaule_, docteur et «dogmatiseur d'une si pernicieuse
secte», le «meilleur de tous les livres qui ont été composés de ce
genre», commence la série des élus, «comme premier livre de chevalerie
qui s'est imprimé en Espagne, et duquel tous les autres ont pris leur
origine». Mais ses fils et petits-fils, _Esplandian_, _Amadis de
Grèce_, descendent lestement par la fenêtre, et, sur leurs talons,
_Don Olivante de Laura_, le plat _Florismart d'Hyrcanie_, le
_Chevalier Platir_, le _Chevalier de la Croix_. Mais voici le _Miroir
de Chevalerie_, c'est-à-dire, à la fois, la bonne tradition française,
Turpin, Renault de Montauban, et la traduction «du fameux Mathieu
Boiardo» et aussi de quelques autres poèmes italiens; c'est, par
conséquent, de l'avis du curé, comme un cousin espagnol du «chrétien
poète Louis Arioste, lequel si je trouve ici et qu'il parle une autre
langue que la sienne, je ne lui garderai aucun respect; mais, s'il
parle son idiome, je l'embrasserai de tout mon cœur». Quant au
_Miroir_ et à tous ceux qui «se trouveront traitant des choses de
France», ils seront réservés avec soin, jusqu'à plus ample
information, excepté, toutefois, le _Bernardo del Carpio_ et le
_Roncevaux_. Il s'agit ici de deux romans tirés de la _Chronica
Hispania_ et de la _Chronique_ d'Alphonse X, deux fausses chansons de
Roland, où Bernard del Carpio, allié des païens, taillait en pièces la
chevalerie française. _Palmerin d'Oliva_ est condamné aux flammes,
mais _Palmerin d'Angleterre_ est recueilli avec une rare
bienveillance. Le curé l'attribue à «un savant roi de Portugal».
C'était une imitation du vieil _Amadis de Gaule_, modifié en ses
éditions successives sous différents noms d'auteurs, et remarquable
par l'art de la composition, la vérité des caractères, le bon goût de
l'invention. _Don Bélianis_ est donné au barbier, à condition qu'il ne
le laissera lire à personne, et le curé mettrait volontiers dans sa
poche _Tiran le Blanc_, «trésor de contentement et mine de
passe-temps». Les aventures en sont aussi amusantes qu'absurdes. Le
même jour, Tiran bat en duel les ducs de Bourgogne et de Bavière, les
rois de Pologne et de Frise: il prend Rhodes au sultan du Caire et
Constantinople au Grand-Turc; l'empereur grec reconnaissant lui
accorde la main de sa fille Carmesina, près de laquelle le chevalier,
grâce à la complaisante duègne Placerdemivida, avait déjà passé
quelques instants agréables. Entre temps il avait fait cadeau à la
bonne dame d'un royaume quelque part en Afrique. Néanmoins, ajoute le
curé, dans ce roman la vraisemblance se concilie encore avec le
merveilleux; «les chevaliers mangent et dorment, et meurent en leurs
lits, font testament avant leur mort.»
Ainsi, pour ne rien dire des bucoliques et des bergeries, qui eurent
aussi leur tour, trois groupes d'œuvres romanesques méritaient, selon
Cervantes, de demeurer entre les mains des lecteurs cultivés: celles
qui dérivaient directement des sources mêmes de la légende
chevaleresque, de la _matière de France_ et de la _matière de
Bretagne_; les romans et poèmes illustres des peuples étrangers, mais
en leur langue originale, enfin les œuvres divertissantes à la fois
par la fantaisie de l'invention et la réalité des mœurs et de la vie.
Tout le reste fut condamné au feu pour hérésie envers le bon sens, la
tradition historique et le bon goût. Ils brûlèrent parfaitement et
bientôt l'odeur inquiétante de l'auto-da-fé se répandit dans le logis.
Mais don Quichotte demeura fou, car il savait par cœur toute sa
bibliothèque. Que lui importait que ces romans ridicules, dont le
populaire illettré faisait ses délices, ne fussent plus qu'une
poignée de cendres légères? L'idéal qu'ils portaient en eux était
entré dans l'âme du héros de la Manche. La servante avait perdu son
eau bénite et ses _oremus_, et le curé allait s'apercevoir bientôt,
par la très prochaine escapade du chevalier, qu'on ne guérit pas les
esprits en brûlant les livres.